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Revue française de psychosomatique | 5-8 Distribution électronique Cairn pour les éditions Presses Universitaires de France . © Presses Universitaires de France . Tous droits réservés pour tous pays. Il est interdit, sauf accord préalable et écrit de l’éditeur, de reproduire (notamment par photocopie) partiellement ou totalement le présent article, de le stocker dans une banque de données ou de le communiquer au public sous quelque forme et de quelque manière que ce soit. |
Avant-propos
Claire Rueff-EscoubÈs
1À propos d’un sujet aussi vaste que celui de la santé, de nombreux points de vue peuvent être utilement envisagés : points de vue médical, psychiatrique, psychanalytique, sociologique, anthropologique, entre autres abords. Nous suivrons dans ce numéro le fil conducteur des théories psychosomatiques de l’École de Paris. Rappelons-en brièvement les grandes lignes.
2Pierre Marty et ses successeurs abordent essentiellement la santé sous l’angle de l’économie psychique. Selon cette conception, l’appareil psychique tente d’écouler et décharger par la voie mentale les excitations somatiques auxquelles il est soumis : excitations internes issues de la vie somatique et psychique, excitations externes consécutives à l’environnement. Que cette voie se révèle insuffisamment disponible ou achevée, ou débordée par un excès d’excitations (qui spécifie un état traumatique), et l’individu peut avoir recours à une voie comportementale (sensorio-motrice). Si cette dernière s’avère également défaillante, c’est alors la voie somatique qui, en dernier recours, sera concernée.
3La voie mentale, celle de l’élaboration psychique, « qualifie » l’excitation somatique en la « psychisant » à travers le travail des représentations : l’excitation devient alors pulsion. Les sources d’excitations – sensations et perceptions – accèdent à un statut psychique où se créent des liens avec affects et fantasmes. Les représentations de choses, réduites à la simple perception, s’enrichissent de l’ouverture vers les représentations de mots et leurs résonances associatives.
4Le traitement des excitations par les comportements ou par les somatisations emprunte des voies de décharge plus courtes. Ces courts-circuits de la pensée, bien que quotidiennement fréquentés par tout un chacun, mettent en péril l’équilibre psychosomatique lorsqu’ils deviennent des modalités dominantes, voire exclusives, d’écoulement des excitations en excès. Les défaillances de la voie mentalisée peuvent ainsi conduire à des maladies d’une gravité différente selon que ces défaillances sont prolongées ou passagères, anciennes ou récentes, exclusives ou intriquées à d’autres modalités du fonctionnement psychique. Pour le dire autrement, si dans certains cas une somatisation bénigne ou réversible peut être suivie d’une réorganisation, dans d’autres la santé se trouve plus gravement atteinte car faisant l’objet d’une désorganisation non réversible.
5La notion de « bonne mentalisation » apparaît ici essentielle dans son lien avec la santé.
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7L’équilibre psychosomatique se désorganise souvent à l’occasion d’un changement déstabilisant (deuil, chômage, divorce, déménagement...) de conditions de vie jusqu’alors « fastes » – et par là même étayantes –, notamment chez les patients les plus mal mentalisés. Ces derniers se protègent contre les bouleversements et la souffrance née de ces situations pour eux traumatiques, en menant une vie « opératoire », faute d’autres moyens de défense de meilleure qualité.
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10Certaines maladies seraient donc protectrices de la santé, par opposition à celles qui s’inscrivent dans une désorganisation progressive. Cette désorganisation, psychique et somatique, est envisagée par P. Marty, tenant de l’évolutionnisme, comme une régression contre-évolutive que n’arrête nulle « fixation », susceptible de permettre la reprise d’un mouvement évolutif, et qui peut de ce fait aller jusqu’à la mort.
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13Bien que variés, riches et bien problématisés, notons qu’apparaît dans les textes présentés – de façon paradoxale mais emblématique – la difficulté toujours actuelle de prendre en compte la dimension psychique dans l’état de santé, tant dans la réflexion biologique que dans la perspective socio-anthropologique. Il est d’autant plus intéressant de noter que dans son article, Claude Smadja s’appuie sur une méthodologie – que, suivant Georges Devereux, nous pourrions qualifier de « complémentariste » – entre biologie et psychanalyse pour avancer dans la compréhension du fait psychosomatique.
14Ce numéro rassemble donc des articles qui illustrent une difficulté à se satisfaire de la définition de la santé par l’OMS, comme « état de complet bien- être physique, mental et social, qui ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité ». En permettant l’expression de points de vue diversifiés et contradictoires sur la notion même de santé, il permet d’éclairer la relativité et donc la difficulté de sa définition comme celle de sa qualification : que signifie, finalement, être « en bonne santé » ? Le point de vue de l’École de Paris répond à sa manière, en ouvrant à une compréhension qui, tout en faisant une large part au fonctionnement psychique qualitativement défini, inscrit celui-ci dans les liens réciproques établis tout au long de la vie avec les processus somatiques. Se construisent et se maintiennent ainsi l’unité psychosomatique de l’individu et son homéostasie, première condition garante d’un état de base de santé « suffisamment bon ».
Claire Rueff-EscoubÈs
[ 1] P. Marty : « La dépression essentielle [...] traduit l’abaissement du tonus des instinct de vie [...] sans coloration symptomatique, sans contrepartie économique positive ».
[ 2] B. Rosenberg (1991), « Le masochisme mortifère et le masochisme gardien de vie », in monographie de la Revue française de psychanalyse, Paris, PUF.
[ 3] On peut observer des phénomènes de « balance » entre psychoses et somatoses.
[ 4] E. Kestenberg et coll. (1987), « Pourquoi la solution délirante ? », in Cahiers du Centre de psychanalyse et de psychothérapie, n° 14.
[ 5] Signalons sur ce sujet spécifique deux articles de C. Rueff-Escoubès parus dans la Revue française de psychosomatique : « Allons-nous vers une société normalement opératoire ? » (n° 8, 1995), « On nous demande de ne pas penser » (n° 24, 2003).