La sexualité comme ressource migratoire
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La sexualité comme ressource migratoire Les Chinoises du Nord à Paris [*]

par Florence LÉVY

Centre d’études sur la Chine moderne et contemporaine (Cecmc) – Ehess-Cnrs Maison des sciences de l’homme 54, boulevard Raspail 75006 Paris

Maison d’analyse des processus sociaux (MAPS) – Université de Neuchâtel Faubourg de l’hôpital 27 2000 Neuchâtel – Suisse

florence.levy.at.unine.ch

et Marylène LIEBER

Maison d’analyse des processus sociaux (MAPS) – Université de Neuchâtel Faubourg de l’hôpital 27 2000 Neuchâtel – Suisse

Centre d’études français sur la Chine contemporaine (CEFC) Research center for humanities and social sciences Academia Sinica – Nankang – Taipei – Taiwan 11529

marylene.lieber.at.unine.ch

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La pertinence du point de vue économique pour comprendre et remettre en cause une conception trop rigide et stéréotypée de la prostitution n’est plus à démontrer. Une telle approche, qui permet d’analyser ce phénomène comme relevant du processus de « désaffiliation » (Castel, 1995) prenant la forme d’une exclusion de la société salariale et de ses protections (Mathieu, 2002), est également féconde dans le cas des migrations en provenance du Nord de la Chine. Depuis la fin des années 1990, en effet, un groupe de prostituées chinoises s’est progressivement imposé sur les trottoirs parisiens. Ces femmes disent avoir décidé d’exercer une telle activité parce qu’elles n’avaient pas d’autre choix dans un contexte de précarité extrême. Quarantenaires pour la plupart, elles ne dépendent pas de réseaux mafieux ou de souteneurs, mais adoptent des tactiques de discrétion liées à l’irrégularité de leur séjour en France. Si le point de vue économique explique parfaitement leur situation, nous postulons toutefois qu’une analyse des logiques et des pratiques centrée sur les seules prostituées conduirait à une vision réductrice. De fait, une comparaison des raisons qui mènent ces femmes à se prostituer avec celles d’autres migrantes chinoises au profil sociologique similaire, mais qui n’optent pas pour la prostitution, permet de mieux saisir la porosité des frontières de la prostitution.

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En nous appuyant sur une enquête de terrain qui nous a amenées à travailler auprès de migrantes chinoises sur plusieurs années et à récolter de nombreuses données ethnographiques, nous nous proposons d’examiner, dans cet article, un ensemble hétérogène d’échanges économico-sexuels. Une analyse approfondie du parcours de vie des migrantes du Nord de la Chine à Paris, qu’elles soient prostituées ou non, montre en effet que, en croisant les dimensions sexuelles, économiques, juridiques et affectives, il est possible de mettre au jour un continuum qui va du mariage avec « n’importe qui pourvu qu’il ait des papiers » à la prostitution. À l’instar de nombreuses études qui montrent la perméabilité des frontières entre domesticité et prostitution et qui soulignent la fréquence du passage d’une activité à l’autre (Karady, 1994 ; Agustin, 2000 ; Oso Casas, 2006), notre travail de terrain montre que les logiques et les enjeux de pratiques a priori fort différentes que sont la mise en couple avec un conjoint chinois, le mariage avec un Français ou la prostitution peuvent être étrangement proches. Dans le cas des Chinoises du Nord à Paris, il est en effet intéressant de noter la proximité des motivations qui poussent certaines femmes à se prostituer, quand d’autres choisissent de se mettre en couple. Ces différents cas de figure comportent tous des relations sexuelles impliquant une compensation : ils représentent autant de modalités d’échanges économico-sexuels. Ce terme, qui a été utilisé par Paola Tabet d’abord pour parler des échanges « de la sexualité contre quelque chose d’autre qu’elle-même » (1987, p. 1), permet en effet d’élargir le champ des activités concernées par cette définition en dépassant le stigmate frappant la notion de prostitution, qui non seulement a une connotation morale négative, mais a fréquemment un sens très étroit. Bien souvent, la sexualité des migrantes chinoises du Nord à Paris fait l’objet d’un échange économique sans que, pour autant, cette transaction tombe directement sous le qualificatif de prostitution.

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Cet article vise à présenter la situation des femmes en provenance du Nord de la Chine à Paris – qu’elles soient prostituées ou non – et prétend montrer la complexité de leurs parcours, notamment en prenant en compte leur projet migratoire. Pour mieux comprendre leur situation, et le passage de certaines migrantes par la prostitution, il importe de s’intéresser aux buts qu’elles poursuivent dans la migration et aux moyens à leur disposition en France pour y parvenir (Berman, 2007). C’est pourquoi nous allons discuter, dans un premier temps, des opportunités qui s’offrent à ces femmes dans un contexte de fermeture du marché du travail. Faute d’alternative, et contraintes par un contexte migratoire bien particulier, elles en viennent à percevoir leur corps et leur sexualité comme une « ressource » permettant, à court terme du moins, d’apporter une solution à leurs difficiles conditions d’existence, voire même comme un moyen d’échapper à l’enfermement communautaire et à la domination d’employeurs de Chine du Sud, installés de longue date à Paris. Cet usage de la sexualité comme ressource migratoire ne concerne pas seulement des prostituées. La mise en couple de certaines de nos interlocutrices avec des hommes chinois ou français peut également être interprétée comme telle. On assiste à une forme d’instrumentalisation de la sexualité à des fins d’intégration (Fouché et Weber, 2006) puisque, pour nos interlocutrices, les dimensions économiques et juridiques sont intimement liées aux sphères affectives et sexuelles. Nous discuterons donc, dans un deuxième temps, de trois modalités d’échanges économico-sexuels que nous avons observées sur le terrain. En instrumentalisant des relations de genre particulièrement restrictives pour les femmes migrantes, nos interlocutrices envisagent leur corps et leur sexualité comme une des rares ressources valorisables sur les divers marchés, matrimonial, sexuel ou du travail, voire leur seul véritable atout, pour régulariser ou consolider leur situation. À la lumière des diverses pratiques, « faire ça », c’est-à-dire se prostituer, apparaît à la fois comme une adaptation résignée à un contexte de précarité extrême et comme une forme d’affranchissement face aux autres Chinois en France, dans l’espoir de mener enfin à bien un projet migratoire d’ascension sociale.

Déroulement de la recherche

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Il n’est pas aisé de gagner la confiance de personnes en situation irrégulière et d’accéder à des données de terrain sur des sujets aussi sensibles que la migration, la sexualité et la prostitution. Ce n’est que grâce à ce que l’on pourrait appeler une pratique de présence qu’il nous a été possible de mieux connaître la réalité quotidienne des Chinois-es du Nord de la Chine à Paris. Cet article est issu d’un long travail ethnographique, mené en parallèle entre 2000 et 2007, qui nous a permis d’élaborer, à partir du terrain que nous avons arpenté, sans théories préalables ou hypothèses à valider (Glazer et Strauss, 1967), un regard théorique sur l’usage de la sexualité dans la migration. La méthode ethnographique, qui consiste à se plonger le plus longtemps possible dans le milieu étudié afin de s’en imprégner et de recueillir des confidences des personnes qui y évoluent, nous a permis de mieux saisir les logiques sociales propres aux migrantes du Nord de la Chine à Paris. Si notre analyse de terrain s’arrête aux portes de la sexualité (Handman, 2005), puisque nous n’avons recueilli des données sur cette question qu’en tant qu’interlocutrices de femmes chinoises [1]   Voir la discussion de Brochier (2005) sur les formes... [1] , il nous a été possible, en revanche, d’établir des liens de confiance suffisants pour accéder à des données inédites et comprendre derrière de nombreux sous-entendus l’usage que ces femmes en font.

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De fait, notre connaissance du mandarin et un investissement dans le monde associatif nous ont permis de tisser des liens privilégiés avec certain-e-s migrant-e-s du Nord de la Chine. La dimension d’échange y est importante : c’est parce que nous avons passé du temps et parce que nous avons aidé personnellement de nombreuses personnes qu’il a été possible d’effectuer certains entretiens et ainsi de mieux comprendre les pratiques sociales quotidiennes et les représentations des Chinois-es du Nord à Paris. Après avoir travaillé pendant plus de trois ans en tant que professeure de français langue étrangère auprès des migrant-e-s chinois-es dans diverses associations de Paris, Florence Lévy a accompagné en tant que traductrice bénévole, entre 2005 et 2006, les intervenants sociaux de rue de l’hôpital Maison blanche dans la prévention sida auprès des toxicomanes et des prostituées chinoises. Pendant un an et demi, elle a également co-animé un groupe de parole pour femmes chinoises dans le cadre de l’association franco-chinoise Pierre-Ducerf à Paris. Depuis 2003, elle travaille également comme interprète pour une société de traduction (ISM) lors des interactions entre les migrant-e-s chinois-es et l’administration française. La connaissance du terrain qu’a Marylène Lieber vient également d’une longue expérience associative. En tant que bénévole de l’association Pierre-Ducerf, entre 2000 et 2004, elle a enseigné le français et a effectué de nombreux accompagnements [2]   Le travail d’interprétation auprès de l’administration... [2] et traductions pour des migrant-e-s chinois-es sans papiers auprès de l’administration. Elle a ensuite, durant une année, assuré bénévolement la traduction auprès des toxicomanes et des prostituées chinoises dans le bus méthadone de Médecins du Monde, à Paris, participant ainsi à la création de la mission Lotus bus en faveur des prostituées chinoises.

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Ainsi, cette contribution est fondée sur deux expériences de terrain, distinctes mais similaires, qui outre de nombreuses observations comprennent une cinquantaine d’entretiens formels et informels, effectués entre 2000 et 2007 à Paris, auprès de femmes et d’hommes en provenance de Chine du Nord. Certains entretiens ont déjà fait l’objet d’une première analyse dans le cadre de la recherche collective Les modalités d’entrée des Chinois en France (Cattelain et al., 2002), à laquelle Marylène Lieber a participé. D’autres ont été recueillis dans le cadre du travail de doctorat de Florence Lévy, qui a pour thème le projet migratoire des Chinoises du Nord à Paris [3]   L’une de ces femmes a été interviewée dans le cadre... [3] .

Être une Chinoise du Nord à Paris

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Les migrantes provenant des grandes villes du Nord de la Chine sont des femmes âgées d’une quarantaine d’années qui appartiennent à une génération marquée par la transition économique entamée en Chine depuis 1978. Formées sous le régime communiste, elles ont été pendant une vingtaine d’années employées d’entreprises d’État, jouissant d’un statut relativement favorisé, avant d’être pour la plupart mises à pied et de « vivoter » grâce à des emplois temporaires, ou, pour d’autres, de se lancer dans les affaires en ouvrant généralement un commerce au succès éphémère [4]   Pour avoir davantage de renseignements sur les réformes... [4] . Divorcées, et avec un enfant ou des parents âgés à charge pour la grande majorité, elles étaient dans une situation économique et sociale délicate en Chine et ont choisi de tout laisser derrière elles pour « aller quelques années à l’étranger faire de l’argent et rentrer » (Lévy, 2005) [5]   Les entretiens ayant été effectués en mandarin, nous... [5] .

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Malgré la diversité des parcours individuels, les motivations de départ se ressemblent et révèlent l’insécurité économique et sociale que connaît la Chine depuis vingt ans. L’aspect économique est prépondérant. Les migrantes mentionnent souvent vouloir financer le coût très élevé des études supérieures de leur enfant unique, ainsi que celui tout aussi important des soins médicaux, non remboursés, à prévoir pour leurs parents âgés. Certaines encore expliquent qu’elles sont venues « pour gagner de l’argent pour leurs vieux jours » car, depuis la faillite de leur entreprise, elles estiment n’avoir aucune garantie de pouvoir toucher leur retraite en temps voulu. D’autres souhaitent, quant à elles, acquérir un appartement neuf alors que les grands chantiers de modernisation des villes chinoises menacent de destruction celui qu’elles occupent, sans contrepartie financière décente. Enfin, certaines femmes veulent se constituer un capital pour démarrer une affaire. Hormis quelques rares personnes désirant s’établir en France, les motivations migratoires de la plupart de nos interlocutrices sont donc centrées sur des préoccupations économiques liées au contexte instable de leur pays, où elles comptent retourner après quelques années passées à l’étranger.

Les migrations chinoises à Paris

Si l’objet de cet article n’est pas de s’attarder sur les modalités de l’immigration chinoise en France, qui ont été largement traitées ailleurs [6]   Voir, à ce propos, entre autres, Guillon et Ma Mung... [6] , il reste important de comprendre que cette immigration est relativement hétérogène, en dépit de l’image que peut en avoir l’opinion publique française. Elle est composée historiquement de trois grandes vagues migratoires. La plus ancienne et la plus importante en termes numériques a débuté au début du siècle dernier et provient des faubourgs de la ville de Wenzhou (Chine méridionale), dont elle tire son appellation. Elle prend avant tout la forme d’une chaîne migratoire familiale puis entrepreneuriale et s’est vue réactivée depuis les années 1980 (Béja, 2001). Les nouveaux arrivants sont pour la plupart des jeunes hommes et femmes d’origine rurale, souvent faiblement qualifiés. Venus illégalement, ils sont pris en charge dès leur arrivée par les membres de leur famille élargie déjà présents, qui leur trouvent logement et emploi dans les entreprises de la niche économique ethnique. Leur priorité est de travailler afin de rembourser au plus tôt leur dette de passage, puis d’obtenir une régularisation et s’atteler ensuite à constituer un capital afin de créer leur propre entreprise (Ma Mung, 2002). À Paris, ce sont les personnes de ce flux migratoire, arrivées de longue date, qui détiennent la majorité des commerces et sont les employeurs sur le marché du travail chinois.

Un autre flux est constitué par les réfugiés politiques d’ex-Indochine, fuyant les conflits au Vietnam, au Laos et au Cambodge, qui sont, en fait, pour une large part d’origine chinoise, descendants de migrants établis en Asie du Sud-Est (Le, 1990). Disposant souvent d’un capital social et culturel important, nombreux sont ceux qui se sont engagés dans l’entreprise individuelle et connaissent ainsi une progressive mobilité sociale. Ce flux, organisé par l’État à la fin des années 1970, est à ce jour presque entièrement tari.

Depuis la fin des années 1990, un nouveau flux migratoire est apparu, en provenance de régions urbaines de Chine du Nord et du Nord-Est, sur lequel porte cet article. Plusieurs critères le différencient des précédentes migrations chinoises : composé de citadins, âgés d’une quarantaine d’années, il s’agit d’un flux particulièrement féminisé : près des deux tiers des migrants sont des femmes (Pina-Guérassimoff, Guérassimoff et Wang, 2002). Ces personnes ne disposent, une fois en France, que de très faibles réseaux de soutien et d’entraide. Isolées, sans papiers, ni maîtrise de la langue française, elles sont confrontées à une relative précarité et se retrouvent insérées au plus bas de la hiérarchie « communautaire ».

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Avant leur départ, les migrantes du Nord de la Chine ne disposent que de très rares contacts avec des personnes déjà parties pour la France. Elles sont mal informées de la situation qu’elles vont trouver à l’étranger, où elles pensent pouvoir « gagner de l’argent facilement » et rembourser ainsi, dès la fin de la première année, le coût de leur passage. Celui-ci est considéré comme un investissement et représente une véritable fortune pour ces femmes qui gagnent entre 60 et 300 euros mensuels, puisqu’il oscille entre 4 000 et près de 10 000 euros cette année. S’en étant remises à des agences de voyages semi-officielles qui leur ont procuré un visa légal d’entrée dans l’espace Schengen [7]   Au-delà des démarches administratives pour sortir... [7] pour voyage d’affaires ou tourisme, elles viennent par avion et ne sont vraiment confrontées à la clandestinité qu’une fois en France [8]   Pour plus de détails sur les modalités de passage... [8] . Dès leur arrivée, en découvrant les conditions de vie de leurs compatriotes en situation irrégulière, elles mesurent l’étendue de difficultés qu’elles n’avaient pas envisagées. Entassés dans des appartements surpeuplés et mixtes où l’espace intime se réduit à la couchette de lits superposés, les migrants du Nord de la Chine ont les plus grandes difficultés à trouver un emploi, qui plus est stable et bien rémunéré. En raison d’une situation de sous-emploi, en particulier pour les sans-papiers, ils sont souvent en attente d’une embauche et réduisent au minimum leurs dépenses. Ils évitent de sortir et vivent constamment dans la peur d’un contrôle d’identité et d’une expulsion.

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Aussi, dès leur arrivée, les Chinoises du Nord prennent-elles conscience des contraintes qui restreignent la réalisation de leur projet migratoire. Comme leurs homologues masculins, les migrantes font face à un fort sentiment de déconvenue. Sans papiers, ne connaissant pas un seul mot de français ou d’anglais et peinant à en acquérir les rudiments, elles se rendent compte qu’elles n’ont pas accès à la société française, dont elles ne comprennent pas plus le mode de fonctionnement que la langue. Elles ont le sentiment « de ne rien comprendre » (Madame Zheng) et se jugent incapables d’anticiper l’avenir dans un pays où « la loi n’arrête pas de changer » (Madame Xie). Leur réseau social se trouve de fait limité aux personnes parlant le mandarin et leurs choix se voient orientés, voire circonscrits, aux ressources « communautaires ». Sur le plan professionnel cela se traduit par des débouchés extrêmement réduits. Celles qui avaient emporté leurs diplômes universitaires ou leur titre de comptable, pensant travailler dans leur spécialité ou faire du commerce, doivent réviser leur projet. Elles n’ont d’autres solutions que de s’adresser à des employeurs chinois.

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Ce marché du travail auquel elles peuvent accéder est dominé par des Chinois en provenance du Sud de la Chine, pour l’essentiel originaires de la région de Wenzhou (voir Encadré). Si un grand nombre d’entre eux sont également sans papiers et travaillent dans des conditions particulièrement pénibles, ceux qui sont arrivés de longue date ont souvent bénéficié d’une régularisation, et ont ouvert une petite entreprise dans les secteurs de la restauration, de la confection ou, plus récemment, du bâtiment. Ils trouvent auprès des derniers arrivants en situation irrégulière une main-d’œuvre flexible et bon marché qu’ils payent bien en dessous des normes légales. Or, on observe, sur ce marché informel, une division sexuelle du travail à laquelle s’ajoute une forte préférence communautaire favorisant les Chinois du Sud. Des clivages intra-ethniques se manifestent par une discrimination des derniers arrivés en provenance du Nord, qui concerne plus particulièrement les femmes (Lieber, 2007). Les Wenzhou disent de ces migrants du Nord qu’ils ne savent pas « travailler à la dure ». Ainsi, si les hommes du Nord peinent à se faire embaucher, les femmes n’ont souvent accès qu’à trois types d’emplois, tous précaires et sous-payés, dans la confection, la restauration ou la domesticité (Gao et Poisson, 2005). Qui plus est, avec l’intensification de la lutte contre le travail clandestin dans les deux premiers secteurs, les employeurs sont de plus en plus réticents à embaucher des personnes sans papiers. Moins exposés aux contrôles policiers, les emplois de nourrice et de bonne à tout faire au domicile privé d’employeurs chinois sont donc le principal débouché des femmes du Nord. Diplômées du secondaire voire de l’université, elles sont recherchées pour leur maîtrise du mandarin, qu’elles sont censées transmettre aux enfants de leurs employeurs, qui, moins scolarisés, ne parlent souvent qu’un dialecte de Chine du Sud.

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Cependant, dans ces emplois en « live-in » qui impliquent de résider au domicile de l’employeur, les conditions sont décrites comme relevant de l’exploitation. Les femmes estiment être corvéables à merci. Pour un salaire moyen de 400 à 600 euros par mois sans jour de repos garanti, elles doivent s’occuper des enfants, nettoyer la maison, faire les courses et la cuisine, la lessive et le repassage. Ces tâches sont étendues au commerce de leur employeur si celui-ci en possède un. Les femmes racontent qu’elles peuvent être réveillées au milieu de la nuit pour faire à manger à leurs patrons. À la lourdeur des tâches elles-mêmes s’ajoutent des humiliations quotidiennes et un mépris qu’elles trouvent insupportables. Madame Xie raconte ainsi :

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« Les patrons te paient un peu d’argent et ils veulent que tu fasses beaucoup beaucoup de choses. C’est très pénible. Ils ont une machine à laver mais ne veulent pas que tu l’utilises. Ils veulent que tu laves tout à la main. Ils trouvent que ça gaspille l’électricité et l’eau. Ils ont déjà payé ton salaire, alors… »

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Le lavage à la main, en particulier des sous-vêtements de ses employeurs, a été vécu comme dégradant par cette interlocutrice. Ce sentiment a été aggravé par la sensation que cette humiliation était volontaire, qu’il s’agissait d’un moyen d’affirmer un rapport de pouvoir et de domination qu’elle a ressenti comme extrêmement violent, « acide ». Ce genre de propos est récurrent chez les Chinoises du Nord, qui vivent très mal le déclassement que représente le statut d’employée de maison et les conditions de travail particulièrement pénibles. Les domiciles des employeurs sont peu perméables aux réglementations françaises en matière d’emploi et les nourrices n’ont souvent guère de droits individuels : elles ne peuvent pas sortir, n’ont pas de jour de congé fixe, voire même n’ont pas le droit de recevoir des coups de téléphone. En somme, elles n’ont ni temps ni espace personnel, et sont considérées comme étant en permanence en service. À cela s’ajoute une dimension plus symbolique : ces femmes sont confrontées à un dramatique renversement des hiérarchies puisqu’elles se retrouvent embauchées par des patrons d’origine rurale qu’elles estiment « inférieurs » et moins éduqués qu’elles. Qui plus est, ce travail est très précaire, puisque les employeurs peuvent les remercier du jour au lendemain. Mais si dures que soient ces conditions de travail, cet emploi chez les Wenzhou représente la plupart du temps leur seul débouché, et la concurrence est forte. Il arrive de plus en plus souvent que certaines femmes ne trouvent pas de travail pendant plusieurs mois et soient forcées de vivre sur leurs économies. Or, la faiblesse de leur assise économique constitue une difficulté supplémentaire. Elles se retrouvent en France sans le sou et leur marge de manœuvre est d’autant plus réduite.

Les usages de la sexualité comme ressource migratoire

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Dans cette situation où elles se découvrent démunies, c’est souvent vers les hommes que ces migrantes chinoises se tournent en dernier recours pour trouver un soutien. « Trouve-toi quelqu’un », conseillent souvent les plus anciennes aux nouvelles arrivées. De fait, ces femmes qui se dépeignent comme d’honnêtes épouses, fidèles à leur mari, le plus souvent choisi par leurs parents, et qui disent n’avoir connu en Chine d’autres hommes que lui, multiplient le nombre de leurs partenaires une fois en France. Qu’ils soient Chinois, avec ou sans papiers, ou Français, tous ces hommes représentent aux yeux des migrantes un espoir d’améliorer tant soit peu leur situation. Comme d’autres femmes en situations juridique et économique précaires [9]   Voir, par exemple, le cas des migrantes roumaines... [9] , les liens intimes que développent les Chinoises du Nord à Paris fonctionnent comme de véritables garanties sur l’avenir. On assiste donc à une sorte d’instrumentalisation de la sexualité à des fins d’intégration sociale.

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Au-delà de la diversité des parcours, nous avons repéré trois types d’arrangements économico-sexuels, que nous allons présenter sous les traits de trois femmes, Madame Li, Madame Wang et Madame Zhou. Le terme arrangement est choisi ici volontairement, car il reflète bien l’idée d’une adaptation à un contexte déterminant défavorable. Boltanski (2004) considère l’arrangement comme une forme de compromis entre deux tensions qui permet de conférer une légitimité aux pratiques. Dans le même ordre d’idée, la notion d’arrangement économico-sexuel permet de souligner, dans un contexte qui les dépasse, la capacité d’action de nos interlocutrices qui, bien que réduite, reste tout de même effective. À cet égard, les parcours de Mesdames Li, Wang et Zhou sont exemplaires. Ils ont été reconstitués à partir de plusieurs récits de vie, dont nous avons retenu les éléments les plus significatifs après avoir modifié les noms et toutes les autres informations permettant une identification. Pour affiner la compréhension de ces trois types d’arrangements, nous avons ensuite complété les histoires de vie de ces trois femmes par les témoignages représentatifs d’autres migrantes.

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Bien que nous les ayons distinguées pour notre analyse, ces trois trajectoires ne doivent pas être lues de manière exclusive, puisque au contraire nous constatons sur le terrain que ces femmes ne se différencient pas significativement sur le plan sociologique, et que ces différents arrangements peuvent se superposer ou se succéder dans la vie des Chinoises du Nord à Paris.

« Les couples de Paris » [10]   Nous reprenons dans nos titres et sous-titres les... [10] : Madame Li et les petits arrangements entre compatriotes

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Après avoir démissionné de son emploi de nourrice à domicile et être revenue habiter à Paris, Madame Li s’est une nouvelle fois mise en « couple de Paris » (Bali fuqi). Ses précédents partenaires venaient de Pékin puis du Shandong. Cette fois, Monsieur Chang, qui lui a été présenté par des amis, vient de la province du Liaoning. Il a 53 ans, soit dix de plus qu’elle, et vit en France depuis sept ans, sans papiers. Il a arrêté les chantiers au noir pour se lancer dans l’activité de ramassage des poubelles, vendant ce qu’il arrive à récupérer en marge du marché aux puces. Monsieur Chang considère qu’ « ici, c’est nécessaire d’avoir une copine pour vivre. Car sinon on est trop seul, on pense trop à la famille. Là, on prend soin l’un de l’autre ». Ils ont donc emménagé dans un studio de 20m2 divisé en deux pièces qu’ils partagent avec huit autres personnes chinoises, dans le 11e arrondissement. L’espace de Madame Li et Monsieur Chang se situe dans une sorte de mezzanine obscure, à peine plus grande qu’un petit lit deux places, construite au-dessus du lit où le locataire en titre dort avec sa femme et leur bébé. C’est Monsieur Chang qui paie les 180 euros du loyer. Madame Li s’est également mise au ramassage. « Il m’aide à réparer des objets ; je lui fais à manger. » Au début, elle travaillait seule, puis ils ont décidé de vendre sur un même étal leur marchandise. Les bénéfices sont partagés en deux et chacun envoie de son côté l’argent à sa famille. Si Madame Li n’a rien dit de cette relation en Chine, Monsieur Chang, qui entretient à distance sa femme et sa fille de 20 ans, leur en a parlé comme d’ « un besoin professionnel ». Son épouse, qui vient de quitter leur maisonnette pour emménager dans un appartement neuf de 23 000 euros, payé par les envois de son mari, semble accepter la situation. Mais Monsieur Chang est clair : « Au retour, on se sépare et c’est tout. On ne va pas briser deux familles avec des enfants. Ce n’est pas moral. Je rentre chez moi et elle chez elle. On est un couple provisoire ! » Formule que Madame Li approuve.

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Tout comme Madame Li et Monsieur Chang, les autres « couples de Paris », qui associent deux Chinois-es, le plus souvent sans papiers, sont le fruit d’un échange aux modalités variables. Ces relations apparaissent moins comme l’indication d’une émancipation sexuelle et affective des femmes chinoises au cours de leur parcours migratoire que la réaffirmation des rôles de genre traditionnels. Les hommes, comme Monsieur Chang, sont explicites : leurs attentes sont d’ordre domestique (et, ce faisant, sexuel). « J’ai besoin, je travaille dur, je suis fatigué, j’ai besoin d’aide, faire la cuisine, laver le linge, faire le ménage. » La dimension affective tient souvent une place plus importante dans le discours des femmes. « C’est pour s’entraider », « pour que quelqu’un t’attende quand tu rentres le soir », « pour faire comme une famille », explique Madame Li. La dimension financière n’est pour autant pas absente de l’échange puisque, comme le rappelle Madame Wu, « les femmes font ça pour économiser les frais de loyer ». C’est souvent l’homme qui paye les frais quotidiens tels que les dépenses de logement ou de nourriture. Cet échange d’argent peut aussi prendre la forme d’une rétribution pour l’aide apportée. Les plus jolies demandent même, selon Madame Wu, des « frais de vie » à hauteur de 300 à 500 euros par mois. D’autres, au contraire, comme Madame Li, se targuent de n’avoir jamais dépensé un centime des revenus de leur partenaire.

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Les relations sont parfois bonnes, voire meilleures qu’avec le conjoint en Chine. Certains insatisfaits se séparent au bout de quelques mois, d’autres restent en couple durant tout leur séjour. Cependant, il est fort rare que cela débouche, comme dans le cas de Madame Tan qui a accouché d’un deuxième enfant, sur la formalisation de la relation par un mariage ou une naissance. Selon Madame Shao, ce serait « ajouter du verglas sur de la glace », autrement dit aggraver les difficultés. Les migrants, en particulier ceux qui ne sont pas déjà divorcés au pays, veillent à ce que la relation n’empiète pas sur la seule famille considérée comme légitime : celle de Chine. La gestion de l’argent comme des projets à moyen et long termes demeure séparée. Les couples de Paris représentent donc une forme d’échange économico-sexuel. En échange de services domestiques, sexuels et affectifs, les femmes peuvent économiser sur les frais de vie et envoyer ainsi plus d’argent à leur famille restée au pays.

« Chercher un Français » : Madame Wang et les couples mixtes

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La volonté d’engagement vis-à-vis de partenaires français peut sembler tout autre, les femmes espérant à terme, outre régler leurs problèmes de papiers, parvenir à fonder une nouvelle famille, ce qui suppose de « trouver un étranger ». Le fait de franchir la barrière symbolique de la « communauté » chinoise marque une évolution significative du projet migratoire en le réorientant sur la France et oblige à repenser les relations avec la Chine. La majorité des femmes n’avait pas envisagé de se marier en France avant leur départ. C’est confrontées aux difficultés de leur vie en France et parce qu’elles espèrent que l’obtention d’un permis de séjour leur donnera accès à un travail légal et mieux rémunéré qu’elles se résignent à tenter la seule voie leur ouvrant un droit à être régularisées : le mariage avec un Français. En ce sens, on peut trouver certaines similarités avec les « couples de Paris ».

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Madame Wang est une femme de 35ans, divorcée à deux reprises en Chine. Considérant qu’elle ne pouvait s’en sortir financièrement seule avec sa fille, elle a choisi d’aller à l’étranger « pour faire de l’argent et rentrer ». Une fois en France, elle se laisse convaincre par d’autres Chinoises évoquant des mariages mixtes réussis de tenter une dernière fois sa chance avec un homme français. Selon elle, « les Français ont une particularité : avant le mariage, ils ont beaucoup de petites copines mais après le mariage, alors la famille passe en premier. […] Ils assument leurs responsabilités, ils sont très différents des hommes chinois ». Ses amies lui présentent plusieurs prétendants qu’elle refuse tour à tour, trouvant l’un trop possessif, l’autre psychologiquement peu équilibré, le troisième manifestement trop âgé et le quatrième, RMIste, trop pauvre. Finalement, elle emménage chez Pierre, un ouvrier peu fortuné de 41 ans dont elle tombe amoureuse. Au bout d’un an, elle se rend compte qu’il exclut toute éventualité de mariage. Ce refus de principe est catastrophique à ses yeux : « Pour moi, se marier, c’est très important. En premier, ça signifie que tu as des papiers, en second que tu as une famille. Si tu n’as pas de papiers, pas de famille, alors c’est comme être un vagabond à Paris. Ça n’a pas de sens. » À contrecœur, elle rompt et reprend un emploi dans un atelier de couture à Paris. Elle s’inscrit alors dans une agence matrimoniale spécialisée dans le marché du mariage pour femmes asiatiques, et après avoir fréquenté successivement plusieurs hommes, épouse un Espagnol de quatorze ans son aîné, manutentionnaire dans la construction. Manquant d’enthousiasme, elle avoue que si ce n’était pas lié aux papiers, elle ne se lancerait pas dans ce mariage incertain, mais explique : « Si je ne me marie pas, alors je n’ai pas de famille ici, ni de sécurité. Si je me marie, après j’aurai des papiers, un statut, j’aurai un travail déclaré et puis j’aurai la Sécurité sociale. En plus, pour le travail, tu peux chercher un “travail de Français”. » Ce qui signifie de meilleures conditions de travail pour un salaire plus élevé. Une autre urgence la motive : les limites d’âge du regroupement familial pour sa fille. Après son mariage, elle obtient des papiers et un emploi déclaré dans un hôtel trouvé par le biais d’une agence intérim. Elle retourne voir sa famille après quatre ans de séparation et entame les démarches de regroupement familial. Malgré la satisfaction d’avoir pu faire venir sa fille et même sa sœur, qui travaille à présent comme nourrice au noir, elle décrit une vie routinière, très éloignée de ses rêves. Les relations du couple se détériorent et son mari devient de plus en plus violent, si bien qu’elle envisage le divorce. Cependant, elle préfère tout faire pour éviter ce nouvel échec et redoute à la fois de retrouver le statut de divorcée et de ne pas s’en sortir seule en France avec son enfant à charge.

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Madame Wang n’est pas un cas isolé. Beaucoup de migrantes chinoises font l’analyse que seul le mariage leur permettra de réaliser les objectifs qu’elles se sont fixés, tout en leur assurant une régularisation. Il offre enfin une issue à la peur permanente de se faire arrêter et expulser, et la possibilité de trouver, une fois leur titre de séjour en poche, un meilleur emploi, dans l’idéal en dehors du marché ethnique chinois ou, à défaut, de se trouver en position de négocier de meilleures conditions de travail et une rémunération plus élevée. Les plus romantiques prêtent aux hommes occidentaux toutes les vertus dont elles estiment que leurs compatriotes masculins sont a contrario dépourvus. Dans l’imaginaire de ces migrantes, les Français sont bien plus respectueux, incapables d’infidélité ou de violence conjugale, et moins susceptibles de dilapider la fortune familiale au jeu [11]   On retrouve le même type d’imaginaire chez les prostituées... [11] . Mais, pour d’autres femmes, la romance n’a pratiquement aucune place dans leur décision de se marier. C’est au contraire des considérations « pragmatiques », au sens trivial du terme, qui expliquent l’augmentation du nombre de femmes optant pour le mariage. Pour elles, c’est un moyen d’obtenir des papiers et de sortir de la clandestinité, même si elles sont nombreuses à dire ne pas vouloir faire de « faux mariage », ni de « tromperie aux papiers » et à rester dans ces unions conjugales peu épanouissantes. Le durcissement de la répression des immigrés clandestins accentue ce phénomène puisque les autres possibilités de régularisation sont pratiquement exclues, ce qui tend à reconfigurer en profondeur les parcours de migrants adultes, avec un impact considérable sur leur intimité.

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Aussi ont-elles recours à des amies déjà mariées avec un Français ou à des agences matrimoniales pour rencontrer un fiancé potentiel. Ces deux services sont payants. Les premières jouent symboliquement et souvent abusivement le rôle de garantes de la « qualité » des deux partenaires et peuvent demander jusqu’à 1 000 euros à la femme si le mariage est conclu. Les « agences de présentation » sont beaucoup moins impliquées et se contentent, comme en Chine, de donner une liste de contacts accompagnés d’une photo, d’une description succincte des personnes et de leurs numéros de téléphone. Les cotisations des hommes sont bien plus élevées que celles des femmes. Créées par des couples mixtes, ces agences se sont spécialisées dans ce marché matrimonial fondé sur des attentes distinctes. Les migrantes sans papiers chinoises ont « besoin » de voir leur situation être régularisée par le mariage quand certains des hommes occidentaux, relayant des stéréotypes raciaux, voient dans les femmes asiatiques des femmes plus traditionnelles et dociles que les femmes locales. À l’instar d’autres populations migrantes, comme celle décrite par Oso Casas (2006), on assiste à un phénomène de distorsion des règles du marché matrimonial. Des hommes relativement défavorisés dans l’échelle sociale négocient une nouvelle sorte de capital : leur nationalité potentiellement pourvoyeuse de papiers ou leur carte de séjour. Ils peuvent ainsi bénéficier des services domestiques et sexuels de femmes bien plus jeunes et jolies, qu’ils ne pourraient pas rencontrer sur le « marché » matrimonial national. Madame Chu se trouve ainsi dans une situation délicate puisqu’elle presse son partenaire de l’épouser tout en ayant le sentiment que cet homme de vingt ans son aîné, retraité et peu éduqué, n’est pas suffisamment bien pour être présenté à sa famille. Madame Lu, quant à elle, impatiente de se marier pour pouvoir rentrer en Chine voir ses parents malades, nous a présenté un fiancé, le seul prêt à se marier rapidement : un homme obèse, visiblement attardé mentalement, vivant d’un emploi de solidarité, logé dans un foyer et dont elle découvrira par la suite qu’il a fait des séjours en prison. Madame Wang analyse avec humour :

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« Je pense qu’à ce niveau les Chinoises viennent résoudre le problème des hommes français célibataires. Ces pauvres mecs, pauvres, bêtes, sans argent, qui n’ont rien du tout, ne trouvent pas de femmes. […] Les femmes françaises sont très exigeantes, alors ils recherchent les Chinoises. Car les femmes chinoises ne regardent pas si tu es pauvre ou pas. Elles veulent juste un Français, l’épouser et avoir des papiers. […] Ils prennent des Chinoises très belles et jeunes pour satisfaire leurs besoins sexuels. Pas besoin de dépenser beaucoup d’argent. Tu lui donnes deux repas et un lieu pour vivre. […] Alors, à ce niveau, ces hommes profitent des Chinoises. »

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Toutefois, si la majorité des fiancés potentiels sont des hommes peu qualifiés, sans perspectives professionnelles, avec de très faibles revenus et généralement bien plus âgés que leurs compagnes, il faut noter que d’autres appartiennent à des catégories sociales plus favorisées. Madame Wang s’est, elle, mariée à un avocat, tandis que Madame Xie fréquentait un ingénieur à la retraite et Madame Yi un employé, cadre dans une banque.

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Ce phénomène de distorsion influence les relations entre les partenaires. Au sein des couples établis, les relations de pouvoir sont souvent à l’avantage des hommes, qui imposent leurs modes de vie et entretiennent des hiérarchies de genre qui leur sont favorables. Les femmes semblent disposer de peu de marge de négociation en ce qui concerne la répartition des tâches domestiques, l’usage de l’argent ou la fréquence des relations sexuelles. Madame Zhu s’est fait une raison :

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« Avec lui, je travaille, je rentre à la maison et fais la cuisine. Il regarde la télévision. Je range mon ménage. À chaque fois [c’est comme ça], c’est très fatigant ; je le lui ai dit. Il a bon caractère, mais pour le travail ça ne va pas. »

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C’est un « marché de dupes » (Hochschild, 1983) : reconnaissantes envers un mari qui leur a permis d’avoir des papiers, les femmes se résignent à accepter une situation inégale et peu gratifiante.

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Cependant, les femmes mariées s’estiment plus chanceuses que celles qui en sont réduites à jouer les « nouvelles concubines ». Il existe en effet des temporalités divergentes entre les partenaires : beaucoup d’hommes penchent pour une cohabitation éternelle alors que les femmes, elles, sont pressées de se marier. Elles vivent en effet sous la menace d’une arrestation et souhaitent pouvoir voyager librement pour revoir leur enfant ou leur famille. Qui plus est, elles doivent pressentir que, tout comme en Chine où elles disent être trop âgées pour se remarier, elles voient chaque année diminuer leurs chances de trouver un partenaire français (Singly, 2002). Dans les faits, la plupart de nos interlocutrices accumulent les déconvenues. Plusieurs femmes disent avoir été « dupées » par des hommes dont elles ont découvert, après une ou deux années de vie commune, qu’ils n’avaient nullement l’intention de les épouser.

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Les questions posées par les femmes qui cherchent à se marier montrent leur peu d’expérience et une certaine forme d’embarras. Elles sont nombreuses à tenter, gênées, de se renseigner sur les comportements habituels entre les sexes en France et demandent, comme Madame Shu, si « les hommes français embrassent toujours les femmes sur la bouche », ou, comme Madame Xie, s’il « faut coucher ensemble dès le premier soir ». La phase de cohabitation avant le mariage, et dans l’espoir que celui-ci ait vraiment lieu, est ressentie comme un exercice obligatoire, mais « peu convenable ». Comme l’exprime pudiquement Madame Zhang :

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« J’étais très conservatrice, je ne voulais pas. […] Il y a même un homme de la poste d’à côté qui est venu me chercher, puis m’a invitée au restaurant. Je ne voulais pas. J’avais peur de tout. C’est mon amie qui m’a dit qu’ici ce n’était pas comme en Chine : ici il faut aller et habiter avec les gens [c’est-à-dire cohabiter avec le partenaire masculin et donc avoir des relations sexuelles]. »

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L’accepter signifie une « adaptation » aux us et coutumes locales qui, pour certaines, implique de remettre en cause leur conception des relations amoureuses.

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La plupart ne sont pas en mesure de négocier et doivent se plier aux diverses modalités de relations telles que l’union libre ou la situation de « femme entretenue », leur partenaire français ne souhaitant ni s’engager, ni rompre. Il reste le fiancé en titre, venant régulièrement la voir et « le faire », mais ne s’implique pas au-delà, c’est-à-dire ne propose pas de solution à la situation irrégulière de son amie. « Je ne t’épouse pas, je t’entretiens. Je te donne l’argent et ça va », résume cyniquement Madame Cheng. Cette situation est souvent mal vécue : « À quoi ça sert qu’il dise qu’il m’aime, si c’est pour me laisser dans cette situation, qu’est-ce que ça veut dire ? ! », s’énerve Madame Xie. Cependant, s’il n’y a pas de vie commune et juste des rendez-vous ou des week-ends partagés, les hommes aident souvent financièrement leur partenaire, en échange de services domestiques et sexuels et d’une certaine forme de complicité affective. Certains se chargent du loyer d’un studio ou participent aux frais de vie en payant les courses, les recharges de téléphone portable ou les abonnements de transport. Les femmes sans emploi qui s’appuient sur ces « dons » variant entre 300 et 500 euros mensuels se retrouvent dans une délicate position de dépendance. Madame Shu, comme bien d’autres, n’a qu’un espoir, celui que finalement son concubin prenne conscience de la difficulté de vivre sans papiers et accepte de l’épouser.

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Madame Chu est, elle, complètement désabusée puisque, quand elle a été arrêtée par la police, son conjoint, avec qui elle vivait depuis plus d’un an, a refusé de se présenter au tribunal pour la soutenir. Également désenchantée, Madame Xie entretient désormais plusieurs relations simultanées. Plus question, pour elle, de « perdre du temps » en misant tout sur un seul homme. Elle a renoncé à toute exigence et se mariera avec celui qui se décidera en premier, même si son préféré, un homme juste divorcé, semble indécis. Madame Dong, quant à elle, n’a pas de remords à se faire payer plusieurs fois le même loyer par ses différents amants. Certaines femmes qui oscillent entre prostitution et liaisons profitent, quant à elles, de ce logement indépendant pour y inviter quelques clients.

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Finalement, l’engagement envers un partenaire français, s’il aboutit parfois à un mariage que les femmes considèrent comme réussi, représente la plupart du temps une forme d’échange économico-sexuel fondé sur un malentendu et des attentes réciproques divergentes. Ici, la sexualité n’est pas une « prestation » directement rémunérée, mais la relation implique des cadeaux et une aide financière sporadique. Ainsi, comme dans les relations entre des hommes âgés italiens et des femmes d’Europe de l’Est, décrites par Serge Weber, ces hommes n’ont pas « recours à la marchandisation directe de la prestation sexuelle : ils l’enveloppent d’une cordialité et d’une domesticité plus “respectables”. [Ils] se comporte [nt] en bienfaiteur [s] d’une femme qu’il [s] imagine [nt] être en position sociale inférieure, alors qu’il [s] profite [nt] surtout du différentiel socioéconomique entre les deux pays » (2006, p. 51).

« Le faire » : Madame Zhou et la prostitution

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Dans l’imaginaire collectif, la formation d’un couple, qu’elle soit avec un compatriote ou avec un « étranger », ne peut nullement être comparée à la prostitution. « Le faire », comme disent nos interlocutrices qui évitent soigneusement les terminologies explicites liées à la sexualité tarifée, représente une activité extrêmement stigmatisée (Pheterson, 2001). Pour autant, la description des représentations et de quelques pratiques laisse penser que les frontières de la prostitution ne sont pas si évidentes.

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C’est une diminution importante de ses revenus et un divorce qui ont décidé Madame Zhou, une commerçante au train de vie confortable, à partir s’installer à l’étranger et y refaire sa vie. L’intermédiaire lui avait dit qu’elle pourrait « gagner en un mois autant d’argent qu’en un an en Chine ». Elle pensait faire du commerce et était prête à travailler dur. C’est donc la désillusion lorsque, à son arrivée, elle est refusée dans la confection et ne trouve d’autre travail que celui de nourrice, un véritable déclassement à ses yeux. Les conditions d’emploi et le mépris affiché par ses patrons successifs aggravent son sentiment d’humiliation et elle démissionne à trois reprises. À ses yeux, ce travail à domicile 24h/24, avec un seul jour de congé mensuel, entrave la réalisation de son projet migratoire.

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« Ça ne me convient pas. Car je veux étudier le français… Je veux aller dans une agence matrimoniale. Si je fais un travail de nourrice, je suis complètement enfermée. Je ne peux pas sortir, je n’ai pas de liberté. Je ne demande pas beaucoup de liberté, mais il faut me donner un peu d’espace ; que je puisse répondre au téléphone, que je puisse avoir un petit ami… »

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De retour dans un dortoir, elle voit ses économies fondre rapidement et se sent dans une impasse. Lorsqu’une amie lui propose de « sortir » avec elle, elle s’y résigne. « Ce n’était pas de gaîté de cœur, mais je n’avais pas le choix. Car je ne trouvais pas de travail. [...] Il fallait bien manger. » À deux, elle se sent plus rassurée car elles s’attendent mutuellement pendant que l’autre accompagne le client et apprend petit à petit les ficelles du métier. Puis très vite, ayant compris comment rencontrer des clients, malgré son français incertain, elle sort dans la rue en indépendante. N’assumant pas vraiment cette activité, elle dit gagner « juste de quoi vivre », moins de 1 000 euros par mois, qu’elle complète par quelques heures de ménage. Elle espère ainsi pouvoir rencontrer un homme qui veuille bien l’épouser et lui « donner des papiers ». Pour ce faire, elle entretient des relations semi-amoureuses avec plusieurs de ses clients, leur expliquant qu’elle n’est « pas professionnelle », que cette activité n’est que « temporaire ». Elle ajoute même qu’elle leur a demandé de ne plus être payée mais que ces derniers insistent et lui donnent toujours de l’argent, « pour l’aider », « pour l’enfant ». Cependant, depuis que son fils de 22 ans est venu en France avec un visa pour poursuivre ses études dans une école privée française, elle a beaucoup de charges financières. Il lui est donc impensable de voir ses revenus diminuer et elle sort malgré les contrôles policiers, espérant ne pas se faire arrêter comme plusieurs de ses amies qui ont été expulsées.

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C’est lors des années 1999-2000 que les Parisiens ont découvert les premières Chinoises se prostituant dans la rue. Depuis, leur nombre n’a cessé d’augmenter et elles sont maintenant présentes sur les trottoirs de Belleville, Place de Clichy, République, Strasbourg Saint-Denis, Porte de Vincennes et Porte Dorée. Âgées d’une quarantaine d’années, elles exercent en indépendantes et, contrairement à d’autres prostituées migrantes, elles n’ont pas de protecteurs et ne dépendent d’aucun réseau de proxénétisme. Pour la plupart, elles ne correspondent pas aux critères de beauté et de jeunesse dominants. Leur habillement n’a rien de provocant et elles n’ont pas forcément les comportements féminins et séducteurs que l’on pourrait attendre de femmes exerçant cette activité. Manifestement nouvelles dans le milieu, elles frappent par leur manque d’assurance et leur gêne face à cette pratique. D’ailleurs, elles sont nombreuses à ne pas assumer leur activité et à n’en parler qu’à mots couverts [12]   Pour plus d’informations sur les modes de justification... [12] . « Elles sortent », elles « le font », disent-elles ; « le faire » désignant le plus souvent une fellation et une pénétration vaginale, les tarifs variant de 20 à 45 euros. Ce type de prostitution, qui partage de nombreux points communs avec celui adopté par les femmes seules en provenance du Maroc décrites par Nassima Moujoud (2005) [13]   Voir également, pour les femmes du Maghreb, Musso... [13] , se situe au bas de l’offre prostitutionnelle. Les dix dernières années ont vu une évolution des modalités de prostitution. En raison de l’augmentation de contrôles policiers devenus de plus en plus drastiques [14]   Les contrôles policiers visent officiellement la lutte... [14] , les prostituées chinoises ont mis au point plusieurs tactiques (Lévy et Lieber, 2008). Les femmes qui attendaient debout sur le trottoir du boulevard de Strasbourg Saint-Denis sont aujourd’hui contraintes de marcher en permanence et de faire semblant d’être de simples passantes. Elles ont d’ailleurs été surnommées par la police « les marcheuses ». Parmi les prostituées chinoises, la discrétion est de mise et se fondre dans le paysage urbain est devenu une véritable tactique. Par leur apparence physique, leur présentation vestimentaire, leur gestuelle ou leur mode d’accroche [15]   À l’instar de Brochier (2005), nous préférons ce terme... [15] , souvent passif, bref toute leur hexis corporelle, elles semblent escamoter les éléments professionnels attachés à la prostitution. Déambulant, un cabas à la main, dans des rues commerçantes, elles ont l’air de femmes ordinaires faisant leurs courses. Habillées et maquillées « normalement », elles s’installent aussi, comme de simples consommatrices, aux terrasses des cafés ou dans les grandes vitrines des enseignes de restauration rapide. Attablées en groupes de trois ou quatre devant les vitrines vivement éclairées, elles sont exposées de la tête aux pieds, ce qui leur permet d’être vues sans pour autant être contraintes au danger et au froid de la rue, mais également de voir, c’est-à-dire de repérer les policiers en civil, mais aussi les clients.

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L’accroche, souvent un long regard, est très discrète et fréquemment passive. L’initiative de la prise de contact est le plus souvent laissée aux clients. Madame Lu raconte qu’il suffit d’un coup d’œil avec les clients pour les retrouver dans le métro. Madame Cheng a complètement adapté le contournement de la répression policière à sa pratique quotidienne de la prostitution. Elle décrit ce qui ressemble à un jeu entre chat et souris avec les policiers : elle ne se rend sur les lieux de prostitution qu’à leur pause déjeuner, évite de se faire remarquer en repassant au même endroit, ou se fait passer pour une utilisatrice des transports en commun en s’installant dans un abribus situé à un feu rouge. Afin de se donner le temps de distinguer les clients des policiers en civil, elle peut refuser jusqu’au dernier moment l’étiquette de prostituée en prétendant ne pas comprendre ce que l’homme lui veut. Cela l’amène aussi, si une voiture s’arrête, à entamer la discussion comme une autostoppeuse et à demander de se faire déposer à une station de métro. Le téléphone portable est également devenu un véritable outil de travail qui permet de limiter la présence dans l’espace public en s’appuyant sur les clients habitués. Si cette tentative de fidéliser la clientèle n’est pas suffisante pour leur permettre de vivre convenablement, certaines, comme Madame Shu, s’en contentent lors des périodes de répression policière. On le voit, leur pratique de la prostitution est largement influencée par leur statut de sans-papiers et la crainte d’être arrêtées puis expulsées. Dans une certaine mesure, cela les amène à prendre de plus grands risques et à accepter des situations où elles sont très vulnérables face à des clients en position dominante qui savent qu’elles ne pourront pas s’adresser à la police en cas de problème. Ces craintes sont attestées par la multiplication des cas de viols non dénoncés, voire de disparitions, dont parlent nos interlocutrices.

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Outre la peur d’être arrêtée, l’apparence non professionnelle de ces femmes s’explique en partie par leurs parcours. Se considérant comme des femmes respectables en Chine, elles expliquent qu’elles ne seraient jamais parties si elles avaient su qu’une fois en France elles seraient contraintes de « faire ça ». Pour elles, cette activité n’est « pas bien », et liée à leur condition de migrantes. « Car la vie en France est trop dure » (Madame Wu). Elles expliquent ne s’être résolues à la prostitution que « forcées », parce qu’elles « n’avaient pas [d’autre] choix » en raison de la fermeture du marché légal du travail et parce que les seuls emplois disponibles dans le secteur communautaire sont ceux de nourrices à domicile. Les difficultés qu’elles rencontrent sont donc avant tout financières et intimement liées à l’absence de papiers et au manque d’alternative professionnelle. « Ici, je n’ai pas de papiers, pas de travail, c’est pour passer le cap. Sinon qui voudrait faire ce travail ? Personne ! » (Madame Xie). Beaucoup d’entre elles ne se prostituent d’ailleurs que ponctuellement, en fin de mois ou entre deux emplois de nourrice. Si la plupart tentent d’avoir d’autres activités, un petit nombre finit souvent par y revenir au bout de quelques mois. Malgré les discours affichés, la prostitution tend, pour cette minorité, à devenir un gagne-pain permanent et relativement lucratif dont elles peinent à sortir.

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Au-delà de la condamnation morale, ces femmes voient dans la prostitution plusieurs avantages. Elle leur apparaît comme une alternative positive en comparaison de l’emploi de nourrice, dont les conditions de travail fonctionnent comme repoussoir [16]   Cette analyse n’est pas spécifique aux migrantes chinoises... [16] . Comme pour d’autres populations migrantes, par exemple les femmes latino-américaines en Espagne décrites par Laura Oso Casas, la différence entre les stratégies des domestiques et celles des prostituées tient à la dimension économique, puisque le « travail » sexuel permet théoriquement d’obtenir des ressources rapidement. Toutefois, nos interlocutrices parlent peu des différences en termes de gains, qui ne sont pas négligeables, mais mettent davantage l’accent sur le fait, plus légitime à leurs yeux, de s’affranchir des conditions d’emploi et surtout de la domination et du mépris des employeurs de Chine du Sud. Libérées de cette tutelle, la prostitution leur permet une forme d’autonomie : elles peuvent gérer leur temps et leur argent. « Si aujourd’hui tu n’as pas envie de sortir, tu ne sors pas. », explique Madame Liu, pour laquelle cet argument est significatif puisqu’elle a longtemps vécu jours et nuits au rythme de ses employeurs. De même, aux yeux de Madame Cheng, vendre des services sexuels représente une forme de « liberté » [17]   Voir, sur le calcul coût-bénéfice, Huang et Pan (2004).... [17] . C’est pourquoi ces femmes deviennent en quelque sorte des « entrepreneuses d’elles-mêmes » [18]   Nous reprenons dans un tout autre contexte l’expression... [18] , des travailleuses indépendantes. Qui plus est, la prostitution auprès d’hommes « étrangers » – c’est-à-dire non Chinois – représente également une possibilité de sortir de l’enfermement communautaire, vécu comme oppressif [19]   Les conditions de travail pour les employeurs chinois... [19] . Selon nos interlocutrices, elle peut ouvrir la voie vers une autre option, non négligeable à leurs yeux : le mariage. La prostitution est en effet vue comme une activité favorisant la rencontre avec des hommes français et donc de potentiels maris. Ainsi, bien qu’elles réprouvent ce « travail », beaucoup de femmes tentent d’y voir un pis-aller « temporaire » pour pouvoir s’en sortir dans l’immédiat et arriver à leurs fins à plus long terme. En un mot, il s’agit, selon elles, d’un moyen efficace de poursuivre l’objectif migratoire.

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Ainsi, si les implications en termes de réputation sont loin d’être semblables, la prostitution peut néanmoins s’interpréter, dans le contexte migratoire chinois en France, comme une forme de réappropriation de leurs destinées par ces femmes – en particulier face à des employeurs chinois qui les exploitent. Afin de faire coïncider leur projet migratoire et la réalité du contexte parisien, les femmes rencontrées estiment de manière pragmatique que la fin justifie les moyens : tout est bon pour pouvoir épargner et remplir les obligations traditionnelles, même les activités peu morales à leurs yeux. Elles gagnent plus que dans tout autre emploi et sont donc en mesure d’envoyer de l’argent à leur famille restée en Chine. Ainsi, Madame Zhou explique que, si au début elle a regretté sa décision de venir en France, tant la vie y était difficile, elle a finalement changé d’avis. « Maintenant que j’ai des papiers, je ne regrette plus ; je l’ai fait pour mon fils. » L’argent permet de rétablir une cohérence dans leur parcours car, tant en France qu’en Chine, il semble qu’il soit l’une des rares mesures du succès. « Au début, je méprisais aussi ce travail […] qui ferait cela ! ? Maintenant, à mieux y regarder […] je n’ai plus de jugement. C’est pour l’argent. » D’ailleurs, ces femmes sont les premières à rappeler un proverbe chinois selon lequel l’ « on rit des pauvres, pas des prostituées ».

Un continuum entre mariage et prostitution ?

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Les divers types de situations et les trois formes de parcours que nous avons mis en exergue ont ceci de similaire qu’aucune des femmes rencontrées ne rend compte de ses relations comme relevant simplement de l’affect – comme c’est souvent le cas en Occident lorsque l’on parle des relations entre hommes et femmes autres que la prostitution – et qu’il est rare qu’elles en parlent comme d’une relation d’échange satisfaisante. Au contraire, pragmatiques, elles les considèrent comme l’un des moyens à leur disposition pour améliorer leur quotidien. Face aux difficultés qu’elles rencontrent en France, et afin de mener à bien, du mieux qu’elles peuvent, les buts qu’elles s’étaient fixés avant leur départ, elles sont amenées à faire usage des rares atouts valorisés dont elles disposent : leur corps et leur sexualité. Qu’elles se mettent en couple avec un compatriote afin de pallier les difficultés quotidiennes, qu’elles cherchent un mariage avec un Français pour obtenir des papiers et fonder une famille, qu’elles se prostituent pour gagner plus d’argent et remplir leurs obligations familiales, ces femmes effectuent une transaction économique : elles échangent leur corps contre rétribution. En ce sens, leurs liens intimes « sont simultanément de violentes soumissions de genre et des stratégies utilitaires servant l’entreprise migratoire » (Weber, 2006, p. 55).

Au-delà du constat de rapports de domination

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Dans son article, « Du don au tarif », Paola Tabet refuse de parler de prostitution, tant ce terme est galvaudé et stigmatisé. Elle préfère parler de « relations sexuelles entre homme et femme impliquant une transaction économique », afin de souligner que, en dehors de situations socialement désignées comme prostitution, il y en a d’autres qui s’y apparentent car elles sont également fondées sur l’échange de services sexuels contre des ressources matérielles (1987, p. 2). Ce faisant, Tabet dénonce l’opposition stéréotypée entre mariage (avec les femmes « bien ») et prostitution (les femmes « de rien » qui vendent leur corps) et insiste sur les rapports de « domination masculine » qu’impliquent ces diverses formes de services sexuels féminins. Dans un contexte migratoire fortement marqué par la précarité, les parcours de vie des Chinoises du Nord à Paris illustrent relativement bien cet énoncé, ce d’autant plus que, contrairement aux cas sur lesquels Paola Tabet s’appuie pour sa réflexion, ceux présentés ci-dessus concernent une population homogène. En effet, nos observations montrent de fortes similitudes entre les profils sociologiques de ces femmes, quelle que soit l’option qu’elles ont choisie.

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Dans le cas des Chinoises du Nord à Paris, la fragilité des frontières entre différentes situations est patente et tient autant à l’attitude de ces migrantes qu’à celle de leurs partenaires masculins. C’est par exemple le cas du flou entretenu par les hommes qui proposent à leur partenaire d’emménager chez eux, ou ceux qui la subventionnent régulièrement, leur permettant « de le faire » quand ils le veulent, sans pour autant s’engager vers un mariage ni offrir une véritable régularisation à la migrante. Qu’en est-il des clients « habitués » que certaines prostituées décrivent comme gentils parce qu’ils les invitent régulièrement à partager un repas, leur envoient de fréquents SMS amoureux ou leur laissent entrevoir un mariage ? Que dire encore des arrangements économiques des « couples de Paris » ? Ces relations présentent toutes un mélange affectif, économique et sexuel, qui va parfois jusqu’au service domestique, puisque certaines prostituées expliquent, par exemple, qu’elles font à manger à certains de leurs habitués.

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Toutefois, loin du simple constat de l’existence de rapports de pouvoir et de domination, qui constitue certes un contexte contraignant, la mise en lien de ces arrangements économico-sexuels permet de rendre compte des modalités d’action des personnes en position sociale défavorisée. On a pu voir que, malgré la diversité des parcours, ces femmes ont recours à leur sexualité pour tenter de stabiliser leur situation. La première, Madame Li, a fréquenté successivement plusieurs hommes chinois afin d’améliorer à très court terme ses conditions de vie. La deuxième, Madame Wang, ne s’est jamais prostituée, mais, dans l’espoir de pouvoir rester en France, elle s’est inscrite dans une agence matrimoniale afin de rencontrer des hommes occidentaux dont elle espérait qu’ils l’épouseraient. Elle a alors eu des relations avec plusieurs hommes aux faibles capitaux économique et culturel, dont le seul avantage déterminant à ses yeux était leur nationalité et leur capacité à éventuellement lui permettre d’obtenir une régularisation. Ces derniers, largement défavorisés sur le marché matrimonial français (Singly, 2002), tirent parti de la situation précaire des migrantes, prêtes à fermer les yeux sur de nombreux désavantages, afin de pouvoir rester en France dans des conditions moins incertaines que celles que leur réserve leur illégalité [20]   Il faut toutefois noter que toutes ne sont pas prêtes... [20] . Malgré les apparences, les parcours de ces deux femmes sont relativement proches de celui de la troisième, Madame Zhou, qui se prostitue tout en entretenant différentes relations, dont le statut est ambigu, avec des hommes qu’elle considère comme des maris potentiels. D’ailleurs, certaines femmes passent d’une stratégie à l’autre, le caractère temporaire et non professionnel de la prostitution leur permettant de garder le flou sur les multiples liaisons qu’elles entretiennent. Mesdames Li, Wang et Zhou ont donc toutes rencontré de multiples partenaires dans le but d’améliorer leur situation en France, malgré un contexte largement défavorable. Elles ont toutes trois effectué des échanges économico-sexuels aux modalités variables afin de servir leur projet migratoire.

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Au-delà de ce continuum, Paola Tabet (1987) estime que, dans un contexte général de domination des hommes sur les femmes, la ligne de démarcation se situe davantage entre les rapports d’échange économico-sexuel où les femmes sont partenaires (donc sujets) et ceux gérés par d’autres qu’elles. À cet égard, notre travail de terrain montre que la marge de manœuvre des femmes rencontrées est faible. La majorité de celles qui ont opté pour la mise en couple, que ce soit avec un Français ou un Chinois, ne maîtrisent que partiellement les règles du jeu et se satisfont d’une situation où elles ne trouvent pas forcément un équilibre affectif épanouissant. Quant aux prostituées, Tabet estime que, dans certains cas, « les femmes peuvent […] se poser comme partenaires et sujets de la transaction et non pas comme objet (ce qui différencie considérablement cette transaction des rapports matrimoniaux d’une part, et des rapports de travail forcé d’autre part) » (2004, p. 84). Dans le cas des Chinoises du Nord, il semble toutefois qu’elles ne maîtrisent qu’en partie les modalités de l’échange. Si certaines monographies sur des prostituées tendent à montrer que celles-ci cloisonnent vie affective et vie avec les clients (Gil, 2005 ; Sala, 2006) et maîtrisent de ce fait une forme de emotion work [21]   Pour reprendre le terme de Hochschild (1983). Dans... [21] , on ne retrouve pas cette distinction entre sexualité (personnelle) et prestations sexuelles (professionnelles) chez les femmes chinoises que nous avons rencontrées. Il y a un flou entre les deux sphères et un amalgame entre clients et mari potentiel dont tant les Chinoises que leurs partenaires espèrent tirer parti. La continuité entre les deux types de sexualité se retrouve dans la façon dont elles envisagent un futur idéal. Elles estiment que la prostitution leur permettra de se marier et que le mariage sera à son tour un tremplin pour arrêter la prostitution – ce qui ne se vérifie pas toujours puisque certaines des prostituées rencontrées sont mariées et ont des papiers [22]   Comme pour d’autres prostituées (Mathieu, 2002), la... [22] . À cet égard, il existe une croyance qui entretient l’illusion initiale de leur projet migratoire, celle de la véritable histoire d’amour qui résoudra tous les problèmes matériels et affectifs. Comme d’autres populations de migrantes ou de prostituées [23]   On a déjà cité plus haut Brennan (2002), Oso Casas... [23] , les migrantes du Nord de la Chine à Paris, qu’elles soient prostituées ou non, rêvent de trouver un mari afin d’accéder à une vie meilleure en termes économiques et sociaux. En ce sens, il apparaît que le contexte de précarité de ces femmes permet de renforcer des hiérarchies de genre, puisque la meilleure solution pour s’en sortir se présente sous la forme d’une mise en couple, où la division sexuelle du travail traditionnelle n’est nullement remise en cause, mais au contraire réaffirmée par le différentiel socioéconomique des pays d’appartenance.

Les modalités variables des arrangements économico-sexuels

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Si ces arrangements économico-sexuels représentent tous des usages de la sexualité comme ressource dans une situation précaire, ils n’en sont pas pour autant identiques. Dans les « couples de Paris » ou les couples mixtes, la dimension affective est affichée comme primordiale. Ces deux modalités de formation d’un couple engagent un échange de services domestiques dans lesquels la dimension sexuelle est en quelque sorte comprise. Dans la prostitution, en revanche, l’ordre est inversé, puisque la sexualité a un tarif, et c’est au contraire un rapprochement affectif qui permet d’inclure dans l’échange un service domestique occasionnel (préparation de repas, ménage, visite à l’hôpital, etc.). Le service domestique marque dans ce cas un rapprochement non commercial.

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Qui plus est, les relations de couple entre compatriotes se distinguent des relations avec des « étrangers » puisqu’elles semblent reposer sur des contrats relativement clairs quant à l’aspect temporaire et contextuel de la relation – ce qui ne veut pas dire que celle-ci ne peut pas se prolonger. En revanche, la recherche d’un mari français relève davantage d’une forme entretenue de malentendu où la situation irrégulière des prétendantes au mariage les fragilise. Les rapports de pouvoir se cristallisent autour de la possibilité de fournir ou d’obtenir des papiers et instaurent des relations inégales entre les partenaires. Dans ces conditions, les armes de certaines femmes, mais ce ne sont pas les plus nombreuses, consistent à mettre les maris potentiels en compétition afin de parvenir à leurs fins [24]   On peut voir ici un parallèle avec l’exemple donné... [24] . Pour ces cas, les relations avec les hommes s’apparentent à celles qu’entretiennent les prostituées occasionnelles qui, on l’a vu, nourrissent les mêmes espoirs que les femmes à la recherche d’un conjoint français.

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Il reste que la prostitution est frappée d’un stigmate plus important que les deux autres modalités d’arrangements économico-sexuels (Pheterson, 2001). Le regard que les « Chinois de Paris » portent sur ces femmes est d’ailleurs extrêmement sévère. Tous s’accordent à dire que les prostituées nuisent à l’image générale des Chinois en France. Le déshonneur s’étendrait même à l’ensemble de la nation chinoise puisque certains les accusent de « vendre leur propre pays ». On trouve dans leurs critiques un glissement allant de la condamnation d’une activité à celle d’une identité. Ce qui est en jeu ne relève pas uniquement de la sexualité tarifée, mais bien plus généralement de l’identité de prostituée (ibid.). En occultant les contraintes extérieures qui influencent les parcours, les autres Chinois-es, que ce soient les gens de Wenzhou ou les autres migrant-e-s du Nord, ramènent la prostitution à un élément individuel lié à un trait de la personnalité. Ils considèrent nos interlocutrices comme des « mauvaises femmes », des « paresseuses », qui refusent de « travailler à la dure » et veulent gagner de l’argent « facile », niant par là le contexte social qui les pousse à agir de la sorte, ainsi que le savoir-faire nécessaire pour pratiquer cette activité et les risques qu’elle implique. Cette stigmatisation concerne d’ailleurs toutes les Chinoises du Nord à Paris, prostituées ou non, ce qui explique en partie le fait que, pour ces femmes, se prostituer ne change finalement pas grand-chose en termes de réputation, puisque bien avant d’avoir franchi le pas elles sont toutes considérées par les autres Chinois comme des femmes de petite vertu (Lévy et Lieber, 2008).

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La distinction entre mise en couple et prostitution, qui apparaît généralement comme allant de soi, n’est donc pas évidente. Les frontières sont poreuses quoique distinctes. Dans les deux cas, ce sont des tâches similaires qui sont accomplies, mais ces modalités d’arrangements économico-sexuels ne sont pas « égales par ailleurs ». D’ailleurs, les parcours des migrantes du Nord de la Chine à Paris sont bien souvent marqués par une hésitation permanente, un aller-retour entre ces deux options à disposition des migrantes : se marier ou survivre et « le faire », la prostitution restant « un choix, quand on n’a plus de choix » (Madame Liao).

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Dans la migration, et en particulier lors de situations de grande précarité, la sexualité devient une véritable ressource alternative pour les Chinoises du Nord à Paris. Selon les divers arrangements économico-sexuels que nous avons recensés, elle leur permet de pallier des conditions d’existence extrêmement précaires, et parfois de résoudre le problème crucial de l’absence de titre de séjour. Face à la fermeture des marchés du travail (français en général et chinois en France), les femmes que nous avons rencontrées ont donc un choix contraint. « Se trouver quelqu’un » leur apparaît comme l’une des rares sinon la seule possibilité pour remédier à leurs difficultés économiques et juridiques. Les femmes qui choisissent de vivre provisoirement avec un compatriote sans papiers ou celles qui recherchent un mari français en vue d’une régularisation effectuent une transaction économico-sexuelle comparable à celle des femmes qui se prostituent dans la rue. La différence tient à ce que le stigmate est beaucoup moins prononcé. Dans les trois cas présentés, les relations entre hommes et femmes se trouvent au croisement de plusieurs éléments : la romance, pour des femmes divorcées dont certaines rêvent de refaire leur vie ; le statut, puisque le mariage est l’un des seuls accès possibles vers une régularisation ; et l’argent, que procurent la vente ou l’échange de la sexualité et qui permet d’affronter les difficultés économiques mais qui est surtout la mesure du succès et du prestige social. Ces trois aspects qui se mélangent ou se succèdent dans les représentations que les femmes ont de leur sexualité tendent à montrer qu’il existe un continuum entre mariage et prostitution. Une telle perspective met à mal la construction dichotomique traditionnelle entre femmes « bien » et femmes « de rien » (Goffman, 2002) et révèle en creux le travail de construction normatif qui permet, finalement, de les représenter de façon opposée.

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Lorsqu’on le compare à celui d’autres populations de migrantes qui passent de la domesticité à la prostitution, un tel point de vue incite surtout à réfléchir à la reconfiguration des rapports sociaux de sexe dans la migration, ainsi qu’aux autres rapports de pouvoir qui les traversent. En raison de la division sexuelle et ethnique du travail à l’échelle internationale et de la prégnance de diverses formes de ségrégations sexuées, les femmes immigrées sont majoritairement confinées aux travaux tels que le nettoyage et les services domestiques, qui représentent autant d’activités socialement dévalorisées, considérées comme peu qualifiées et envisagées comme une extension des tâches effectuées par les femmes dans la sphère privée (Catarino et Morokvasic, 2005 ; Hochschild et Ehrenreich, 2002). Les emplois du care ont ceci de particulier qu’ils impliquent une grande promiscuité et beaucoup d’affect, ce qui tend à éroder les frontières. Pour beaucoup de femmes migrantes, les difficiles conditions qu’implique le travail de domestique sont susceptibles de mener directement à la prostitution (Agustin, 2000 ; Robinson, 2002). C’est parce qu’elles sont exclues du marché du travail, en tant qu’étrangères sans papiers allophones et en raison de leur sexe, que leur corps devient l’un des seuls biens qu’elles peuvent marchander. C’est dans la mesure où les rapports sociaux de sexe défavorisent largement les femmes et contribuent à les « sexualiser » que l’usage de leur sexualité devient une ressource pour nos interlocutrices – et non en raison d’une quelconque « nature » dépravée, comme tendent à les présenter d’autres Chinois de Paris. Elles sont poussées à entretenir des relations avec des hommes, car, dans ces conditions, ils représentent à leurs yeux l’unique moyen de réconcilier leur situation en France avec leur projet migratoire initial. Ces femmes étant en situation de mobilité sociale défavorable, les inégalités de genre peuvent donc se reproduire (Weber, 2006).

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Il reste que, ce faisant, ces femmes réussissent, dans une certaine mesure, à s’adapter et à jongler avec les contraintes qui sont les leurs – ce que souligne le terme d’arrangement. Si le stigmate est plus fort pour les prostituées qui vendent expressément des services sexuels, l’usage de leur sexualité peut également être considéré comme une forme de réappropriation de leurs destinées : nombreuses sont celles, en effet, qui valorisent le fait de s’affranchir du joug des employeurs de Chine du Sud. Quelles que soient les modalités d’arrangements économico-sexuels décrits, ils leur permettent d’envoyer de l’argent à leur famille restée en Chine ou, dans le cas des femmes qui ont pu être régularisées, de faire venir leurs enfants, et ainsi, en dernier lieu, de légitimer à la fois les raisons de leur départ et les peines endurées en France. Dans un contexte largement défavorable, au regard de leur statut de séjour, de leur provenance régionale, de leur sexe, les femmes que nous avons rencontrées durant notre enquête de terrain ont finalement fait de leur sexualité une ressource qui leur permet d’arriver plus ou moins à leurs fins – à condition bien sûr de considérer, comme elles, que la vie en France n’est qu’une parenthèse ou le seul moyen de s’assurer un avenir convenable, ainsi qu’à leur enfant.


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Notes

[*]

Nous tenons à remercier Paul Jobin pour sa lecture attentive et ses commentaires constructifs, ainsi que Lilian Mathieu pour son soutien et ses suggestions judicieuses.

[1]

Voir la discussion de Brochier (2005) sur les formes de travail ethnographique concernant la prostitution et par extension la sexualité. L’observation participante peut en théorie suivre le point de vue des prostitué-e-s, des client-e-s ou des proxénètes et ainsi donner à voir les codes, les techniques et les savoir-faire de cette activité. Pour des raisons évidentes, nous n’avons pas pu effectuer ce genre d’enquête.

[2]

Le travail d’interprétation auprès de l’administration ou des services de prévention consiste par exemple à aider à scolariser des enfants, à traduire des consultations médicales, à accompagner une procédure juridique, à aider à porter plainte contre un employeur, à obtenir des droits sociaux, etc. Si cette forme d’observation nécessite de donner beaucoup de temps, elle permet toutefois de développer des liens de confiance, puisque dans bien des cas notre présence a permis sinon de résoudre, en tous les cas de délier des situations compliquées. Aider des personnes qui ne parlent pas ou mal le français favorise de ce fait les relations de proximité. Parler de choses aussi intimes que la sexualité devient plus facile. Il est certain que, sans le temps que nous leur avons consacré, nous n’aurions pu obtenir de tels renseignements.

[3]

L’une de ces femmes a été interviewée dans le cadre de la recherche européenne FeMiPol (http:// www. femipol. uni-frankfurt. de/ ). Si cet article se concentre sur le point de vue et la situation des femmes, nous mobilisons également parfois le point de vue d’hommes, chinois ou français, que nous avons pu croiser lors de notre travail de terrain. Nous n’avons toutefois pas effectué d’entretiens formels avec des hommes français.

[4]

Pour avoir davantage de renseignements sur les réformes économiques et la manière dont le changement de modèle productif a déstabilisé les liens sociaux, voir Kernen (2004) et Rocca (2000).

[5]

Les entretiens ayant été effectués en mandarin, nous les avons traduits par la suite. Nous avons choisi de n’en donner ici que la version française.

[6]

Voir, à ce propos, entre autres, Guillon et Ma Mung (1991), Poisson (1997, 2005), Le (1990), Béja (2001), Ma Mung (2002), Cattelain et al. (2002, 2005) et Gao, Lévy et Poisson (2006).

[7]

Au-delà des démarches administratives pour sortir du pays, obtenir un visa et acheter un billet d’avion, le service fourni par les intermédiaires peut comprendre également la réception à l’aéroport et la conduite à un dortoir communautaire informel.

[8]

Pour plus de détails sur les modalités de passage et d’entrée en France et les différences entre Chinois-es du Sud et du Nord, voir Cattelain et al. (2002). Contrairement aux migrant-e-s du Sud, les personnes en provenance du Nord de la Chine ne viennent généralement pas par voie terrestre, mais arrivent directement en avion, munies de visas. Elles restent en France une fois que ce dernier est échu.

[9]

Voir, par exemple, le cas des migrantes roumaines en Italie analysé par Weber (2006).

[10]

Nous reprenons dans nos titres et sous-titres les catégories émiques utilisées par les migrants. Les « couples de Paris » étant composés de deux Chinois-es, c’est le seul cas où nous présentons également le point de vue des hommes.

[11]

On retrouve le même type d’imaginaire chez les prostituées dominicaines qui espèrent se marier avec les touristes occidentaux en vacances dans l’île, escomptant ainsi obtenir par le mariage un visa pour l’Europe, un confort matériel, mais aussi des relations de genre plus équitables (Brennan, 2002), ou chez les domestiques roumaines en Italie (Weber, 2006).

[12]

Pour plus d’informations sur les modes de justification des prostituées chinoises, voir Lieber et Lévy (2009).

[13]

Voir également, pour les femmes du Maghreb, Musso (2007).

[14]

Les contrôles policiers visent officiellement la lutte contre la prostitution et notamment le « racolage passif » ; cependant, il semble que cela se transforme souvent en prétexte pour la lutte contre l’immigration illégale, puisque la plupart des femmes sans papiers interpellées ne sont pas poursuivies pour prostitution mais que leur dossier est requalifié en infraction au séjour. Beaucoup d’entre elles sont expulsées.

[15]

À l’instar de Brochier (2005), nous préférons ce terme à celui de racolage, qui est une catégorie policière.

[16]

Cette analyse n’est pas spécifique aux migrantes chinoises et se retrouve auprès de migrantes d’autres nationalités. Voir notamment Agustin (2006), Constable (2006), Lisborg (1999), Robinson (2002).

[17]

Voir, sur le calcul coût-bénéfice, Huang et Pan (2004). Voir également Agustin (2000).

[18]

Nous reprenons dans un tout autre contexte l’expression de Liane Mozère à propos des domestiques philippines à Paris (Mozère et Maury, 2002).

[19]

Les conditions de travail pour les employeurs chinois sont considérées comme relevant de formes d’exploitation où l’espace de vie personnel, voire intime, n’a plus d’existence propre.

[20]

Il faut toutefois noter que toutes ne sont pas prêtes à épouser les personnes les plus défavorisées. Madame Wang a refusé un de ses prétendants, après avoir compris qu’il était au RMI et ne subvenait que difficilement à ses propres besoins. Une autre femme rencontrée, prostituée, explique qu’elle aimerait bien se marier avec un Français, mais pas au prix du déclassement que représenterait un mariage avec un homme trop pauvre.

[21]

Pour reprendre le terme de Hochschild (1983). Dans la recherche sur les prostitutions, la notion de emotion work a été utilisée dans deux considérations opposées. Certaines auteures ont mis en évidence, comme dans le cas des Chinoises du Nord à Paris, la fragilité des frontières entre clients et maris potentiels et les stratégies des migrantes à cet égard (Brennan, 2002 ; Oso Casas, 2006), quand d’autres ont insisté au contraire sur la capacité de distinction entre travail du sexe et sexe intime. Selon Chapkis (1997), par exemple, les personnes travaillant avec leur sexe ne se « perdent » pas dans ces activités, mais elles apprennent au contraire à contrôler leurs émotions et à construire des distinctions entre leur activité professionnelle et leur vie privée.

[22]

Comme pour d’autres prostituées (Mathieu, 2002), la difficulté de trouver des activités assurant le même niveau de revenus dans les emplois légaux représente une réelle entrave à l’arrêt complet de la prostitution. Les femmes chinoises parlent mal le français et peinent à s’extraire des emplois ethniques mal rémunérés. Sur le marché français de l’emploi légal, leurs compétences professionnelles acquises en Chine ne sont pas reconnues et elles sont le plus souvent confinées dans le secteur de la domesticité, où les emplois sont pénibles et mal payés. En outre, beaucoup de femmes entretiennent leur « famille française » ; leur mari étant d’après elles sans emploi, à la retraite ou ne participant pratiquement pas aux frais du ménage. Dans ces conditions, certaines femmes choisissent de retourner vers la prostitution ou de l’exercer en sus de leur emploi déclaré.

[23]

On a déjà cité plus haut Brennan (2002), Oso Casas (2006) ou Weber (2006).

[24]

On peut voir ici un parallèle avec l’exemple donné par Pierre Bourdieu, dans son article « La domination masculine », à propos des ruses dont usent les femmes kabyles. Celles-ci représentent le seul moyen que ces femmes ont d’obtenir un peu de pouvoir dans un contexte qui leur est largement défavorable : « Comme si le courbe appelait le fourbe, la femme qui est symboliquement vouée à la soumission et à la résignation ne peut obtenir quelque pouvoir dans les luttes domestiques qu’en usant de cette force soumise qu’est la ruse, capable de retourner contre le fort sa propre force. » (1990, p. 10).

Résumé

Français

Confrontées au manque d’opportunités sur le marché du travail de Paris, certaines femmes en provenance du Nord de la Chine, dont le but premier était de migrer pour gagner de l’argent et pallier un déclassement en Chine, cherchent une solution alternative et se tournent vers la prostitution, quand d’autres cherchent un conjoint français ou chinois. Cet article se propose de discuter des stratégies à disposition de ces femmes pour mener à bien leur projet migratoire. Pour ce faire, il examine un ensemble hétérogène d’échanges économico-sexuels qui révèlent la porosité des frontières de la prostitution et met au jour un continuum entre mariage et prostitution, qui représentent autant de modalités d’ « arrangements » économico-sexuels. Pour ces femmes, dans ce contexte de précarité, la sexualité devient une véritable ressource migratoire.

English

Sex as a migration resource : Northern Chinese women in Paris. Up against a dearth of employment opportunities in Paris, some of the women from northern China who migrated to earn money and overcome the effects of a status fall in their native country start looking for an alternative solution and turn to prostitution, while others look for a French or Chinese husband or partner. The article examines the strategies available to these women for accomplishing what they migrated for, analyzing a heterogeneous set of economic-sexual exchanges. The analysis reveals how porous the borders of prostitution are and brings to light a continuum between marriage and prostitution – taken together, these represent so many economic-sexual ways of « reaching an arrangement ». For these women in their precarious situations, sex becomes a genuine migration resource.

Deutsch

Die Sexualität als Auswanderungsressource. Die Nordchinesinnen in Paris. Da der Pariserarbeitsmarkt keine Beschäftigungsmöglichkeit bietet wenden sich bestimmte Frauen aus Nordchina, die zunächst auswandern wollten um Geld zu verdienen und eine soziale Herabstufung in China auszugleichen, einer alternativen Lösung zu und prostituieren sich, während andere einen französischen oder chinesischen Ehemann suchen. Dieser Artikel möchte die diesen Frauen zur Verfügung stehende Strategien diskutieren, die zum Erfolg ihres Auswanderungsprojekts führen sollen. Dazu wird eine heterogene Anzahl von wirtschaftlich-sexuellen Austauschen untersucht, die die Durchlässigkeit der Grenzen zur Prostitution aufdecken und ein Kontinuum zwischen Heirat und Prostitution zeigen, wobei es sich um ebensoviel wirtschaftlich-sexuelle Arrangementsmodalitäten handelt. In diesem Prekaritätsumfeld wird für diese Frauen die Sexualität eine echte Ressource zur Auswanderung.

Español

La sexualidad como un recurso migratorio. Las mujeres del Norte de la China en París. Confrontadas a la falta de oportunidades en el mercado de trabajo de París, algunas mujeres procedentes del Norte de la China, para quienes su primer objetivo era emigrar para ganar dinero y calmar una desclasificación en China, buscan una solución alternativa y recurren a la prostitución, en tanto que otras tratan de encontrar un marido ya sea francés o chino. Este articulo se propone investigar las estrategias a su disposición para llevar a bien su proyecto migratorio. Para conseguirlo se examina un conjunto heterogéneo de intercambios económicos-sexuales que revelan la permeabilidad en las fronteras de la prostitución, actualizando un continuum entre matrimonio y prostitución, que representan otras tantas modalidades de « arreglos » económicos sexuales. Para estas mujeres, en ese contexto de precaridad, la sexualidad se vuelve un verdadero recurso migratorio.

Plan de l'article

  1. Déroulement de la recherche
  2. Être une Chinoise du Nord à Paris
  3. Les usages de la sexualité comme ressource migratoire
    1. « Les couples de Paris » 10 : Madame Li et les petits arrangements entre compatriotes
    2. « Chercher un Français » : Madame Wang et les couples mixtes
    3. « Le faire » : Madame Zhou et la prostitution
  4. Un continuum entre mariage et prostitution ?
    1. Au-delà du constat de rapports de domination
    2. Les modalités variables des arrangements économico-sexuels
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