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Revue française de gestion | 183-185 Distribution électronique Cairn pour les éditions Lavoisier. © Lavoisier. Tous droits réservés pour tous pays. Il est interdit, sauf accord préalable et écrit de l’éditeur, de reproduire (notamment par photocopie) partiellement ou totalement le présent article, de le stocker dans une banque de données ou de le communiquer au public sous quelque forme et de quelque manière que ce soit. |
Actualité des livres
1Dans la communauté nord américaine des chercheurs en sciences sociales, Bill Starbuck occupe une position paradoxale. Sa carrière témoigne de la position prééminente que lui ont attribué ses pairs : rédacteur en chef d’Administrative Science Quaterly, président de l’Academy of management, pour n’en citer que deux. Et c’est pourtant cet universitaire respecté et honoré qui condamne avec la plus grande véhémence le système américain de recherche en sciences sociales : « Les chercheurs en sciences sociales semblent davantage préoccupés de produire du papier plutôt que du savoir »
2« Les années passent et le savoir utile reste négligeable, les recherches se succèdent sur un même sujet en expliquant de moins en moins la réalité, l’énorme majorité des travaux publiés présentent des résultats qui ne sont jamais reproduits.
3Si le savoir généré par les recherche est si peu utile, c’est que les chercheurs font ce qui leur plait, ou ce qui les sert, ou ce qui sert leur carrière sans se préoccuper de ce qui pourrait servir les organisations ou la société. Starbuck rejoint là une des questions souvent abordées en France mais toujours sans réponse : pourquoi les gestionnaires ont-ils si peu d’influence sur leur environnement ? « L’utilité de leur recherche est si faible, dit-il, que leur environnement ne prête guère attention à leur recherche et les regarde avec une indulgence amusée. »
4La science est supposée produire un savoir universel. C’est ce qu’on observe dans les sciences dures. Pas dans les sciences sociales où chaque chercheur critique et rejette les travaux menés par ses prédécesseurs. Chacun peut ainsi prétendre à la nouveauté et à l’invention. Chaque université peut s’enorgueillir d’employer des génies. Les théories prolifèrent et les connaissances ne s’accumulent pas. D’autant plus que les méthodes de recherche ne sont pas exemptes de critiques. Les tests d’hypothèses ont envahi les sciences sociales alors que les statisticiens les dénoncent depuis un demi siècle _ tout test étant susceptible d’être significatif si on augmente suffisamment la taille des échantillons. Ces tests portent sur des informations biaisées parce que fournies par des interlocuteurs ayant des références intellectuelles différentes ou soucieux de servir les préférences des chercheurs. Les situations étudiées sont des situations « moyennes » ou en équilibre alors qu’il faudrait étudier les situations extrêmes ou celles en mouvement. D’ailleurs les chercheurs sont si peu confiants dans la validité de leurs méthodes et de leurs résultats qu’ils concluent leurs inférences en appelant à de meilleures recherches… qu’ils ne font jamais !
5Ils font également preuve d’une grande subjectivité dans l’évaluation des travaux de recherche. Les textes en anglais sont mieux évalués par des Nordiques que ceux rédigés dans leur propre langue. C’est probablement la même chose en France. Lorsqu’il était rédacteur en chef de Administrative Science Quaterly, Starbuck calcula le coefficient de corrélation entre l’acceptation (1), la révision (0) et le rejet (-1) sur un échantillon de 500 couples d’évaluation. Le résultat (0,12) montre qu’il n’existe pas de consensus entre chercheurs sur ce qui constitue une bonne recherche.
6Starbuck ne se limite pas à ce noir constat. Des progrès sont envisageables à condition que les chercheurs substituent à leur confort intellectuel et à leur productivité illimitée une plus grande utilité sociale et une meilleure fiabilité de leurs résultats. Pour cela diverses tactiques sont explorées : sortir du confort de la cohérence logique, regarder chaque phénomène de plusieurs points de vue, étudier des cas extrêmes ou des ruptures d’équilibre, utiliser des méthodes d’analyse robustes et fiables, développer les méta-analyses, rechercher les éléments de consensus plus que les points de divergence.
7Si ce livre avait été écrit par un exclu du « main stream » américain ou par un européen sceptique ou marginal, il aurait été au mieux ignoré ou, au pire, traité avec le mépris qu’il convient d’afficher face à la prétention et l’incompétence. Mais on ne peut prêter de telles insuffisances à Bill Starbuck dont l’honnêteté intellectuelle et les compétences techniques ne peuvent être niées. Ce livre que Andrew Pettigrew, Chris Argyris, Karl Weick et Danny Miller, parmi d’autres, considèrent comme un livre événement dans la recherche sur les organisations devrait figurer dans toutes les bibliothèques des universités et écoles en gestion mais aussi, et d’abord, être médité par tous les aspirants chercheurs dans tous les programmes doctoraux. Et sans doute aussi par leurs tuteurs.
8Jean-Claude TARONDEAU ESSEC
[ *] Les citations ont été traduites par l’auteur de cette note de lecture.
[ 1] Starbuck (2006, p. 84).
[ 2] Op. cit., p. 1