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Revue historique 2003- 4 (n° 628)| ISSN 0035-3264 | ISSN numérique : en cours | ISBN : 9782130534938 | page 869 à 940 Distribution électronique Cairn pour les éditions Presses Universitaires de France . © Presses Universitaires de France . Tous droits réservés pour tous pays. Il est interdit, sauf accord préalable et écrit de l’éditeur, de reproduire (notamment par photocopie) partiellement ou totalement le présent article, de le stocker dans une banque de données ou de le communiquer au public sous quelque forme et de quelque manière que ce soit. |
Comptes rendus
1Alors même que les travaux sur les différentes pratiques rituelles du Moyen Âge se diversifient, les critiques se multiplient sur les usages du terme ou du concept de rituel. Si ces critiques venaient d’une historiographie surannée, rétive à l’usage des sciences sociales ou trop étroitement disciplinaire pour regarder au-delà des travaux labellisés, il n’y aurait pas lieu d’en faire grand cas. Mais la discussion se présente autrement, comme en témoigne le profond travail de Philippe Buc, qui reprend et réélabore, pour une part, un ensemble de textes déjà publiés. L’auteur entend pourfendre la notion de rituel telle qu’elle est généralement utilisée par les médiévistes. Cette mise en cause porte sur le placage de théories contemporaines sur une civilisation qui dispose d’une forte herméneutique. Elle dénonce le fonctionnalisme qui consiste à attribuer des « fonctions » sociales bien définies au rituel et d’abord celle d’être facteur d’ordre ou producteur de consensus. Il est, de plus, problématique, souligne P. Buc, de lire une source médiévale comme si elle apportait des données comparables à celles des ethnologues seuls les textes, au haut Moyen Âge, nous sont connus et l’on se confronte d’abord à des pratiques textuelles.
2Ainsi, le rituel semble un objet dangereux. Mais le titre, à vrai dire, est polysémique. Le « danger » apparaît non seulement dans les mésusages du concept mais également au Moyen Âge dans le déroulement même du rite, qui, loin de déployer l’ordre, connaît des manipulations et des violences (voir par exemple le récit de Thietmar de Merseburg qui rapporte, pour des raisons spécifiques, la supposée crainte d’Otton Ier d’être assassiné pendant son sacre). La mise en texte du rite devient un enjeu où peuvent s’exprimer des lectures concurrentes et des conflits politiques : « Mais ce sont les auteurs, et non les événements, qui mesurent le pouvoir. » Aussi, compte tenu de ces multiples dangers, Buc enjoint-il à se débarrasser, pour l’étude du Moyen Âge, du concept de « rituel », ce « mot dangereux ».
3La démonstration de l’auteur passe par deux parties distinctes. Dans la première, à partir d’auteurs du haut Moyen Âge, de Grégoire de Tours à Liudprand de Crémone, P. Buc montre que la narration du rite est fondamentale. Les auteurs font parler les rites : c’est-à-dire qu’ils manipulent le récit en fonction des causes ou des princes qu’ils soutiennent. Le même type de rituel peut être décrit en des termes bien différents selon les enjeux et ceux qui l’accomplissent. Pour dénoncer l’adversaire, on souligne alors sa manière hypocrite ou partisane d’effectuer un rituel. Grégoire de Tours valorise souvent les rites des évêques alors que les cérémonies des pouvoirs séculiers sont dépeintes plus négativement. Chilpéric est ainsi présenté en déplorable manipulateur de rituels tel l’adventus. Gontran, lui, accomplit des rites acceptables quand il se conforme au modèle épiscopal. Lorsque Liudprand décrit les bons rituels, remplis de sacralité, qui se déroulent chez les Ottoniens, opposés aux mauvais usages pratiqués par les souverains italiens, cela ne dit rien, souligne P. Buc, de l’ordre social dans une région ou l’autre mais indique surtout les intentions de Liudprand. Le dernier chapitre de cette première partie revient sur le martyre dans l’Antiquité tardive en montrant le détournement interprétatif du rituel public romain par les Chrétiens qui en font un usage propre, vecteur de construction identitaire. Le christianisme de l’Antiquité tardive transmet ainsi au Moyen Âge l’affirmation de supériorité par l’interprétation du rituel (les jeux / le martyre), par la capacité à se relier à son mysterium, et lègue sa distinction entre les bons et les mauvais rituels.
4Dans un second temps, l’historien reprend la généalogie du concept de rite pour s’interroger sur ses usages et surtout ses mésusages. Il marque d’emblée la grande distance qui sépare l’appréhension anthropologique du rite de sa situation médiévale, même si la première prend sa source dans la seconde. Un modèle anthropologique moniste ne peut rendre compte de l’opposition médiévale entre le sacerdotium et le regnum, Dieu et le diable. Les rites pouvaient donc relever d’abord du « théâtre du pouvoir », être bon ou mauvais, et ne pas avoir de valeur « intégrative ».
5La Réforme est fondatrice de bien des lectures d’aujourd’hui en conduisant à la distinction entre les rites sacramentels et les cérémonies politiques, liées à l’ordre social. Elle transforme la dimension polémique, pour le Moyen Âge, de ce clivage (les mauvais rites et les bons remplis de mysterium) en catégories analytiques. P. Buc passe en revue des auteurs qui ont contribué à la réflexion sur les rapports entre religion, cohésion sociale et cérémonie, tels Bonald, Maistre, Benjamin Constant, Fustel de Coulanges... Il analyse enfin – sans que l’on puisse ici en rendre toute la finesse – le discours des pères fondateurs de la sociologie ou de l’anthropologie contemporaine sur le rite et la croyance, tels que Durkheim et Geertz, dont il critique l’usage pour le Moyen Âge.
6Philippe Buc souligne ainsi les écueils qui guettent l’historien des rites comme celui d’user de certaines catégories étrangères à l’époque qui aurait eu les capacités même de les bâtir sans pourtant l’avoir fait. Cela dit, on savait bien, avant P. Buc, que l’historien ne doit pas confondre ses outils d’analyse et la société qu’il observe. De plus, selon l’auteur, les réflexions issues des sciences sociales prêtent souvent trop de croyances aux gens du Moyen Âge en présupposant leur adhésion aux démonstrations cérémonielles. Nombreux sont les exemples d’hypocrisie ou de jeu en ce type de circonstances.
7Toute enquête de cette ampleur oblige à des choix de lectures et comporte, par nécessité, des mises de côté tant la bibliographie est foisonnante. Sans s’arrêter aux références que l’on pourrait rajouter, remarquons tout de même le peu de place faite à toutes les réflexions sur l’interaction qui donnent au rite un sens à la fois plus souple et plus pratique, quitte, sans doute, à affaiblir aussi la notion. On aurait aimé que le regard acéré de l’auteur se porte également dans cette direction afin de couvrir un plus large panel des usages du rite. On aurait aimé aussi que l’auteur, en bon lecteur des anthropologues, situe sa propre parole dans le champ du savoir, américain en particulier. Que doit son livre à la volonté de se positionner parmi ou face aux tenants de ce que l’on appelle linguistic turn ou du postmodernisme, qui, notamment, font du texte ou discours l’objet même d’une investigation incapable d’atteindre le réel éventuel ?
8Dans sa préface, l’auteur revendique le droit de mener une analyse plus destructrice que constructive et de ne pas proposer de modèle alternatif. Les études de rituels ne se réduisent cependant pas au fonctionnalisme ou au « geertzisme » élémentaires. Et même celles-là ne sont pas toujours dénuées de résultats. En réalité, le travail de P. Buc ouvre ou prolonge des pistes empiriques fort utiles à emprunter – car remarquablement argumentées – lorsque l’on travaille sur les récits de rituels dans les sources médiévales. Plus qu’aux injonctions à l’abandon du rite, aux allures de manifeste de l’ouvrage, on restera sensible aux belles et fortes analyses qui montrent la nécessaire étude des rituels selon la double lecture politique de ceux qui l’accomplissent et de ceux qui le disent.
9Nicolas OFFENSTADT.
10Les éditeurs de ce recueil ont pleinement raison de dire que « le rite et le rituel envahissent aujourd’hui la production historique ». Leur contribution est de montrer quels sont les apports du rituel à une meilleure connaissance de la pratique de la justice en Europe, à l’époque médiévale. Les articles du recueil permettent surtout d’apprécier à quel point les rituels judiciaires ont constitué une véritable liturgie, avec des rites normatifs, célébrés dans des espaces appropriés. La justice médiévale avait une structure aussi liturgique que celle de la religion médiévale, et provenait d’une même mentalité. Plusieurs articles insistent sur le lien entre justice et religion (articles de R. Jacob, C. Bellanger, A. Garapon). Quoique l’idée ne soit pas neuve, l’accent mis sur la publicité, l’espace de la justice et ses intérêts connexes, incluant le rôle de la fama et de la notoriété, doit être souligné (introduction de C. Gauvard et R. Jacob, articles de D. Lett, M. Madero, C. Gauvard, K. Fianu, C. Bellanger, N. Offenstadt, A. Garapon).
11Les rites et les liturgies supposent nécessairement un public, et la justice doit alors être considérée comme une sorte de spectacle (introduction de C. Gauvard et R. Jacob), où les participants et les spectateurs ont tous les deux un rôle à jouer. Dans l’ensemble, le recueil propose aussi des arguments qui pèsent sur la question séculaire de savoir comment interpréter l’évolution de la justice depuis le haut Moyen Âge jusqu’à l’époque moderne. « Un processus de rationalisation s’amorce, qui fait reculer l’empire des rites » : c’est ainsi que C. Gauvard et R. Jacob résument sommairement l’interprétation encore dominante au sujet du rituel (p. 13). L’importance soutenue des rites au bas Moyen Âge suggère que nous repensions ce point de vue : « Le changement ne fut jamais total et les rites continuèrent à marquer la résolution des conflits, contribuant même à l’acculturation pénale » (p. 13). L’exemple bien connu mais toujours captivant des procès d’animaux nous fournit une perspective utile sur cette question. Est-ce que les procès faits aux animaux étaient des rites primitifs qui s’effaçaient avec l’arrivée d’un droit « rationnel » ? Il semble en fait que non : les exemples donnés par M. Pastoureau nous montrent que ce rite n’était pas commun, qu’il n’existait peut-être même pas avant 1300, et qu’il s’est développé de concert avec des cours de justice soutenues par l’État. Il ne s’agissait pas seulement d’emprunter des rites plus anciens ; la justice médiévale du bas Moyen Âge en a parfois inventé de nouveaux.
12Une des frustrations d’un ouvrage qui invite à la réflexion est qu’il soulève inévitablement plus de questions qu’il n’apporte de réponses. Ce volume, qui se concentre sur le droit criminel et pénal, laisse le champ ouvert à ceux qui voudraient étudier les causes civiles. La fuite en exil à la fin du Moyen Âge pour les gens endettés ou en faillite était certainement aussi ritualisée que le bannissement des criminels violents (cf. C. Gauvard et R. Jacob, p. 15, et C. Gauvard, p. 102-103). Les historiens de la justice médiévale choisissent souvent, bien sûr, d’interpréter leur sujet à l’aune de la sociologie de la formation de l’État, et une étude centrée sur le droit criminel s’y prête bien. Dans cette perspective, on n’a pas assez insisté sur les intérêts des utilisateurs des cours. Je suis en accord avec l’argument de K. Fianu selon lequel « les exécutions et l’exposition des faussaires au XIVe siècle répondaient à un besoin plus général que celui des pouvoirs royaux » (p. 143). Dès lors, il est important de souligner que l’attention portée au rituel échappe au moins partiellement au carcan analytique de la sociologie de la formation de l’État. Il est clair que les rites et les actes rituels sont profondément enracinés dans les coutumes européennes, comme le montre R. Jacob dans sa contribution, qui complète ses autres études sur le rituel judiciaire carolingien. L’influence soutenue du rituel au bas Moyen Âge suggère à quel point la pratique de la justice s’est construite sur des modèles culturels antérieurs à la mise en place des structures de l’État. Comme l’écrit C. Gauvard : « L’État s’est construit en utilisant (...) des rituels venus de loin » (p. 123).
13L’attention portée à la justice criminelle vient en partie de l’idée des auteurs de voir l’harmonie sociale comme une norme, et les disputes comme une force déstabilisante. Cette perspective les conduit à se demander comment certains rituels judiciaires ont servi à résoudre des disputes ou des tensions et à retrouver l’équilibre perdu. Le problème fondamental posé par cette interprétation est que beaucoup des disputes ou des conflits dans l’Europe médiévale, peut-être même la majorité, n’ont jamais été résolus par ces sortes de rituels de « remise en équilibre » qui font l’objet de ce volume. Les suspects dans les cas criminels ont parfois échappé à la justice en choisissant de s’exiler. Pour ceux que l’on a attrapés et condamnés, des amendes étaient plus souvent imposées que des peines rituelles. Dans les causes civiles, le coût élevé de la cour et les « stratagèmes procéduraux » ont souvent obligé les plaignants à abandonner le cas bien avant qu’on ait pu rendre de décision. Dans ce contexte, l’animosité et la tension étaient fortes, et on peut soutenir que les litiges civils ont déstabilisé les rapports sociaux plus souvent qu’ils n’ont calmé les tensions. Cette observation ne déprécie en rien les rituels analysés dans ce volume, mais elle suggère cependant que nous regardions de près les raisons pour lesquelles certaines disputes ou conflits ont fini en actes rituels tandis que d’autres n’avaient pas cette possibilité.
14Dans la mesure où ce volume prend la justice comme théâtre, on notera qu’il le fait d’une manière un peu déséquilibrée, mettant l’accent sur le dénouement plutôt que sur le spectacle entier. L’exception majeure est la contribution de N. Offenstadt, une analyse particulièrement fine de la réconciliation dans toutes ses phases, vue comme une liturgie avec ses symboles dûment appropriés et jouée dans des espaces chargés de signification rituelle. L’article de N. Offenstadt m’a laissé curieux de savoir si les actes et les scènes antérieures aux procès ont pu aussi être vus comme des rituels. La loi procédurale, après tout, a une certaine structure liturgique.
15À part ces quelques réserves, ce livre réussit admirablement dans son effort à analyser la justice sous l’angle du rituel. Bien que chaque contribution soit distincte, toutes forment une unité, et les notes fournissent de riches entrées aux sources. La collection mérite un lectorat étendu et elle engendrera des pistes bien utiles pour de futurs chercheurs.
16Daniel L. SMAIL,
Fordham University (États-Unis).
17Les deux premiers volumes de cette histoire de la littérature hagiographique ont été publiés en 1994 et 1996. Qu’il ait fallu attendre vingt ans pour la présente publication s’explique par la matière gigantesque à dominer et le soin méticuleux des auteurs à donner synthèse originale, inventaires, sources et bibliographie dans leurs domaines respectifs. F. Scorza Barcellona (« Agli inizi dell’agiografia occidentale », p. 17-97) s’appuie d’abord sur l’analyse du vocabulaire (témoin, martyr, confesseur), la spécificité des récits de passion et leurs éventuels modèles littéraires païens pour établir un inventaire critique des passions les plus anciennes, grecques et latines. On retiendra, entre autres, une bonne mise au point sur ces quatre cornicularii qui devaient devenir les « Quatre couronnés » vénérés sur les chantiers des cathédrales et un appendice sur saint Gallonius, révélé par un texte africain récemment découvert. P. Tomea (« L’agiografia dell’Italia settentrionale, 950-1130 », p. 99-178) consacre son étude aux provinces ecclésiastiques de Milan, Aquilée-Grado et Ravenne. Après un inventaire – où l’on mentionnera en particulier saint Guinefort, tant il a retenu l’attention des chercheurs, et saint Thibaud, en hommage aux comtes de Champagne –, l’auteur s’attache à une géographie, une chronologie et une typologie de la sainteté, avec force données statistiques sur la proportion de martyrs, de confesseurs, d’évêques, de laïcs, de femmes, etc., sans grande surprise. On retiendra qu’à Milan domine une sainteté autochtone encore antique, qu’Aquilée-Grado s’ouvre davantage au monde non italien, avec une mention spéciale pour Venise dont la relation à l’espace méditerranéen se traduit par une « sainteté importée », tandis que Ravenne privilégie à la fois l’Antiquité et l’Église institutionnelle. T. Dunin-Wasowicz (« Hagiographie polonaise entre XIe et XVIe siècle », p. 179-202), dans un domaine où la recherche n’est pas très poussée, fait un état de la question et des orientations en cours. À une littérature latine souvent d’origine étrangère succèdent des œuvres de natifs qui usent, à partir de la fin du XIIIe siècle, de la langue vernaculaire ; on doit en particulier à des auteurs mendiants les vies en polonais de saint Stanislas, sainte Hedwige et autres saintes femmes de la haute noblesse. Saint Adalbert a bénéficié en outre des bas-reliefs de la porte de bronze de la cathédrale de Gniezno, étroitement liés aux plus anciennes vitae. M. Lapidge et R. C. Love (« The Latin hagiography of England and Wales, 600-1550 », p. 203-325) signent la principale étude du volume, un essai pionnier d’autant plus indispensable que n’existaient pas encore de listes de la production hagiographique dans cette aire, encore moins d’études de ce corpus. En signalant ce qui reste inédit ou mérite une analyse plus approfondie, les auteurs appellent les travaux à venir. En 597, Augustin de Cantorbéry et, plus tard, Théodore de Tarse apportent des reliques et des livres ; avec eux s’implantent des cultes et des modèles littéraires bien reconnaissables dans l’hagiographie indigène qui commence véritablement autour de 700. Bède s’impose alors, avec une connaissance exhaustive des sources dont témoignent son martyrologe historique et ses vitae à succès, puis Alcuin, bon lecteur de la « matière romaine ». Les plumes tombent des mains des clercs assaillis par les Vikings entre 800 et 950 environ et quand la production reprend, c’est sous l’influence de maîtres venus du continent, Frédegaud de Brioude, Lantfred et Abbon de Fleury, qui forment des élèves. Les Normands se gardent bien de remettre en cause les cultes locaux, qui bénéficient de nouveaux travaux (les principaux auteurs font l’objet de notices), puis l’hagiographie se fait au XIIe siècle plus biographique, avec des personnages contemporains mis en valeur par des tentatives nouvelles d’élaboration psychologique ; en même temps la nécessité de réunir des dossiers de canonisation pour Rome modifie la façon d’écrire. On le voit avec l’énorme production qui a suivi l’assassinat de Thomas Becket – dont les pièces majeures, rédigées dans les années 1171-1174, sont ici spécialement analysées. Au XIIIe, comme le montre l’excellent dossier de Gilbert de Sempringham, la forme hagiographique s’apparente plus à une pièce légale qu’à une œuvre littéraire. Dans les années 1250, Henri d’Avranches s’affirme comme un professionnel très prolifique, avant que la production ne retombe. Au XIVe on écrit plutôt des compilations et abrégés de textes anciens, dont le Sanctilogium de Jean de Tynemouth, un grand succès qui fixe le canon des saints anglais, imprimé en 1516 sous le titre de Nova Legenda Anglie. À la veille de la réforme, cette édition a le caractère du « bouquet final » d’une tradition presque millénaire. M. Herbert (« Latin and vernacular hagiography of Ireland from the origins to the sixteenth century », p. 327-360) replace l’hagiographie irlandaise, florissante dès le VIIe siècle – et bien étudiée – dans le contexte d’une Église à l’organisation monastique ; il reste plus de cent vitae en latin et une cinquantaine en irlandais, langue prédominante dès le IXe siècle, sans doute en raison des attaques des Vikings, qui ont porté de rudes coups aux écoles. Le dernier éclat du monachisme insulaire, avant le début de la conquête et de la colonisation anglo-normande en 1169, s’est traduit par la production d’homélies à double portée : maintenir la position des abbayes comme lieux d’accès au pouvoir des saints et garantir, sous leur protection, la sécurité des religieux et la fidélité des tenanciers. Après 1169 se dessinent deux aires culturelles, ecclesiae inter Hibernos ou Anglos. On ne produit plus guère, alors, d’hagiographies, le souci des clercs irlandais étant de préserver l’héritage par des éditions et collections transmises à leurs confrères sous domination anglaise. Saint Patrick, l’apôtre dont l’Irlande tout entière était la parrochia, reste un puissant facteur d’unité dans les vicissitudes. S. Lebreton-Fiippus Dottir (« Hagiographie vernaculaire d’Islande et de Norvège », p. 362-461) rappelle que la langue norroise acquiert au milieu du XIIe siècle statut de langue écrite, dans ces terres septentrionales christianisées autour de l’an mil, dont l’histoire est indissociable ; placées sous la dépendance du Danemark à partir de 1397, elles ont subi de force la réforme, ce qui a retardé l’étude de documents dispersés après bien des destructions. Les sagas d’évêques sont un genre particulier à l’Islande ; imprégnées de morale chrétienne mais aussi d’influence courtoise, elles constituent d’importantes chroniques pour le pays : les trois saints nationaux sont des évêques des XIIe-XIIIe siècles, vertueux et cultivés à l’exemple des modèles européens (saint Thorlac, vénéré depuis 1198, n’a été canonisé qu’en 1984 par Jean-Paul II). Les saints norvégiens sont aristocratiques, rois (Olaf) ou membres de la famille royale, dont les vies répondent davantage à une lecture politique. Le panorama se termine par l’écho de l’hagiographie internationale traduite en norrois, une saga mariale et la poésie hagiographique scaldique qui connaît son âge d’or aux XIVe-XVe siècles. Bref voilà un bon instrument de travail, dont la suite, le volume IV, est annoncée pour la fin 2003.
18Patrick DEMOUY.
19Franco Cardini, Europe et Islam : histoire d’un malentendu, Paris, Le Seuil, coll. « Points Histoire », 2002, 668 p.
20La juxtaposition, chez le même éditeur et dans la même collection, de ces deux ouvrages, le premier déjà publié en 2000, sera, à n’en pas douter, éclairante pour le lecteur du début du XXIe siècle que les discours simplificateurs sur le thème du bien et du mal peuvent laisser sceptique. Précisons d’entrée que ni Franco Cardini ni Jean Flori ne tombent dans l’angélisme : combattre les « nouveaux croisés » au nom du jihad n’est pas plus recommandable que de lancer la croisade contre l’ « axe du mal ». Nous faisons de l’histoire !
21L’ouvrage de F. Cardini est une vaste synthèse sur les rapports de l’Islam et de l’Europe (et non de l’islam et du christianisme) de Mahomet (VIe-VIIe siècles) à nos jours. Il s’agit essentiellement de la confrontation entre deux espaces, fortement religieux certes, aux frontières mouvantes, qui sont également « impérialistes », mais pas au même moment.
22L’objectif de Jean Flori est différent : il étudie un thème – la violence – dans les deux espaces, la violence sacrée plus précisément, la violence dans ses rapports avec la religion. Plus idéologique et plus resserré dans le temps, puisqu’il ne dépasse pas le XIe siècle, son livre s’articule pourtant parfaitement à la vue d’ensemble de Cardini, sans qu’on puisse le réduire à un effet de loupe sur un point traité forcément rapidement par ce dernier.
23La phase d’expansion de l’Islam et la confrontation qu’elle entraîne avec l’Europe n’est pas foncièrement religieuse. L’histoire en a été réécrite après (voir la bataille de Poitiers de 732, épisode secondaire valorisé ensuite). Il en est de même avec la reconquista en Espagne : ce n’est qu’à partir du Xe siècle, avec l’exaltation du culte et du pèlerinage de saint Jacques en Galice, sous l’impulsion de Cluny, que le fait religieux devient prépondérant.
24Le point de départ de Jean Flori est naturellement différent de celui de Franco Cardini. D’un côté, une religion de paix, pacifiste même (l’auteur n’accentue-t-il pas trop ce trait ?), qui, au prix d’une « révolution doctrinale », aboutit à la croisade ; de l’autre, une religion qui intègre sans problème la violence et dont le jihad est le moteur de l’expansion et de la grandeur.
25La conversion de Constantin en 312 est, bien entendu, un moment capital, depuis longtemps souligné. Le christianisme intègre la guerre nécessaire à la survie d’un État désormais protecteur de la foi chrétienne et de l’Église. L’idée centrale de Jean Flori est que cette idéologie de la protection de l’Église devient, au haut Moyen Âge, le truchement de la sacralisation de la guerre. Cette idéologie favorise en effet une « interpénétration du religieux et du politique (...) qui est la condition nécessaire au développement de la notion de guerre sainte ». On rejoint ainsi l’islam – qui, pour reprendre Cardini, se définit moins comme un territoire que comme une communauté – mais aussi le judaïsme, deux religions où le politique et le religieux sont étroitement liés, voire fusionnés.
26Flori retrace ensuite les étapes qui, de la guerre juste, en passant par la guerre sacralisée, conduisent à la guerre sainte. Le sacrifice du guerrier est exalté, sa mort lui vaut les palmes du martyr ; mais dans la guerre juste l’action de tuer exigeait pénitence ; dans la guerre sainte, elle vaut pénitence. Au passage, Jean Flori fait une utile mise au point sur les mouvements de paix.
27Dès avant l’an mil la résistance à l’islam est sacralisée et la notion de « reconquête chrétienne » s’impose. Guerre sainte seulement. La croisade se situe dans le prolongement de la guerre sainte mais est autre chose. Jean Flori définit la croisade comme l’aboutissement ultime de la guerre sainte, une guerre « saintissime » centrée sur la libération de Jérusalem et donc conduisant au pèlerinage – le plus sacré des pèlerinages. Elle associe, par là même, pénitence et rémission des péchés du pèlerin à l’action du guerrier de la guerre sainte. Sur ce passage de la guerre sainte à la croisade, Flori retrouve Cardini qui écrit : « C’est sur les chemins de la reconquista et du pèlerinage de Compostelle qu’ont été élaborées la doctrine, la spiritualité, l’éthique et la rhétorique de ce qui sera ultérieurement la croisade » ; et de citer la chanson de Roland, écrite au moment de la première croisade, ce qui ne doit rien au hasard car « elles viennent du même humus culturel, de la même conjoncture historique » (p. 72-74).
28Jean Flori retrace ensuite l’histoire de la notion de jihad et montre que c’est une notion complexe, un « effort accompli dans la voie de Dieu ». Notion complexe d’où émerge la notion plus étroite d’un jihad guerrier (combat dans la voie de Dieu), d’abord en Orient, puis en Espagne. À la différence de la guerre sainte, qui prend le contre-pied de l’attitude pacifiste des premiers temps chrétiens, le jihad existe, à quelques nuances près, dès l’origine de l’islam. La guerre sainte chrétienne a fini par rejoindre le jihad musulman, sans que l’on puisse jurer que ce dernier l’ait influencée ; il est vrai pourtant que la condition nécessaire – fusion du politique et du religieux – est amorcée dès les temps carolingiens et pleinement réalisée avec l’Église de la réforme grégorienne ; et les circonstances, la conjoncture vont, d’un côté comme de l’autre, favoriser l’émergence ou la reviviscence de la guerre sainte et du jihad : la reconquista vers l’an mil, réponse à l’offensive d’al-Mansour ; la première croisade après l’irruption des Seldjoukides ; ou, alors, la conquête almoravide après les premiers grands succès de la reconquête, la relance du jihad dès après le succès de la première croisade (voir ce traité de jihad produit à Damas dès 1105). Marquant aussi quelques différences, au-delà des importantes ressemblances entre guerre sainte chrétienne et jihad musulman, Jean Flori souligne aussi que la croisade dépasse le jihad.
29Nous prenons congé de Jean Flori (non sans souligner qu’il ajoute à son texte un corpus de 31 documents) pour poursuivre avec Cardini sur le terrain de la croisade.
30L’expansion occidentale, à partir du XIe siècle, ne se réduit pas à la croisade ; celle-ci n’est pas ce que l’on veut faire croire : elle n’est pas une guerre de religion ; son objectif ultime n’était ni la conversion, ni l’extermination des « infidèles ». Elle n’a pas que des connotations négatives et, là-dessus, Franco Cardini se sépare nettement de la « théorie de l’abricot » toujours chère à Jacques Le Goff. D’une part, la croisade ne se réduit pas à la seule confrontation militaire ; d’autre part, celle-ci est aussi une occasion d’échanges. L’exotisme, les thèmes orientaux, le thème de l’errance du héros à travers le monde, les récits de voyage sont aussi le fruit de la croisade. Parallèlement à la redécouverte, à travers l’arabe, du legs de l’Antiquité grecque, se fait jour l’idée qu’il faut arracher à l’infidèle, pour enrichir la foi chrétienne, les vérités qu’il véhicule. Il faut rechercher le trésor de Pharaon et pour cela apprendre la langue arabe, langue de culture donc et perçue comme telle. La période fondamentale se situe entre 1150 et 1250, qui est aussi la grande période de la croisade.
31F. Cardini décrit ensuite les relations entre l’Europe et l’Islam à l’époque de la fin du Moyen Âge et de la Renaissance, puis de la Réforme. Le Turc a supplanté l’Arabe, à la fois comme menace (une menace qui cette fois pèse directement sur l’Europe) mais aussi comme référence, protestants et catholiques se jetant à la tête qu’ils étaient pires que le Turc. Ce qui a eu pour conséquence de faire naître un jugement positif sur l’islam ainsi qu’une culture orientalisante : le Turc devient un objet de curiosité, d’exotisme (ce qui conduira aux « turqueries » du XVIIIe siècle), mais une fois le danger turc passé en Europe. Les dernières pages du livre conduisent F. Cardini à s’interroger sur les débats et conflits très actuels de notre monde contemporain et à s’interroger sur cette « troisième vague islamiste » (à ne pas confondre avec « fondamentaliste »), à savoir le fait que sont désormais installés en Europe, comme citoyens à part entière ou immigrés, de nombreux musulmans qui, du coup, et pour la première fois depuis longtemps, vivent hors du dar al-Islam. En quête d’identité dans une Europe également incertaine. Les vieux clichés, les préjugés, les références simplistes au passé médiéval et moderne ne sont évidemment de nul secours pour traiter correctement de cette situation.
32Au total (il y a bien quelques broutilles), deux livres qui offrent au lecteur-citoyen européen des informations et des clés d’interprétation qu’il ne trouve pas dans le fatras politico-médiatique simplificateur dont on l’abreuve. Deux livres d’historien, qui respectent le lecteur.
33Alain DEMURGER.
34Avec « Those of my Blood ». Constructing Noble Families in Medieval Francia, Constance B. Bouchard propose une synthèse de huit articles parus entre 1979 et 1988 dont la substance a été renouvelée grâce à une nouvelle lecture des sources et grâce aux acquis historiographiques récents. D’emblée l’auteur lie cet ouvrage à son précédent livre « Strong of Body, Brave and Noble ». Chilvary and Society in Medieval France (1998), dont elle reprend certains thèmes et conclusions. Those of my Blood ou « consanguinei mei » : les structures et la conscience familiales de la haute noblesse sont au cœur de l’enquête menée du VIIIe au XIIe siècle dans les territoires francs et plus particulièrement en Bourgogne, espace cher à l’auteur. L’ambition de C. Bouchard est d’analyser la façon dont les nobles, surtout la haute noblesse, perçoivent et construisent leur famille en mettant en œuvre des stratégies matrimoniales et patrimoniales. L’auteur postule un projet familial qui détermine les choix tactiques de ses membres pour conquérir le pouvoir et le léguer.
35Le premier thème abordé est celui des origines de la noblesse (chap. II). La thèse de la rupture entre la noblesse carolingienne et la noblesse des XIe-XIIe siècles et celle de la continuité biologique défendue par K. F. Werner sont tour à tour évaluées. Ce qui est mis en évidence par l’étude des généalogies de quelques familles et par l’examen de leurs alliances matrimoniales, c’est l’intégration dans la vieille noblesse de nouveaux membres qui épousent des femmes de noblesse ancienne, ce qui témoigne d’une certaine mobilité sociale. L’analyse est menée siècle par siècle ; à son terme la noblesse est définie comme un réseau d’individus, riches, puissants, d’origine plus ou moins ancienne qui ne connaissent pas toujours leurs liens de famille, ceux surtout créés par les femmes, d’où un décalage entre la connaissance qu’ont les hommes du Moyen Âge de leur famille et celle qu’en ont les historiens qui constituent des arbres généalogiques et prennent en compte les femmes.
36Est ensuite scrutée l’attitude des nobles face à la définition de l’inceste à l’intérieur des sept degrés de parenté (chap. III). L’auteur démontre à l’aide d’exemples que les nobles des Xe et XIe siècles évitent soigneusement les mariages consanguins. Les infractions observées surtout au XIIe siècle seraient souvent dues à l’ignorance qu’ont les nobles de leur parenté. À l’encontre de ce qu’affirmait G. Duby, il n’y aurait pas deux modèles de mariage, un noble soumis aux intérêts patrimoniaux et un clérical. La crainte de la consanguinité rendrait compte aussi des structures de la famille noble analysée dans un troisième temps (chap. IV). Le modèle d’évolution proposé par Karl Schmid dès 1957 est fortement nuancé. C. Bouchard montre que, dès le IXe siècle, la haute aristocratie, composée pour partie d’hommes nouveaux qui ont récemment conquis le pouvoir et soucieuse de suivre le modèle carolingien, s’est organisée de façon patrilinéaire et a toujours distingué la lignée masculine de la parenté large. Par conséquent, l’an mil ne consacre pas le passage d’un groupe de parenté large à une famille patrilinéaire. En revanche, un nouveau contexte politique et social permet alors à une noblesse plus ou moins puissante de réaliser son rêve : construire sa famille sur le modèle carolingien ; structure et conscience familiale coïncident alors.
37L’étude des Bosonides (chap. V), présentés comme trois lignages distincts liés par les femmes, conforte la thèse d’une organisation patrilinéaire de la haute noblesse dès le Xe siècle. Leur histoire conduit à analyser l’impact d’une ascension politique rapide sur la structure familiale. Pour accéder au pouvoir, les Bosonides utilisèrent tout à la fois le service royal, le soutien d’une parenté large et des stratégies matrimoniales appropriées ; à l’instar des Carolingiens, modèle de référence, ils pensèrent leur famille comme une lignée paternelle, comme le montre la transmission des noms et des biens.
38Deux chapitres (VI et VII) sont consacrés à l’anthroponymie féminine et soulignent quelques points essentiels. Dans les familles royales aux IXe et Xe siècles, les filles sont nommées très majoritairement selon la branche paternelle, et la tendance ne se modifie que partiellement au XIe siècle. De plus, il n’existe pas de vivier figé de noms propres à une famille car à chaque génération le stock anthroponymique est renouvelé, ce que corroborent les migrations de quelques noms féminins royaux dans la haute aristocratie observées par l’auteur entre les IXe-Xe siècles et le XIIe siècle. Ces noms (Beatrix, Hadwidis, Mathilda, Gerberge...) sont diffusés grâce aux mariages, et au XIIe siècle les noms royaux étudiés sont toujours portés par les descendantes d’une femme de sang royal. À nouveau, les XIe et XIIe siècles sont synonymes de changement car les filles de sang royal qui épousent des ducs et des comtes nomment alors leurs filles d’après leur parenté, ce qui témoignerait de l’influence croissante des femmes et de la souplesse de l’organisation patrilinéaire des familles. Ces remarques sont complétées par une réflexion méthodologique appuyée par l’analyse des comtes d’Autun et de la comtesse Adélaïde de Chalon (chap. VIII) : la construction d’arbres généalogiques à partir d’homonymes repérés dans une même région est dangereuse car elle conduit les historiens à conclure à une continuité biologique entre un « inconnu » du XIe siècle et un détenteur d’office du même nom du IXe siècle, surtout si on postule une hérédité des charges. Enfin, la généalogie des seigneurs de Seignelay offre à l’auteur l’occasion de s’interroger sur la structure et la conscience familiales aux XIe-XIIe siècles (chap. IX). Pour les Seignelay, la famille « réelle » correspond aux descendants en ligne paternelle sans pour autant que les cadets, neveux, cousins, sœurs et filles en soient complètement exclus en tant qu’héritiers potentiels et comme le prouvent les pratiques sociales de la parenté, tels que les dons pro anima ; de plus, le patronyme géographique ne définit pas le groupe à la différence du nom transmis de génération en génération qui est un indicateur sûr de la conscience familiale.
39Au terme de cette étude, on peut regretter que certains points n’aient pas été l’objet de développements plus nourris ou n’aient guère été abordés (terminologie de la parenté, parenté spirituelle, relations d’amitié, entretien de la mémoire par les femmes...). Néanmoins, l’intérêt de l’ouvrage de Constance B. Bouchard est de confronter les analyses de la famille médiévale menées par les historiens depuis près de cinquante ans, d’inviter à une réflexion approfondie sur le vocable « famille ». Il est aussi de présenter une enquête menée sur cinq siècles à l’aide de sources variées. Il est encore de mettre à nouveau en garde contre la tentation de percevoir la famille médiévale de façon rigide ; or, ce que C. Bouchard rappelle, c’est que la définition de la famille n’est pas seulement biologique, c’est que chaque famille évolue en fonction des circonstances, est en perpétuelle mutation, est perçue et pensée différemment par chaque individu à l’intérieur d’un même groupe de parents ; c’est une réalité mouvante, constamment recomposée, souvent fort éloignée de la conception figée qu’en offrent les arbres généalogiques. Son travail invite à poursuivre les investigations.
40Chantal SENSéBY.
41Le balancier historiographique tend à réévaluer certaines figures controversées du passé : Jean sans Terre a fait l’objet d’une entreprise systématique de réhabilitation avant d’être récemment rejeté au purgatoire de l’histoire. On ne peut toutefois en dire autant de son fils Henri III, figure souvent tournée en dérision par les contemporains, et pour laquelle peu d’historiens se sont trouvé, semble-t-il, une véritable affection. Ce volume d’essais ne poussera sans doute pas le lecteur à dévier de manière marquée du jugement négatif porté sur ce roi par un Matthieu Paris. José Manuel Rodríguez García dénonce l’absence chez Henri III d’une politique bien établie dans le domaine de la croisade : le roi, tout en exploitant les avantages conférés par la prise de la croix, ne fit que réagir aux positions de la papauté, et son refus de se rendre en Terre sainte, en Sicile ou en Afrique du Nord conduisit à une perte de prestige importante dans les domaines intérieur et extérieur. L’étude de Björn Weiler sur l’image d’Henri III dans les chroniques étrangères mène à des conclusions semblables : les commentateurs les plus précoces faisaient l’éloge de sa piété, de sa vertu et de ses bonnes actions, mais après la crise de 1264-1265 ces mêmes vertus semblent avoir été considérées comme étant à la racine des difficultés politiques que connaissait le royaume d’Angleterre, ce qui n’empêche d’ailleurs pas une source romaine de qualifier Simon de Montfort de vir pestilens.
42D’autres aspects de la politique extérieure d’Henri III font cependant l’objet d’une évaluation moins négative. C’est en particulier le cas dans le domaine britannique : deux études montrent que la couronne anglaise fit preuve pendant cette période d’une politique autoritaire, voire agressive, à l’égard des régions voisines, une attitude généralement associée à Édouard Ier. À l’idée traditionnelle d’une période de paix et de stabilité dans les relations entre l’Écosse et l’Angleterre sous Henri III, Michael Brown substitue une vision beaucoup plus nuancée et complexe, qui fait une place de premier plan au conflit né de l’extension du pouvoir des deux couronnes dans l’ouest des îles Britanniques, avec la mise en place dans cette région d’une nouvelle zone frontalière, qui transforma l’équilibre des pouvoirs en Irlande et au pays de Galles. Huw Pryce examine les conséquences du mariage en 1205 de Llywelyn le Grand avec Jeanne, une fille illégitime de Jean sans Terre, sur l’ouverture diplomatique et culturelle du pays de Galles. Les enfants du couple princier contractèrent tous des alliances dans les familles des marches, ce qui permit à la dynastie de créer un réseau de relations familiales qui s’étendait sur l’Angleterre, l’Écosse et l’Irlande. L’idée que le règne d’Henri III aurait constitué une période de paix est en tout cas démentie par l’étude de Sean McGlynn sur la vision de la guerre dans l’œuvre du chroniqueur Roger de Wendover, qui fait une place importante aux dévastations opérées par les troupes dans plusieurs régions d’Angleterre pendant la minorité, le chroniqueur utilisant jusqu’à dix-neuf termes différents, dont depopulare, pour désigner ce type d’opération.
43Plusieurs contributions montrent de quelle manière le gouvernement d’Henri III fit face à la diminution des territoires continentaux contrôlés par la dynastie. Pour Nicholas Vincent, l’intérêt de la couronne anglaise pour le Toulousain, déjà cible naturelle des ambitions expansionnistes des Plantagenêts, fut paradoxalement renforcé dans la première moitié du XIIIe siècle par la perte d’une partie de l’héritage angevin. Mais la politique des rois d’Angleterre dans cette région fut prise comme dans un étau entre le désir de conserver l’alliance avec le comte de Toulouse et le danger d’être associé à l’hérésie, et cela d’autant plus que l’opinion publique anglaise était favorable aux croisés : la situation ne fut en fait dénouée qu’avec la mort de Raymond VII en 1249 et la succession au comté de Toulouse d’un prince capétien. L’étude de Robin Studd sur l’évolution de la Gascogne de 1224 à 1259 va dans le même sens : le gouvernement d’Henri III y accomplit un travail imposant de réorganisation administrative, qui permit d’exploiter cette terre de manière beaucoup plus efficace que ne l’avait été l’ancien « empire » angevin, et de l’intégrer économiquement et militairement au royaume d’Angleterre. Le maintien de liens significatifs avec les anciennes possessions est également mis en valeur par Janet Burton dans son étude des rapports entre les fondations religieuses anglaises et le continent : les abbés français exerçaient toujours un contrôle sur leurs dépendances anglaises et ne cessèrent pas d’en tirer des bénéfices économiques, alors que les abbés des établissements cisterciens établis en Angleterre continuèrent à se rendre régulièrement au chapitre général de Cîteaux.
44L’ouverture de l’Angleterre du milieu du XIIIe siècle aux courants européens, son appartenance à une communauté plus large sur les plans institutionnel, personnel et politique sont pleinement démontrées par les trois autres essais publiés dans ce volume. Dans son étude des rapports entre l’Angleterre et la Curie sous Henri III, Christoph Egger propose de mieux utiliser l’outil prosopographique pour saisir les intérêts en jeu, afin d’aller au-delà du jugement sommaire généralement porté sur l’exploitation des ressources de l’Église anglaise par Rome pendant cette période. La carrière de Dietrich de Cologne donne l’opportunité à Natalie Fryde de rappeler la possibilité, pour les membres des élites marchandes continentales, de faire leur chemin en Angleterre. Dietrich, sans doute un fils cadet d’une famille patricienne de Cologne, émigra en Angleterre dans les premières décennies du XIIIe siècle et commença par s’enrichir comme cambiator regis avant de s’installer à Stamford, où il fit carrière comme marchand, producteur de draps, prêteur d’argent et spéculateur sur les terrains de la foire. Nommé gardien de la foire de Stamford en 1245, il se maria dans une famille locale et semble avoir entretenu des liens étroits avec les familles aristocratiques comme avec la cour royale dont il était l’un des fournisseurs privilégiés. Finalement, Margaret Howell propose une analyse ancrée dans la gender history pour mieux comprendre le rôle des reines et princesses en France et en Angleterre. Le caractère profondément individuel de la destinée de chaque princesse ressort de ce travail, mais l’auteur semble adopter un point de vue plutôt positif sur le rôle des femmes dans la structure médiévale du pouvoir : le sceptre remis aux reines au moment de leur couronnement renvoyait, en France comme en Angleterre, à un véritable rôle politique qu’elles pouvaient assumer en cas d’absence ou de décès prématuré de leur époux, un rôle qui put promouvoir les bonnes relations entre les deux royaumes.
45Frédérique LACHAUD.
46La Lombardie des siècles du haut Moyen Âge et du Moyen Âge central a fait l’objet, dans les dernières années, d’une attention particulière de la part des historiens : néanmoins, pour le XIIIe siècle, les recherches tournent dans la plupart des cas autour du modèle représenté par la ville de Milan, véritable centre politique et économique de la région, ou alors se confrontent à lui. Par ailleurs, pour le bas Moyen Âge, le duché des Visconti et de Sforza a connu lui aussi une attention significative et détaillée. L’historiographie sur Milan semble donc se concentrer sur deux périodes : un âge épiscopal et féodal et un âge princier. Le livre de Paolo Grillo se propose de combler partiellement ce vide historiographique : son intention est de reconstruire l’histoire de Milan à l’âge communal, c’est-à-dire durant la période qui va de la paix de Constance entre la première Ligue lombarde et l’empereur Frédéric Barberousse (1183) à l’année 1276, lorsque l’archevêque Ottone Visconti, en rentrant dans la ville, met fin à l’expérience de la commune populaire et à l’hégémonie de la famille Della Torre, lignage éminent de la pars populi, et crée les prémices de la domination aristocratique et princière des Visconti.
47Le propos est donc ambitieux. Il n’est pas facilité par les sources subsistantes, constituées surtout d’actes privés et de chroniques ; il s’agit néanmoins d’un propos qui mérite attention en raison de l’ampleur des problèmes historiques et des débats historiographiques qu’il soulève. Dans l’introduction, l’auteur déclare que son intention est d’analyser le rapport entre l’évolution économique et sociale et les transformations politiques et institutionnelles de Milan entre 1183 et 1276 : en particulier, l’étude de la dynamique sociale entre la ville et son contado a pour objet de vérifier la nature et les caractères des deux partes qui se disputent la suprématie dans la ville, les nobiles et le populus (dans toutes leurs nuances). À ce propos, l’analyse de P. Grillo s’inscrit dans l’un des débats les plus anciens et les plus importants sur la commune en Italie. À partir des études de Salvemini sur Florence et de Volpe sur Pise, suivies par les révisions de Ottokar et de Cristiani, jusqu’aux dernières recherches de Tabacco et Artifoni, il est désormais possible de reconnaître une juxtaposition entre ceux qui voient à l’origine des partes communales une composition sociale significativement différente – ce qui se traduit dans les différents programmes de gouvernement – et ceux qui considèrent les factions communales tels des regroupements de nature proprement politique qui s’opposent pour l’hégémonie à l’intérieur du même milieu social. Selon Grillo – et il s’agit de la thèse fondamentale du livre –, le cas milanais représente un excellent exemple de confrontation fondée sur une articulation sociale des factions. Pendant une bonne partie du XIIIe siècle, l’hégémonie du populus expérimenta sur les plans fiscal et judiciaire et en matière d’administration de la commune un programme politique parfois très novateur et agressif du point de vue des rapports sociaux.
48Suivons l’organisation du texte de P. Grillo. À l’introduction, qui présente les buts de la recherche, l’état des sources et le débat historiographique dans lequel se situe l’auteur, succèdent trois sections dédiées aux structures économiques, aux répartitions sociales, aux événements politiques et institutionnels. Le texte est enrichi par six appendices prosopographiques, une abondante bibliographie bien à jour et un index des noms et des lieux.
49Dans la première section dédiée à l’étude des structures urbanistiques et économiques, le rapport entre le contado et la ville est analysé du point de vue de l’essor démographique, de l’organisation des structures urbaines et des paysages agraires, de la capacité enfin de la ville à concentrer et développer les marchés, la production rurale, les manufactures, la circulation de l’argent. P. Grillo analyse plus particulièrement l’effort des entrepreneurs agricoles qui investissent dans les suburbia de la ville, de même que les effets de la croissante circulation de l’argent : l’existence de modèles comportementaux et de choix différents entre nobiles et populares s’explique par le fait que la majorité des entrepreneurs sont d’origine ni aristocratique ni féodale.
50La deuxième section est consacrée à l’étude du profil social de la ville : l’auteur analyse très finement la composition et les choix économiques et sociaux des partis et des groupes de la commune. L’aristocratie, précocement définie du point de vue juridique par l’appartenance à la vassalité épiscopale et par l’accès au chapitre de la cathédrale (les ordinarii), et encadrée par la societas capitaneorum et vavassorum, était divisée entre les nobles de la ville et les souches seigneuriales et rurales du contado. Au XIIIe siècle, elle doit réagir à une crise évidente et généralisée. Le populus, organisé à son tour dans les deux societates de la Credenza di Sant’Ambrogio et de la Motta, était structuré en plusieurs niveaux sociaux : aux grandes familles dont l’affirmation sociale fut assez similaire à celle des aristocrates, s’ajoutaient les marchands, les professionnels du droit et le popolo minuto des artisans et des ouvriers. L’effort de l’auteur pour définir les groupes sociaux et politiques et traquer la moindre trace de l’action des protagonistes mineurs dépasse les individus et aboutit à la reconstruction des groupements familiaux, des parentèles, des réseaux de proches et amis à l’intérieur du cadre institutionnel de la commune.
51La troisième section reconstruit l’évolution politique et institutionnelle de la ville : le développement de la commune et des societates politiques, l’évolution des structures administratives et des formes documentaires, les rapports avec l’Église, le contrôle du contado, le déroulement enfin des événements durant la période étudiée. La thèse d’une différence sociale des deux factions en lutte pour l’hégémonie dans la ville est mise en évidence à travers l’analyse des programmes politiques et des réformes administratives. Les années correspondant à l’hégémonie des populares se sont caractérisées par une politique agressive et globale les réformes populaires, selon Grillo, visaient à renforcer « l’état » communal dans toutes ses composantes et à contrôler le pouvoir des nobles dans la ville et le territoire.
52L’étude de P. Grillo se signale par la minutie des recherches et par l’ampleur de l’horizon historique et historiographique considéré : l’argumentation s’organise avec ordre, même si l’on pouvait parfois s’attendre à ce que soit portée une attention plus précise à la forme écrite. Dans la multiplicité des thèmes analysés, la thèse fondamentale est convaincante et bien articulée, même si la documentation disponible, représentée surtout par des actes privés, rend parfois schématique la juxtaposition faite par l’auteur entre nobiles et populares.
53Isabella LAZZARINI,
Scuola normale superiore di Pisa (Italie).
54Jean-Marie Cauchies et Éric Bousmar nous proposent, avec cet ouvrage, les résultats d’un colloque tenu à Bruxelles en novembre 1999, consacré à l’activité législative municipale dans l’Occident médiéval, entre 1200 et 1550 : 26 communications, richement documentées et couvrant un espace très vaste (nord, est et sud de l’Europe), centrées sur le phénomène et les sources de la législation communale, la procédure (de l’initiative à la promulgation), ainsi que ses rapports avec les actes des autorités supérieures.
55Dans une stimulante présentation, Jean-Marie Cauchies, qui consacre depuis de nombreuses années ses études au renouveau législatif au Moyen Âge, nous livre les axes d’une telle investigation : la place de la potestas statuendi dans le régime communal, à la fois innovation et respect de règles juridiques préexistantes ; l’impact de cette législation communale à travers son enregistrement ; la confrontation entre les législations territoriales et locales, royales et urbaines, seigneuriales et communales.
56La rédaction d’un livre regroupant les ordonnances municipales permet de témoigner de l’autonomie de la ville et de sa capacité à édicter des normes dans des domaines divers, ainsi Tolède au XVe siècle (M. Asenjo Gonzáles, « Las ordenanzas antiguas de Toledo. Siglos XIV y XV », p. 85), Saragosse (I. Falcón Perez, « Estatutos emanados del gobierno municipal de Zaragoza en el siglo XV », p. 365) ou encore Fribourg, dont le Grand Livre des ordonnances symbolise et renforce le pouvoir exclusif de la ville de produire des normes (C. Ammann-Doubliez, « Le Grand livre des ordonnances de Fribourg/Suisse (1363-1466) : genèse et fonctions », p. 28). Le processus de construction de la mémoire de l’activité législative de la ville peut ne pas se faire seulement par écrit, mais être aussi l’objet d’une tradition orale (O. Kammerer, « Pratiques et normalisation législatives dans les villes du sud-ouest de l’Empire (XIIIe-XVe siècle) », p. 489).
57L’autonomie dans l’édiction de la norme est bien un enjeu comme le montrent les exemples de Liège et de Namur, villes dans lesquelles la prérogative législative est restée essentiellement princière. Les magistrats urbains interviennent selon les domaines et les époques, tantôt seuls, tantôt en collaboration plus ou moins volontaire avec le prince et les seigneurs locaux (J.-M. Yante, « Législation et préoccupations économiques des villes liégeoises et namuroises (XIIIe-XVe siècle). Enjeux et rapports de force », p. 647). Enjeu politique encore que la maîtrise de la législation sur les voies d’eau que la ville de Saint-Omer acquiert avec beaucoup de difficultés (C. Brochard-Montagner, « La législation urbaine sur les voies d’eau et l’Aa à Saint-Omer aux XIVe et XVe siècles », p. 209). Les échevins de Mons jouissent d’une situation plus favorable. Ils légifèrent de manière autonome, en leur nom et au nom du comte et de ses officiers, mais sans associer ceux-ci au processus normatif (É. Bousmar, « “Si se garde cascun de méfaire”. La législation communale de Mons (Hainaut) dans son contexte régional (XIIIe-début XVIe siècle). Sources, objets et acteurs », p. 153). Au Luxembourg, s’accomplit une coopération entre la ville et le prince, en particulier dans le domaine fiscal (M. Pauly, « Le corpus législatif de la ville de Luxembourg reconstitué à travers la pratique administrative et judiciaire », p. 555). Les calculs politiques peuvent expliquer la marge de manœuvre laissée aux magistrats municipaux : les Visconti favorisent une activité législative dans les bourgs de Lombardie pour contrebalancer le poids des grandes villes telles que Milan (G. Chittolini, « La validità degli statuti cittadini nel territorio (Lombardia, sec. XIV-XV) », p. 276).
58Il est en revanche de nombreuses villes dans lesquelles cette autonomie est menacée par la présence permanente, auprès des autorités locales, d’agents royaux qui contrôlent l’édiction de la norme, ainsi en Espagne (M. A. Ladero Quesada, « Las ordenanzas de Sevilla. Siglos XIII-XVI », p. 513, qui souligne que le principe Civitas sibi princeps ne s’applique pas à Séville) ; ou encore dans les communes des Marches (P. Jansen, « Statuer et amender. Rédaction et promulgation des statuts et de leurs riformanze dans les communes des Marches aux XIVe-XVe siècles », p. 461). À Barcelone, l’autonomie vis-à-vis du pouvoir souverain, fondée sur des privilèges octroyés au cours de la seconde moitié du XIIIe siècle, prend fin avec l’arrivée au pouvoir du roi centralisateur Philippe V (C. Battle Gallart, « Les ordonnances relatives, à la vie sociale de Barcelone (première moitié du XIVe siècle) », p. 117). À Saint-Quentin, l’exercice du pouvoir normatif qui repose sur l’interprétation d’un article ambigu de la charte de commune concédée par Philippe Auguste en 1195 est « un des sujets constants de litiges entre les différents pouvoirs présents dans la ville » (S. Hamel, « Le processus de création des règlements commerciaux à Saint-Quentin aux XIVe-XVe siècles », p. 397). À Lausanne, il faut attendre la fin du XVe siècle pour que les représentants des trois ordres parviennent à affirmer face au prince-évêque un pouvoir édictal mais de portée limitée (D. Tappy, « Souveraineté de l’évêque et législation municipale dans la principauté épiscopale de Lausanne à la fin du Moyen Âge », p. 605), tandis qu’à Wurzbourg cette autonomie ne sera jamais atteinte (E. Isenmann, « Städtisches Gesetzgebungs und Verordnungsrecht in Rechtsliteratur und in Rechtsgutachten deutscher Juristen des Spätmittelalters », p. 411). Non seulement les villes doivent faire face au contrôle de l’État, mais aussi à l’intervention de plusieurs composantes de la population, que ce soit des notables, des corps de métier ou encore des communautés religieuses formant autant de contre-pouvoirs (D. Clauzel-Delannoy et al., « L’activité législative dans les villes du nord de la France à la fin du Moyen Âge », p. 295). Les rapports de force peuvent même conduire à une situation exceptionnelle, la confiscation de la potestas statuendi par le prince, ainsi à Liège en vertu de la sentence de Lille du 24 octobre 1408 (A. Marchandisse, « Vivre en période de vide législatif et institutionnel : l’après-Othée (1408-1418) dans la principauté de Liège », p. 535), et à Gand (M. Boone, « Législation communale et ingérence princière : la restriction de Charles le Téméraire pour la ville de Gand (13 juillet 1468) », p. 139). Le prince a en effet considéré le pouvoir statutaire municipal comme un obstacle à sa propre volonté.
59Le droit échevinal doit donc compter avec le droit princier qui prend généralement en charge tout ce qui relève de l’organisation des pouvoirs dans la cité (B. C. M. Jacobs, « La législation communale de Bois-le-Duc au Moyen Âge », p. 439). Les grands secteurs d’intervention des magistrats urbains, très divers, concernent plutôt l’administration urbaine, l’activité économique, les finances ou l’ordre public, telle la législation de plus en plus stricte des villes flamandes sur la prostitution, la pauvreté ou encore l’adultère et la bâtardise (M. Carlier et P. Stabel, « Questions de moralité dans les villes de la Flandre au bas Moyen Âge : sexualité et activité législative urbaine. Bans échevinaux et statuts de métiers », p. 241).
60Sont aussi étudiées la nécessaire adaptation de la norme au temps qui permet de modifier d’anciennes dispositions, l’influence du droit coutumier (P. A. Porras Arboledas, « La práctica de la policía en Castilla a través de los fueros, ordenanzas y bandos de buen gobierno durante los siglos XIII al XVI », p. 577) et celle des droits savants. À Sienne, dont l’aptitude à légiférer de manière autonome est très précoce, prédomine le modèle romain (M. Ascheri, « Législation italienne du bas Moyen Âge : le cas de Sienne (ca. 1200-1545) »). La place des juristes et de la doctrine est évoquée, ainsi en Catalogne (T. de Montagut Estragués, « La jurisdicción municipal en Cataluña y los juristas de Barcelona en la baja edad media », p. 342), tel aussi le traité de Philippe de Leyde qui décrit les compétences législatives des magistrats des villes hollandaises au bas Moyen Âge (H. Brand, « Les ordonnances de la ville de Leyde : aspects de leur genèse, de leur promulgation et de leur application », p. 183).
61Dans une vigoureuse conclusion, A. Rigaudière analyse les grands thèmes dégagés par l’ensemble des contributions et rappelle tout ce que l’élaboration de l’ordre juridique médiéval doit aux communautés urbaines.
62Sophie PETIT-RENAUD.
63Si, au fil des années, la bibliographie clunisienne ne cesse de s’enrichir, les recherches continuent à privilégier les abbés ou l’histoire de l’ordre ; par contre, le projet de société que les moines clunisiens conçurent pour les laïcs de leur entourage et les relations qui en résultèrent n’ont guère suscité d’intérêt. Cette lacune est désormais comblée grâce à la thèse soutenue par Didier Méhu sur le thème : Paix et communautés autour de l’abbaye de Cluny (Xe-XVe siècle).
64Dans cette étude, Didier Méhu examine sur une longue durée – presque six siècles – les modalités de la domination des moines et la nature du lien social qu’ils établissent avec les laïcs du bourg de Cluny, cadre privilégié pour cette enquête. Cette problématique s’avère féconde car elle permet de confronter le rêve de société élaboré par les moines et la manière dont ils tentent de le mettre en application en dirigeant les hommes et en administrant les terres.
65La première partie de l’ouvrage est consacrée aux fondements de la domination des moines et à sa mise en pratique, des origines de l’abbaye jusqu’aux années 1120. Très rapidement, grâce aux donations, les moines de Cluny deviennent les principaux seigneurs du Mâconnais, seigneurs d’un type particulier car leur pouvoir repose, paradoxalement, sur leur idéal de retrait du monde et leur désir de se consacrer à la prière. Cette autorité seigneuriale s’appuie sur un ensemble de lieux, au sein desquels le bourg de Cluny tient une place éminente. Une étude minutieuse des sources – chartes, privilèges pontificaux, privilèges royaux – met en lumière la montée en puissance de la domination des moines et son haut degré d’élaboration. En dépit de leur apparente lisibilité, ces sources sont souvent d’un maniement délicat, ce qui fait d’autant plus apprécier l’analyse critique qui nous est proposée, laquelle permet non seulement de réviser ou de nuancer certaines affirmations trop facilement admises et répétées, mais de montrer les conditions et l’intention qui ont présidé à la réalisation de ces documents. Après avoir passé au crible les fondements scripturaires de la tutelle clunisienne, Didier Méhu nous convie à une promenade sur les chemins du Clunisois à la recherche de tous les lieux de pouvoir clunisiens afin de mieux saisir comment les moines ont inscrit, concrètement, leur emprise dans l’espace. Le rôle des lieux de justice apparaît alors fondamental. De la confrontation des sources écrites et de l’enquête sur le terrain sont nées plusieurs cartes qui constituent un des apports majeurs de cette thèse – cartes particulièrement éclairantes sur le projet des moines, sur leur obstination à le réaliser, et qui mettent en évidence la domination polymorphe exercée par les Clunisiens. À partir de l’autel majeur de l’église abbatiale, la sainteté clunisienne rayonne et définit plusieurs espaces concentriques qui sont autant de cercles de domination, mais de nature cependant différente ; à l’aire d’immunité – « aire de pureté » –, définie par le légat Pierre d’Albano (1080), succède celle du ban sacré délimité par Urbain II (1095), tandis qu’au-delà se dessine une zone « sans péage et sans château ». Pour étayer cette savante construction, il y a d’abord, correspondant à la première aire, le bourg de Cluny, à la fois villa, doyenné et parrochia dans laquelle l’abbé de Cluny se comporte comme un évêque ; ensuite, au-delà de ce premier cercle, le pouvoir est relayé par d’autres « lieux » – églises, doyennés, ermitages – qui sont autant de pôles de cette domination polymorphe. On appréciera la mise au point sur l’épineuse question des doyennés clunisiens ainsi que la reconsidération du rôle des ermitages dont l’insertion dans la société dépasse largement ce que l’on est en droit d’attendre pour ces établissements.
66Cette étude fait apparaître une construction idéologique savamment élaborée, par laquelle les moines s’efforcent de mettre en ordre la société qui les entoure et de faire régner la paix – leur paix. Que l’un des temps forts de cette réflexion se situe sous Pierre le Vénérable (1122-1156) ne fait que confirmer l’importance de cet abbatiat dans l’histoire clunisienne ; c’est à sa demande que le pape Lucius II, en 1144, réunit les prescriptions pontificales en faveur de l’immunité et de l’exemption clunisiennes promulguées depuis la fin du XIe siècle et conforte les fondements locaux et généraux de l’ecclesia Cluniacensis afin de parfaire cette organisation sociale.
67Après cette analyse fine et précise des assises de la domination monastique, Didier Méhu s’intéresse aux rapports sociaux tels qu’ils s’organisent dans les cercles définis précédemment et montre comment s’articulent les documents normatifs et les règlements concrets avec les laïcs. En effet, tout en cherchant à imposer leur vision d’une société où les différentes composantes seraient liées au sein d’une communauté fusionnelle, les moines sont confrontés à l’évolution du bourg de Cluny qui non seulement se développe mais se structure autour de trois paroisses.
68Dans la seconde partie, qui nous conduit jusqu’à la fin du XVe siècle, nous assistons, à partir du XIIe siècle, à l’affirmation des bourgeois de Cluny qui s’organisent en communautés paroissiales. Dès la seconde moitié du XIIe siècle, les moines sont confrontés à des difficultés qui s’amplifient au siècle suivant. Ils doivent faire face à une triple concurrence : celle des bourgeois qui tendent à former une communauté distincte, celle du pape qui tend à intégrer les moines clunisiens dans les ordines de l’Église romaine et celle du roi de France qui tend à inclure l’Église clunisienne, et ses membres, dans son royaume. Même si, à la fin du XIIe siècle, les coutumes écrites instituent la communauté d’habitants comme partie intégrante de la communauté ecclésiale clunisienne, l’évolution est inéluctable. La concomitance des efforts de la communauté urbaine pour se structurer et l’installation, par le roi de France, d’un bailli à Mâcon, en 1239, modifie les fondements sur lesquels la paix, les pouvoirs et les rapports sociaux sont établis ; les relations entre la communauté des moines et celle des laïcs s’altèrent et les discordances entre l’idéologie élaborée par le pouvoir abbatial et son acceptation par les habitants de Cluny s’accentuent. Même si les moines résistent – ainsi lors des tentatives des bourgeois pour s’émanciper, en 1307, ou pour se doter d’une véritable représentation –, ils ne peuvent empêcher une évolution désormais irréversible. La montée en puissance des bourgeois aboutit à l’instauration d’une nouvelle paix clunisienne.
69Étayée par l’analyse de documents jusque-là peu utilisés et qui permettent de diversifier les approches, cette seconde partie se présente aussi comme une étude d’histoire urbaine. Le bourg monastique nous apparaît dans toute sa diversité ; diversité topographique avec ses trois paroisses, qui se développent inégalement, et surtout diversité sociale. Si l’église Saint-Maïeul est perçue comme une annexe du monastère, c’est autour de Notre-Dame que se regroupent prêtres, notaires et marchands, c’est-à-dire ceux qui détiennent les responsabilités dans la communauté des habitants et qui sont les plus virulents pour remettre en cause la tutelle abbatiale. Quant à l’église Saint-Marcel, elle devient le centre d’un quartier actif où se concentrent différents métiers dominés par les bouchers qui comptent parmi les plus riches familles de la ville. Mais le bourg est aussi un espace de concurrence pour l’exercice de la justice, ce que l’on découvre grâce à une très claire présentation des différentes juridictions, en particulier celle de l’abbé – avec ses responsables et ses exécutants –, laquelle ne peut s’opposer au progrès inexorable de la justice royale. Enfin, à travers les lignes consacrées à la religion des Clunisois, on peut mesurer la distance qui s’instaure à la fin du Moyen Âge, y compris sur le plan de la spiritualité, entre les habitants du bourg et les moines. Comme il est aisé de s’en rendre compte, cette thèse offre bien des perspectives ; au-delà de l’histoire et de l’idéologie clunisiennes, elle plonge au cœur de la société médiévale. Il faut souhaiter que la voie qui a été ouverte suscite de nouvelles recherches.
70Denyse RICHE.
71Ce volume est la version publiée d’une thèse de doctorat qui n’est ni une monographie sur la ville de Romans (quatre ouvrages s’y sont déjà consacrés dont une thèse de l’École des chartes datant de 1974), ni une monographie sur la collégiale de Saint-Barnard, même si l’auteur consacre beaucoup de ses pages à cet établissement dominant à Romans. Il se place néanmoins dans le droit fil des études sur le Dauphiné médiéval, particulièrement la thèse de P. Paravy (1993), et dans celui de l’historiographie canoniale, suivant les deux directions prises par celle-ci depuis vingt ans : la prosopographie, qui fit l’objet de la thèse d’H. Millet sur le chapitre de Laon (1982), et l’entreprise des Fasti Ecclesiae Gallicanae depuis 1996, qui conduisit à examiner le rôle tenu par les chanoines dans la genèse de l’État moderne, mais aussi la réflexion sur la place des chanoines dans la ville au sein de l’ouvrage sur les quartiers canonicaux dirigé par J.-Ch. Picard et Y. Esquieu (1991). Romans, fameuse grâce au carnaval de 1580 étudié par E. Le Roy Ladurie (1979), a une identité marquée. Sans relire l’histoire médiévale de la ville vers cette perspective, l’auteur s’est proposé d’examiner les rapports existant entre les groupes qui en constituaient la société et de comprendre comment s’établit entre eux un équilibre à la fin du Moyen Âge, rompu au début du XVIe siècle. Ces groupes renvoient aux trois termes du titre de l’étude : les bourgeois, c’est-à-dire les marchands constituant l’élite consulaire de la ville, les prêtres, chanoines de Saint-Barnard et membres de son clergé auxiliaire et les cordeliers installés à Romans en 1252. Le groupe des clercs est le plus éclairé car ceux-ci transcendent les catégories sociales et que l’auteur veut étudier les rapports qu’ils entretiennent avec les laïcs, au-delà des habituelles descriptions statiques des institutions qu’ils peuplent. Cet angle d’attaque est pertinent à Romans car le clergé canonial qui dessert non une cathédrale mais une collégiale est, de ce fait, davantage issu de la société locale, particulièrement les prêtres habitués, encore mal connus et pourtant plus intégrés à la vie citadine que les chanoines. Ils constituent bien un groupe charnière entre chanoines et laïcs. Ce travail s’inscrit dans une vaste chronologie qui court de 1279, date de la première lutte entre bourgeois et chanoines, à 1532, date de l’expulsion des franciscains conventuels au profit de l’Observance, même s’il privilégie souvent le XVe et le début du XVIe siècle, du fait des sources. Celles-ci se répartissent en quatre fonds, que l’auteur a eu le mérite de croiser sans cesse : le fonds de Saint-Barnard, en grande partie non classé, celui du consulat, celui du couvent franciscain et, enfin, les registres fiscaux du Dauphiné, présentés en annexe pour les noms qui constituent l’élite de la ville. Leur examen s’appuie sur une excellente connaissance de la bibliographie touchant l’histoire du Dauphiné dont Romans, l’histoire urbaine en général, mais aussi celle de l’Église, séculière et régulière, de la spiritualité et même de l’éducation. Le propos s’organise en trois parties. La première partie, intitulée « Communautés », se compose de la description de l’espace romanais, du récit de la constitution d’une identité urbaine, opposant les bourgeois au chapitre mais aussi au Dauphin, aboutissant à la création du consulat en 1366, et de la présentation des différents groupes cléricaux de la cité. La deuxième partie, « Parcours », fondée sur les notices prosopographiques des 550 clercs de Romans répertoriés en annexe, enchaîne sur l’examen des lieux où clercs et bourgeois se côtoient, pendant les années de formation et au sein des familles qui fournissent des recrues aux établissements de la ville. La dernière partie, « Fidèles », s’attache aux faits proprement religieux : l’encadrement de la pratique et des dévotions par la collégiale, les autres paroisses, le couvent et les hôpitaux, puis le contrôle des fondations obituaires par les mêmes et, enfin, la naissance du pèlerinage romanais, celui du Calvaire, en 1516. L’un des grands mérites de ce travail est de faire la lumière sur l’enracinement familial des clercs tant ces derniers sont souvent difficiles à situer socialement du fait que les sources ecclésiastiques sont discrètes sur leurs origines et que les sources laïques ont tendance à oublier les membres des familles entrés dans l’Église. Cela est particulièrement vrai des prêtres auxiliaires de la collégiale, issus des meilleures familles, et dont le rôle est essentiel dans la réalisation d’un équilibre entre laïcs et clercs. Fait remarquable, ils sont parvenus à constituer dès 1472 une communauté juridiquement et financièrement indépendante au sein de la collégiale. De ce fait, plus d’explications à propos de l’organigramme de la communauté (p. 142) auraient été utiles pour comprendre la logique interne de son organisation, les fonctions précises de ses membres, tels les « chanoines panetiers » dont le nom même laisse perplexe, et la nature exacte des liens institutionnels qu’ils entretiennent avec les chanoines. Cela expliquerait peut-être aussi la place très grande faite aux laïcs dans la collégiale, même pour le respect de la discipline par son clergé, ce qui ne lasse pas d’étonner. De même, quel est le rôle joué par les confréries qui unissent en leur sein clercs auxiliaires et bourgeois, souvent apparentés ? Du fait des restrictions mises à son recrutement (noblesse ou grade universitaire), le chapitre ne puise que peu ses hommes dans le milieu marchand qui domine la ville. De plus, exempts de la juridiction de l’archevêque de Vienne, les chanoines se cooptent : on aurait aimé voir plus précisément comment ce mode particulier de recrutement fonctionne à la fin du Moyen Âge, au-delà du temps de la centralisation pontificale. Le critère opérant, distinguant les familles canoniales et constituant réellement une stratégie, semble bien être le service du Dauphin, qui nécessite la poursuite des études et qui éventuellement anoblit. Chanoines et prêtres encadrent efficacement la pratique religieuse des Romanais qui, de ce point de vue, font plutôt jouer la complémentarité avec les cordeliers, même si ceux-ci se distinguent en recrutant davantage que les premiers chez les gens de métiers et les cultivateurs. De ce fait, chaque église accueille les fondations, par les plus aisés, de chapelles sur lesquelles on voudrait en savoir plus, car elles concrétisent les attentes des fidèles face aux clercs dans la perspective de l’Au-delà et engendrent aussi les conflits. Si ceux-ci ont existé à Romans, ils ne masquent pas les liens étroits qui ont uni dans une ville moyenne les laïcs à leurs clercs et qui ont repoussé les premières manifestations de la Réforme au milieu du XVIe siècle.
72Anne MASSONI.
73Dans cet ouvrage, Anne Hedeman nous présente les manuscrits des trois versions des Dialogues de Pierre Salmon, secrétaire de Charles VI. Le terme « version » doit être entendu au sens large : en effet, si les deux premières versions – dont l’étude constitue la plus grande partie du travail présenté ici – ont été élaborées du temps de Salmon (respectivement en 1409 et vers 1412-1415), la troisième lui est postérieure et ne diffère de la seconde qu’au niveau des images. À l’exception d’une copie sur papier, ces différentes versions ne nous sont conservées que par des manuscrits luxueux (dont deux de présentation), souvent évoqués pour leurs qualités artistiques.
74L’objectif d’Anne Hedeman est ici d’étudier l’œuvre et le projet de Salmon et d’analyser la manière et les moyens qu’il utilise pour faire passer son message. Il s’agit également de préciser la nature et la finalité des évolutions perceptibles entre les différentes versions. Pour cela, elle estime nécessaire d’étudier les manuscrits dans tous leurs aspects et non le seul « texte » de Pierre Salmon. Elle insiste ainsi sur un aspect souvent négligé par les travaux antérieurs : le poids des images et la nécessaire attention qui doit leur être portée, tant pour elles-mêmes que dans leur relation avec le texte. À ses yeux, en effet, les nombreuses miniatures qui ornent les pages de ces manuscrits ne sont pas de simples illustrations mais font partie intégrante du récit (association entre une « narration verbale » et une « narration visuelle ») dont elles font émerger la structure et orientent la lecture. Leur étude est par ailleurs d’autant plus importante qu’elles ont été l’objet, au même titre que le texte, de choix précis de la part de Salmon. Anne Hedeman en veut entre autres pour preuve la révision non seulement du texte mais aussi du cycle iconographique entre les deux versions, révision qui, selon elle, fait écho à la fois à l’évolution de la situation et à la façon dont la première version a été perçue.
75Outre une préface au contenu surtout méthodologique et une introduction qui permet de replacer l’œuvre dans son contexte et de présenter le personnage de Pierre Salmon ainsi que ses relations avec les artisans et artistes du manuscrit, l’ouvrage comporte trois chapitres consacrés aux trois états des Dialogues. Le texte est accompagné d’appendices et d’annexes ainsi que de plusieurs reproductions photographiques. Dans chacun des trois chapitres de son livre, Anne Hedeman traite successivement des différentes parties qui constituent l’ouvrage de Pierre Salmon en mêlant constamment observations sur le contenu du texte et remarques relatives aux caractéristiques des images et de la mise en page ; par ailleurs, dans les deuxième et troisième chapitres, une attention particulière est portée aux modifications opérées par l’auteur.
76Il ne reste aujourd’hui de la première version des Dialogues qu’un seul manuscrit de présentation conservé à la Bibliothèque nationale de France sous la cote BNF fr. 23279 ; il contient 27 miniatures dont la plupart ont été réalisées par le Maître de la Cité des Dames et quelques autres par le Maître de Boucicaut et un troisième artiste non identifié. La première partie permet à Anne Hedeman, entre autres, de préciser le contenu et la structure du texte, éléments auxquels il sera par la suite fait référence, notamment pour ce qui est des modifications dont ils ont pu être l’objet. Cette présentation est d’autant plus nécessaire que l’édition la plus complète – celle de Crapelet en 1833 – a laissé de côté plusieurs passages. Le texte, que l’on peut rattacher au genre du « miroir », s’adresse ici explicitement à Charles VI et se veut une réponse à la maladie du roi et à la situation difficile du royaume. Il est composé d’un prologue suivi de trois parties : lamentation du roi sur l’état de la France et conseils de Salmon à ce dernier quant aux qualités que doit posséder le bon monarque ; sorte de catéchisme avec questions et réponses qui permet à Salmon d’évoquer le schisme et la maladie du roi, deux éléments qui apparaissent ici comme liés ; récit – appuyé sur la reproduction de lettres – des efforts menés par Salmon pour tenter de trouver une solution à ces deux problèmes, celle-ci étant à ses yeux dans les mains du pape Alexandre V et de Jean sans Peur. Ce passage est l’occasion pour Salmon d’opposer deux personnages : le « bon et loyal » Richard II, gendre du roi, et le « mauvais » Louis d’Orléans. L’auteur des Dialogues reprend ici l’arsenal de propagande pro-bourguignon, même si, aux yeux d’Anne Hedeman, l’importance donnée à cet élément dans des études antérieures a souvent conduit à méconnaître d’autres aspects du texte.
77L’étude des images de cette première version et de leur relation avec le texte permet à Anne Hedeman d’en indiquer les différentes fonctions, non exclusives les unes des autres : fonction unificatrice pour celles qui tissent des liens entre les différentes parties et donnent plus de cohérence à l’ouvrage ; fonction illustrative et parfois récapitulative pour d’autres (troisième partie notamment) ; rôle beaucoup plus important, enfin, dans d’autres cas où l’image devient véhicule idéologique et permet à l’auteur d’avancer une nouvelle idée, de mettre l’accent sur un élément particulier ou encore de donner un véritable point de vue. Certaines analyses détaillées (notamment pour la première partie) montrent ainsi à quel point Salmon joue de la place des images, de l’iconographie et du style des artistes pour montrer tout à la fois la faiblesse du roi et la possibilité pour lui de devenir un roi idéal, dans la lignée des rois de l’Ancien Testament.
78La seconde version – jamais éditée – des Dialogues est conservée aujourd’hui dans trois manuscrits : un manuscrit de présentation (Genève, Bibliothèque publique et universitaire, 165) qui comprenait à l’origine 29 miniatures réalisées par le Maître de Boucicaut (ou dans son style) et par le Maître de Dunois ; deux copies postérieures du XVIe siècle dont l’une est en papier avec des emplacements réservés pour 20 miniatures (BNF fr. 5032) et l’autre un manuscrit qui copie précisément le manuscrit de présentation, tant pour ce qui est du texte qu’en ce qui concerne les images, réalisées ici par le Maître de la Chronique scandaleuse (BNF fr. 9610). C’est ce dernier manuscrit qui est appelé ici « troisième » version, du fait d’un certain nombre de spécificités iconographiques.
79Les différences entre les manuscrits de présentation des deux versions sont peu importantes en ce qui concerne les deux premières parties de l’ouvrage. Cependant, outre quelques réorganisations verbales et visuelles, on note de légères modifications qui semblent montrer une baisse de la confiance de Salmon en un rétablissement du roi et orientent le propos vers la recherche du salut éternel. La troisième partie est en revanche complètement restructurée et augmentée comme le montre Anne Hedeman au travers d’une étude très détaillée. Salmon ajoute enfin une quatrième partie : il s’agit d’un traité des vices et des vertus – texte assez courant pour l’époque – dont le prologue prend pour modèle La Consolation de la philosophie de Boèce. Dans l’ensemble de cette deuxième version, Salmon cherche à améliorer la cohérence de l’ouvrage et à rendre certains passages de son œuvre plus didactiques en jouant sur le texte, les images ainsi que leur interaction. Il entend en même temps promouvoir son propre rôle, non plus en tant qu’agent « secondaire » relayant l’action du pape ou du duc de Bourgogne, mais comme acteur véritable. Les images participent à ce projet, certaines d’entre elles apparaissant comme des « métaphores » du rôle de Salmon dans l’éducation et l’édification morale du souverain ou mettant en scène une plus grande intimité entre les deux hommes. Anne Hedeman entrevoit dans toutes ces évolutions l’indice d’un échec de la première version dans sa volonté de communiquer avec le roi et une tentative pour y remédier. Elles reflètent ainsi, à ses yeux, une volonté délibérée de Salmon d’élargir l’audience de son œuvre qui s’adresse désormais non plus vraiment au roi mais à l’ensemble de la famille royale et surtout au dauphin Louis de Guyenne. Enfin, si par certaines modifications Salmon adapte le manuscrit aux nouvelles circonstances de rédaction (début de la guerre civile, mort du pape et absence de guérison du roi), il essaie en même temps, en gommant certains aspects historiques, de proposer une vision quelque peu « intemporelle » et tournée vers le futur.
80Le texte de Salmon – peut-être parce que le contenu de la première comme de la deuxième version s’est assez vite révélé obsolète (Louis de Guyenne meurt en 1415) – n’a pas eu de succès auprès des contemporains de l’auteur, et ce n’est que plus tard que le texte est sorti quelque peu de l’oubli. C’est la deuxième version qui est alors reprise, non seulement parce qu’elle proposait le dernier état du texte de Salmon mais aussi, sans doute, parce qu’elle offrait une vision un peu moins liée aux contingences. Non seulement le texte a alors pu servir de modèle à l’élaboration de nouvelles œuvres (comme Le Rosier des guerres composé vers 1481-1482 par Pierre Choisnet pour le dauphin Charles) mais le manuscrit lui-même a donné lieu à une copie fidèle au tout début du XVIe siècle, probablement réalisée pour François de Rochechouard. C’est sur cette dernière que porte le troisième chapitre du livre d’Anne Hedeman. L’analyse des images de cet exemplaire, et notamment la disparition des emblèmes royaux et ducaux, fait apparaître une volonté d’appropriation de la part du lecteur, attitude que l’on retrouve dans d’autres manuscrits de sa bibliothèque. Elle permet également de mettre en évidence la manière particulière dont Rochechouard a perçu l’ouvrage, en appréciant – semble-t-il – surtout l’intimité entre un roi et son conseiller, intimité qu’il espérait sans doute pouvoir entretenir à son tour avec Louis XII et qu’il a fait ressortir grâce à quelques modifications iconographiques.
81Même si l’on peut parfois s’interroger sur certaines interprétations, ou encore se demander dans quelle mesure l’auteur n’a pas eu tendance à retenir surtout ce qui confortait son point de vue, déclaré dès le début du livre, le propos d’Anne Hedeman apparaît globalement très convaincant. En éclairant la démarche de Salmon tant dans sa construction que dans sa finalité, il nous apporte une meilleure connaissance de cet ouvrage dont l’importance dans la culture de chancellerie du début du XVe siècle est indéniable. Il convient aussi de souligner la pertinence de ce travail sur le plan méthodologique : il montre, au-delà du cas particulier, tout l’intérêt de ce type d’approche pour mieux comprendre certaines œuvres médiévales et les situer dans leur contexte.
82Émilie COTTEREAU.
83En ces temps où les grandes enquêtes collectives semblent souvent marquer le pas, où l’histoire quantitative est regardée par certains avec une condescendance un peu méprisante et où l’étude de la révolte n’est vraiment plus d’actualité, l’ouvrage que vient d’offrir Jean Nicolas à la communauté historienne, mais pas seulement à elle, constitue une remarquable exception, un démenti pertinent. L’immense travail qu’il nous propose sur la « rébellion » dans la France de la seconde modernité expose en fait la forte réflexion analytique d’un historien à partir des résultats d’une très vaste et très longue quête menée à plusieurs voix dans toutes les provinces françaises (Savoie comprise).
84La question initiale qui sous-tend ce programme est à rechercher dans l’hypothétique « silence populaire du temps long ». Après les vastes et multiples soubresauts, les grands mouvements armés et les répressions brutales des années 1600-1660 (dates rondes), n’y a-t-il plus que quelques rares manifestations de malcontentement grâce à l’instauration efficace d’un contrôle policier et administratif généré par la monarchie que l’on qualifie absolue ? Autrement dit, à peu d’exceptions près, la société française n’aurait plus connu de réels soulèvements populaires entre la Fronde et, dans ce cas de figure, l’explosion inattendue de la Révolution. Toute la longue démonstration de Jean Nicolas consiste à prouver qu’il n’en fut rien. La France, au cours de ce siècle et demi, connaît une multiplication d’émotions en tous genres, en tous lieux, à tout moment qui, dès lors, inscrivent les événements de 1789-1791 dans une autre perspective. Pourtant, que l’on ne s’y trompe pas. L’objet de ce livre n’est pas de faire découvrir « les origines sociales de la Révolution » mais de montrer que la rébellion constitue bien un acteur principal de l’Histoire. Comme tel, elle participe de la construction d’une conscience sociale et d’une identité populaire de plus en plus marquées au cours du XVIIIe siècle et s’inscrit pleinement dans le tissu relationnel.
85Encore faut-il savoir de quoi l’on parle et, dans la perspective d’une enquête collective, s’entendre sur la saisie de l’objet. Ces interrogations liminaires conduisent l’auteur, dans un premier chapitre, à proposer à son lecteur une grande et rigoureuse leçon de méthode. En raison même de la multiplicité des appellations (même si le terme de rébellion reste le plus fréquent) et de l’indétermination de la désignation, variable selon les acteurs et les témoins, les circonstances et les moments, la rébellion désigne ici toute la gamme des désordres délictueux de quelque importance, l’intensité et la gravité des événements étant appréciée en fonction du nombre – approximatif – de participants (de 4 à 10, de 11 à 50, plus de 50), de la durée, des actes perpétrés, le tout rapporté à la densité démographique de chaque province. Tout en privilégiant ici et là, pour la respiration du texte, l’examen d’une émotion particulière (parmi d’autres celle des mineurs de Cransac en Rouergue dans les années 1760-1770, celle des gens du pays de l’Alleu, au sud de Lille, entre 1706 et 1730, par exemple), l’auteur s’est refusé à entreprendre une étude de cas pour privilégier une « histoire quantitative sérielle non exhaustive » qui tienne compte à la fois « du nombre et du détail ». Ce furent ainsi plus de 8 500 affaires que l’on a pu retenir surtout grâce au dépouillement des archives judiciaires départementales mais aussi à partir des correspondances du Contrôle général, malheureusement inexistantes après le début des années 1720. Certains d’ailleurs apprendront avec étonnement que les sources de la période colbertienne sont aussi nombreuses en ce domaine que celles du second XVIIIe siècle et que, par conséquent, la sensible croissance des émeutes et révoltes après 1760 ne résulte sûrement pas du simple effet d’une meilleure documentation offerte aux historiens.
86Le dépouillement a permis d’établir ensuite un codage et une grille d’analyse pour regrouper les 62 sortes de manifestations rébellionnaires en 13 grands types, étant entendu que les antagonismes proprement politiques ont été exclus, soupçonnés d’obéir surtout à une démagogie anti-réformiste fomentée par des groupes de pression rien moins que populaires. Peut-être ce point aurait-il mérité une argumentation plus serrée et moins tardive ? Sans énumérer ces sous-ensembles, on retiendra les plus marquants par leur fréquence ou par leur originalité. Parmi les premiers, les rébellions antifiscales (près de 40 %) et les émeutes frumentaires (près de 18 %) ; pour les secondes, les manifestations anti-seigneuriales qui, en dépit de leur nombre peu élevé (5 % du corpus dépouillé), n’en constituent pas moins un révélateur du dysfonctionnement du système. Socialement dangereuses et coûteuses, elles confirment et accentuent la dureté des relations entre seigneurs et paysans. On lira aussi avec grand intérêt l’approche des conflits liés au travail et surtout l’importance des grèves ouvrières dont le développement n’est pas une spécificité du XIXe siècle. Grèves des temps de marasme ou de prospérité, grèves pour les salaires aussi, ces mouvements touchent d’abord le monde du textile et de la grande fabrique à l’exemple de Lyon en 1717, 1744 et 1786 ou de Sedan (où, en 1750, la « cloque » des tondeurs dure un mois et demi) avant d’atteindre le secteur minier.
87La proposition de codage comme l’architecture d’exposition adoptée mettent assez vite en relief l’extrême diversité des situations. La corrélation avec la géographie séculaire en souligne plus encore l’éclatement. Ici, lors des révoltes frumentaires, c’est autour du Bassin parisien que se jouent les antagonismes : Beauce, Normandie, Anjou, Maine, Orléanais ; là, pour les mouvements anti-seigneuriaux, ce sont le Bas-Languedoc et la Savoie qui se retrouvent à la tête de la contestation. Mais l’analyse souligne vis-à-vis de la rébellion l’existence d’individualisations provinciales qui ne se réduisent pas à... la Corse. Malgré cette vaste dispersion de l’information, le souci de la dimension typologique permet cependant de dégager quelques grands traits plus ou moins caractéristiques.
88Pour en rester au domaine géographique, Jean Nicolas observe que ce ne sont plus les provinces nouvellement rattachées au royaume qui s’avèrent les plus turbulentes : la Lorraine, le Béarn, la Catalogne constituent alors des espaces bien calmes. Il note en revanche que le lieu privilégié de la révolte demeure la ville avec 40 % des affaires, à égalité avec le village, alors qu’elle ne renferme, au mieux, que 15 % de la population. Le deuxième élément – central celui-là eu égard au problème soulevé – concerne la composition sociale de ces émeutes. À côté de la participation de communautés entières, curé et notables compris, lors des résistances paroissiales à l’endroit de l’autorité seigneuriale ou royale, on relèvera, parmi les figures émergentes, celle des populations pauvres, celle de franges marginales (les charbonniers et autres gens des forêts), celle des femmes surtout lors des révoltes frumentaires sans pour autant qu’elles tiennent la première place. Mais, quelle que soit la composition émeutière, elle dégage bien souvent entre les acteurs une très grande solidarité. C’est même elle parfois qui devient l’événement déclencheur en se manifestant en faveur des prisonniers, forçats et autres mendiants pris par les chasse-gueux. En revanche, on peut s’interroger sur le rôle des bandes structurées qui, de Cardinal à Vasseur ou Mandrin, s’attaquent aux intérêts de la Ferme. Participent-elles vraiment de l’édification de la conscience sociale ou leurs actions sont-elles encore à ranger parmi la criminalité de droit commun ? Une autre question, d’ailleurs difficile à résoudre, surgit à ce propos. Cette construction d’une identité populaire se traduit-elle vraiment par une plus grande cohérence sociale de ces mouvements au fur et à mesure que s’avance le XVIIIe siècle ? La démonstration est peut-être ici un peu brève. Car l’un des écueils de l’enquête est de manier simultanément l’étude typologique, la géographie et la chronologie.
89L’examen de cette dernière conduit cependant à établir un constat assez clair qui ne doit rien à la déformation archivistique. Comme on l’avait signalé plus avant, à partir des années 1760 se dessine une fréquence de plus en plus soutenue des rébellions qui changent de nature. Certes, il existe encore après 1750 des émeutes frumentaires – et la guerre des Farines l’illustre. Mais ce qui intervient alors, c’est la modification du type de contestation avec la montée en puissance des grèves ouvrières et la remise en cause de l’autorité de l’État. Si donc une évolution chronologique est perceptible, en revanche l’organisation et le déroulement de la rébellion, immédiatement désignés comme de dangereux vecteurs de la confusion par les autorités, sont au contraire porteurs d’une logique et d’un ordre propres assez constants. On reste par exemple frappé par l’importance des démarches infrarébellionnaires : les pétitions, les cortèges, les délégations désignent souvent les premiers signes encore pacifiques de la revendication (voir à ce sujet le cas des forestiers de Münster à partir de 1744). La rapidité de la mobilisation, la ritualisation de certaines pratiques, le calendrier (par exemple, 17 % des rébellions contre les Fermes se déroulent le dimanche) et les formes de l’action armée sont, à leur tour, autant d’éléments qui se retrouvent tout au long de la période aux quatre coins du royaume.
90Les mobiles enfin mettent en valeur un autre phénomène structurel contradictoire en apparence. Bien souvent, c’est l’appel au rétablissement de l’ordre ancien, la défense des situations antérieures, la méfiance native à l’endroit des « nouvelletés » qui mobilisent gens et communautés. À travers ces revendications proprement réactionnaires, la mémoire des actions passées, des combats ancestraux et les traces de leur transmission jouent un rôle essentiel. À l’inverse, il est clair que beaucoup de rébellions sont mues par une volonté de changement, une remise en cause de l’autorité publique, une attente de réformes face aux inégalités ressenties.
91En dépit de ces éléments partagés par bien des émotions, il n’existe pas pour autant de modèle ni de schémas simples dans la mesure où bien des mouvements se nourrissent de plusieurs événements « originels » à la fois. Menace de guerre, rumeurs et psychose (les enlèvements d’enfants des années 1750), cherté des subsistances peuvent très bien se conjuguer pour nourrir la revendication armée et le soulèvement populaire.
92À travers ces quelques remarques, on aura compris toute la richesse de cette information maîtrisée, analysée, restituée qui autorise aussi à clore cette leçon d’histoire quantitative (au moins) autour de trois idées qui me paraissent importantes. La prégnance du phénomène rébellionnaire, ses origines comme ses manifestations, permettent de faire de ce travail une lecture sociale de la France d’Ancien Régime dans son rapport avec l’appareil d’État, du fonctionnement de la justice à celui des fiscalités, dans sa compréhension des politiques économiques menées au cours du XVIIIe siècle, dans l’application des contrôles qu’il entend exercer à l’endroit de certaines catégories, des mendiants ou des gens de guerre (soldats et surtout marins). En second lieu, même si la rébellion favorise cette approche globale, elle ne saurait évidemment constituer le seul type d’événements marquants à travers lesquels tout est contenu, questions religieuses comprises. La France, durant ce siècle et demi, n’est pas en situation d’ébullition permanente. Toutefois, la multiplicité et la diversité de ces émotions traduit parfaitement la fragilité de bien des situations individuelles et collectives, la sensibilité à un imaginaire social nourri d’incertitudes, de complots, de violences plus ou moins avouées. Enfin, Jean Nicolas souligne bien in fine l’influence des revendications nées de ces mouvements d’opposition sur le discours des élites. En minimisant par là le trajet inverse, la capillarité du haut vers le bas, il apporte une sensible nuance à la lecture caricaturale du combat triomphant, dévastateur et décisif de la culture des « élites » sur la culture « populaire ».
93Ce grand travail, fruit de toute une vie d’historien, n’a pas fini d’enrichir notre réflexion.
94Alain CABANTOUS.
95Fruit de récentes recherches sur un sujet déjà bien défriché, mais pour lequel des sources nouvelles se découvrent incessamment, cet ouvrage axe chacun de ses chapitres sur un ou des hommes liés de près aux entreprises fiscales et financières de Mazarin. La période de la Fronde est privilégiée, pendant laquelle le cardinal-ministre eut recours massivement à des prête-noms pour mettre à l’abri une fortune déjà bien établie et des collections d’argenterie, de joyaux, de tableaux auxquelles il tenait passionnément. Un de ces « receleurs » fut Thomas Cantarini, en relation avec Mazarin dès 1634, chez qui le cardinal « planqua », entre autres, des perles, 877 kg d’argenterie et une horloge ornée de 1 580 diamants. Ces objets ne demeuraient pas toujours chez le premier dépositaire qui, en butte aux recherches lancées par le Parlement frondeur ou par des créanciers, menacé de visites domiciliaires et de saisies, devait les mettre soit en gage, soit à l’abri chez un quidam moins menacé. D’où une véritable chasse au trésor lorsque Mazarin, aidé de Colbert, qui avait d’ailleurs réussi à faire véhiculer jusqu’à Brühl, où le ministre s’était réfugié, objets précieux et tapisseries, voulut récupérer ses biens. Avant la Fronde, Cantarini était déjà un des hommes d’affaires de Mazarin, pour qui il encaissait bon an mal an entre 860 000 et 1 million de livres, provenant de gratifications royales non vérifiables, de bénéfices ecclésiastiques, d’intérêts de sommes prêtées... et qui servaient à régler les dépenses de la maison cardinalice et les achats de pierreries, de livres et de manuscrits. Contarini s’entremettait aussi pour l’entretien du régiment Royal-Italien, dont le cardinal était propriétaire ; toutes les sommes n’arrivaient pas à destination et Cantarini fut inquiété à propos des détournements. La tourmente passée, Colbert éplucha des comptes très embrouillés. Cantarini ne récupéra que 156 000 livres alors qu’il prétendait 1 million de créances sur Mazarin. Il fut acculé à la faillite en 1653, tout comme les Cenami de Lyon, famille lucquoise à laquelle appartenaient deux frères très proches du Cardinal, le banquier Vincent et l’abbé Paul, fils de Barthélemy Cenami ( 1611), bailleur de fonds de la couronne sous Henri III et Henri IV. Vincent ( janvier 1651) fut un important fournisseur aux armées et avança de fortes sommes en 1648. Son frère l’abbé, dont l’inventaire après décès est publié, mit à l’abri, pour Mazarin, pour le moins 5 coffres-bahuts et leur contenu et quelques toiles, dont un Guido Reni. L’abbé Mondin, intermédiaire entre Mazarin et ses banquiers, acheteur pour le compte du cardinal de pierreries, d’objets d’art et de denrées diverses, à Lisbonne en particulier (des diamants et du musc, du cuivre revendu plus cher), et qui avait été chargé de récupérer à Bruxelles les bijoux de Marie de Médicis, fut une « planque » de Cantarini, pour le compte du cardinal : on dissimula chez Mondin des gemmes, des jaspes, des coupes, des porcelaines, de l’ambre gris, diverses pièces présentes dans l’inventaire des richesses du cardinal dressé en 1645 ; une partie fut récupéré par Anne d’Autriche comme lui appartenant. À la mort de l’abbé en mars 1650, ce qui était le plus précieux avait été soustrait. Jacques Tubeuf, président de la Chambre des comptes et intendant de finances, prit le relais du défunt ; sa double fonction lui permettait de ne pas trop éplucher les comptes du ministre et de lui faire payer en priorité les revenus de ses charges. En 1648, alors que les dangers se précisaient, il fit verser subitement chez Mondin, pour le compte du cardinal, 425 000 lt, alors que, de 1641 à 1648, les paiements n’avaient jamais atteint que 115 000 lt. Mais, en 1651, Tubeuf, énorme créancier du cardinal, fit saisir le palais Mazarin ; Colbert s’entremit pour le faire renoncer. La plus importante contribution porte sur Barthélemy Hervart. Cet Allemand originaire d’Augsbourg fut d’abord au service de Bernard de Saxe-Weimar, à la mort duquel il s’engagea dans le système fisco-financier de Louis XIII. Il sauva la reine et Mazarin, de l’aveu même de ce dernier, en empêchant l’armée des Weimariens, que Turenne avait reprise, de suivre son nouveau chef dans la trahison ; il dépensa pour cela 2 500 000 lt, une bonne partie en avances, pour payer les soldes et les gratifications. Lui aussi avait en gage des tapisseries de Mazarin qui finirent par échouer chez la frondeuse duchesse de Chevreuse (leur périple vaut la peine d’être lu, p. 169). Il servit de prête-nom au cardinal pour acheter les diamants de la reine d’Angleterre, les fameux Grand Sancy et Miroir du Portugal. Fait intendant de finances bien que protestant, commis à l’enregistrement des fonds auprès de Servien et de Fouquet, contrôleur général des finances avec Le Tonnelier de Breteuil, Hervart se trouva pris dans la guerre menée par Colbert contre Fouquet et plus ou moins manipulé par le premier. À la mort de Mazarin, Louis XIV exigea d’Hervart une avance de 2 millions. S’il se tira sans trop de mal du procès Fouquet, au cours duquel le surintendant s’était souvent défaussé sur lui, la chambre de justice de 1665 le condamna à 2 400 000 lt, qu’il ne paya, hormis 200 000 lt, qu’avec du mauvais papier. L’inventaire après décès d’Hervart est ici publié. Le Vau et Mignard avaient travaillé à son hôtel parisien ; il avait dû vendre son domaine de Saint-Cloud à Monsieur ; il le remplaça par celui de Bois-le-Vicomte. Il était adossé à tout un groupe familial, les Hervart, éparpillés de Lyon à Strasbourg et Francfort, ses beaux-frères Formont et Zollikoffer, son frère Jean-Henry, à la tête de l’énorme affaire immobilière de l’agrandissement d’Aix-en-Provence. Le dernier chapitre montre comment Mazarin et Mondin se sont entremis lors du mariage de Marie de Gonzague avec le roi de Pologne pour l’exécution et les fournitures du contrat de mariage. Mazarin se rendit possesseur de 750 000 lt de créances sur la succession de Mantoue et sur l’Épargne ; il fit d’autres avances à Anne, princesse palatine, et au neveu le duc régnant, si bien que, lorsqu’il acquit le duché-pairie de Nevers pour 1 800 000 lt, il en paya 1 534 000 avec des créances.
96Daniel Dessert a évalué la fortune du ministre à 35 millions. Là-dessus, il y avait 8 700 000 lt de créances dont l’héritier ne récupéra que 3 millions. Une part non négligeable évaluée à 9 millions, dont les fameux diamants d’Henriette-Marie, revint à la Couronne. Faut-il juger Mazarin avec les critères d’honnêteté d’aujourd’hui, dont on sait combien ils sont transgressés (c’est moi qui parle) ? Les études sur les grands prédécesseurs, Sully ou Richelieu, banalisent l’enrichissement des ministres comme la confusion entretenue entre affaires publiques et affaires privées. Du moins Mazarin, tout Italien qu’il était, eut la passion de la France – « J’ai la maladie de l’État », se plaisait-il à dire. Louis XIV lui en sut gré, qui laissa briller les comptes du cardinal. Le salut de l’État valait bien quelques millions...
97Claude MICHAUD.
98Par bien des aspects, le dernier ouvrage en date de Daniel Dessert demeure dans le prolongement de la plupart de ses précédents travaux. Le cadre chronologique, le règne personnel de Louis XIV, les objets, la marine du roi, le genre enfin. Cette biographie de Tourville, après celle de Fouquet, se pose aussi comme une réhabilitation d’une sorte de « victime historique » : ici un militaire longtemps présenté comme « un brave de cœur et un poltron d’esprit ». Il s’agit cette fois de jouer Tourville contre Duquesne, même si la charge à l’encontre de ce dernier est moins virulente que les menées lancées jadis contre la maison Colbert. Dessert, malgré tout, ne baisse pas vraiment la garde dans son animosité à l’égard du clan de la couleuvre mais il est conduit à atténuer son jugement au moins pour trois raisons. Tourville, dernier des rejetons d’une famille normande d’ancienne noblesse, fut intégré au clan du ministre rémois avant de devenir un ami proche de Seignelay que Fauteur estime justement être le meilleur secrétaire d’État à la marine de tout l’Ancien Régime ; enfin parce que, comme dans son précédent livre (La Royale), il élargit les responsabilités des échecs successifs de la flotte de guerre à l’ensemble des acteurs, en dédouanant largement son protégé au passage.
99Tourville, en effet, est présenté à longueur de pages comme celui qui sait ne pas obéir aux ordres des bureaux de Versailles, fussent-ils l’expression de la royale impatience, lorsque son analyse toujours (?) minutieuse de la situation lui dicte le contraire. Ainsi refuse-t-il plusieurs fois de suivre les directives ministérielles, craignant de ne pouvoir remporter la victoire « à coup sûr et à petit prix ». Et, lorsqu’il n’en peut mais, comme lors de la rencontre de Barfleur-La Hougue (29-30 mai 1692), il sait qu’il court au-devant d’une défaite annoncée. D’où une double conséquence bien mise en valeur au cours du plaidoyer. D’une part, les relations difficiles entre Tourville et ses supérieurs. À plusieurs reprises, à la suite des critiques virulentes de son ami Seignelay, soufflera le vent de la disgrâce monarchique, toujours passagère puisqu’elle n’empêchera pas Tourville de gravir tous les échelons de la hiérarchie militaire jusqu’au titre de maréchal de France en mars 1693, à l’âge de 51 ans. Preuve de la reconnaissance de ses grandes qualités, souligne fortement D. Dessert. Mais cette stratégie de l’attente fut ensuite considérée comme de l’atermoiement, reproche majeur. Ce choix d’épuiser l’ennemi en l’obligeant à tenir longtemps la mer avant de se décider à le détruire fut tenu pour de l’inconséquence doublée d’une certaine couardise.
100Cette très sage biographie tente alors de faire un sort à cette image tenace aujourd’hui encore en montrant au passage que ces faiblesses caractériseraient davantage Duquesne, par exemple après la bataille de Solbay en 1672, et que la formation comme l’action de Tourville, si on les analyse de près, en dépit des lourdes lacunes documentaires, démontrent tout autre chose. Engagé un peu malgré lui dans l’ordre de Malte (1660-1666), il apprend alors à aimer la mer, à faire des coups de main intrépides contre les Barbaresques, à acquérir une bonne expérience qu’il ne cessera d’enrichir. Il conserva cet esprit d’audace contre les Impériaux en 1675 puis devant Messine ou lors de la prise d’Agosta alors qu’il est en passe de devenir chef d’escadre. Habile navigateur, vrai chef de guerre, il fait montre de ses réelles qualités lors de la victoire étrange de Bévéziers contre la flotte anglo-hollandaise coalisée (juillet 1690) ou au moment de la campagne de 1691. En outre, cet autodidacte aiguisera toujours son intelligence pratique pour la mettre au service de la technique nautique et s’intéresser de près à la logistique. À la veille de sa mort, alors qu’il a renoncé à naviguer, il rédige encore des mémoires sur l’artillerie, la construction navale et la formation des équipages.
101Devant tant de qualités dévoilées, pourquoi si peu de reconnaissance ? Très probablement parce qu’il n’a jamais pu remporter de succès décisif au cours des deux grands conflits qui, de la guerre de Hollande à celle de la Ligue d’Augsbourg, engagèrent la France contre les vraies puissances maritimes du temps. Comme sa compétence et sa bravoure ne sont pas en cause, il faut chercher les responsabilités ailleurs. La volonté du roi pour imposer une stratégie navale alors qu’il connaît assez peu les choses de la mer, le dysfonctionnement permanent de la marine qui doit régler simultanément des problèmes d’intendance, de gestion du personnel et de santé, les conflits d’intérêt doublés de l’incapacité ou de la pusillanimité de bien des capitaines sont parmi les principaux arguments de l’historien pour expliquer cette difficulté du marin à s’imposer dans la galerie des illustres portraits de la marine. Mais il y a surtout cette indécision constante sur la politique militaire en mer qu’il convient de mener, illustrée jusqu’à la caricature par la concentration de cette immense armada en 1693 afin d’effacer l’humiliation de La Hougue. Tourville, qui n’est pas responsable du désastre, prend la tête d’une flotte rapidement reconstituée forte de 190 voiles ! Mais pourquoi faire ? Alors que les principaux ennemis voguent dans les mers septentrionales, tous ces vaisseaux français croisent en Méditerranée pour détruire la faible puissance espagnole, soutenir les opérations militaires terrestres et accaparer le riche convoi venu de Smyrne (juin 1693). À travers ce type d’actions se profile quand même un changement stratégique et l’intérêt croissant pour une guerre de course qui s’imposera aussi parce que le coût élevé d’entretien de la flotte royale s’avérera plus lourd encore avec la crise économique et démographique qui atteint le pays au cours des mois suivants.
102Un tel parcours biographique n’est cependant pas totalement convaincant. Certes, Dessert se trouvait face à un défi en raison d’un déficit archivistique, on l’a dit. Il a tenté de le combler en faisant la part belle à certains portraits (d’Estrées, la famille Pontchartrain), en démontant de façon approfondie le système des alliances claniques et parfois malheureuses (on pense à son mariage tardif avec Louise d’Hymbercourt), en proposant des descriptions claires des nombreuses opérations navales qui ont émaillé la vie du marin. Pourtant, en reprenant bien des développements de ses travaux précédents, ce qui en soi demeure parfaitement légitime, mais où pointe toujours le règlement des comptes posthume envers les colbertides, l’auteur donne au livre un ton de « déjà lu » pour un sujet qui, lui, demeurait parfaitement inédit. Du coup, la réhabilitation souhaitée convaincra-t-elle vraiment les lecteurs assidus des œuvres de celui qui connaît si bien les rouages et les acteurs politiques et financiers de l’État louis-quatorzien ?
103Alain CABANTOUS.
104Ce livre témoigne du renouveau que connaît depuis quelques années la recherche historique sur le monde du travail et des métiers. Poursuivant les premières recherches entamées il y a quelques années par Steven Kaplan (« Les corporations, les faux-ouvriers et le faubourg Saint-Antoine au XVIIIe siècle », Annales ESC, mars-avril 1988, p. 353-378), Alain Thillay nous fait pénétrer dans le quartier industrieux du faubourg Saint-Antoine, un des espaces privilégiés de la capitale où le travail échappait à l’emprise des structures corporatives. Le livre s’ouvre avec les Lettres patentes de février 1657 qui garantissent dans ce faubourg périphérique le libre accès au travail sans lettre de maîtrise, et la production en dehors du contrôle des jurés parisiens ; il s’achève sur le rôle majeur du faubourg Saint-Antoine dans le déclenchement de la Révolution, avec l’incendie de la manufacture Réveillon et la prise de la Bastille.
105L’ouvrage montre d’abord l’originalité juridique qui caractérise le faubourg tout au long de cette période, malgré la réunion en 1716 d’une commission chargée de vérifier les privilèges que prétendent différents seigneurs sur les arts et métiers parisiens, et au-delà de la tentative de suppression des corporations en 1776. Original dans le monde du travail parisien, ce faubourg l’est à double titre, par rapport aux communautés de métiers qui encadraient la production artisanale, et aux autres enclos parisiens qui bénéficiaient également de franchises. À la périphérie de la capitale et à l’abri du privilège consenti initialement par la monarchie pour secourir les pauvres par le travail, le faubourg Saint-Antoine va connaître un accroissement du nombre de ses habitants et une densification de son bâti. S’y fixe dès la seconde moitié du XVIIe siècle une large population ouvrière (un tiers des habitants sont des gens de métier), que les contemporains suspectent volontiers, à cause de sa forte composante populaire, d’être fautrice de désordre et de sédition. En dépassant cette construction idéologique du faubourg et de ses habitants, l’auteur s’attache à montrer minutieusement la diversité des statuts et des fortunes, l’éventail des métiers et des conditions.
106Dans une deuxième partie, qui est sans conteste la plus réussie, Alain Thillay s’attache à confronter l’image du faubourg telle qu’elle est façonnée par les mémorialistes de l’époque et les corporations à la réalité des pratiques sociales et professionnelles. Les jurandes parisiennes, menacées dans leur monopole, ne cessent de dénoncer un repaire de « faux ouvriers » et de productions disqualifiées faute de se conformer aux règlements de fabrication. La renommée dont jouit le faubourg pour certaines productions – principalement l’ébénisterie, la confection et le travail du métal – et les savoir-faire qui bénéficient de l’innovation technique, viennent largement contredire ce discrédit sciemment entretenu par les corporations. De même, le faubourg Saint-Antoine, où se côtoient les maîtres autoproclamés et ceux effectivement dotés de lettres de maîtrise, ouvriers forains et étrangers, compagnons et alloués, catholiques et protestants, brasse des situations professionnelles complexes et pose assurément le problème des définitions professionnelles. Les corporations parisiennes voient dans cette enclave de liberté une des causes de l’insubordination des compagnons qui y trouvent refuge et des réseaux d’entraide, et a fortiori un des germes des conflits du travail qui secouent la capitale au XVIIIe siècle. Or ce creuset artisanal est confronté, comme le monde des corporations, aux problèmes d’organisation professionnelle, de formation, de contrôle du marché du travail et des salaires ; les ouvriers du faubourg partagent avec les membres des corporations des valeurs communes (comme l’exigence de qualité) et reproduisent des réflexes semblables à ceux des jurandes (notamment pour se prémunir de la concurrence déloyale d’ouvriers isolés et de revendeurs). Alain Thillay montre bien que, si les tensions sont réelles et les conflits nombreux entre la ville des métiers et le faubourg libre de la tutelle corporative, les connivences et les ententes sont nombreuses. Le privilège, loin de distinguer deux espaces, et d’opposer deux modèles de travail, devient ainsi l’objet de stratégies complexes de complémentarité et de spéculations réciproques.
107En croisant des trajectoires individuelles, des histoires familiales et des corps de métiers, la dernière partie de l’ouvrage interroge l’identité collective du faubourg. Or, la réputation de marginalité, de désordre et de malfaçon qui lui est globalement attachée ne résiste pas à l’épreuve d’une analyse minutieuse d’exemples. Ce qui caractérise le monde artisanal du faubourg Saint-Antoine, c’est en fait une extrême diversité de situations sociales et de parcours professionnels. Seuls une élite et certains artisans qui a priori ne pouvaient prétendre au cursus défini par les statuts corporatifs – protestants et provinciaux notamment –, couronnent leur promotion professionnelle en intégrant les communautés de métiers. De même, les solidarités et les conflits que l’auteur peut observer dans le cadre de l’atelier, de la famille ou du voisinage, ne diffèrent en rien de ceux que connaissaient alors les métiers parisiens. Faisant l’objet d’une étroite surveillance policière et d’un encadrement paroissial relativement lâche, le faubourg Saint-Antoine n’apparaît pas plus fauteur de troubles que les autres quartiers de la ville. La liberté du travail, d’ailleurs rarement revendiquée par les acteurs eux-mêmes, ne constituait en rien un critère d’unité identitaire pour les artisans du faubourg.
108On peut sans doute regretter que le livre ne pose pas la question de l’impact de la liberté du faubourg sur les corporations parisiennes et plus généralement sur l’évolution du marché du travail notamment dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. Il n’en reste pas moins qu’il s’agit là assurément d’une contribution majeure au renouvellement de l’histoire du travail, étayée par d’abondants dépouillements d’archives, servie par une écriture élégante, et riche de perspectives neuves et stimulantes.
109Anne CONCHON.
110Pour une fois, voilà de l’histoire au présent, de l’histoire en marche qui marque la résurrection d’un aliment qui, depuis l’origine de notre civilisation, constitue le quotidien de la nourriture du peuple. Tous les historiens connaissent la place que le pain tenait dans l’alimentation ; tous savent le poids des crises frumentaires ; tous savent aussi, sur la foi des champions de la France éternelle, que le pain français était dit le meilleur pain du monde. C’est d’ailleurs le titre d’un précédent ouvrage de Kaplan, historien américain qui, avec entre autres Les ventres de Paris et Le pain, le peuple et le roi, connaît le mieux la boulange et la meunerie des siècles passés.
111À l’origine, donc, une réputation fondée surtout sur le nombrilisme parisien. On sait que les Parisiens n’aimaient que le pur froment, qu’ils détestaient les pains qui n’étaient pas d’un blanc achevé et qu’ils rendaient le roi responsable de l’abondance, de la qualité et du prix du pain. Denrée au prix taxé, objet de tous les soins du lieutenant de police, le pain, fabriqué par une corporation très fermée, constituait le baromètre de la paix sociale et de la prospérité économique. Mais, à côté de ce pain bénit travaillé par les boulangers de la capitale et pratiquement par autant de boulangers forains qui venaient vendre régulièrement leur production sur les marchés parisiens, il devait exister bien des pains de mauvaise qualité, fabriqués avec de mauvaises farines. Le passé n’est pas tout lisse et les intendants des provinces, les curés des paroisses décrivent des pains infects, même en dehors des périodes de crises, des pains mal travaillés, mal cuits (toujours le manque de bois), des pains fabriqués à la maison avec des levains durs et plus qu’aigris, des pains qui devaient se conserver des semaines, voire des mois, et qu’on mangeait totalement desséchés et moisis, une façon comme une autre d’en manger moins.
112Depuis le XVIIIe siècle, le siècle de référence, les choses ont bien changé. Les plaintes contre la qualité du pain sont permanentes et chacun renvoie la balle à l’autre. Les boulangers accusent les meuniers de leur vendre de la mauvaise farine ; les meuniers accusent les boulangers de ne pas la travailler suffisamment, et suivant les règles de l’art ; les consommateurs se font toujours plus exigeants. Déjà, entre les deux guerres naît la querelle des 40 heures, de la semaine de cinq jours et du travail de nuit. Or, pour fabriquer du bon pain, livré au consommateur dès l’aurore, il faut passer la nuit devant le pétrin et le four. De plus en plus, les ouvriers boulangers s’y refusent.
113La Seconde Guerre mondiale, en raréfiant le pain jusqu’à la famine, permet tous les accrocs à la qualité, et le consommateur ne peut même pas compter sur la quantité. Il faut rappeler que les Français ont connu le rationnement et les cartes d’alimentation jusqu’au début de 1948. À partir des années 1950, le pain retrouvé tient de moins en moins de place dans la nourriture quotidienne. L’élévation du niveau de vie, l’accroissement constant et rapide de la consommation de viande et de produits laitiers entraînent une diminution rapide de la consommation du pain. D’ailleurs l’ouvrier ne travaille plus pour gagner son pain, mais pour gagner son biftèque. Les boulangers se désespèrent ; ce n’est plus 700 g de pain que le consommateur absorbe par jour ; en moins de trente ans, cette consommation tombe à 150 g environ. Il faut avouer que la qualité du pain se dégrade encore plus vite.
114En peu d’années, les boulangers cèdent à la facilité : automatisation presque totale de la fabrication du pain avec le pétrin mécanique, la façonneuse et tous les instruments qu’offre la technologie moderne ; abandon des fours à sole pour les fours tournants qui cuisent également le pain sur toutes ses faces ; et, surtout, dégradation des farines et simplification extrême des étapes de la panification. C’est la course aux ajouts, aux adjuvants, car le consommateur veut du pain blanc et du pain frais, c’est-à-dire du pain chaud à toute heure, y compris quand il achète le pain après sa journée de travail. Pour le boulanger qui devrait alors rester plus de vingt heures dans son fournil, un seul moyen, fabriquer du pain à toute heure pour le vendre chaud deux heures après. En apparence, le pain est beau, la baguette craquante ; le lendemain, il reste du pain mou ou du pain dur, suivant le temps. C’est que le meunier, et le boulanger, ont trouvé la panoplie de tous les produits et de toutes les façons nécessaires pour satisfaire cette consommation immédiate. À la farine de froment, il suffit d’ajouter de la farine de fèves, voire de soja, pour avoir du pain blanc à l’aspect bien savonné. Il suffit de tripler la dose de levure du boulanger, d’y adjoindre de l’acide ascorbique et des vitamines pour faire lever n’importe quelle pâte qui donnera du pain bien gonflé mais toujours plus infect. Avec tous ces produits, un pétrissage mécanique accentué, rapide, favorise l’oxydation de la pâte et donne de la blancheur au pain ; on raccourcit le temps de pointage (la fermentation) et le tour est joué.
115À cette démission collective des boulangers (j’ose affirmer que la majorité des boulangers ne sait plus faire du bon pain, ou ne veut plus en faire) s’ajoute l’offensive des moyennes et grandes surfaces qui veulent rationaliser la fabrication pour vendre plus et moins cher, principalement à partir du début des années 1980 quand disparaît la taxation du pain. C’est le temps de la baguette-réclame à 1 F, de quoi décourager les bons boulangers qui subsistent. Apparaissent alors les pâtons congelés, les terminaux de cuisson manipulés par des manœuvres qui ne connaissent plus rien au pain. Alors qu’un bon pain a une croûte bien formée qui adhère fortement à la mie, on trouve désormais des pains dont la croûte se décolle en cercles concentriques et qui restent blancs comme neige.
116Gastronomes et boulangers de qualité tirent alors le signal d’alarme. L’offensive part des meuniers qui se désespèrent de vendre toujours moins de farine puisque la consommation continue de baisser. Alors que le meunier était, traditionnellement, le client du boulanger qui lui donnait son grain à moudre, désormais c’est le boulanger qui devient le client. Certains meuniers recommencent à chercher des blés ayant de bonnes qualités boulangères. Ils se méfient des farines trop écrasées, par conséquent échauffées, lors de la mouture, éliminent toutes les farines connexes ajoutées pour faire du pain blanc. Certains privilégient à nouveau la meule de pierre, plus respectueuse du grain qu’elle n’écrase pas. Ce sont les meuniers qui, par des essais multipliés, retrouvent les moyens, multiples, d’aboutir à une bonne panification. C’est grâce aux meuniers que naissent des enseignes nouvelles, comme Banette ; ce sont eux qui recrutent des boulangers volontaires pour faire un pain proche du pain à l’ancienne, plus long à élaborer certes, plus cher aussi mais combien plus appétissant. Ainsi, au cours des vingt dernières années, ceux qui veulent améliorer la qualité, ceux qui veulent travailler plus lentement sans renier le nécessaire progrès technique, peuvent le faire. Lionel Poilâne, le franc-tireur d’origine, se trouve alors des émules qui savent marier la tradition et l’innovation.
117Pas question, je le répète, de faire du pain à l’ancienne, ne serait-ce que parce que plus personne, ou presque, ne chauffe le four au bois. Le gaz, le fioul ou l’électricité peuvent tout aussi bien fournir la chaleur nécessaire ; en revanche, le four à sole est nécessaire. Triomphe donc le pain de tradition française reconnu par décret de 1993, œuvre de Jean-Pierre Raffarin. À nouveau, le pain est fait de quatre éléments : de la farine, de l’eau, de la levure et du sel. Levure ou levain ? Théoriquement, c’est le levain dur, pâte aigrie conservée perpétuellement de la veille pour le lendemain, qui a toujours servi à faire le pain. Mais le levain dur est difficile à conserver et sa qualité n’est pas constante, d’où la mise au point de levains liquides continûment régénérés, mais aussi l’utilisation de la levure de bière connue depuis le XVIIIe siècle. De même, le travail s’est simplifié et a retrouvé les gestes plus lents du boulanger à l’ancienne : pétrissage lent et peu accentué, long temps de fermentation, utilisation du froid (mais pas de la congélation) pour ralentir la fermentation et ne plus être contraint de boulanger quinze heures par jour. Tout comme la ménagère, le boulanger a découvert les bienfaits du réfrigérateur et de la cuisinière électrique.
118Le résultat est là. Aujourd’hui, et sous des noms divers et parfois quelque peu folkloriques, bon nombre de boulangers savent à nouveau fabriquer du bon pain, un pain dont la mie n’est plus d’un blanc éclatant mais d’une couleur crème tirant sur le jaune, une mie bien alvéolée mais avec des alvéoles inégaux qui ne ressemblent pas à ceux de l’éponge synthétique, une croûte adhérente, épaisse, le tout donnant un pain aux arômes marqués, un pain qui se déguste comme on déguste un vin, un pain certes un peu plus cher mais combien meilleur. Retrouver le pain de tradition française, en baguettes toutes simples, mais aussi en fourmes, en tourtes, en pavés, que sais-je encore, ne suffisait pas. Il fallait protéger les artisans boulangers des entreprises industrielles vouées aux terminaux de cuisson. Jean-Pierre Raffarin, encore lui, a consacré cette résurrection par un décret de décembre 1995. Désormais, seuls les artisans qui fabriquent leur pain ont droit à l’appellation de boulangers, ce qui exclut de l’appellation les réchauffeurs de pâtons congelés industriels qui sévissent dans les terminaux de cuisson. Le décret visait évidemment les moyennes et grandes surfaces qui vendaient à bas prix. Certains hypermarchés ont réagi en fabriquant à leur tour du pain de tradition française, avec de vraies farines, de vrais fours et de vrais boulangers formés spécialement et qui suivent les recettes mises au point (on dit aujourd’hui : les diagrammes) par les hommes de l’art ; c’est ainsi que le consommateur trouvera le pavé dont j’ai parlé plus haut dans un hypermarché coté en Bourse.
119Après le temps, nous avons donc retrouvé le bon pain. Certes, il n’existe pas encore dans toutes les boulangeries ; certes, il ne constitue pas encore la majorité de la consommation ; certes, il est plus cher. Il faut encore le chercher, à Paris comme en province. Un peu d’observation suffit pour le trouver car on fait souvent la queue dans les meilleures boulangeries. À Paris, la rue Monge est un bon témoin ; en ses deux extrémités exactement, vous trouverez le meilleur pain du monde. Symboliquement, c’est à quelques pas de la place Maubert où, jadis, les boulangers forains venaient vendre leur pain sur le marché, que l’un de ces boulangers s’est installé.
120On comprendra, à ce compte rendu enthousiaste, que Steven L. Kaplan, connaisseur et enquêteur hors pair, a écrit un livre passionnant, un livre de savoir et de goût, un livre qui, continuellement, se nourrit de son métier d’historien par un perpétuel va-et-vient, une perpétuelle comparaison avec ce XVIIIe siècle qu’il connaît si bien. C’est donc un Américain qui ambitionne de nous redonner le goût du pain. Notons aussi que c’est un Américain, Robert Parker, qui a redonné à beaucoup le goût du bon vin, un vin bien meilleur, grâce à une élaboration mieux contrôlée, que le vin du XVIIIe siècle.
121Désormais, nous pouvons manger du bon pain ; il suffit de le vouloir. Qui donc, maintenant, aura le courage de nous débarrasser de ces sandouiches insipides pour nous proposer de véritables casse-croûte, au sens originel du terme, confectionnés avec de vraies charcuteries non amylacées et des fromages au lait cru ?
122Marcel LACHIVER.
123L’ouvrage se propose de suivre dans la longue durée un des phénomènes les plus caractéristiques du christianisme traditionnel, la confrérie. Il a pour cadre trois villes de Champagne aux nombreuses paroisses et couvents, Troyes, Reims et Châlons. Tout en se situant dans le cadre de nombreux travaux réalisés en France depuis une vingtaine d’années sur les confréries, tant pour l’époque médiévale que pour l’époque moderne, ce travail est original par le choix d’un espace particulier (la ville épiscopale qui jouit d’un plus grand nombre de sources) et d’un temps long qui, dans cet espace urbain, inclut deux périodes de mutation, de mise en question et de renouveau : le XVIe siècle de la Réforme et de la Contre-Réforme ; le XVIIIe siècle des Lumières et de la Révolution.
124La période qui va de 1450 à 1520 est le point de départ de l’étude. Les confréries se perçoivent comme des sociétés saintes. Elles font l’objet d’une attention bienveillante de la part des évêques qui leur accordent des indulgences ; elles fleurissent dans les couvents des ordres mendiants. Messe, prédication, procession caractérisent la vie associative majoritairement organisée par et pour la communauté. On pourrait y ajouter la charité, tant envers les morts (organisation des funérailles des membres) qu’envers les vivants (secours aux pauvres confrères). La confrérie est une micro-société dans son organisation propre (officiers et membres), sa vie économique et sa fête, sommet de la communion confraternelle. Les formes d’expressions communautaires de la piété y dominent. Mais S. Simiz souligne pour cette période les prémices d’une évolution vers une individualisation de la prière : multiplication du nombre de messes fondées, place plus grande faite au sermon et à la prière personnelle, dépenses plus mesurées pour le banquet annuel.
125La seconde partie de l’ouvrage traite du renouveau et de la seconde floraison des confréries (vers 1520 - vers 1750). La période s’ouvre sur des années de crise, inaugurées avec le procès fait aux confréries par le concile de Sens (1522) qui s’ajoute aux condamnations de Luther. Mais, pendant les guerres de Religion, les confréries sont aussi reconnues comme des « remparts » contre l’hérésie. On voit ainsi la consolidation de quelques-unes d’entre elles. Certaines, en se transformant, changent de nom, telle la confrérie de Dieu et de M. Saint-Pierre-de-Reims qui devient du Saint-Nom de Jésus. Par la suite, l’auteur définit deux périodes dans la vie des confréries : le début du XVIIe siècle, dans lequel les créations s’inscrivent en continuité avec le passé (initiative de dévots, cultes tutélaires, influence du clergé régulier) ; la fin du XVIIe siècle, à partir de 1660, où les confréries se créent dans le cadre paroissial. C’est alors qu’elles tendent à devenir un complément à la vie paroissiale, que le curé s’associe à leur naissance, qu’il les dirige souvent. C’est la période de leur plus grand succès dans la société urbaine. Elles en reflètent les changements socioprofessionnels, la géographie et la composition sociale. Elles « animent » les paroisses par leurs processions ou leurs activités charitables. Au total, la confrérie est devenue un outil de formation du « chrétien intérieur » à travers les prédications qu’elle organise et les livrets de piété qu’elle fait imprimer. Dans ce renouveau, l’indulgence octroyée par Rome joue un rôle déterminant, car les fêtes indulgenciées diffusent les dévotions tridentines. La confrérie est aussi une école de prière : litanies particulières à la dévotion qui fonde le groupe, Saluts au Saint-Sacrement, prières pour les morts, prières à dire pendant la messe.
126La dernière partie de ce travail aborde l’évolution de la fin du XVIIIe siècle et la reconstitution du phénomène confraternel après la Révolution jusque vers 1830. Les confréries n’ont pas échappé aux critiques du siècle des Lumières sur l’utilité de certaines œuvres. Ces critiques sont amplifiées par l’attitude des pouvoirs civils en 1760, le Parlement de Paris (relayé en 1763 par celui de Metz) interdit toute nouvelle création ; en 1776 et 1777, des édits royaux suppriment les confréries de métiers. Ces mesures se développent à un moment où les confréries, spécialement les confréries conventuelles, sont en crise : peu de créations, chute du nombre des confrères. Pourtant, le dépérissement n’est pas complet. Certaines associations résistent, telle la confrérie du Saint-Nom de Jésus à Reims. Certaines se créent. D’autres sont soutenues par les évêques et le clergé paroissial. Dans ces conditions, l’arrêt de 1792 ne supprime pas forcément des associations moribondes. Leur renaissance, qui s’effectue à partir de 1801, adopte des modalités diverses selon que les sanctuaires qui les abritaient ont été démolis ou conservés. Mais, après 1815, les nouvelles confréries (Sacré-Cœur, associations de mission), les anciennes associations rénovées (Saint-Sacrement ou Rosaire) expriment le désir général des catholiques de retrouver un rôle actif dans la société. Différentes de celles du passé, car elles réunissent « ce qu’il reste de vrais chrétiens », les confréries se veulent l’instrument de la restauration d’une société catholique, rêve du clergé réfractaire qui y tient la première place. Certes, la piété des confrères se nourrit toujours des sacrements, des indulgences, des prières. Mais, plus qu’auparavant, les confréries se soucient d’instruction, en particulier par la constitution de bibliothèques de « bons livres », d’œuvres de charité qui doivent ramener à Dieu et à l’Église les brebis égarées par la philosophie des Lumières et la Révolution. Plus que jamais auxiliaire du clergé, la confrérie devient un groupement de missionnaires en puissance dans lequel les femmes, gardiennes de la foi pendant la Révolution, jouent un rôle essentiel.
127Établie sur la longue durée, cette étude précise et fouillée confirme d’abord la très forte plasticité de la « confrérie ». Lieu de rencontre entre les aspirations des laïcs et les exigences du clergé, la confrérie s’adapte aux exigences dévotionnelles de chaque époque comme à la société et à l’économie de chaque cité. Quand la ville est prospère, les confréries se multiplient. Quand la ville est plus ouverte aux contestations (réforme protestante ou jansénisme), les confréries s’étiolent. Mais l’apport principal de l’ouvrage porte sur l’analyse des modifications opérées par la réforme catholique, dont on perçoit les prémices bien avant le concile de Trente et qui atteignent une sorte de couronnement au début du XIXe siècle, « l’été de la Saint-Martin de l’Église catholique » dans lequel les confréries deviennent le miroir de l’Église et de son ambition de restauration. Par les résultats obtenus à propos d’une région particulière peu étudiée à ce jour, S. Simiz offre au chercheur une confirmation des travaux qui regardent la Contre-Réforme comme le temps où s’affirment les mutations en germe dans la période précédente. Les confréries de la Réforme catholique se définissent ainsi comme des lieux où s’opère un passage progressif et continu d’une religion dominée par des structures communautaires et par la diversité des intercessions à une religion marquée par la piété individuelle et la dévotion centrée sur le Christ ou la Vierge, évolution doublée d’un passage de l’influence des couvents à celle de la paroisse et du curé, laquelle ne fait que s’exacerber après la Révolution.
128Marie-Hélène FROESCHLé-CHOPARD.
129Au départ se trouve une intuition du spécialiste de la chouannerie qu’est Roger Dupuy : certaines révoltes populaires ne sont lues que comme primitives et barbares, à partir du moment où elles ne peuvent être revendiquées par la tradition républicaine. Dans un ouvrage qui n’apporte aucun matériau nouveau à l’historien mais s’affiche comme « essai », l’auteur se propose de redonner un sens politique plein aux apparitions du peuple dans l’histoire.
130Les deux premiers chapitres sont consacrés à un bilan des travaux historiques consacrés au peuple de l’Ancien Régime et du XIXe siècle. Au-delà de la vision terrifiée et méprisante d’un Taine, l’auteur met en valeur trois modèles républicains de caractérisation du peuple qui, s’ils ne le diabolisent pas, n’en aboutissent pas moins à lui retirer toute autonomie politique. Il rappelle tout d’abord que les historiens se sont le plus souvent, que ce soit Michelet, Jaurès ou Mathiez, concentrés sur les épisodes urbains, en particulier parisiens. Roger Dupuy lie cette tendance à une seconde : l’historiographie n’a lu l’action populaire que comme subordonnée et utilisée par la bourgeoisie (avant tout urbaine), que ce soit chez Jaurès ou ses épigones du colloque publié par Jean Nicolas en 1985, pour qui le peuple de la Révolution ne peut avoir de rôle politique véritable, ne s’étant pas encore constitué en classe, chez Labrousse, chez Mousnier pour qui le peuple reste un instrument aux mains des oligarchies locales, ou chez Le Roy Ladurie pour qui l’autonomie politique n’est possible avant la Révolution que pour une étroite minorité de gros laboureurs. Le peuple ne pourrait donc être sujet politique avant d’être passé par une acculturation, révolutionnaire et bourgeoise, qui puisse le débarrasser de son primitivisme supposé. Ce primitivisme, engendrant un conservatisme, est la troisième façon de caractériser le peuple qu’épingle l’auteur, aussi bien chez E. J. Hobsbawm, dont les bandits manifesteraient une révolte primitive qui n’impliquerait pas de contestation de l’ordre établi (ce qui est une lecture fort contestable, l’historien anglais faisant du banditisme une véritable « force historique »), que chez des dix-neuviémistes tel Agulhon, que Dupuy résume en disant qu’il ne voit pas d’opinion politique avant l’accès aux instances de pouvoir, mais tout au plus des mentalités engoncées dans une immobilité supposée.
131Dans un chapitre pourtant intitulé « L’émergence historiographique de la politique populaire », l’auteur ne se trouve pas plus satisfait et retrouve cette interprétation des insurrections comme rétrogrades aussi bien chez Y.-M. Bercé que chez E. P. Thompson dont le grand article sur « l’économie morale de la foule », que Dupuy ne cite pas, précise pourtant bien la différence entre volonté de préserver ou reconquérir certaines traditions paternalistes favorables au peuple et conservatisme rétrograde.
132Aussi rapide, et injuste parfois, que soit ce parcours historiographique, La politique du peuple n’en tire pas moins une intéressante conclusion sur la nécessité d’une redéfinition du politique. Tout le monde ou presque est d’accord depuis longtemps avec le refus de R. Dupuy de se limiter à ne chercher le politique que dans les programmes théoriques des formations. Mais, d’autre part, l’intuition juste que l’on a longtemps négligé tout ce qui se situait en deçà de la conscience de classe et du mouvement révolutionnaire conduit cet auteur à gommer des distinctions qui étaient sans doute imparfaites mais utiles dans leur principe : il s’agit de refuser l’idée d’un en-deçà du politique et d’ « élever à la dignité politique véritable ce que certains considèrent comme n’étant que de l’infrapolitique ». Peut alors être posé de manière assertorique que folklore, quotidien et politique ne sont qu’une seule et même réalité. Le chapitre 3, chapitre pivot, ne s’aventure pas exactement vers une telle redéfinition du politique mais énumère ce que pourraient être les « éléments d’une politique du peuple », en prenant notamment appui sur cinq mots clés proposés par Raymond Huard (quotidienneté, proximité, immédiateté, moralisme et tradition). Contre les historiens inspirés par des idéologies universalisantes (républicains du XIXe et marxistes) précédemment dénoncés, Dupuy affirme le sens politique de ce qui n’est ni idéologiquement précisé (le vécu quotidien, « une conscience collective des conditions de survie »), ni élargi au-delà d’une solidarité communautaire. L’identité populaire est pour lui d’abord liée au local, enracinée dans un terroir, et son mode d’expression politique propre est la violence. Cette violence contre l’intolérable s’accompagnerait pourtant de l’idée de sa propre impuissance, face à un « ordre intangible du monde », et rapprocherait la politique du peuple du « réalisme pessimiste de la droite ». Là est l’autre affirmation centrale de l’ouvrage : la politique populaire n’est pas toujours de gauche, elle est caractérisée par une grande « plasticité idéologique », mais ne doit pas pour autant cesser d’être considérée comme politique.
133Muni de ces nouveaux outils conceptuels, l’auteur entreprend, dans trois derniers chapitres, de réexaminer la participation politique du peuple, de la Révolution à nos jours. La démonstration est assez convaincante lorsque R. Dupuy réaffirme la nécessité de ne pas confondre avec la Contre-Révolution une Anti-Révolution populaire qui a été précédée d’un mouvement paysan patriotique et qui, loin d’être le produit d’une manipulation nobiliaire, se veut défense des intérêts de la communauté locale. Intéressante également, l’idée qu’à Paris la sanior pars, loin d’instrumentaliser le peuple, a été poussée à en reprendre les mots d’ordre radicaux. Cependant, on aurait aimé disposer d’outils plus fins que la seule notion d’une plasticité idéologique, pour comprendre comment l’auteur peut considérer comme deux « variantes » de la politique du peuple ces deux éléments contradictoires que sont la surenchère révolutionnaire urbaine et la jacquerie anti-révolutionnaire, pour comprendre comment peuvent relever d’une même « politique du peuple » à la fois les émotions urbaines pro-républicaines de 1830 ou 1848, la Commune de Paris, et la vague favorable aux bonapartismes, comment les « angoisses élémentaires » du peuple peuvent être constituées comme fond explicatif à la fois d’une supposée acceptation de la Première Guerre mondiale et du pacifisme de l’entre-deux-guerres, des soutiens au gaullisme aussi bien que du maréchalisme. Emporté par son sujet, désireux de rompre avec les chronologies politiques classiques, R. Dupuy tend quelque peu à constituer les éléments de sa politique du peuple en clé universelle des attitudes politiques modernes.
134Ces derniers chapitres mettent cependant en valeur de façon intéressante les changements introduits à la fin du XIXe siècle par de nouvelles pratiques politiques dont l’auteur invite en revanche à relativiser la nouveauté idéologique. Ce que l’on appelle populisme à partir de Boulanger ne constituerait que l’adaptation et l’exploitation par les partis de thèmes directement issus de la politique du peuple, comme si l’acculturation, si longtemps souhaitée par les républicains, s’était en somme faite dans l’autre sens, non pas du centre vers le peuple, mais du peuple vers les partis et vers des couches sociales non populaires (employés, fonctionnaires, petits commerçants). À côté de la politique du peuple, « populisme spontané ou démocratique », apparaîtrait donc une instrumentalisation, de gauche ou de droite, de certains de ses thèmes.
135On saura gré à R. Dupuy d’avoir cherché à comprendre en historien des questions brûlantes d’actualité et de nous avoir donné un livre fourmillant d’intuitions justes, même si elles ne sont pas toujours aussi nouvelles qu’il veut nous le faire croire et si les réponses aux remises en cause nécessaires qu’il instaure ne sont pas sans poser elles-mêmes de sérieux problèmes.
136Déborah COHEN.
137S’attaquer à l’image d’une société idéalisée, censée poser les premières pierres d’une étude désintéressée de l’homme, et signifier l’entrée dans la modernité du XIXe siècle, est un véritable pari. L’ouvrage de J.-L. Chappey, issu de sa thèse de doctorat, propose une relecture érudite et originale de l’histoire de la Société des Observateurs de l’homme. Osant contester les interprétations canoniques de l’histoire de cette société savante de l’époque du Consulat, qui fait de ces observateurs les premiers anthropologues et surtout les assimilent aux Idéologues, J..L. Chappey propose une histoire culturelle et sociale du groupe savant, portée par une attention spécifique aux itinéraires individuels au sein de ce groupe. Il donne ainsi une image nuancée, parfois presque volontairement brouillée, d’un ensemble qu’on a trop souvent voulu voir comme cohérent, mais dont l’hétérogénéité renvoie aux multiples recompositions sociales et intellectuelles de l’époque. Jouant habilement avec le silence des sources (la société n’a jamais publié la liste de ses membres, ni aucun recueil de travaux), le prenant même comme un objet historique, J.-L. Chappey s’appuie sur un corpus pourtant riche, résultant d’une véritable enquête archivistique. Les sources imprimées constituent bien sûr une part majeure du corpus ainsi constitué. L’approche méthodologique revendique l’héritage de Bourdieu : l’auteur s’attache à construire une histoire sociale des savants, témoignant d’un intérêt constant pour les individus, en relation constante avec des interrogations sur les contenus des savoirs. Si l’auteur traite de la naissance de l’anthropologie, il refuse cependant de s’inscrire dans une histoire classique de la discipline, qui conduirait à donner une cohérence a priori au projet des Observateurs de l’homme.
138L’ouvrage, bâti sur un plan chronologique, reconstitue minutieusement les étapes de la vie éphémère de cette société. L’auteur revient sur le mystère de la naissance de la société, pour s’arrêter ensuite sur les tentatives d’institutionnalisation et de définition d’un projet commun, et tenter enfin une explication de la disparition du groupe. La précision et l’érudition des descriptions portant sur la constitution de la société sont des modèles d’exposition historique, tant les sources ici, pourtant souvent lacunaires, donnent naissance à un récit historique convaincant. L’étude du rôle de l’abbé Sicart, directeur de l’Institut pour les sourds et les muets, montre l’importance de l’opposition catholique au Directoire dans la fondation de la Société. L’interprétation traditionnelle d’une lutte entre les catholiques royalistes et les Idéologues en sort ébranlée, et l’exemple de la naissance de la société permet à J.-L. Chappey de mettre au jour des systèmes d’opposition beaucoup plus complexes. Pour tenter d’expliquer l’ « apparition » de la Société, quelques moments clés sont retenus : le voyage de Baudin, qui fédère les membres autour de la rédaction d’instructions de voyage, ou encore les essais d’organisation réglementaire à partir de 1800, qui permettent de s’interroger sur les tentatives institutionnelles d’un groupe savant.
139Le chapitre 5, consacré à ce que l’auteur nomme « l’anthropologie hybride des Observateurs », est particulièrement intéressant. La variété des sujets traités par les Observateurs, envisagée ici à partir des mémoires présentés, sur des thèmes allant des sauvages de l’intérieur aux études médicales, de la pédagogie à l’étude comparée des langues, montre l’impossibilité d’enfermer la société dans un projet cohérent. L’historien doit faire avec cette complexité. J.-L. Chappey ne renonce cependant pas à interroger le programme scientifique et s’arrête notamment, à partir des textes de Jauffret, sur la reconnaissance du dualisme de la nature humaine par les Observateurs de l’homme et sur leur adhésion au projet civilisationniste tel qu’il apparaît dans la mise en pratique d’une anthropologie de terrain.
140Ces démonstrations érudites composent un livre compact, d’une densité parfois difficile pour le lecteur. L’heureuse présence d’un index compense une mise en page serrée. Quelques énoncés de précautions méthodologiques, qui témoignent de l’honnêteté du travail d’historien, auraient sans doute pu être allégés. Mais on peut espérer que ces détails formels n’empêcheront pas un public large d’accéder à cette histoire, utile pour les spécialistes, mais dont l’intérêt dépasse amplement l’histoire de l’anthropologie. En effet, libérée de son assimilation traditionnelle avec l’idéologie, la Société des Observateurs de l’homme apparaît ici dans toute sa diversité et sa complexité, exceptionnelles et à la fois représentatives d’une époque de recomposition des champs du savoir.
141Hélène BLAIS.
142À la croisée des recherches récentes menées sur les procédures électorales, les acteurs et les dynamiques politiques d’une période directoriale trop longtemps réduite à sa « légende noire ». Bernard Gainot livre ici non seulement une étude particulièrement riche et novatrice sur le « mouvement » néo-jacobin, mais plus encore une réflexion d’envergure sur la construction de l’espace politique en Révolution. Prenant ses distances par rapport aux interprétations dominantes (cf. les ouvrages de Pierre Rosanvallon ou de Marcel Gauchet...) qui tendent à mettre en avant les conditions d’impossibilités théoriques des révolutionnaires français à penser et, surtout, à construire un espace démocratique « moderne ». B. Gainot montre au contraire comment les « néo-jacobins » du Directoire ont tenté de donner corps à un programme idéologique susceptible de dépasser les impasses politiques du régime mis en place en l’an III et, de manière tout à fait novatrice, de dessiner les contours d’un nouvel espace démocratique et républicain. C’est donc bien à une relecture complète des enjeux théoriques et des luttes politiques que le lecteur est convié, une relecture d’autant plus stimulante que la « mise en intrigue » du « moment néo-jacobin » (la courte séquence chronologique allant de mars à septembre 1799) à partir de laquelle l’auteur construit son récit ne lui permet pas seulement de rompre avec toute forme de vision simplificatrice et téléologique, mais surtout de dévoiler progressivement un objet dont il redessine, touche par touche, les contours : loin d’être des « survivants » nostalgiques – et donc nécessairement « archaïques » – des jacobins de l’an II ou des « pantins » manipulés, les néo-jacobins du Directoire sont porteurs d’un véritable programme politique dont B. Gainot a su, avec érudition, autant faire ressortir les aspects proprement originaux que marquer les ambiguïtés et les limites. Ainsi, et comme le rappelle le titre de l’ouvrage, cette étude montre clairement que, contrairement aux interprétations traditionnelles, le coup d’État de brumaire VIII n’avait rien d’inéluctable et qu’en 1799 rien n’est joué quant à la survie d’un idéal démocratique dont l’héritage – quoique souvent occulté par l’historiographie républicaine officielle – jouera un rôle déterminant au cours du XIXe siècle.
143Le premier chapitre est consacré à l’étude des élections de germinal an VII (avril 1799), épisode clé, car, en leur donnant la possibilité de renforcer leurs positions politiques au sein du Corps législatif, elles ouvrent le « moment néo-jacobin ». En étudiant avec minutie les modalités électorales (émergence de groupes de pression, formes des débats, pratiques de vote...), B. Gainot nous fait entrer de plain-pied dans les tensions qui traversent l’espace politique du Directoire. Les élections constituent en effet un cadre d’observation privilégié pour faire émerger les conflits qui se cristallisent autour de la nature même du régime républicain et de son fonctionnement. La vaste enquête de terrain à laquelle se livre l’auteur, plongeant le lecteur dans les méandres des luttes qui traversent les assemblées primaires électorales sur l’ensemble du territoire, permet non seulement de mesurer l’intensité d’une vie politique bien loin d’être atone, mais aussi de mettre au jour les différentes pratiques politiques qui entrent en jeu dans le processus électoral et qui font émerger un véritable espace de débats politiques où s’organise progressivement une opposition au régime. Aux côtés des nombreuses interventions de l’administration visant à diriger « l’esprit public » (mise en place de réseaux d’informateurs susceptibles d’influencer les votes favorables aux « hommes du gouvernement ») se compose progressivement une alliance entre un petit noyau de députés qui, rescapés de l’épuration menée en 1798 et opposés au renforcement de l’Exécutif, mêlent la défense des « libertés publiques » à celle de la « centralité législative », et des « leaders d’opinion » particulièrement actifs (Antonelle, Vatar, par exemple) qui, à travers leurs journaux, diffusent les mots d’ordre et participent pleinement à la mise en place d’un modèle politique alternatif auquel la notion de « démocratie représentative » donne cohérence. L’analyse des nombreuses « scissions » qui rythment l’histoire des assemblées primaires électorales entre mars et avril 1799 permet de dévoiler les différentes stratégies politiques qui s’opposent durant ce printemps 1799 au sein même du camp des « républicains » dont B. Gainot précise les lignes de partage : au modèle défendu par les « républicains conservateurs » où le pouvoir politique serait confisqué par une élite politique, s’oppose celui des « républicains démocrates » qui, tout en défendant les principes de la Constitution de 1795, entendent lutter contre le processus de distanciation entre l’espace civil et l’espace politique. C’est autour de ce programme que se mettent en place les contours du mouvement néo-jacobin étudié par B. Gainot dans les trois chapitres suivants.
144Le terme de « mouvement » est tout à fait adéquat pour désigner le groupe de ces néo-jacobins dont B. Gainot, soucieux de faire jouer le jeu d’échelles, fait apparaître les différentes strates. « Mouvement » et non pas « groupe » ou « parti » comme le souligne l’auteur dans son chapitre II lorsqu’il étudie le groupe des « législateurs néo-jacobins ». Se gardant bien en effet de réifier une réalité trop souvent simplificatrice, c’est à partir de l’étude des votes d’assemblées à l’occasion des débats portant sur la défense des « libertés publiques » (liberté de la presse, liberté d’association...) que B. Gainot fait émerger la liste de députés néo-jacobins dont l’analyse des parcours biographiques – dont sont soulignées les nombreuses divergences – ne laisse en rien prévoir leur réunion en 1799. L’approche en termes de « cercles » permet à l’auteur de montrer l’hétérogénéité de ce groupe de législateurs néo-jacobins, une hétérogénéité qui explique certaines de leurs contradictions internes et rend par nature impossible leur manipulation par un Barras ou un Lucien Bonaparte. Plus encore, en détaillant les logiques politiques qui traversent le Corps législatif à partir d’avril 1799, l’auteur montre comment le « sursaut » néo-jacobin durant l’été 1799, loin d’être porté par un « parti » majoritaire ou une organisation structurée, est le produit d’alliances fragiles avec un ensemble plus vaste de « républicains libéraux » et de compromis toujours susceptibles d’être mis en cause. De fait, nous sommes loin des visions caricaturales sur le néo-jacobinisme du Directoire ! Loin d’être les partisans d’un « retour » à l’an II, le projet politique autour duquel se rassemblent les membres de ce mouvement se présente comme une série de réponses pragmatiques pour tenter d’élargir l’espace démocratique et de sauver les acquis de la Constitution de l’an III. C’est autour de ces principes communs que se dessine la géographie parisienne des lieux de sociabilité politique néo-jacobine étudiée par B. Gainot dans le chapitre III. Utilisant les sources les plus diverses (journaux, archives policières, correspondances...), l’auteur – à la suite des travaux de Pierre Serna – met en lumière l’extrême vitalité et diversité des lieux d’action, de construction et de diffusion du discours néo-jacobin à Paris en 1799. Aux côtés de la fameuse « Société du Manège » se construit un véritable espace démocratique organisé autour des cadres publics (sociétés politiques, comités de rédaction des journaux...) mais aussi des lieux privés (les « salons » des principaux leaders néo-jacobins) qui s’imposent comme de véritables laboratoires de nouvelles pratiques politiques. Si l’ouvrage fait une large place à l’étude des discours et des théories, son originalité, comme le montre l’analyse minutieuse des formes prises par cette conquête néo-jacobine de l’espace public parisien, tient surtout à l’intérêt accordé aux pratiques, aux gestes et aux actions à travers lesquelles les néo-jacobins donnent corps aux principes qu’ils défendent. À travers le rôle conféré aux journaux, aux sociétés politiques, il s’agit toujours de défendre et de rendre possible la participation du plus grand nombre à l’espace politique, sans jamais pourtant – et sur ce point les néo-jacobins de l’été 1799 marquent leurs distances critiques par rapport à l’an II – que soit légitimée la violence. S’il faut « électriser » l’esprit public et transformer les citoyens en véritables acteurs publics, cette « régénération » néo-jacobine ne sort pas du cadre de la Loi considérée comme le seul outil susceptible de fonder la démocratie. Ce « légalisme » justifie sans doute la diffusion des principes néo-jacobins dans les différents départements auxquels l’auteur consacre le chapitre IV. À travers un large tour de France dans les arcanes de la vie politique provinciale dont B. Gainot se montre fin connaisseur, le lecteur peut encore mesurer l’extraordinaire vitalité politique dont ont fait preuve ces néo-jacobins provinciaux qui se recrutent dans les diverses catégories du corps social et qui – le cas de Grenoble est exemplaire – se montre très perméables aux influences des patriotes venus des « Républiques sœurs » (s’il n’est pas question ici de multiplier les exemples, signalons seulement que le lecteur trouvera des mises au point essentielles concernant les rapports tissés entre les différents mouvements patriotiques européens et le mouvement néo-jacobin en France). À travers cette étude particulièrement riche de la dynamique sociologique du mouvement néo-jacobin à Paris comme en province, B. Gainot fait ressortir l’aspect proprement novateur de son projet : la constitution d’un espace politique démocratique, c’est-à-dire autonome par rapport à l’espace institutionnel et administratif. Dans cette tension entre ces deux conceptions de la République, les néo-jacobins, entre héritages et inventions, construisent de manière pragmatique une véritable alternative politique dont la nature et l’échec sont explicités dans les chapitres V et VI consacrés plus particulièrement à l’analyse de la « régénération républicaine » de l’été 1799.
145Comme l’illustre l’auteur, le principal enjeu de cette régénération néo-jacobine est de faire sortir le Directoire de ses impasses en tentant de transformer radicalement les fondements de l’espace politique tout en conservant les cadres légués par la Constitution de l’an III... vaste et ambitieuse entreprise dont, pour ceux qui connaissent la fin de l’histoire, il serait simple de sourire. En fait, en tentant de rendre possible la reconnaissance du pluralisme politique au sein même du jeu institutionnel, les néo-jacobins posent les bases de la démocratie moderne. L’étude de l’émergence de la notion, ambiguë et complexe, de « parti » politique, susceptible de donner corps et voix à un espace démocratique autonome de la sphère administrative et d’offrir une alternative à la politique de « bascule », constitue un apport essentiel de l’ouvrage. Alors qu’émerge un processus de « professionnalisation » de la vie politique, les néo-jacobins tentent de briser le hiatus entre la société civile et la « classe » politique et de donner corps à un espace démocratique considéré comme un espace de luttes politiques pacifiées. Si la notion de « parti » reste chez eux encore péjorative (renvoyant à la notion de « faction »), il n’en apparaît pas moins qu’elle prend forme dans les pratiques autour desquelles ils se rassemblent (défense du principe et de l’indépendance d’une presse d’opinion ; liberté d’associations politiques...). C’est sans concession que l’auteur montre les limites et les impasses de cette entreprise. Soumis à la contre-offensive des « révisionnistes » qui défendent une conception restreinte de la participation politique, confrontés à la difficile question de la place de l’armée au sein de l’espace public, les néo-jacobins font en quelque sorte marche arrière et s’avèrent incapables de trouver les instruments nécessaires à transformer leur « mouvement » en réel « parti de masse ». Soucieux de préserver les acquis et de sauvegarder leur alliance avec les « libéraux », ils s’en remettent aux vieilles recettes, particulièrement à la défense de la « centralité législative », voire en appellent au « protectorat » militaire. C’est au moment de la radicalisation des luttes menées contre les « républicains conservateurs » que les contradictions internes du mouvement néo-jacobin apparaissent au grand jour et l’entraînent vers une impasse dont certains ne sortiront qu’en se ralliant à Napoléon. Mais l’étude de B. Gainot ne saurait être réduite à celle d’un échec. Il est en effet indéniable – et l’étude le montre clairement – que les néo-jacobins ont posé les fondements – avec toutes les limites et les contraintes que suppose la culture politique de l’époque – de nouvelles pratiques et idées politiques dont s’inspireront les républicains français et européens du XIXe siècle. Sur ce point et en dépit des affirmations des tenants de l’historiographie libérale, le « moment néo-jacobin » étudié par B. Gainot est bien celui d’une transition majeure dans l’histoire de la démocratie française.
1461799, un nouveau jacobinisme ? s’affirme ainsi comme un ouvrage majeur, non seulement parce qu’il fait ressurgir une face cachée de l’histoire politique de la Révolution française, mais parce qu’il montre avec brio que l’histoire des idées politiques ne saurait se départir d’une approche de terrain soucieuse d’en retracer les sinuosités matérielles et sociales.
147Jean-Luc CHAPPEY.
148L’ouvrage de Michel Biard, fruit d’une vaste entreprise de recherches menée depuis plusieurs années dans le cadre de l’Institut d’histoire de la Révolution française (Université de Paris I), a pour objet l’une des institutions les plus controversées de la Révolution : les missionnaires de la République envoyés par la Convention entre mars 1793 et la période directoriale (automne 1795). Traditionnellement considérés comme les « instruments » de la Terreur (les proconsuls « sanguinaires ») et les « bras armés » de la désormais trop fameuse « centralisation jacobine », ces rouages essentiels du pouvoir révolutionnaire ont fait l’objet des accusations les plus sévères et souvent les plus simplistes. Il ne s’agit pas ici d’une œuvre de réhabilitation, mais d’une étude des plus précises sur un des rouages les plus importants de l’État révolutionnaire. Instruments de « contrainte » d’un pouvoir soucieux de restaurer l’autorité de l’État, de réduire les oppositions et de mobiliser les populations dans le cadre de la défense de la Révolution, ces missionnaires enfin sont étudiés de manière rigoureuse et en dehors des caricatures.
149Les trois premiers chapitres permettent au lecteur de s’immerger complètement dans les arcanes de cette institution proprement révolutionnaire. Le premier chapitre est consacré à la genèse des missions ; des premières expérimentations au passage « de l’extraordinaire à l’ordinaire », l’auteur retrace le rythme et la respiration des missions en soulignant les spécificités juridiques et institutionnelles d’un statut qui se construit progressivement dans les actions de ces premiers « députés de terrain » et leurs échanges avec la Convention, le Comité de Salut public et encore la Convention sous Thermidor. À travers ce que l’on pourrait parfois qualifier d’un véritable « bricolage », l’auteur nous fait entrer dans les logiques institutionnelles du « gouvernement révolutionnaire » et les diverses contraintes qui justifient la mise en place de la politique de la Terreur. C’est dans le deuxième chapitre que l’auteur nous livre, par touches, le « portrait de groupe en costume » des missionnaires de la Convention, une synthèse impressionnante par son ampleur et sa justesse. Replaçant les missionnaires dans les différents groupes politiques de la Convention, M. Biard croise en effet habilement l’étude des solidarités, des compétences qui peuvent justifier le choix du missionnaire, avec les modalités spécifiques de la mission qui lui est confiée. C’est sans concession qu’il fait apparaître les différentes personnalités qui composent un groupe caractérisé par sa très forte hétérogénéité, manière efficace de tourner le dos aux nombreux auteurs qui ont cherché à réduire la fonction à quelques figures particulièrement « sanguinaires ». Pour clore la présentation d’ensemble, le troisième chapitre est consacré à l’analyse des temporalités et des cadres spatiaux (départements, militaires ou frontaliers) dans lesquels s’inscrivent les différentes missions de mars 1793 à brumaire an IV, date à laquelle – en dépit des nombreuses accusations qui pèsent sur eux, comme sur tout « l’appareil terroriste » – la fonction n’est pas remise en cause par la Convention thermidorienne (même si l’auteur souligne que Thermidor, par le choix qu’elle fait des représentants, marque une réelle rupture). Nous entrons cette fois de plain-pied dans le détail des modalités d’action des représentants ; plus particulièrement, ce chapitre nous ouvre les portes des bureaux des missionnaires que nous voyons au travail, devant – parfois au détriment de leur santé – répondre aux multiples demandes des autorités parisiennes.
150Cette étude qui prend soin de suivre pas à pas la respiration des différentes missions en les inscrivant à chaque fois dans les débats et les enjeux qui les justifient est particulièrement précieuse pour comprendre plus largement le fonctionnement de la Convention entre 1793 et 1795 et les rapports qu’elle entretient avec le Comité de Salut public. Ce travail de recontextualisation de la fonction permet ainsi de préciser les différentes contraintes qui pèsent sur le missionnaire et qui délimitent un champ d’action dont l’auteur dévoile les contours dans les trois chapitres suivants. Législateurs jouant un rôle clé dans l’exécution des lois, représentants du pouvoir central et personnages souvent largement intégrés dans la politique locale, ces missionnaires ont-ils été les « proconsuls » souvent décrits ? Afin de répondre à cette question, M. Biard nous livre une analyse très fine – quasi anthropologique – des modalités et des formes d’action du missionnaire. Récusant l’image de « proconsuls omnipotents » aux pouvoirs illimités (chap. IV), l’auteur met en lumière la position – parfois difficile à tenir – du représentant en mission soumis aussi bien aux contraintes de sa fonction définie à Paris (ses pouvoirs sont toujours limités « d’en haut » par le cadre spécifique de la fonction qui lui est assignée) qu’aux demandes et doléances des administrations et populations locales. Loin d’être l’exécuteur aveugle et autoritaire d’ordres venus de la capitale, le missionnaire doit montrer une aptitude à la conciliation et au compromis qui justifie encore son rôle de pièce maîtresse dans les échanges entre Paris et les provinces (chap. V). Prenant le contre-pied des études (en particulier celle de P. Gueniffey) qui réduisent les missionnaires au statut de simples pantins, instruments d’une politique de violence menée de Paris, M. Biard nous offre le tableau, tout en nuances, des nombreuses interactions et des jeux de pouvoirs locaux (départements, districts...) au sein desquels les missionnaires doivent inscrire leurs actions.
151Loin de s’en tenir à une vision « d’en haut », l’auteur montre comment ces missionnaires ont joué un rôle d’intermédiaires et de médiateurs entre les décisions des autorités politiques parisiennes et les revendications des autorités et populations locales, rôle qui permet d’inscrire ces représentants en mission dans l’histoire plus large des agents de l’État, qu’ils soient intendants sous l’Ancien Régime ou préfets sous le Consulat et l’Empire. À cet égard, le chapitre VI ( « Protée en Révolution » ) est particulièrement intéressant. Quelle que soit la nature des missions qui leur sont confiées (envoi auprès des départements ou auprès des armées), les missionnaires apparaissent comme des « hommes orchestres » aux activités protéiformes et multiples. L’auteur rappelle que leur rôle dans le vaste effort de guerre et dans la défense de la « République assiégée » est fondamental et justifie pour l’essentiel leur institution. Par là, les missionnaires ont été des acteurs essentiels de « l’irruption du politique aux armées » : « La Révolution a de fait su conférer à la guerre une dynamique politique qui en faisait peut-être davantage un titanesque affrontement entre l’ancien et le nouveau qu’un simple conflit armé entre des États adversaires » (p. 287). Au fil de la lecture, le lecteur pourra mesurer la diversité des actions des missionnaires qui jouent un rôle aussi bien dans la formalisation des sciences administratives (dans le cadre de la mobilisation des soldats et l’encadrement des armées, il faut « compter, peser, vérifier ») que médicales (on s’aperçoit que, dans le cadre de l’hospitalisation des soldats, ils ont pesé d’un poids important dans la diffusion de la médecine pratique p. 296). De cette présence auprès des armées (qui ne va pas sans poser le problèmes, des rivalités entre les missionnaires et les généraux, p. 303), on passe ainsi à l’organisation d’une économie de guerre. Comme le montre l’exemple de Romme dans le Sud-Ouest (p. 318-319), le missionnaire intervient dans l’économie locale, bien au-delà des réquisitions (surveillance des ouvriers allant même jusqu’à leur encadrement moral), et joue également un rôle essentiel dans la politique sociale d’une Terreur (secours des pauvres, p. 325) qui ne saurait être réduite trop souvent à la dimension purement répressive. L’action du missionnaire est encore dans la mobilisation des esprits visant à créer « l’unanimité révolutionnaire » (création de journaux, encouragements donnés aux théâtres, organisation des fêtes civiques...). Cet enrégimentement des soldats et des populations se double naturellement d’un rôle coercitif (rôle dans les tribunaux militaires – chasse aux suspects, réfractaires et déserteurs...) que l’auteur ne cherche absolument pas à minimiser, mais qu’il replace avec rigueur dans le contexte et surtout dans la variété géographique : l’action répressive, les violences auxquelles elle donne lieu (massacre des populations, assassinats...) varient en effet selon les régions, mais aussi selon les personnalités des missionnaires aux comportements parfois violents, voire sadiques.
152Pris dans leur totalité – il y eut, bien entendu, des missionnaires plus violents que d’autres et nombreux ont participé à la construction de la stigmatisation des populations –, le portrait du personnage « sanguinaire » disparaît derrière celui, plus répandu, du missionnaire soucieux d’adoucir les mesures d’une répression implacable. Car c’est bien là ce qui ressort de ce portrait : loin d’être l’exécutant implacable d’un pouvoir centralisateur, le missionnaire prend les traits d’un député contemporain, à l’écoute des administrés dont il se fait le relais. Dès lors apparaît plus clairement son rôle dans l’ambitieuse entreprise révolutionnaire de construire une « cité de frères ». On est bien loin d’une « culture de violence » partagée par tous les acteurs de cette période ! On lira pour finir le dernier chapitre (chap. VII : “ Du banc des accusés à la damnatio memoriae ») qui analyse les conditions de la suppression de la fonction, de la stigmatisation des missionnaires ( « la 8e plaie, les sauterelles » ), puis ouvre, par l’étude des plaidoyers pro domo, à une réflexion plus large sur la construction de la « mémoire », exaltée ou refusée, de la Révolution.
153Au final, on ne saurait ici faire état des nombreuses pistes de réflexion ouvertes par le livre de M. Biard. Au-delà des questions touchant aux logiques et aux modalités de fonctionnement des institutions politiques (débats sur la centralité législative ; rapports entre les pouvoirs exécutif et législatif..), c’est un regard nouveau sur l’espace révolutionnaire et les dynamiques qui le traversent qui est proposé aux lecteurs. D’un autre côté, et sur ce point l’étude de M. Biard est particulièrement exemplaire, c’est une nouvelle géopolitique du territoire national qui se révèle à travers l’étude des actions, des pratiques et des discours de ces missionnaires. De fait, cette institution a été réellement un laboratoire d’idées, un cadre de réflexion sur les liens politiques et sociaux en Révolution. Cette plongée dans le quotidien des missionnaires peut en effet se lire comme une véritable archéologie de l’espace républicain et national dont l’épaisseur est ici reconstituée : un espace qui se définit à travers une dynamique fluctuante de frontières extérieures ou intérieures au-delà desquelles se dessinent la figure de l’Autre, étrangers et ennemis, réels ou fantasmés, d’une Révolution qui se construit également dans son envers, la Contre-Révolution, et dont M. Biard reconstitue la dialectique. On l’aura compris, cet ouvrage permet au lecteur de s’immerger dans les problématiques les plus diverses et les plus neuves. Signalons enfin la richesse du dossier d’annexes (plus de 180 pages) qui propose des outils désormais indispensables pour le chercheur : tableaux des diverses missions et, surtout, fiches alphabétiques et analytiques des différents missionnaires avec la chronologie et les objets de leur mission. On l’aura compris, cet ouvrage, écrit dans un style alerte, parfois polémique, mais toujours érudit, s’impose comme un « maître livre » particulièrement salutaire face aux interprétations caricaturales d’une historiographie enfermée dans la « légende noire » de la Révolution.
154Jean-Luc CHAPPEY.
155Cet ouvrage est le second volume des études consacrées au mariage en Italie menées par l’Instituto storico italo-germanico de Trente, sous l’impulsion de Silvana Seidel Menchi, spécialiste de la Réforme, et de Diego Quaglioni, historien du droit. À partir des procès matrimoniaux contenus dans les archives ecclésiastiques, jamais explorées de manière systématique et rendues accessibles aux chercheurs, cette équipe de travail est en train de combler une lacune de l’historiographie de la péninsule. Ce sont 4 381 procès de la fin du XVe siècle au début du XIXe siècle qui sont en cours d’investigation sur les 15 000 conservés. Ce volume traite des noces clandestines et des ruptures de fiançailles, c’est-à-dire de l’effet du concile de Trente sur la juridiction des mariages. Quinze articles commentent des cas différents classés par ordre chronologique et dont les pièces justificatives figurent dans le CD-Rom inclus dans l’ouvrage. On passe des sentences du juriste Baldo degli Ubaldi (1327-1400) aux procès pour séduction du XVIIe siècle, en voyageant de Venise à Naples en passant par Bologne et Livourne.
156Afin de comprendre les enjeux des mariages incertains selon les époques, il convient de distinguer la période qui court du XIVe au XVIe siècle de la période postérieure. Jusqu’au concile de Trente, les mariages étaient entourés de peu de précautions. La législation qui prévalait facilitait la conclusion des unions, puisque les époux pouvaient secrètement, sans témoin et sans cérémonie religieuse, échanger leur consentement et se considérer valablement mariés. Mais de ces mariages non contrôlés pouvaient résulter consanguinité, divorce et bigamie. C’est pourquoi le concile imposa une publicité aux noces. Il obligea à la publication de bans, à une cérémonie publique en présence du curé et de témoins et, enfin, à la tenue de registres. Le décret de réformation des mariages, de 1563, fut divisé en dix chapitres dont le premier, sur la clandestinité, commençait par le fameux Tametsi (Cependant), nom par lequel on a pris l’habitude de le désigner. Ce décret concernait les unions conclues sans l’accord des parents, rendues invalides par le défaut de publicité.
157Les nouvelles règles étaient précises et strictes. La polémique se déplaça alors vers les fiançailles. De fait, les procès présentés dans l’ouvrage concernent principalement les XVe et XVIe siècles, alors que l’on pouvait encore douter de la réalité d’une union, étant donné la grande liberté laissée aux laïcs pour la conclure. La place des relations sexuelles, la différence entre les « paroles de futur » et les « paroles de présent », l’autorité dont disposait le clergé ou les preuves recevables pour attester la validité d’un mariage furent quelques-unes des questions en débat. Les manières dont usaient les couples pour se former étaient d’une telle variété que les juristes avaient fort à faire. L’échange des formules, souvent inventées par les contractants eux-mêmes, se faisait dans les ateliers, les boutiques, les cuisines ou près des fontaines publiques. Tout cela était fort souple, sujet à rétractations et à interprétations diverses. La logique des hommes entrait souvent en conflit avec celle des femmes, comme le montre, par exemple, le procès de rupture entre Giorgio Zaccarotto et Maddalena di Cosma di Sicila devant le tribunal de Venise en 1455-1457. Parce que Maddalena était fille légitimée et riche héritière, Giorgio l’attira dans la maison du P. Grezoti pour y célébrer une sorte de cérémonie nuptiale durant laquelle il lui donna un anneau. Le tuteur de la jeune fille engagea alors un procès au jeune homme pour abus. Pour se défendre, Giorgio accusa Maddalena de sorcellerie tandis qu’elle prétendit se retirer dans un couvent, seul capable de lui donner une identité permanente comme membre d’une communauté religieuse.
158Au-delà des anecdotes cocasses rapportées dans les dossiers, le propos de l’ouvrage est de défendre une thèse audacieuse. L’idée de fond est que ce qui est sociologiquement considéré comme une crise du mariage n’est en fait que l’appropriation, de la part des époux, d’une spontanéité bénéfique que seule la perspective historique peut rendre. Dans cette optique, Silvana Seidel Menchi fait l’éloge du mariage pré-tridentin. En prenant parti, et sans s’appuyer suffisamment sur les études de Jean Gaudemet, elle tente de démontrer combien la souplesse favorisait les arrangements entre personnes de milieux sociaux déséquilibrés et combien la liberté du consentement favorisait le libre choix du conjoint. L’aspect polymorphe des noces dans la société européenne prend fin au XVIe siècle ; il est systématiquement réprimé par la suite, ce qui aurait complexifié les situations. Parce que le mariage ne reposait plus sur le seul consentement des conjoints, il serait passé entièrement dans les mains du clergé, avec des risques inédits. Cette immixtion cléricale aurait entraîné un certain nombre de scandales ; des clercs se seraient ligués avec des gentilshommes pour abuser de jeunes filles modestes et les conjoints auraient pâti du contrôle ecclésiastique. La législation conciliaire aurait ainsi encouragé les mariages fictifs où, avec la complicité d’un prêtre, une jeune fille naïve était faussement mariée à un homme qui ne souhaitait qu’en faire sa maîtresse. Tout était simulé : la cérémonie, l’échange des promesses, l’inscription sur un registre. De plus, la forme imposée par Trente aurait été si peu flexible qu’elle n’aurait pu répondre à tous les cas, d’où la multiplication de diverses liturgies alternatives, tels les mariages à la Gaulmine en France ou les mariages secrets. Cette étude tend donc à prouver que les mariages post-tridentins n’offrirent pas plus de sécurité aux époux et ne furent pas plus favorables à la solidité de leur union que ceux conclus fort librement durant la période précédente.
159Agnès WALCH.
160Dans cette thèse, soutenue en 1998 à Munich, M. S. tente de reconstituer les luttes pour le contrôle de la « sphère publique » en Bavière, entre partisans et adversaires de l’Aufklärung, des années 1770 aux années 1790. M. S. se situe dans le champ d’études bien balisé sur la communication et définit sa position comme une critique de la thèse de Jürgen Habermas, jugée simpliste. Il entend montrer que la communication ne se développe pas seulement dans la « sphère publique » (que M. S. ne définit pas mais qu’il identifie, dans la suite de son travail, à la presse et aux diverses formes d’association) mais aussi à l’intérieur de l’État : l’État et la sphère publique ne peuvent être envisagés de façon dichotomique. À cette fin, il exploite les papiers de la loge « Zur Behutsamkeit », les lettres d’Aufklärer bavarois à Friedrich Nicolai, les actes des procès intentés contre la société secrète des Illuminaten (l’une des organisations les plus influentes de l’Aufklärung, fondée à Ingolstadt en 1776 et dont les structures s’inspirent des modèles franc-maçon et Jésuite) dans les années 1790 ainsi que de nombreux journaux et libelles.
161Dans le développement de la « sphère publique » en Bavière, M. S. distingue quatre phases. La première s’affirme à la fin des années 1770, alors que les Aufklärer disposent d’organisations structurées (à commencer par l’Académie des sciences munichoise, fondée en 1759), favorisées par le changement de gouvernement en faveur du palatin Karl Theodor en 1777-1778, et tandis que s’affirme une nouvelle génération de publicistes, formés ailleurs que chez les jésuites. M. S. rappelle le développement afférent du marché du livre, des revues et des diverses associations. Mais il souligne aussi l’organisation parallèle des « Anti-Aufklärer » qui, eux aussi, s’emparent du marché du livre (en particulier à Augsbourg) et se réunissent dans des congrégations mariales. Loin de former un bloc, l’État bavarois est ouvert et traversé de divisions. La deuxième phase, jusque vers 1785, est le théâtre d’une sorte d’hégémonie culturelle de l’Aufklärung dans la vie culturelle. Une véritable campagne de presse, nourrie par les récits de voyage d’Aufklärer étrangers (en particulier berlinois), s’acharne à dénigrer la Bavière pour son obscurantisme ; la censure de l’organe essentiel de cette campagne, le « Zuschauer in Baiern », à la fin de 1782, contribue à radicaliser encore les critiques. De façon générale toutefois, la censure gouvernementale est plutôt libérale. Quant aux « Anti-Aufklärer », faute de parvenir à fonder un vrai journal, ils mobilisent des moyens plus traditionnels, comme le sermon et le livre. La troisième période, entre 1784-1785 et 1792-1796, se caractérise par une lutte pour le contrôle de l’opinion publique. Il semble en effet que des intellectuels s’effraient du danger potentiel d’anarchie lié à la diffusion incontrôlée de l’Aufklärung. Les libraires et publicistes favorables à l’Aufklärung sont victimes de perquisitions tandis que les rumeurs d’un projet d’échange de parties de la Bavière avec Vienne sensibilisent l’opinion ; l’appareil d’État est lui-même épuré de toute influence « éclairée ». Les années 1790 voient donc le rétablissement des réseaux « anti-Aufklärer », qualifiés par M. S. de « conservateurs » ; elles voient aussi se multiplier les mesures contre les Illuminaten et lesdits jacobins, et se renforcer la censure. Cette situation se retourne lors de l’avènement du nouveau prince électeur Max IV Joseph en 1799 et de l’épuration qui s’ensuit, que M. S. résume dans son « épilogue ».
162Au total, ce travail, incontestablement fouillé, tend à confirmer des résultats déjà acquis plus qu’il n’apporte du neuf. Soucieux sans doute de compléter par tous les moyens connus un sujet qui n’est pas neuf, M. S. se perd parfois dans les détails et la description, au risque de multiplier les redondances et de négliger l’analyse des faits accumulés et la problématique. L’interprétation finale, surtout, qui fait dépendre l’évolution de la « sphère publique » des changements de gouvernement, revient à confirmer l’approche de Habermas plus qu’elle ne la dépasse. À titre de comparaison, les travaux de Joseph Klaits auraient aussi pu être mobilisés. Il n’en reste pas moins que cet ouvrage présente une synthèse très bien informée sur les milieux de l’Aufklärung et de l’anti-Aufklärung en Bavière.
163Claire GANTET.
164Cet ouvrage, issu d’une table ronde organisée en 1999 à Bordeaux par le Centre d’études d’Afrique noire et le Centre Montesquieu d’histoire économique, pourrait sembler procéder d’une double provocation. D’une part, il se préoccupe d’histoire économique, champ dont la vogue serait passée, même si l’on constate un regain récent sous l’angle de l’histoire des entreprises. D’autre part, il met l’accent sur les commerces européens en insistant sur l’opposition chromatique dans son titre (le titre du colloque était plus neutre : « Négoce et Afrique noire (du XVIIIe au XXe siècle). Le commerce de longue distance et les maisons de négoce en Afrique noire »).
165Ainsi, alors que le temps est surtout à l’étude des idées ou des représentations et que l’histoire de l’Afrique vise depuis plusieurs décennies déjà à mettre au centre de ses interrogations les acteurs du continent, ce livre prend le contre-pied. En fait, il ne se revendique pas de l’histoire de l’Afrique mais s’inscrit ouvertement dans la veine de l’histoire coloniale (qui subit en ce moment d’ailleurs une redéfinition) ou de l’histoire européenne. Cela va de pair dans ce cas avec une logique d’origine des contributeurs. Dans une introduction au ton parfois étonnant, un des maîtres d’œuvre assume ces positions en affirmant notamment : « C’est une histoire de l’Afrique sans Africains » (p. 9). L’ouvrage nuance toutefois la radicalité du propos car plusieurs articles sont consacrés aux commerçants africains et aux échanges à l’intérieur du continent.
166Le plan peut sembler déconcertant car il fonctionne à rebours. Il part du présent (avec l’exposé de l’état des lieux et des stratégies des firmes actives en Afrique, CFAO et Touton, et l’évocation de la politique commerciale du Japon et des États-Unis – Ire partie) pour remonter peu à peu dans le temps, du XIXe siècle dans ces diverses expressions aux manifestations du commerce sur la plus longue durée des XVIIIe et XIXe siècles. Le fil directeur est parfois constitué par l’étude de certaines maisons de commerce qui muent tout au long de cette période. À l’instar d’autres démarches contemporaines qui sollicitent des témoins, ce livre fait appel à des acteurs récents de l’histoire du commerce. Cependant, plutôt que de les confronter pour en tirer profit au niveau de l’analyse – pour cette démarche, on pourra se reporter à E. Bernus, P. Boilley, J. Clauzel, J.-L. Triaud (dir.), Nomades et commandants. Administration et sociétés nomades dans l’ancienne AOF, Paris, Karthala, 1993, et aux enquêtes menées par R. Goutalier, « La passation des pouvoirs dans la Communauté (1958-1960). Témoignages », in Ch.-R. Ageron et M. Michel (dir.), L’Afrique noire française : l’heure des indépendances, Paris, CNRS Éditions, 1992 –, il se contente en général de leur donner la parole, de les juxtaposer à des analyses historiques. Ces témoins ouvrent la marche. En faisant s’exprimer des dirigeants de sociétés de commerce ou des hommes politiques, ce livre s’insère d’une certaine manière dans les tendances actuelles de l’histoire tout en préparant les archives du futur. Négoce blanc en Afrique noire s’efforce aussi de répondre à la gageure d’allier mécénat et recherche scientifique, exercice parfois périlleux.
167Il ne peut être question de citer les 24 contributions de cet ouvrage. Les articles proposés font alterner des approches classiques de l’histoire économique (perspective factuelle ou descriptive) et des interrogations innovantes sur un sujet qui reste une porte d’entrée fondamentale pour la compréhension des mécanismes de dépendance économique (voir par exemple l’analyse du rôle des récits de commerce dans l’élaboration de la vision des Africains). Ils abordent tour à tour des questions générales (fresque des échanges commerciaux dans une région ou à une période donnée, poids de la conjoncture), des milieux commerçants précis (Indiens, Arabes) ou des produits (sel, esclaves, alcools). La plupart toutefois concernent strictement le négoce « blanc » ainsi que le titre l’annonce. Ils traitent ainsi de la CFAO, de la SCOA, de Maurel & Prom, de la maison Delille-Jay, de J. Holt, de l’UTC (Suisse), de Colin (Allemagne), etc. À travers ces études précises sont analysées les structures des compagnies et leurs mutations sur la longue durée, les formes de financement, les activités ou les rivalités internes. Cet ouvrage est donc d’apport précieux pour une meilleure connaissance des sociétés européennes, dont certaines avaient peu été étudiées. On peut souligner aussi le souci fréquent d’aborder la période contemporaine qui voit le déploiement de certaines compagnies, dans ou hors d’Afrique. On peut regretter par contre le manque d’informations sur les interactions des maisons de commerce avec le milieu dans et avec lequel s’exerce le négoce. Histoire européenne plus qu’histoire africaine, avions-nous dit d’emblée ; cela constitue en effet la perspective de ces études mais, si on peut justifier l’absence de l’étude de l’impact sur les économies et les sociétés locales, qu’en est-il du devenir des commerçants indépendants à la fin du XIXe siècle et de leurs liens avec les sociétés, du recrutement des agents locaux et de leur rôle fondamental, de l’adaptation à la clientèle, de l’influence des pratiques locales de commerce sur les façons de faire des sociétés étrangères ?... Rares sont les communications qui prennent ce biais.
168L’ouvrage se termine par une bibliographie, aux objectifs louables mais à l’utilité parfois limitée : le classement chronologique et thématique est confus alors que manquent certains titres importants (notamment les travaux de T. A. Zeleza, en particulier sa synthèse A Modern Economic History of Africa, Dakar, CODESRIA, 1993). Dans cette optique, on peut aussi souligner une typographie serrée, peu confortable à la lecture, et la faible lisibilité de certaines cartes ou graphiques.
169La conclusion, cosignée par H. Bonin et M. Cahen, a le mérite de recentrer le propos sur l’articulation indispensable entre le négoce, jadis européen, désormais international, et les formes prises localement par les activités commerciales. Dépassant les études de cas, elle pose des questions théoriques globales : qu’en est-il des conditions du décollage économique et du rôle du commerce dans ce processus ou, à l’inverse, pourquoi le dynamisme commercial africain n’a-t-il pas entraîné l’accumulation du capital nécessaire au démarrage d’autres secteurs, rapport entre dépendance commerciale et genèse du sous-développement, interrogations sur le contexte actuel de retrait de certaines compagnies européennes et les stratégies commerciales africaines qui pourraient en profiter (on pourrait poser la question des Mourides) ? Au-delà d’un manichéisme supposé, dans le cadre duquel les maisons de négoce européennes se trouveraient en position d’accusées ou de boucs émissaires, la conclusion invite, d’une certaine manière, à reprendre la question de la mise en dépendance de l’Afrique et de ses mécanismes, endogènes et exogènes.
170Odile GOERG.
171Tous ceux qui s’intéressent à l’histoire politique connaissent et apprécient les travaux de Gilles Le Béguec, caractérisés par une érudition exigeante et par un esprit rigoureux de classification et d’analyse. Dans sa thèse monumentale pour le doctorat d’État (L’Entrée au Palais-Bourbon : les filières d’accès à la fonction parlementaire (1919-1939), Université de Paris X, 1989) comme dans plusieurs articles et ouvrages collectifs publiés sous sa direction (Avocats et barreaux en France, 1910-1930, Nancy, PUN, 1994, ou Barreau, politique et culture à la Belle Époque, Limoges, PULIM, 1997), il avait fait la preuve de sa parfaite connaissance des liens tissés sous la IIIe République entre le monde des avocats et celui de la politique. Restait à faire la synthèse de ces divers travaux et à l’inscrire dans une problématique, plus vaste (et plus neuve), qui couvre un espace chronologique allant de 1870 à nos jours. C’est chose faite avec La République des avocats, qui nous offre enfin la quintessence des réflexions de Gilles Le Béguec.
172Sur la pertinence historique du sujet, il y a bien longtemps que ses travaux, s’inscrivant dans la continuité de ceux d’Yves-Henri Gaudemet, ont levé tous les doutes. Depuis la naissance de la IIIe République, interminable est la liste des avocats entrés en politique et parvenus au sommet du pouvoir, depuis les « pères fondateurs » chers à Pierre Banal, Jules Ferry et Léon Gambetta, jusqu’à François Mitterrand ou Nicolas Sarkozy, en passant par Raymond Poincaré, Aristide Briand, Vincent Auriol ou Pierre Mendès France. C’est d’ailleurs pour exprimer cette continuité historique que Gilles Le Béguec ouvre son ouvrage sur un parallèle entre Raymond Poincaré, refusant de démissionner du barreau lors de son élection à la présidence de la République, en 1913, et Arnaud Montebourg, ancien premier secrétaire de la Conférence des avocats, devenu l’une des figures médiatiques du Parti socialiste. Mais cette continuité apparente dissimule un déclin irréversible, qui constitue l’axe majeur de la problématique suivie par Gilles Le Béguec. L’histoire qu’il nous raconte, l’évolution qu’il analyse est celle d’un processus d’effritement puis d’un effondrement, qui conduisent des « avocats en majesté » des années 1870-1914 jusqu’à « l’adieu à la politique » des années 1970-1980.
173Au-delà de l’érudition minutieuse, qui permet à Gilles Le Béguec de nous décrire les différentes phases de cet effritement, en s’appuyant aussi bien sur des exemples concrets que sur des données statistiques, le grand intérêt de cet ouvrage réside, nous semble-t-il, dans l’analyse des mécanismes qui ont conduit à cet effritement. Et cette réflexion analytique nous conduit tout naturellement au maître mot de cet ouvrage : les réseaux. Ce que montre très bien Gilles Le Béguec, c’est la dislocation progressive des réseaux culturels, sociologiques, professionnels, qui avaient assuré la vitalité politique des « avocats en majesté » dans les premières décennies de la IIIe République. Tout un chapitre de l’ouvrage est d’ailleurs consacré à la description de ces filières et de ces réseaux, que Gilles Le Béguec avait minutieusement détaillés dans sa thèse. Dans l’entre-deux-guerres, le déclin des représentants du barreau dans le monde parlementaire ne remet pas fondamentalement en cause la vitalité et l’influence de ces réseaux, qui permettent aux avocats de s’impliquer massivement dans les nouvelles structures d’intervention politique, associations, mouvements, voire ligues extrêmes. En revanche, la rupture fondamentale est celle des années 1939-1945, qui désorganisent totalement les réseaux de la IIIe République, entraînant une véritable brisure dans la reproduction générationnelle. Dès lors, le déclin devient irréversible, et la République des énarques prend le pas à la fin des années 1960 sur celle des avocats. S’il repère dans la période la plus récente les éléments d’un renouveau, à travers un réinvestissement des lieux du pouvoir et surtout par le biais de l’expertise, Gilles Le Béguec laisse ouverte la question d’une revanche des avocats.
174À chaque étape du processus décrit, on lui saura gré d’en avoir signalé les nuances, voire les contradictions. C’est cette remise en question permanente des idées trop simplistes qui fait le prix de cet ouvrage, parfois dense et difficile, parce que toujours vigilant. Précision, rigueur, lucidité, telles sont les qualités du chercheur, et Gilles Le Béguec fait à cet égard figure de modèle. Deux regrets toutefois. Le premier est d’ordre littéraire : on aurait souhaité parfois, au fil de la réflexion, quelques plages descriptives, plus concrètes, plus charnelles. L’autre regret est plus essentiel : il concerne la marginalisation du rôle spécifique des avocats d’affaires, qui nous semble pourtant essentiel pour expliquer l’influence des réseaux. S’il est vrai que la problématique du livre est plutôt centrée sur la reproduction des élites républicaines, c’est un élément qui aurait sans doute mérité un meilleur sort. C’est un champ ouvert pour les historiens parmi d’autres, que ce livre important donne à explorer.
175Jean GARRIGUES.
176« Si j’avais sous les yeux le tableau des ordinations sacerdotales, je pourrais prédire de grands événements. » À quelle sorte de conclusion Joseph de Maistre, l’auteur de cette formule un peu mystérieuse, pourrait-il se livrer à la vue du document fourni par Marcel Launay (p. 255) sur le nombre de séminaristes qui, depuis 1970, passe de 3 500 à 1 000 ? L’étude de Marcel Launay n’élude pas en effet le constat actuel d’une crise d’une ampleur inconnue jusque-là des vocations sacerdotales qui souffre quelques exceptions comme celle de la maison Saint-Augustin du cardinal Lustiger ou du séminaire d’Ars. La démocratisation de l’enseignement qui remet en cause l’intérêt des petits séminaires pour des classes moyennes ou pauvres du monde rural, la crise de civilisation confortée par la société de consommation et cette double référence contradictoire au prêtre sulpicien retiré du monde et au pasteur ouvert à l’actualité que ressent Mgr Gilson dans un second texte cité (p. 249) pourraient expliquer en bonne partie une telle situation. Le mérite principal de cet ouvrage réside dans une approche synthétique de l’histoire de la formation des futurs prêtres tant du point de vue institutionnel qu’au niveau des effectifs, des contenus de formation dans une démarche chronologique qui permet d’installer, phénomène décisif souvent, le contexte politique, culturel, socio-économique. Installée sur des principes tridentins, la pépinière (seminarium) adopte en effet peu à peu le modèle sulpicien du prêtre façonné par un habitus fondé sur la séparation du monde matérialisée par le port de la soutane après un débat sur l’utilité des établissements « mixtes » où futurs prêtres peuvent cohabiter avec d’autres jeunes. Soucieux d’étudier autant les petits séminaires que les grands, l’auteur fait la démonstration de l’importance de la filière des petits séminaires durant tout le XIXe siècle qui, malgré des périodes de repli sous la monarchie de Juillet et à la fin du siècle, passent de 13 825 en 1834 à 23 497 en 1898. Les grands séminaires jusqu’aux années 1970 demeurent partagés entre la philosophie et la théologie, avec des évolutions dans le contenu en faveur d’abord du dogme, de la moule, du droit canon puis de l’exégèse, de l’histoire de l’Église. La séparation de l’Église et de l’État les place aux avant-postes d’une reconquête religieuse, de même que la Grande Guerre et les camps de prisonniers ou le STO durant la Seconde Guerre mondiale les interpellent dans leur rapport au monde et renforcent l’option d’un apostolat d’incarnation. Le souci d’une approche régionale permet de mesurer également de saisissants contrastes, notamment dans le vivier de recrutement : 60 % ont préalablement fréquenté l’école publique à Aix-en-Provence en 1947 et 12 % à Rennes, terre de chrétienté. Quelquefois rapide dans le traitement de certaines périodes et dépourvu d’index des noms, l’ouvrage tient en haleine le lecteur qui peut ainsi mesurer le véritable basculement qui s’opère à partir des années 1960 faisant suite à ce que certains appellent « l’âge d’or » de ce système de formation des prêtres puisque près de 80 % des grands séminaristes proviennent alors des petits séminaires eux-mêmes peuplés à plus de 80 % de jeunes issus de familles modestes.
177Bruno BéTHOUART.
178Un tel sujet relève de la gageure selon Hélène Carrère d’Encausse, chargée de la conclusion, où elle souligne l’importance des trois composantes qui ont rendu possible une telle entreprise : la Fondation Singer-Polignac, le Comité Sénat-Saint-Siège et l’Institut universitaire de France représenté par Philippe Levillain. Celui-ci, dès le départ, pose la problématique innovante de ce colloque : le rapport interactif du Vatican et des nations dans le temps, de Léon XIII à Jean-Paul II, et dans l’espace, des trois grandes puissances catholiques, France, fille aînée de l’Église, Espagne et Autriche, aux nouveaux horizons de la Chine et du Proche-Orient sans oublier la réalité européenne. Jusqu’aux accords du Latran en février 1929, le pape, prisonnier au Vatican, chef d’un État sans nation, rappelle sa méfiance et son hostilité à l’égard des nationalismes, responsables de la Grande Guerre, véritable « suicide de l’Europe civilisée » : la papauté, dès le départ, cherche à repérer « le bon grain et l’ivraie » dans les idéologies mais n’oublie jamais sa mission première de défense des intérêts fondamentaux de ses fidèles : la politique concordataire, y compris et surtout avec l’État nazi, ne peut se concevoir autrement. Servant à réguler les rapports Église-État, elle renforce aussi le contrôle réglementaire du Vatican sur les églises nationales et n’échappe pas à la triple critique, durant les années 1930 et 1940, de complaisance devant les régimes autoritaires, d’atermoiement devant les totalitarismes et de silence face à l’extermination des Juifs. Ces accusations graves sont resituées, par des spécialistes, à l’aune de cette volonté de protection des catholiques au nom du moindre mal qui justifie aussi le choix du silence de Pie XII : elles sont jaugées au regard de la pérennité de ces accords au-delà des régimes autoritaires, signes de leur caractère opérationnel, et à partir d’une stratégie de traitement non différencié du totalitarisme de droite ou de gauche.
179Cette « passion antiromaine », évoquée par Carl Schmitt en 1923, se retrouve dans l’historiographie contemporaine face à une institution capable de concilier des contraires sous forme de complexio oppositorum, et elle est à la mesure de l’attrait qu’exerce cette puissance devenue uniquement spirituelle et morale : en Italie, jardin de l’Église, celle-ci devient « l’âme de la Nation », et le pape son « seul souverain ». En France, à côté de la mise en valeur de Thérèse de Lisieux, patronne des missions, du curé d’Ars, modèle sacerdotal, de Bernadette Soubirous et de Jeanne d’Arc, canonisée au cœur du second ralliement, en sus du dynamisme de l’Action catholique de l’entre-deux-guerres, la vitalité des intellectuels catholiques et de ses théologiens fait penser jusqu’au milieu du XXe siècle que la « France cuit le pain intellectuel de la chrétienté », selon Paul VI, pourtant déçu par ce pays. En effet, dès le début de la période, s’installent des malentendus durant la crise moderniste, avec l’opposition du Sillon, la dénonciation de « Pilate XV » durant la Grande Guerre, puis, après la Seconde Guerre mondiale, des audaces pastorales sont réprouvées, voire condamnées par Rome telle l’affaire des prêtres-ouvriers, tandis que l’encyclique Humanae vitae est mal reçue. Alors que la Belgique se présente comme un laboratoire de réconciliation entre les catholiques et la démocratie libérale aux prises avec la querelle linguistique et malgré l’attitude antinomique de certains souverains, le Saint-Siège traite avec le franquisme tout en favorisant une distance qui fait dire à Franco en 1969 que « le pape [Paul VI] ne nous aime pas ». La position pontificale devant les deux superpuissances est liée à la situation de l’Église dans chacun de ces pays : aux États-Unis, le caractère minoritaire des catholiques et le combat contre l’idéologie communiste facilitent le rapprochement, aboutissant à l’établissement des relations diplomatiques en 1984. En URSS, le caractère athée et totalitaire du régime communiste explique la publication de l’encyclique Divini redemptoris en 1937 mais n’interdit pas à la papauté de négocier le statut des catholiques uniates et de pratiquer l’Ostpolitik avec Mgr Casolari dans les années de coexistence pacifique, de même que les nombreuses controverses passées avec la Chine débouchent pourtant sur une normalisation progressive des relations. Une telle position permet à la diplomatie vaticane en 1975 d’être appelée avec l’assentiment des pays communistes à participer à la conférence d’Helsinki et de pouvoir y installer la liberté de religion comme élément constitutif du respect des droits de l’homme. Contrairement à ce qui est souvent affirmé d’une manière rapide et superficielle, la construction européenne dont les initiateurs sont démocrates-chrétiens et socialistes n’a jamais été manipulée par le Vatican qui, en revanche, l’a toujours soutenue, même si Jean-Paul II ne cesse de rappeler que l’Europe va « de l’Atlantique à l’Oural » et qu’elle doit s’appuyer sur son capital culturel et spirituel occidental et oriental. Dans la terrible question du Proche-Orient, le Saint-Siège, d’abord soucieux de la protection des Lieux saints, aboutissant à l’espoir d’un statut international pour Jérusalem, défend la cause des Arabes chrétiens dont le nombre baisse ainsi que le droit des Palestiniens à une terre, mais choisit aussi par la suite, grâce à Jean XXIII, auteur de. Nostra Aetate, dans un contexte de prise de conscience de la Shoah, d’abandonner ses réflexes d’antijudaïsme et s’oriente vers la reconnaissance de l’État d’Israël par Jean-Paul II et le soutien au processus de paix d’Oslo.
180Ce caractère « moderne » de la diplomatie vaticane se retrouve avec netteté dans deux domaines devenus essentiels : le dialogue des cultures et l’avènement de la jeunesse en tant que telle : Jean-Paul II, fils de la Pologne pérennisée par sa constance culturelle, rappelle le nécessaire respect des identités de chaque peuple, de leur dialogue, et souligne l’ouverture spécifique de l’homme à l’universel et à la transcendance. Passant de la défense d’une jeunesse catholique rassemblée dans des organisations étudiantes, puis dans les grands mouvements d’action catholique construits sur un modèle ecclésial et hiérarchique, la papauté, par Paul VI d’abord qui évoque son « secret besoin de valeurs transcendantes », puis par Jean-Paul II, se présente comme le défenseur de la jeunesse sans y accoler l’étiquette « catholique » au travers des grandes manifestations que sont les JMJ, construites sur une armature pontificale et centralisée où l’adhésion à la personnalité du pape devient un élément dominant, renforçant l’aura du souverain pontife auprès des États visités.
181Bien servi par un index précieux, malheureusement amputé des échanges faisant suite aux communications, cet ouvrage, fruit de la contribution d’historiens ou de spécialistes reconnus par leurs pairs sur les plans national et international, enrichit incontestablement la connaissance des relations, finalement récentes dans le temps sous leur forme actuelle, entre papauté et nations. Le Saint-Siège, reconnu par les États dans sa souveraineté et sa vocation morale et spirituelle, s’est peu à peu installé sur l’axe de la défense de l’ordre international et de la paix, de Benoît XV à Jean-Paul II, mais il prend aussi parti en faveur de valeurs très contemporaines portant sur le respect et le dialogue des cultures et sur la promotion de la jeunesse, « espérance de l’Église et de la société ». En retour, les États-nations, d’abord signataires de concordats tels celui de l’Allemagne qui n’est pas obsolète dans un pays devenu une véritable démocratie, s’orientent vers des conventions concordataires, sortes d’accords sectoriels, plus souples et plus évolutifs avec une puissance spirituelle dont les bases universalistes correspondent à un magistère moral dans un monde globalisé et mouvant.
182Bruno BéTHOUART.
183L’ouvrage d’Anne-Marie Duranton-Crabol, consacré au phénomène des intellectuels français qui ont trouvé refuge aux États-Unis après la défaite de 1940, est une contribution de qualité à l’étude de la grande migration des intellectuels européens en Amérique avant et pendant la Seconde Guerre mondiale. Certes les biographies des plus illustres de ces exilés français – Jacques Maritain, Jules Romains, Jean Perm, André Breton, André Masson, Claude Lévi-Strauss – ne passaient sous silence ni les conditions de leur départ de France ni leur séjour américain. Cependant aucune étude d’ensemble sur le phénomène qui a affecté plusieurs centaines d’intellectuels, artistes et écrivains, n’avait encore été publiée. Anne-Marie Duranton-Crabol a choisi d’aborder le problème de l’exil des intellectuels français par le biais de leur « sauvetage », dont elle prend comme figures emblématiques deux Américains, Alvin Johnson et Varian Fry. Elle échappe ainsi à une vision franco-centrée de cette histoire, comme le souligne Laurent Jeanpierre dans sa stimulante préface ; puis elle s’intéresse au phénomène de l’exil sous l’angle d’une problématique centrée autour des questions des échanges et des transferts culturels.
184Anne-Marie Duranton-Crabol s’attache aux itinéraires sociaux et intellectuels des deux acteurs du sauvetage ; de génération différente, ils partagent les valeurs de la culture libérale américaine et un « tropisme » pour l’Europe. Alvin Johnson, né en 1874, d’origine danoise, exemple d’intégration réussie, économiste de formation, dirige depuis 1922 The New School for Social Research, au sein de laquelle il va créer en 1933 une université en exil, destinée à attirer les universitaires allemands fuyant l’Allemagne nazie. Il attend de cet apport un enrichissement pour la vie intellectuelle américaine. Varian Fry, né en 1907 d’une famille aisée de la côte Est, est une personnalité brillante, polyglotte, amateur d’art, journaliste, passionné par les relations internationales. Le choix de ces deux protagonistes du sauvetage ne conduit pas l’auteur à passer sous silence le rôle décisif joué par d’autres personnalités comme celle de l’Américain Stephan Duggan ou du Français Louis Rapkine.
185Les itinéraires d’Alvin Johnson et de Varian Fry vont se croiser en 1940, par l’intermédiaire de l’Emergency Rescue Committee (ERC) qui, avec l’aide de la Fondation Rockefeller, va tenter de favoriser l’immigration d’intellectuels européens menacés. L’auteur rappelle clairement les contraintes auxquelles se heurte l’action de sauvetage, en premier lieu la politique restrictive d’immigration du Département d’État, politique maintenue par Roosevelt durant toute la guerre, à l’exception des quelques mois où fut possible la délivrance de visas « hors quotas ».
186Chargé par l’ERC de venir en aide aux réfugiés allemands en France dont beaucoup sont internés dans des camps, de travailler à leur libération, puis d’aider des artistes et savants français réfugiés en zone sud, de leur obtenir des papiers, des visas, Varian Fry, qui arrive en France à l’automne 1940, déploya une activité remarquable pour obtenir et financer les visas, favoriser les départs, légaux ou clandestins. Anne-Marie Duranton-Crabol montre bien que, devant la situation exceptionnelle à laquelle il s’est trouvé confronté, Varian Fry, avec la création du Centre américain de secours, va s’écarter peu à peu des directives légalistes de ses mandants. Ainsi, malgré l’attitude ambiguë des autorités de Vichy devant des candidats au départ marqués à gauche, put-il organiser le départ de 600 personnes parmi lesquelles les artistes, écrivains et universitaires réfugiés dans la villa Air-Bel de Marseille. La pression conjointe du gouvernement de Vichy et celle des autorités américaines désireuses de s’en tenir à une politique de stricte légalité aboutit à l’expulsion hors de France de Fry en septembre 1941.
187Après un bref rappel de l’esprit et du fonctionnement de la New School of Social Research, déjà ouverte par Alvin Johnson aux réfugiés allemands depuis 1933, Anne-Marie Duranton-Crabol s’intéresse au dispositif d’aide aux réfugiés dont la New School va être la plaque tournante, avec le soutien financier déterminant de la Fondation Rockefeller. On mesure les obstacles auxquels Johnson s’est heurté : la politique restrictive d’immigration, les courants de xénophobie et d’antisémitisme des milieux fédéraux, la peur d’une « cinquième colonne » et surtout, après l’entrée en guerre des États-Unis, les obstacles internes au milieu universitaire américain devant une possible concurrence. Elle ne cache pas non plus les différentes logiques à l’œuvre dans l’accueil des exilés non plus que les divergences entre les dirigeants de la Fondation et Alvin Johnson. Mais elle souligne à juste titre le bilan favorable de la New School qui a recueilli de 1933 à 1945 180 exilés européens.
188La partie qu’Anne-Marie Duranton-Crabol consacre à l’École libre des hautes études (ELHE) rattachée à la New School nous vaut de bonnes pages de synthèse sur cette expérience encore peu connue, étudiée récemment par Emmanuelle Loyer et François Chaubet (Revue historique, octobre 2000). Comme l’exprima Alvin Johnson au moment de l’inauguration, en février 1942 sous la présidence de Gustave Cohen, l’ELHE devait être « un pont entre notre culture académique et celle de la France au temps de sa grandeur dans le passé et dans l’avenir ». Institution inspirée du Collège de France et de la Sorbonne, l’enseignement s’y dispensa en français, à la différence de la règle qui régissait la New School. L’ELHE s’ouvrira aux champs les plus modernes des sciences sociales, sociologie, ethnologie, anthropologie, ethnologie, sciences politiques et juridiques. Présidée par Gustave Cohen puis par Henri Focillon, enfin par Maritain, l’École, symbole de la continuité et du rayonnement de la culture française, fut vivement encouragée par de Gaulle. Les liens avec le gaullisme allaient d’ailleurs poser problème, l’administration fédérale comme la Fondation Rockefeller étant toujours enclines à développer le soupçon de politisation.
189Dans sa dernière partie, Anne-Marie Duranton-Crabol pose des questions plus générales sur ce qu’elle appelle « les réalités complexes de l’exil ». Elle s’intéresse non seulement à la question de l’adaptation, adaptation de la communauté francophone et des individus (adjustment), mais aussi système d’échanges entre les émigrés et le pays d’accueil. Y a-t-il eu, comme l’espérait Alvin Johnson, une fécondation réciproque entre les émigrés et leurs hôtes ? Le comportement des réfugiés français regagnant Alger puis Paris, c’est-à-dire restant dans une logique nationale, n’a-t-il pas déçu leurs protecteurs américains ? La comparaison entre le comportement des émigrés allemands et celui des Français est significative dans la mesure où ceux-ci n’ont jamais considéré leur exil comme définitif Anne-Marie Duranton-Crabol fait le point sur les différents débats en cours sur la migration européenne en Amérique, notamment sur l’apport critique des intellectuels de la New School ainsi que sur la réalité des influences européennes dans les sciences sociales comme dans l’art.
190On joindra à la lecture de cet ouvrage clair et dense le numéro de Matériaux pour l’histoire de notre temps (no 60, octobre-décembre 2000), « Les États-Unis et les réfugiés politiques européens. Des années 1930 aux années 1950 », introduit par Catherine Collomp et Bruno Groppo, qui atteste que les recherches sur l’exil et les émigrations politiques sont en plein essor.
191Nicole RACINE.
192Une fois n’est pas coutume, il convient tout d’abord de féliciter l’éditeur. Celui-ci a en effet respecté l’appareil scientifique des notes de cette très bonne thèse, sous la direction de Jean-Pierre Azéma, reproduit les cartes précieuses élaborées par Patrice et Roberto Mitrano, inclus un cahier photographique comprenant de rares images de fonds privés (Jura notamment) et n’a pas dénaturé la juste part qui revient à de riches annexes. Cette exigence de qualité est à la mesure de la rigueur du travail présenté, fort bien écrit, qui ne suscite qu’un seul regret – pourquoi avoir négligé le roman tel le prix Goncourt de Jean-Louis Curtis, Les Forêts de la nuit ? – et une seule remarque : il aurait fallu évoquer le précédent d’une France coupée en deux, au temps du « roi de Bourges », avant la reprise d’Orléans.
193Observatoire privilégié de l’Occupation, cette étude de la ligne de démarcation repose sur un solide corpus d’archives allemandes et françaises, y compris départementales, sans oublier les témoignages oraux et écrits. Découvrir cette longue blessure de 1 200 km qui coupe le territoire national en deux zones, c’est partir à la découverte du vécu et du devenir des passeurs clandestins et de leurs clients (passagers) très divers, entre juillet 1940 et mars 1943.
194Consacrée à l’instauration de la ligne de démarcation, la première partie démontre que le tracé obéit à des raisons économiques, au bénéfice du vainqueur, et militaires (lutte contre l’espionnage britannique). Coupant 13 départements, la ligne est aussi le témoin de la vassalisation de l’État français. Une des qualités de ce travail est d’accorder une grande place aux acteurs. Certains ont laissé des documents aussi importants que le journal de marche du négociateur allemand, le général Halder. Si la notion de ligne de démarcation existe en droit international (art. 42 et 43, section II de la Convention de La Haye de 1907), l’occupant l’interprète à son profit. Il s’inspire notamment du découpage économique de la France suggéré, dès 1912, par un certain Adolf Sommerfeld, dont l’ouvrage, Le partage de la France, connut pas moins de 22 éditions en français... Et Éric Alary de démontrer l’illusion de la souveraineté de la France de Vichy sur la zone occupée : la ligne est bien une barrière postale, une frontière militaire puis douanière. Elle a tout d’une frontière étatique traditionnelle (il aurait fallu citer les travaux de Michel Foucher), la défaite transformant la ligne de démarcation en moyen de pression sur le gouvernement de Vichy. De sorte que, dans le Cher ou dans les Landes, les Allemands modifient son tracé au mieux de leurs intérêts. Son passage est toujours mal vécu en raison de la contrainte du laissez-passer, le célèbre Ausweis, y compris pour les féaux du Maréchal. Un des apports de l’ouvrage concerne les milliers de personnes concernées par « l’exode à rebours », ceux qui, à partir du 1er août 1940, veulent rentrer chez eux, en zone nord. En sont déjà exclus les Alsaciens-Lorrains qui ne sont pas de « race allemande » et tous les « indigènes » des colonies françaises. Moyen efficace de contrôle et de pression, l’obtention de l’Ausweis évolue en fonction des rapports entre Vichy et les autorités allemandes. Il est par exemple chichement distribué après le renvoi de Laval en décembre 1940. Les Français subissent les restrictions interzones, déplorent l’arrêt de la circulation des trains sur les voies secondaires, connaissent de grandes difficultés pour percevoir leurs retraites... Mais, de part et d’autre de cette blessure géographique, naît un sentiment de solidarité qui fait du « frontalier » un Français généralement mieux informé que ses concitoyens.
195Intitulée « L’univers enchevêtré des passeurs clandestins », la seconde partie restaure la mémoire de ces hommes et de ces quelques femmes que l’histoire de la Résistance avait, jusqu’à présent, oubliés. À noter, pour le Jura, le cas curieux de passeurs dont Vichy se sert pour l’accueil de prisonniers évadés d’Allemagne (prime de 150 F par évadé). Toutes les motivations des passeurs sont examinées : cas des anciens combattants de 14-18 agissant par patriotisme, prêtres tel l’abbé Péan de Draché, jeunes engagés dans la Résistance, rares margoulins à l’esprit de lucre... Et de dresser le portrait-robot du passeur : généralement la trentaine, sportif, célibataire, agissant par civisme. Devenus « roturiers » de la Résistance, ces passeurs, qui comptent quelques veuves ayant hébergé des passagers, sont éclusiers, cheminots, paysans, etc. Les réseaux se structurent en 1941, en même temps que les mouvements de résistance et des filières de passage dont la solidité dépend d’une organisation avant tout familiale. De belles pages sont consacrées au réseau de Gilbert Renault, alias le colonel Rémy, à la tête de la Confrérie Notre-Dame.
196La troisième partie apporte beaucoup, par croisement de sources, à propos de la répression et des trafics sur la ligne de démarcation. Éric Alary donne une typologie des divers types de passagers : aviateurs britanniques abattus, fugitifs polonais et même allemands en rupture de ban, Belges qui cherchent à gagner le Congo, juifs étrangers, etc. À une organisation de plus en plus efficace pour les passages répond une répression de plus en plus sévère grâce à un glacis de surveillance, sorte d’espace tampon entre les deux zones, et l’ordre, en juillet 1941, d’ouvrir le feu sans sommation pour les sentinelles allemandes. Parmi tous les trafics (dans les grandes gares surtout, comme Vierzon ou Chatons) que génère la ligne, le plus inattendu est celui des douaniers allemands, qui, pour des passages légaux pourtant, n’hésitent pas à prélever leur obole. On découvre également les prestations tarifées. Il en coûte de 5 000 à 8 000 F pour un voyage Paris-zone libre, dans l’Ain, en août 1942. Un trafic local perdure grâce aux différences de prix entre les zones pour les animaux de boucherie, la volaille, etc. Le marché noir tire de gros bénéfices du passage en zone occupée où sévit la pénurie de denrées alimentaires. C’est dire, souligne l’auteur, que la ligne rompt l’unité économique du pays. De plus, un trafic illicite de main-d’œuvre est encouragé par l’occupant avant les illusions de la politique de « La relève » prônée par Laval au printemps de 1942 : les Allemands débauchent des mineurs et des ouvriers spécialisés en zone libre en leur offrant de meilleurs salaires dans les usines françaises qui travaillent pour le Reich.
197On lira avec attention le chapitre VI consacré aux juifs. L’expulsion de juifs étrangers de la zone nord commence dès juillet 1940 (internés au camp de Gurs). En octobre, 7 000 juifs allemands (pays de Bade, Sarre et Palatinat) sont expulsés vers la zone libre, tandis que le retour de juifs étrangers ayant leur résidence à Paris est refusé. On suit enfin la progression des passages vers le sud en fonction des premières rafles dès l’été 1941 et des progrès concomitants de l’antisémitisme de Vichy, gouvernement qui livre en août 1942 nombre de juifs étrangers recherchés par les nazis.
198Fort riche, la dernière partie démontre en quoi la ligne de démarcation a été un moyen de chantage permanent aux mains de l’occupant. La centralisation française est remise en question, y compris dans le secteur bancaire ou la livraison de pièces détachées aux entreprises repliées ou installées en zone libre. L’affaire vire au casse-tête en ce qui concerne le Conseil d’État, l’Éducation nationale (été 1942) et la Cour de cassation installés à Paris. L’imbroglio administratif (contributions indirectes, Ponts et chaussées, etc.) des départements coupés en deux est également dépeint. On conçoit, dès lors, le poids économique et politique considérable que représente la ligne de démarcation. D’où l’impasse de la collaboration économique qui tourne toujours au bénéfice de l’occupant, et ce en dépit des protocoles de Paris signés par Darlan en mai 1941.
199Éric Alary consacre enfin de bonnes pages à un autre découpage administratif après le 11 novembre 1942, celui de la zone italienne séparée de la zone allemande par le Rhône, tandis que la ligne de démarcation proprement dite fonctionne encore jusqu’au 1er mars 1943 ; ultime illusion d’une « zone libre » où la police est le dernier élément de souveraineté contrôlé par Vichy.
200En bref, un travail majeur de l’école historique française, à la confluence des histoires de la Résistance, de la collaboration et de l’Occupation. La ligne de démarcation a bien été le baromètre de la France humiliée, histoire à la fois repoussante et attirante qui attend encore sa juste commémoration.
201Jean-Charles JAUFFRET.
202L’ouvrage de F. Rousseau, maître de conférences à l’Université Paul-Valéry (Montpellier III) et membre de l’UMR 5609 du CNRS ( « États-Sociétés-Idéologies-Défense » ), consacré à Témoins. Essai d’analyse et de critique des souvenirs de combattants édités en français de 1915 à 1928 de Jean Norton Cru (1929), s’inscrit à la suite de La Guerre censurée (Le Seuil, 1999). De lecture aisée (mais pas forcément facile, malgré un précieux index), solidement documenté (sources et bibliographie), il vaut également par la valeur documentaire des longues citations proposées et l’expressive portée des titres des chapitres et sous-chapitres qui subdivisent ses trois parties : le livre et son auteur ( « Témoins de Jean Norton Cru » ), la controverse qu’il a suscitée ( « La grande querelle des combattants, 1929-1931 » ), relance et exploitations ( « Les nouvelles lectures de Témoins, 1993-2000 » ).
203Un livre engagé ? Certes, mais si F. Rousseau prend vigoureusement parti pour l’auteur, il n’en conteste pas les maladresses, voire les excès de plume et les a priori, même s’il a tendance à les relativiser. Jean Norton Cru hiérarchise en effet sans ménagement les souvenirs publiés en fonction de la crédibilité à accorder au combattant-auteur qui ne peut être qu’un combattant « de l’avant » du simple soldat au capitaine (M. Genevoix est un modèle pour lui), et de la véracité vérifiée des faits, des lieux, des dates. Mais aussi de la vraisemblance du récit jugée à l’aune de sa propre expérience, subjective donc, bien qu’il soit lui-même un incontestable ancien combattant. Et c’est là où le bât blesse.
204Son approche, positiviste dans sa méthode, utopique dans ses fins, porte la marque de son parcours antérieur. Fils de pasteur, cet « incorruptible » a connu une « enfance libre et sauvage » chez les Canaques, s’est engagé dans la lutte dreyfusarde où il a acquis « une éthique et une foi » dans la « Vérité », puis il a enseigné les lettres françaises aux États-Unis où il est retourné après avoir participé à la Grande Guerre. Indigné par « le grand mensonge » sur la guerre, il ne prétend pas faire œuvre d’historien mais combattre pour la paix en dénonçant les mensonges, les approximations, les transpositions littéraires. Bref, un « livre explosif ».
205Rapportant les réactions suscitées par ce classement, F. Rousseau établit une nette distinction entre les critiques hargneuses des contestés, celles des littérateurs utilisant le droit de transposer leur vécu (H. Barbusse, R. Dorgelès), les réserves des historiens saluant la rigueur de la méthode et la richesse du corpus établi, mais se réservant d’aller plus loin et dans des voies différentes : Charles Delvert, La Revue des Deux Mondes ; Pierre Renouvin, Revue d’histoire de la Guerre mondiale ; J. Isaac, la Revue historique ; Septime Gorceix, pour l’ « influent » Bulletin de la Société des professeurs d’histoire et de géographie [1].
206En revanche, et à juste titre, Frédéric Rousseau démonte, pour la pourfendre, la perverse habileté des négationnistes de la Shoah, prétendant, après la réédition de 1993 (J.-Ch. Jaufret, G. Canini), utiliser la méthode de Jean Norton Cru pour disqualifier tout témoin du génocide ayant rédigé des témoignages « après coup » ; comme si la vie dans les camps de la mort était comparable à celle des tranchées, si infernale qu’elle ait été.
207Entre son acceptation réservée de l’accueil « ouvert » quoique nuancé des historiens et son refus, fondé, de la négation du génocide, F. Rousseau rompt des lances avec les chercheurs actuels (J.-J. Becker, A. Becker, S. Audoin-Rouzeau) qui ont parfois accusé Jean Norton Cru d’ « aseptiser » la réalité, d’avoir pratiqué une sélection subjective ou encore d’avoir ramené la guerre aux seuls témoignages des combattants de l’avant sans toujours distinguer ce qui, dans leurs origines et leur âge, les différenciait. Sans reconnaître aussi la persistance, malgré l’enfer subi, d’un patriotisme latent aussi bien chez le jeune étudiant nationaliste que chez le paysan quadragénaire et père de famille, imprégné de devoir national par les instituteurs et les prêtres. Ce qui le conduit à ouvrir, in fine, un débat : « Les témoins ont-ils empêché les historiens d’historiciser ? », « Une histoire parfaite, une histoire sans témoins ? ».
208Qu’il me soit permis, comme chercheur, d’avancer, à titre personnel, que l’historien n’est jamais prisonnier des témoignages écrits ou oraux pas plus que des sources « officielles », mais qu’il doit les confronter. Et d’ajouter, comme « historien militaire », que l’histoire des guerres n’a pas plus à privilégier la souffrance des combattants ou des civils, que la conduite des opérations ou l’élaboration des plans de guerre. Et c’est là tout le problème, bien perçu par F. Rousseau, de Jean Norton Cru dont l’ambition n’était pas d’étudier la guerre, mais de militer pour la paix.
209Avec pour conséquences Munich et l’acceptation de l’armistice, mais aussi le sursaut de 1939 et la France combattante, France libre et Résistance réunies ? Presque un tabou encore que l’enchaînement des pacifismes.
210André MARTEL.
211Ce recueil rassemble une quinzaine de contributions, dues à de jeunes chercheurs allemands, présentées en mai 2000 à l’Université de Fribourg en Brisgau. Leur objectif commun est d’ « essayer de montrer, par des études de cas concrètes, la fonction déterminante des représentations nationales d’identité et d’altérité ». Spécialistes de l’histoire et spécialistes de la littérature se sont associés pour cette entreprise, dans un échange interdisciplinaire fécond. Les auteurs font preuve d’une parfaite connaissance des sources et de la bibliographie, dont témoignent l’abondance et la rigueur des références. Chacun apporte au débat une réflexion personnelle mûrie.
212À la France sont consacrées six études, avec une riche récolte de citations en langue française. Elles fournissent des mises au point informées et nuancées : sur le concept de classicisme, de Voltaire à Nisard ; sur le mythe des « provinces perdues » après 1871 ; sur « l’amalgame réussi de la littérature et de la politique » chez Maurice Barrès (avec des étapes successives) ; sur le témoignage des « écrivains combattants » de la Grande Guerre. Le lecteur français retrouve ici des thèmes qui lui sont familiers. Il s’arrête plus longuement sur l’écho soulevé par l’assassinat du duc de Berry en 1820. L’analyse relie la « rhétorique expiatoire », qui s’épanouit alors, à la vénération de la Restauration pour les souverains martyrs, Louis XVI et Marie-Antoinette. S’il y a assurément une exploitation politique du drame, une instrumentalisation par les ultras qui obtiennent la disgrâce du ministre modéré Decazes, le discours officiel est finement rapproché de celui des missions religieuses, si prospères à cette époque. Ainsi, pour la famille royale, notera Mme de Boigne, « la mort de M. le duc de Berry lui fut plus utile que sa vie ».
213Un développement original, « l’ennemi à l’intérieur du pays », montre comment, au XIXe siècle, l’antisémitisme a été teinté par les stéréotypes nationaux, des deux côtés du Rhin. Cela nous est bien connu pour l’affaire Dreyfus : le pamphlet d’Édouard Drumont, La France juive, les articles polémiques de La Croix, les satires de la romancière mondaine Gyp dénoncent comme des agents perfides de l’étranger les banquiers de confession israélite et « les Hébreux venus en haillons de Francfort ou de Hambourg ». Il est remarquable de relever en Allemagne une dénonciation inverse. Chez le romancier patriote Arnim, la révolte nationale contre Napoléon s’accompagne du dénigrement des Israélites qui ont bénéficié de l’émancipation révolutionnaire. Après la tourmente de 1848, Gustav Freytag, dans Soll und haben (1855), rattache l’image négative d’un personnage juif à un stéréotype antipolonais ; Wilhelm Raabe, dans Der Hungerpastor, pose, lui, une empreinte française sur l’intellectuel juif dont il fait un portrait antipathique. De même plus tard, les Juifs se verront reprocher simultanément les malhonnêtetés du capitalisme américain et les cruautés du bolchevisme russe.
214Trois études examinent d’autres échantillons de la tradition culturelle allemande. Wilhelm Heinrich Riehl (1823-1897) fut un publiciste fécond et généreux, avant de terminer sa carrière à l’Université de Munich. Il glorifie le Volksgeist, « l’esprit du peuple » : « La volonté de Dieu a séparé les peuples et leur a insufflé comme un don naturel le caractère fondamental de leur existence particulière. » En ethnologue, il définit le peuple allemand par quatre « S », Stamm ( « race » ), Sitte ( « mœurs » ), Siedlung ( « peuplement » ), Sprache ( « langue » ). Il distingue trois espaces territoriaux : l’Allemagne du Nord et l’Allemagne du Sud, aux fortes cohérences ; l’Allemagne du Centre, zone de transition. Socialement, il observe quatre ordres « naturels » : la paysannerie, particulièrement louée pour sa « force d’endurance » (Beharrung), la noblesse, la bourgeoisie, le monde ouvrier. Dans ces années 1950, les almanachs populaires charrient les stéréotypes courants du Polonais, aux mœurs sauvages et au tempérament paresseux, et du Français, conquérant brutal sous Napoléon, brillant et superficiel depuis lors. Par contraste, les Allemands se voient comme « raisonnables » et moralement impeccables. En revanche, Dieter Forte, romancier d’aujourd’hui, se plaît à présenter une famille de Düsseldorf, dont le père est de souche italienne, la mère de souche polonaise. Le destin individuel de leur fils (« le jeune », sans prénom) illustre le destin collectif de la nation allemande. Né le jour même où Hitler triomphe à Potsdam, il vit tout au long de son existence quotidienne les années les plus sombres de l’histoire nationale.
215Quant à la Grande-Bretagne, elle s’est affrontée à deux adversaires successifs. Si elle mène d’abord contre la France « une seconde guerre de Cent ans », son opinion n’est pas unanime face à la Révolution de Paris. Sur le moment déjà, et plus tard dans le regard rétrospectif, on constate l’opposition d’un courant conservateur, qui exalte la mémoire de Louis XVI, et d’un courant libéral, qui met en cause l’aveuglement des forces réactionnaires. Pendant la Première Guerre mondiale, c’est l’Allemagne qui est devenue « l’ennemi idéal ». Les conservateurs reprochent alors aux libéraux leur réticence à introduire la conscription obligatoire et aux travaillistes les poussées d’agitation sociale. Le Times dénonce le 28 septembre 1917 « l’ennemi intérieur » : « De même qu’il y a certains objets pour lesquels la nation combattra un ennemi étranger, il y en a d’autres pour lesquels elle combattra un ennemi à l’intérieur de ses frontières. »
216Keith Robbins s’intéresse avec pertinence à « l’identité britannique » (Britishness), qui s’est superposée à l’identité anglaise, par une symbiose très particulière. « Le concept manque de précision et cerne mal son champ de signification » ; d’où peut-être justement « sa force d’attraction durable ». Sans parler du cas de l’Irlande, aux revendications séparatistes, les entités de l’Écosse et de Galles ont toujours marqué leur attachement à leurs traditions propres. Mais elles ont accepté depuis longtemps l’intégration politique dans le Royaume-Uni et, au XIXe siècle, l’expansion coloniale a facilité celle-ci, dans l’éclat glorieux d’un Empire mondial, conquis et géré en commun. En 1907 le deuxième centenaire de l’Union des royaumes, en 1911 l’investiture du prince de Galles présentent un caractère plutôt folklorique. Tout récemment, ces particularismes viennent d’obtenir quelques aménagements institutionnels. Dans la référence identitaire, la connotation anglo-saxonne, estime-t-on, est plus « rationnelle » ; la connotation écossaise et galloise, plus « imaginative ».
217Si une certaine dispersion des thèmes traités peut déconcerter le lecteur de ce recueil évocateur, les articles s’inspirent d’une problématique élaborée et celle-ci est indiquée dans une introduction à la démarche théorique. Dieter Langewiesche, expert de la Révolution allemande de 1848, attribue au nationalisme « un visage de Janus » : libéral de principe pour lui-même, facilement impérialiste vis-à-vis des autres nations. D’autre part, si, depuis Friedrich Meinecke, on a souvent qualifié la France de Staatsnation et l’Allemagne de Kulturnation, il est bien certain que la composante culturelle joue un rôle capital également à l’ouest du Rhin et que la composante institutionnelle, avec un temps de retard, s’est finalement imposée aussi à l’est. Dans cette réflexion, place est faite à des auteurs français, au Temps et récit de Paul Ricœur et à La création des identités nationales d’Anne-Marie Thiesse. Comme l’écrit celle-ci, l’identité nationale se constitue en rassemblant et en valorisant toute une gerbe d’éléments symboliques : « Une histoire établissant la continuité avec les grands ancêtres, une série de héros parangons des vertus nationales, une langue, un folklore, des hauts lieux et un paysage typique, une mentalité particulière, des représentations officielles – hymne et drapeau – et des identifications pittoresques – costume, spécialités culinaires ou animal emblématique. »
218Pierre BARRAL.
219Il existait déjà, au XIXe siècle, des sociétés multinationales. Une solide thèse de Bonn analyse parallèlement la stratégie de deux entreprises de ce type, l’une belge, l’autre allemande, dans la branche des métaux non ferreux. L’auteur a dépouillé méthodiquement les archives d’entreprise qui lui ont été ouvertes : procès-verbaux des conseils d’administration et dossiers des services juridiques. Elle insère ses observations concrètes dans un cadre théorique très élaboré, avec parfois quelques redondances, en soulignant que « la multinationalité a des visages divers ». Des statistiques et un glossaire, l’indication des localisations, une ferme conclusion aident à bien cerner les activités. On regrette seulement l’absence de cartes qui feraient ressortir les facteurs de leur répartition géographique.
220La Société de la Vieille Montagne s’est constituée à Liège en 1837 pour exploiter le zinc de Moresnet, sur la frontière. En 1852, elle acquiert la Société de Prusse rhénane, afin d’ « ouvrir les relations actives de vente sur le marché allemand, fermé jusqu’à ce jour à nos produits par des droits de douane exorbitants ». Elle développe aussi des installations en France, où le marché du zinc est important. Comme les ressources de la mine originaire s’épuisent, elle s’assure, par des contrats de longue durée, des approvisionnements en Suède, en Sardaigne, en Algérie, en Tunisie. L’entreprise, longtemps dirigée par un gestionnaire remarquable, Saint Paul de Sinçay, a adopté une structure centralisée, avec des agences nationales. Pour contrôler ses débouchés, elle s’est engagée dans la fabrication du blanc de zinc, matière première de la peinture et de la chimie, et dans le laminage du fer blanc. Après un temps de jeu complexe avec les concurrents de Silésie, elle anime au tournant du siècle un cartel du zinc, élargi aux marchands de métaux. Leur concours apparaît en effet « indispensable à la réussite de la combinaison » : « Il vaut mieux les avoir avec nous que contre nous. »
221La Metalgesellschaft A. G. est, elle, une société commerciale d’achat et de vente, fondée à Francfort en 1881 dans le prolongement d’une firme familiale prospère. Son chef autoritaire, Wilhelm Merton, issu du cercle de la bourgeoisie juive, se fait baptiser en 1899. L’entreprise négocie toute la gamme des métaux non ferreux, d’abord le cuivre, puis le plomb et le zinc, enfin l’aluminium et le nickel. Elle étend son réseau de participations non seulement en Europe, mais aussi aux États-Unis, au Mexique, au Chili, en Australie. Elle n’investit guère dans les mines, aux résultats jugés trop incertains, mais elle édifie une usine de désargentation du minerai de plomb à Hoboken, près d’Anvers. Elle participe, avec une fonction de vendeur, au cartel du plomb et au cartel de l’aluminium. Dans ce dernier, on trouve les usines électrométallurgiques des Alpes et des Pyrénées, syndiquées sous le label L’Aluminium français.
222Pierre BARRAL.
223La société d’historiens allemands Ranke-Gesellschaft, ainsi nommée en hommage à l’historien Leopold von Ranke, fut fondée en 1950 par le recteur de l’Université d’Hambourg, Gustav A. Rein, avec le concours d’Alfred Toepfer, riche entrepreneur et mécène allemand, en réaction aux campagnes d’épuration et de dénazification des Alliés, pour construire un réseau contre ce qui était alors ressenti comme de la « terreur d’opinion » (voir la contribution de Michael Salewski dans l’ouvrage auquel nous nous consacrons ici, p. 124-142). Plusieurs historiens actifs sous le IIIe Reich figuraient parmi les membres fondateurs de ce qui allait pourtant devenir une sérieuse référence pour l’historiographie d’outre-Rhin, rassemblant bon nombre de ce que l’Allemagne comptait d’éminents historiens (mis à part des marxistes) durant les décennies suivantes. Mais, par la présence d’historiens au passé plutôt chargé (ainsi Günther Franz, ancien professeur de l’Université de Strasbourg proche de la SS [2], rédacteur en chef, entre 1953 et 1986, de la revue de la société, Das Historisch-Politische-Buch), elle s’est attiré d’âpres critiques au cours des dernières années.
224À l’occasion de son 50e anniversaire, elle a consacré un colloque, en novembre 2001 à Essen, à la question des controverses d’historiens aux XIXe et xxe siècles. Le présent ouvrage est la publication des contributions qui ont comme objectif de s’interroger sur l’impact des débats d’historiens sur le progrès scientifique dans la discipline. Elles fournissent des éclaircissements sur l’historiographie allemande, intéressants pour l’historien en France non seulement pour mieux connaître les enjeux des débats d’outre-Rhin, mais aussi et surtout parce qu’elles mettent en lumière l’influence du contexte sur les travaux des historiens, dans le passé comme dans le présent, que ce soit en Allemagne ou ailleurs.
225Les controverses ne datent évidemment pas du XXe siècle. Pour n’évoquer que quelques-unes d’entre elles datant du siècle précédent, citons une contribution s’interrogeant sur « Combien de présent le jugement historique peut-il supporter ? » (p. 34-54), où Thomas Brechenmacher se consacre à la controverse entre deux historiens allemands de renom de cette époque (Heinrich von Sybel, originaire d’un milieu marqué par le protestantisme et l’époque des Lumières, et Julius Ficker, issu d’un milieu de fonctionnaires catholiques), époque alors fortement marquée par la construction de la nation allemande. La dispute des deux historiens s’enflamme à l’occasion de la guerre austro-italienne de 1859 et porte sur la politique des empereurs du Saint Empire germanique au Moyen Âge, sujet utilisé par Sybel pour défendre une rupture de la Prusse avec Vienne. Une autre « bataille d’historiens », cette fois franco-allemande, est livrée entre 1871 et la Première Guerre mondiale au sujet de l’appartenance culturelle et historique de la Rhénanie (p. 70-81) : pour les Français, cette région fait partie de l’Europe occidentale (marquée par la culture des Celtes), alors que, pour les Allemands, elle est partie intégrale de l’Europe orientale (marquée par celle des Germains). Si cette interrogation semble dépassée aujourd’hui, la façon d’exposer le conflit ici ne manque pas d’un certain intérêt : car, adoptant le point de vue de ses compatriotes, Klaus Pabst y distingue l’approche « objective » (c’est-à-dire allemande), fondée selon lui sur des critères historiques, ethniques et linguistiques, d’une approche qualifiée de « subjective-volontariste » (donc française). Provoquée par les événements de 1870-1871 (notamment l’annexion de l’Alsace-Lorraine à l’Empire allemand) et la guerre de 1914-1918, puis par l’occupation française de la Rhénanie, cette querelle d’historiens incite d’illustres représentants français de la discipline à prendre la parole pour défendre le point de vue national. Sont alors cités, entre autres, Ernest Renan, Henri Lichtenberger, Alphonse Aulard, Philippe Sagnacs, Albert Sorel et Maurice Barrès. Pour le côté allemand, on retiendra notamment l’historien Hermann Aubin qui, en réponse directe initie la fondation d’un « Institut de la civilisation historique de la Rhénanie » (Institut für geschichtliche Landeskunde der Rheinlande) en 1920. Du point de vue institutionnel, les échanges se concentrent notamment entre les universités de Strasbourg, d’une part, de Cologne et de Bonn, d’autre part. C’est finalement Lucien Febvre qui propose la conclusion d’une paix, dans son ouvrage Le Rhin. Problèmes d’histoire et d’économie (avec Albert Demangeon, paru en 1935), énonçant que le Rhin est un fleuve surtout européen, marqué par un destin commun franco-allemand.
226Les controverses du XXe siècle, quant à elles, sont marquées on s’en doute, par l’époque nationale-socialiste et ses effets sur l’historiographie ultérieure. Dans « “Monuments renversés” : les “cas” d’Aubin, Conze, Erdmann et Schieder » (p. 96-109), Wolfgang Mommsen se consacre aux reproches formulés par l’historien Götz Aly en 1999 sur la préparation idéologique de la Shoah par les jeunes historiens du IIIe Reich (Götz Aly, Theodor Schieder, Werner Conze oder Die Vorstufen der physischen Vernichtung, in W. Schulze, O. G. Oexle (éd.), Deutsche Historiker im Nationalsozialimus, Francfort/M., Fischer, 1999, p. 163-182). Retraçant le parcours des quatre historiens cités durant la période nazie, Mommsen confirme partiellement le jugement d’Aly : parmi les historiens, les adversaires du nazisme sont effectivement « très rares ». La principale explication avancée est que les idées nationalistes ont le vent en poupe, certains vouant à la République de Weimar une réprobation passionnée. Après la défaite allemande de 1945, la grande majorité d’historiens engagés sous le nazisme dans des institutions scientifiques servant à justifier la « politique de colonisation » (Siedlungspolitik) à l’est (terme sous lequel se cache l’expulsion et l’extermination de millions de personnes) poursuit quasiment sans rupture une brillante carrière dans les universités de la RFA, le conflit Est-Ouest et une politique ouest-allemande focalisée sur la réunification facilitant visiblement une rapide réintégration. Pour conclure, Mommsen cite Albert Einstein, qui, dans le contexte de la Première Guerre mondiale, avait remarqué que « seulement des caractères très autonomes peuvent se soustraire à la pression des opinions dominantes. Dans l’académie il n’y en a apparemment pas » (lettre d’A. Einstein à Hendrick A. Lorentz du 3 avril 1917, citée d’après The Collected Papers of Albert Einstein, t. 8, The Berlin Years. Correspondenz, 1914-1918, Princeton, 1998, p. 430), constat qui vaut donc encore plus pour l’époque du IIIe Reich [3].
227Dernière contribution que nous explorons plus largement ici, celle d’Immanuel Geiss, professeur à l’Université de Brême, qui s’en prend aux historiens ayant attaqué Ernst Nolte au cours de ce qui en France est connu comme « la » querelle des historiens d’Allemagne (p. 110-123). Dans son préambule, il expose abondamment ce qui selon lui est le « problème face au problème du national-socialisme ». Premier point : l’impossibilité de trouver une objectivité de recul : le national-socialisme, la Seconde Guerre mondiale et Auschwitz provoquent (et doivent forcément provoquer) des réflexes de réprobation, quant à eux incompatibles avec l’étude abstraite d’un phénomène historique. De cette manière, l’historiographie est confrontée à un « problème fondamental : moralisation versus histoire réelle ». Deuxième point : idéologiquement, deux extrémismes existent parmi les historiens, l’un aussi peu acceptable que l’autre : le premier, bien connu, fondé sur la « négation néonazie » ; le deuxième se répandant dans une « diabolisation antifasciste globale » projetant, d’après Geiss, du fascisme allemand sur beaucoup de choses « possibles et impossibles », « partout, que ce soit dans sa genèse historique ou dans ses effets ». Dans « l’exigence hégémoniale absolutaire-totalitaire » de cette tendance, des positions « ainsi idéologisées » étouffent toute discussion ouverte. Troisième point : l’existence d’une certaine « dialectique gauche-droite » qui fait que toute prise de position d’un historien est immédiatement attribuée à un camp politique, procédé qui permet « de l’interpréter librement, de le dénoncer, de l’accaparer », voire de déformer ses écrits, « jusqu’à ce qu’il s’insère dans un préjugé préexistant, en vue d’une condamnation virtuelle ou réelle ». Enfin, quatrième point : la complexité d’un travail sur le nazisme et ses conséquences se révèle aussi dans la (moralement) impossible insertion de l’idéologie dans son époque, que ce soit à travers des études comparatives entre national-socialisme et communisme (soupçonnées de relativiser les crimes commis par le premier) ou entre histoire allemande et internationale (en cherchant par exemple l’une des causes de la montée du nazisme dans la défaite de 1918).
228Sans aller plus loin dans les détails de la démonstration faite par Geiss, revenons à ce qu’il appelle la tendance à la « diabolisation antifasciste globale » : elle serait née dans les années 1960 et a provoqué un changement radical dans la gente historienne. Les valeurs idéologiques des jeunes historiens de cette époque se distinguent ainsi nettement de celles de la génération précédente (formée à l’anticommunisme sous le IIIe Reich). Se plaçant désormais franchement à gauche, à l’opposé de beaucoup de leurs professeurs, ils instaurent ce que Geiss qualifie « l’hégémonie culturelle de gauche » (est citée notamment 1’École de Bielefeld de Hans-Ulrich Wehler) : éduqués dans le contexte de la guerre froide, ces jeunes historiens déclarent la lutte à l’anti-communisme, en brandissant la « massue de l’anti-fascisme ». Selon Geiss, ils ont effectivement réussi à s’imposer dans la société allemande.
229Ces considérations peuvent aider à comprendre la position de l’auteur sur la querelle des historiens autour d’Ernst Nolte, chapitre qu’il intitule d’ailleurs : « De l’hystérie de droite à l’hystérie de gauche ». S’en prenant de fait vivement aux chefs de file de la fronde anti-noltéenne, notamment Jürgen Habermas et Hans-Ulrich Wehler, mais aussi Wolfgang Mommsen, il dénonce une « véritable campagne de diffamation de la part de la “nouvelle orthodoxie” ». Car, pour lui, le bilan scientifique de cette controverse reste de manière « déprimante » maigre, tout débat objectif étant refusé dorénavant. Et d’ajouter que Habermas, qualifié ici de « charlatan », va continuer à jouer un rôle avec Jan Philipp Reemtsma, directeur de l’Institut für Sozialforschung (IFS) de Hambourg, dans la controverse autour de Daniel Goldhagen. Enfin, dernière controverse fustigée par Geiss pour démontrer les aberrations historiennes face à la période nazie, celle provoquée par l’exposition portant sur le rôle de la Wehrmacht dans les crimes commis durant la Seconde Guerre mondiale (exposition mise en place par l’IFS). En guise de conclusion, Immanuel Geiss déplore que, « depuis presque vingt ans », une « autodestruction morale des Allemands sous le fardeau, effectivement monstrueux, du passé nazi » se développe, apparaissant comme « la réalisation posthume de l’ordre néronien de Hitler, à savoir l’anéantissement de toute identité collective ». Il met ainsi le doigt sur une question fréquemment soulevée outre-Rhin et exprimée pour la première fois publiquement en 1998 par l’écrivain Martin Walser lorsqu’il a parlé de la « massue d’Auschwitz » pesant sur les consciences allemandes, provoquant ainsi une violente controverse avec le président de la communauté juive allemande de l’époque, Ignaz Bubis. Mais, dès les années 1990, une nouvelle génération d’historiens est arrivée ; la chute du rideau de fer aidant, les archives des anciens pays de l’Est se sont débloquées ; les atrocités commises par les régimes communistes sont apparues au grand jour.
230Avec la parution du Livre noir, les tabous dénoncés par Geiss s’effritent, et, il est vrai, Nolte connaît un certain renouveau d’intérêt. Outre la publication de son échange épistolaire avec François Furet (Fascisme et communisme, Paris, Plon, 1998), mentionnons encore un petit ouvrage de sa plume, édité par Stéphane Courtois aux Éditions du Rocher et qui reprend certaines de ses thèses ou en nuancent d’autres. Professeur invité par Massimo Amato à l’Université Bocconi de Milan, il expose les racines du « conservativisme révolutionnaire » (résidant dans la vive réprobation de la Révolution française), la radicalisation progressive des courants politiques durant l’ère de Guillaume II, la Première Guerre mondiale et, surtout, la Révolution bolchevique faisant fonction de catalyseurs du nazisme. Néanmoins, souligne-t-il, « j’accorde sans équivoque aucune la place principale au bolchevisme (...). Si j’ai choisi de qualifier cette approche de “version historico-génétique de la théorie du totalitarisme”, c’est dans l’intention d’engager un débat purement scientifique » (p. 151). Débat qui a lieu avec les étudiants (et qui se trouve retranscrit en dernière partie de l’ouvrage) et qui reprend les vives critiques formulées à son encontre. Il estime alors que sa « tentative de compréhension du national-socialisme fut considérée, entre autres choses, comme une espèce d’attentat contre une nécessité politique ». Plaidant pour la libération de la science de celle-ci, il ne se réjouit pas moins de la « lente évolution vers une plus grande prise de distance » constatée depuis la chute du rideau de fer.
231On le voit, que ce soit dans le précieux recueil sur les historiens ou dans cette prise de position de Nolte, l’historiographie n’existe pas sans contexte politique et social. Ce qui peut s’avérer utile pour comprendre le sens des controverses d’historiens, quant à elles éléments essentiels pour le progrès de notre discipline.
232Barbara LAMBAUER.
233La sanglante répression de la manifestation anti-OAS du 8 février 1962 à Paris, qui fit neuf morts parmi les manifestants au métro Charonne, a marqué la mémoire de la gauche française au point de recouvrir presque entièrement un autre épisode sanglant de la fin de la guerre d’Algérie : la répression encore plus brutale de la manifestation algérienne du 17 octobre 1961. C’est à ces deux tragiques événements qu’est consacré le dernier livre de Jean-Paul Brunet, professeur émérite à l’Université de Paris IV. Le plan de l’ouvrage surprend. En effet, l’auteur commence par revenir, dans ses deux premiers chapitres, sur le 17 octobre 1961, sujet de son livre précédent (Police contre FLN, Paris, Flammarion, 1999). C’est donc au bout d’une centaine de pages qu’il fait entrer le lecteur dans le vif du sujet annoncé.
234Jean-Paul Brunet commence par dénoncer les erreurs de méthode commises par Jean-Luc Einaudi, l’auteur des livres considérés comme faisant autorité sur le 17 octobre 1961 par une grande partie des médias et du public (Jean-Luc Einaudi, La bataille de Paris, 17 octobre 1961, Paris, Le Seuil, 1991, et Octobre 1961, un massacre à Paris, Paris, Fayard, 2001). Il lui reproche également sa partialité, qu’il explique par un passé maoïste non renié. Et il souligne le danger de la construction d’une identité collective sur des bases erronées par les jeunes Franco-Algériens qui ont sifflé La Marseillaise au Stade de France. Puis il fait le point sur le drame d’octobre 1961, en résumant les principaux apports de son livre précédent et en le complétant par ceux de publications postérieures. Il dénonce l’ostracisme que ce livre a subi dans une grande partie de la presse du fait de son estimation prudente du nombre des morts (entre 30 et 50, au lieu de presque 400 selon Einaudi) ; et il riposte aux reproches que lui a faits Pierre Vidal-Naquet, d’avoir exclu les témoignages algériens et d’avoir voulu a priori minimiser le nombre des victimes sur la foi de celui de Maurice Papon.
235Pour comprendre le ton polémique de ce retour en arrière, il faut savoir que Jean-Paul Brunet a fait l’objet d’un procès d’intention avant même la sortie de Police contre FLN, dès qu’il eut obtenu des dérogations refusées à Jean-Luc Einaudi, de la part de celui-ci et des historiens qui le soutiennent (dont Pierre Vidal-Naquet est le plus prestigieux). Et qu’il est traité d’une manière inéquitable par l’association « 17 octobre 1961 contre l’oubli », dont le site internet accorde le titre d’historien sans aucune réserve à Einaudi (qui ne le revendique pas) et de mauvaise grâce à « l’historien » (entre guillemets) Brunet (« La méthodologie de “l’historien” Brunet laisse particulièrement à désirer », voir le site : hhhttp:// wwww. 17octobre1961. free. fr/ pages/ dossiers/ biblio. htm).
236Après cette mise au point, le livre revient à son sujet et suit une progression chronologique. Il présente les manifestations contre la guerre d’Algérie organisées par les syndicats et les partis de gauche en 1960 et 1961, insistant sur la manifestation fondatrice du 27 octobre 1960 à la Mutualité, et sur celle du 19 décembre 1961 contre l’OAS, qui rencontra une très violente répression policière. Puis il analyse le malaise de la police (dont les principaux syndicats critiquaient l’intransigeance des autorités envers les manifestants) et la montée des tensions provoquée par l’escalade terroriste de l’OAS, qui motiva l’appel à manifester le 8 février. Le déroulement de la manifestation et sa répression d’une rare violence sont ensuite retracés avec une très grande précision, à partir des archives policières et judiciaires complétées par des sources syndicales et par une enquête auprès de témoins et d’acteurs. La charge meurtrière près du métro Charonne est reconstituée avec une extrême minutie, en s’appuyant sur des cartes, des plans et des croquis en annexe. Les derniers chapitres sont consacrés aux victimes, à l’impact de l’événement sur l’opinion publique, et au problème des responsabilités.
237Jean-Paul Brunet démontre brillamment la rigueur et l’efficacité de sa méthode, mais aussi l’indépendance de son jugement. Il n’hésite pas à dénoncer les mensonges qu’il constate, et dément les fausses explications de la violence policière par des provocations de commandos communistes ou par une opération de noyautage de l’OAS. Au-delà des responsabilités du préfet de police et de ses subordonnés, il désigne comme les plus lourdes celles du général de Gaulle, qui a imposé dans toute la hiérarchie policière sa conception intransigeante de l’autorité de l’État, et qui a voulu maintenir une symétrie artificielle entre un prétendu péril communiste et la menace de l’OAS. Ainsi, Jean-Paul Brunet fournit la preuve éclatante qu’il n’est pas un historien officiel, « un privilégié dont on a testé l’échine souple », mais au contraire « un professionnel sans parti pris » (Bloc-notes de Bernard Langlois, in Politis, 27 février 2003).
238Guy PERVILLé.
[1]
Il n’est pas certain que le lecteur d’aujourd’hui situe les universitaires cités, à la fois dans leur passé d’ancien combattant et leurs fonctions au milieu de l’entre-deux-guerres. Qu’il me soit permis de saluer la mémoire de trois de mes maîtres, grands mutilés de la Grande Guerre ; E. G. Léonard qui n’écrivait au tableau qu’en tenant la craie de sa main gauche, P. Renouvin à qui manquait un bras et qui tous deux étaient repartis volontairement au feu après une première blessure, ainsi que R. Capot-Rey qui a parcouru le Sahara avec un pilon de bois pour tout appareillage.
[2]
Voir Joachim Lerchenmüller, Die Geschichtswissenschaft in den Plannungen des Sicherheitsdienstes der SS. Der Sd-Historiker Hermann Löffler und seine Denkschrift « Entwicklung und Aufgaben der Geschichtswissenschaft in Deutschland », Bonn, Éd. Dietz, 2000.
[3]
Le débat existe depuis le 42e Deutscher Historikertag de Francfort de 1998 (cf. W. Schulze, O. G. Oexle, op. cit.) et il est nourri depuis par plusieurs travaux de recherche. Tout récemment par Nicolas Berg, Der Holocaust und die westdeutschen Historiker. Erforschung und Erinnerung Göttingen, Wallstein, 2003.