Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine 2003- 1 (no50-1)| ISSN 0048-8003 | ISSN numérique : en cours | ISBN : 2-7011-3431-5 | page 198 à 205

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Les « Croisés d’Himmler » et la politique de la police du parti nazi vis-à-vis des confessions religieuses

Barbara Lambauer
Barbara LAMBAUER CHEV-INSP 27, rue Saint-Guillaume, 75007 Paris


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À propos de :

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Wolfgang Dierker,

Himmlers Glaubenskrieger. Der Sicherheitsdienst der SS und seine Religionspolitik. 1933-1941, Paderborn, Schöningh, 2002,639 p., 82,20 €.

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Les historiens, d’Allemagne ou d’ailleurs, ont attendu presque 70 ans après la nomination d’Hitler à la chancellerie du Reich pour examiner de plus près l’attitude adoptée par les nouveaux maîtres de l’Allemagne vis-à-vis des Églises. En effet, l’historiographie réserve une place prépondérante aux atrocités commises par les nazis durant la Seconde Guerre mondiale, en tout premier lieu contre la population juive qui en fut la principale victime. À juste titre, la Shoah constitue un objet d’études dont nous sommes loin d’avoir touché la fin [1]. C’est ainsi que la politique de destruction nazie continue à imprégner l’historiographie des organes de persécution du Troisième Reich.

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Pour retracer les approches et les pratiques mises en place précocement dans la lutte contre les prétendus adversaires du régime, il n’est cependant pas inutile de se pencher sur d’autres groupes se trouvant dès 1933 dans le collimateur des agents du parti. Après la chute du rideau de fer et l’ouverture des archives emportées après 1945 par l’Armée Rouge vers Moscou, les historiens ont eu accès à une documentation demeurée longtemps inaccessible et qui offre de vastes perspectives de recherche. Wolfgang Dierker est ainsi l’auteur d’une thèse très impressionnante sur la politique de répression des confessions religieuses mise en œuvre par le service des renseignements du parti, le Sicherheitsdienst (SD). Son travail s’appuie sur les archives du Kirchenreferat, service chargé « d’observer » les Églises jusqu’en 1941, date à laquelle ses compétences sont transférées à la Gestapo, échéance qui marque la fin de la présente étude. L’histoire des archives qui fondent ce travail n’est d’ailleurs pas sans intérêt : délocalisées en 1943 vers la Silésie et les Sudètes suite aux bombardements alliés sur la capitale allemande, elles tombent aux mains de l’Armée Rouge en 1945. Majoritairement restituées au gouvernement de la RDA dans les années 1950, elles sont alors intégrées au Ministerium für Staatssicherheit, afin d’être mises au service des campagnes de propagande lancées contre des hommes politiques de l’Allemagne de l’Ouest ou des communautés telles que les Témoins de Jéhova. Les historiens doivent pour leur part attendre l’effondrement du régime pour les exploiter.

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Wolfgang Dierker, jeune historien ayant participé aux travaux de la Kommission für Zeitgeschichte à l’université de Bonn, entame son étude par un constat sans détour : selon lui, la plupart des études sur le SD affichent une propension à la « sur-estimation éclatante, voire à la diabolisation ( Dämonisierung)» de cet organisme. Ce qui s’expliquerait par le fait que les auteurs sont, soit d’anciennes victimes du régime nazi, soit d’anciens membres du SD ou de la Gestapo, évincés de leurs fonctions pendant la guerre (p. 17;

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parmi les exemples cités figurent Jacques Delarue ou Eugen Kogon). Or, l’auteur remarque que « de telles interprétations pouvaient avoir l’effet, bienvenu pour beaucoup d’Allemands, d’attribuer à l’Empire SS l’ensemble de la responsabilité pour des crimes commis au nom de leur peuple, et de pouvoir ainsi en faire l’Alibi of a Nation [2] ». Quant aux études plus récentes, elles se concentrent surtout sur les aspects biographiques de la répression nazie [3], ou sur sa politique raciale et antisémite. Retraçant le développement du Sicherheitsdienst dès sa fondation en août 1931, lorsque Reinhard Heydrich est chargé par Heinrich Himmler du renseignement au sein de la Reichsführung SS, Wolfgang Dierker offre ici un portrait très instructif qui retrace de manière concluante l’insertion et le fonctionnement de cet organisme dans les services policiers du Troisième Reich durant les années 1930. Comme le remarque encore l’auteur, Gestapo et SD se trouvent couramment confondus, aussi bien par leurs victimes de jadis que dans l’historiographie d’aujourd’hui. Cette confusion résulte principalement du fait que, lors des réquisitions notamment, les agents du SD se présentent souvent au nom de la Gestapo. Or, il s’agit de deux organismes bien distincts, même s’ils sont, à partir de 1934, dirigés par le même chef, Reinhard Heydrich. Contrairement à la police secrète, le SD ne dispose pas de pouvoir exécutif : c’est précisément la raison pour laquelle ses membres se font volontiers passer pour des agents de l’autre service. Sa tâche réside dans l’observation et la surveillance des « ennemis de l’idée nationale-socialiste ». Le SD doit en outre fournir des suggestions pour l’action des autorités policières contre ces derniers.

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Il est donc tenu à collaborer étroitement avec la Gestapo, d’où de nombreux conflits de compétences et frictions entre les deux services. Dans ce contexte, Wolfgang Dierker évoque la thèse de la « radicalisation cumulative », produit des rapports de rivalité entre les deux services [4]. Cette compétition effrénée augmente sensiblement leur efficacité, tout autant que leur zèle offensif, et facilite en outre leur surveillance et leur gestion par le sommet de la hiérarchie. C’est pourquoi Heydrich maintient et même promeut ce dualisme institutionnel : en tant que chef de la Sicherheitspolizei (SiPo, rassemblant police criminelle et police politique) il peut (et doit) prendre en considération l’état de l’opinion publique et ses réactions aux mesures de répression; en tant que chef du SD, il exige la plus grande détermination dans la lutte contre les adversaires idéologiques présumés.

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Les membres du SD ne sont donc pas des policiers, mais des individus recrutés d’après leurs motivations idéologiques et imbus de l’image de l’adversaire travaillant dans l’ombre contre le régime. Ils sont recrutés spontanément, longtemps sans critères précis, seulement sur la base de connaissances individuelles ou de recommandations par des unités SS. Le recrutement devient systématique en 1936, lorsqu’il cible prioritairement les étudiants (ceux des universités de Heidelberg et de Leipzig figurant en tête), considérés comme moins coûteux et mieux qualifiés. À partir de 1938, avec l’intégration de nouveaux territoires, le SD élève ses critères de recrutement et embauche prioritairement de jeunes universitaires hautement qualifiés. Les salaires, fournis par le Parti, restent cependant toujours inférieurs à ceux des agents de la Gestapo.

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L’adaptation étonnamment rapide de cette dernière aux nouveaux maîtres de l’Allemagne et à leurs pratiques ne met d’ailleurs pas en question la raison d’être du SD. S’appuyant sur la légende du « coup de poignard dans le dos », Himmler réussit à accroître son pouvoir de manière déterminante, ce dont les services d’Heydrich savent tirer profit. Dès juillet 1934, le SD est ainsi reconnu comme « complément essentiel » des organes exécutifs publics (p. 39). Il bénéficie alors d’un renforcement rapide, le nombre de ses collaborateurs passant de 12 hommes à l’été 1932 à 820 en 1934, puis à 3500 personnes vers la fin des années 1930. Cette augmentation considérable du personnel s’accompagne d’une « différenciation maximale » des domaines de travail. La colonne vertébrale du SD est alors une véritable armée de Vertrauensleute, « hommes de confiance » prêts à rendre des services d’information sans aucune rémunération. Pour la fin de la guerre, on estime leur nombre à environ 30000 (p. 256).

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Dans cette nébuleuse du renseignement, l’un des plus importants domaines de travail concerne les « Églises politiques », terme par lequel le SD désigne les différentes Églises et religions présentes sur le sol allemand.

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Pendant les années 1930, l’Abteilung Politische Kirchen II 113 est l’un des plus importants départements de la centrale du SD ( SD-Hauptamt, SD-HA).

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Dirigé par Albert Hartl, ancien curé passé du catholicisme au nationalsocialisme, il compte plusieurs collaborateurs qui, après sa dissolution au début de 1941, participeront activement à la politique d’anéantissement nazie en Europe de l’Est. Le groupe est en effet plutôt hétérogène : s’y côtoient d’anciens ecclésiastiques, des étudiants partisans ardents des doctrines raciales nazies, mais aussi des employés selon Dierker « sans grand succès professionnel » de la classe moyenne inférieure. Quant à Hartl, il est loin d’être le seul ecclésiastique « transfuge »: le service en compte six, tous d’origine catholique.

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Ceux-ci, quatre religieux et deux curés, apportent des connaissances fondamentales sur le catholicisme et marquent ainsi de leur empreinte la perception des Églises par le SD, qui met en effet la lutte contre le catholicisme au centre des activités dirigées contre les religions présentes sur le sol allemand (p. 74).

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Au départ, cette lutte se trouve pourtant considérablement gênée par le concordat conclu en juillet 1933 entre l’Église catholique et le nouveau régime, garantissant les droits de libre exercice du culte. Adoptant rapidement le terme de « catholicisme politique », le SD entend interpréter la législation dans le sens le plus restrictif et contribue de manière décisive à la limitation des possibilités d’action et d’organisation de l’Église. Un processus qui passe aussi par la préparation des procès publics contre les ordres religieux, accusés d’infraction à la réglementation des changes en mai 1935, par des « procès de moralité » intentés entre mai 1936 et juin 1937 contre des dignitaires de l’Église pour délits luxurieux ou encore par la lutte contre les écoles confessionnelles, établissements devant à terme être remplacés par des écoles mixtes. Mais le SD peine à contrer efficacement l’influence de l’Église, perçue non seulement comme une concurrence politique, mais aussi comme une « menace idéologique contre le national-socialisme ». Lors d’une conférence organisée en septembre 1935 par le Bureau Presse et Littérature du SD, dirigé par Franz Alfred Six, il est souligné que sur la base de la victoire désormais acquise sur les adversaires politiques « visibles » à l’intérieur du pays, le SD doit entamer « la lutte des esprits et des idéologies », jugée déterminante pour les années à venir et qui ne peut pas seulement être menée avec des mesures policières et de surveillance [5]. Dans l’optique du SD, il importe donc de développer une politique active s’attaquant à l’appui dont jouit toujours l’Église dans la société allemande. Or, favorisant un repli identitaire, les changements intervenus dans la pratique de la foi depuis les années vingt rendent plus difficiles les attaques du SD. De même, les représentants de l’Église n’entendent pas renoncer aux manifestations publiques de la liturgie chrétienne, comme les processions et les pèlerinages, et offusquent ainsi ouvertement le régime.

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La tâche du SD est d’autant plus difficile que, selon Dierker, Hitler lui-même se montre « indifférent » vis-à-vis de tout ce qui est chrétien. De fait, dans l’objectif de gagner la population chrétienne au nouveau régime et de ne pas mettre en péril la cohésion intérieure du parti nazi, il s’exprime en faveur d’une séparation entre les Églises et l’État, laissant une certaine liberté à l’expression du culte (p. 122).

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Malgré quelques tentatives de rapprochement entreprises par l’Église catholique dans le contexte de la guerre civile en Espagne, tentatives destinées à trouver un terrain d’entente dans la lutte contre le bolchevisme, mais rejetées en tant que tactique d’adaptation, les frictions trouvent leur apogée avec la publication de l’Encyclique Mit brennender Sorge (« Avec une brûlante inquiétude ») de mars 1937. Ce texte célèbre appelle les croyants à ne pas se plier à l’éducation idéologique nationale-socialiste et à en rejeter le caractère « pseudo-religieux ». Si la portée de ce texte est finalement jugée faible par le SD, sa publication survient de manière complètement inattendue, en révélant l’impuissance persistante de celui-ci vis-à-vis de l’Église catholique. Cet échec trouve en quelque sorte sa prolongation dans le tournant décisif que doit prendre la politique religieuse du SD avec les préparatifs d’une éventuelle guerre à partir du printemps 1937. Il s’agit désormais d’éviter tout ce qui pourrait menacer la stabilité intérieure du Reich et donc d’éviter une lutte trop prononcée contre les Églises (p. 241). Ce nouvel impératif favorise le développement d’objectifs et d’orientations sur le long terme : à l’Abteilung II 113, c’est la séparation définitive de l’Église et de l’État qui est désormais visée, condition préalable pour une évolution radicale du statut de « groupes religieux » vers celui d’associations du droit privé. En parallèle, à travers l’intensification du contrôle postal, les écoutes téléphoniques, les fouilles de bagages dans les gares frontalières et l’infiltration d’espions dans l’environnement des dignitaires de l’Église, le service persévère dans sa volonté de surveiller l’Église afin d’éviter de nouvelles surprises.

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L’Église protestante allemande occupe une place autrement plus réduite dans les activités de la Kirchenabteilung (comme d’ailleurs dans l’ouvrage de Wolfgang Dierker). Nous avons déjà mentionné que ce service est dominé par des « spécialistes » issus du catholicisme. Il est vrai aussi que le protestantisme fait l’objet d’un traitement beaucoup plus indulgent durant les premières années du régime. Jouissant d’une reconnaissance officielle, dès le mois de juillet 1933, le protestantisme se trouve par la suite placé sous le signe du renforcement de la Glaubensbewegung Deutsche Christen (« mouvement de foi des chrétiens allemands ») d’orientation nationale-socialiste, cette mouvance qui a pour objectif d’unifier les 28 communautés régionales ( Landeskirchen) au sein d’une « Église du Reich » ( Reichskirche), afin de faire contrepoids à l’Église catholique. Or, cet objectif n’est pas atteint, d’autant moins que l’attitude des dignitaires du Troisième Reich est loin d’être cohérente, oscillant entre l’attente d’une réconciliation possible de l’Église protestante avec l’État (synonyme d’instrumentalisation de la première pour asseoir le pouvoir du deuxième) et la conviction que l’opposition entre religion et mouvement national-socialiste est insurmontable. Au sein du protestantisme, les attitudes ne divergent pas moins :

l’introduction des critères « aryens » dans le règlement ecclésiastique et l’intégration forcée des communautés réticentes dans la Reichskirche provoquent de vives protestations et favorisent la formation d’une opposition qui se cristallise très rapidement autour du pasteur Martin Niemöller de Berlin-Dahlem.

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Au sein du SD, le traitement du protestantisme s’inspire essentiellement de celui du catholicisme, négligeant ainsi ses spécificités. Ce n’est qu’après la nomination d’un ministre du culte en juillet 1935, Hanns Kerrl, nationalsocialiste proche de la tendance des chrétiens allemands et convaincu de la possibilité de concilier religion et idéologie nationale-socialiste, que le SD se consacre davantage aux membres du culte luthérien, pour agir précisément contre les projets de rapprochement du nouveau ministre. Développant enfin une approche spécifique du luthéranisme, consacrée en 1937 par la fondation d’un bureau spécialisé, le Referat II 1133, le SD prend conscience des traits originaux qui le distinguent du catholicisme – ses déchirements intérieurs, son influence restreinte sur la vie publique et l’absence d’un « chef » suprême unifiant – et entend les exploiter (p. 392). Contrairement aux clercs catholiques, les pasteurs peuvent choisir leur métier pour des motifs matériels. Moins soudés au sein de leur confession, ils se montrent en général plus ouverts vis-à-vis du régime. Pour le SD, les adversaires jugés politiquement dangereux sont ainsi rapidement repérés : ce sont principalement les adeptes de « l’aile dahlémite » de l’Église confessante ( Bekenntniskirche) du pasteur Niemöller. La répression contre celle-ci s’intensifie dès juillet 1937 avec l’arrestation de plusieurs membres du Reichsbruderrat, regroupement d’éminents théologiens protestants. Le procès contre Niemöller a lieu le 7 février 1938. Son issue constitue toutefois un échec retentissant pour le SD, car, contrairement à ses attentes, le pasteur n’est condamné « qu’à » sept mois d’arrêt en forteresse et à une amende de 2000 Reichsmark. Lorsque la Kirchenabteilung est appelée à expliquer ce verdict « modéré », la décision d’interner Niemöller dans un camp de concentration est prise « au plus haut lieu » ( an höchster Stelle) [6].

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Si sur le territoire allemand, l’action du SD contre les confessions religieuses se trouve fortement bridée depuis 1937, en raison de la situation intérieure, elle atteint au contraire une radicalisation inouïe dans les nouveaux territoires occupés par le Reich à partir de 1938, à commencer par l’Autriche.

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En étroite coopération avec Martin Bormann, chef de l’état-major de Rudolf Hess, des coups décisifs y sont portés aux communautés religieuses par le biais d’une modification de leur statut juridique. La loi du 28 avril 1939 portant sur le denier du culte les rabaisse ainsi au niveau de simples associations, chargées de lever elles-mêmes les contributions des croyants, les subventions publiques – très importantes sous le régime précédent [7] – étant complètement supprimées (p. 470). Pour le SD, cette mesure doit servir de modèle pour le vieux Reich (« Altreich »), c’est-à-dire pour le territoire allemand dans ses frontières de 1937. Notons en passant que l’Autriche sert de modèle aussi dans d’autres domaines, par exemple pour la spoliation et l’expulsion précoce des juifs de Vienne, mises en place par le Bureau central pour l’émigration juive de Vienne ( Zentralstelle für jüdische Auswanderung in Wien), fondé par Adolf Eichmann et reproduit ensuite à Prague et à Berlin [8].

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Dans sa lutte contre les Églises en Allemagne, le SD se heurte cependant toujours au droit de veto de Kerrl, que celui-ci s’est vu catégoriquement refuser dans les nouveaux territoires. Dans ce sens, les différences entre le vieux Reich et ces derniers quant au traitement des Églises deviennent de plus en plus considérables. Dierker cite l’exemple du Warthegau qui, après son annexion, est déclaré « zone en dehors du concordat » ( konkordatsfreie Zone).

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Grâce à l’aide du Gauleiter Arthur Greiser, les objectifs du SD y sont poursuivis avec un acharnement particulier. Il s’agit de transformer les Églises en de simples associations – but qui sera réalisé en septembre 1941 par la « loi fondamentale de « désecclésialisation » ( Entkirchlichung) du Warthegau –, de les isoler afin de pouvoir ensuite procéder, par étapes, à leur élimination.

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Dans cette étude somme toute passionnante, on regrette cependant le style très scolaire de l’auteur, soucieux de discuter les thèses existantes à propos de l’un ou l’autre sujet évoqué dans son travail. Le langage adopté reflète cet effort d’objectivité scientifique, parfois au détriment de sa force de conviction. Nous avons ici un bel exemple de la pratique dominante dans l’historiographie d’outre-Rhin résidant dans l’obligation de publication pour chaque thèse. Dans la majorité des cas, la parution intervient sans grande modification du travail originel, pourtant destiné à un public et un usage différents. Ici, l’étude traîne décidément trop en longueur. Ainsi, quatre chapitres, plus de 100 pages, sont consacrés « aux visages de la politique de religion ». Le lecteur attentif est alors confronté à de nombreuses répétitions qui sont également dues au fait que l’analyse de l’évolution de la Kirchenabteilung est éparpillée en plusieurs chapitres, ce qui nuit au total à la cohésion de ce beau travail et empêche d’établir des liens entre les différentes étapes traitées.

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Il n’empêche : nous sommes ici en présence d’un ouvrage indispensable à la connaissance du Sicherheitsdienst, dont le mode de fonctionnement est éclairé par l’étude de ses champs d’action précoces, jusqu’alors peu abordés par les historiens.

Notes

[1]

En France, on peut se féliciter que les jeunes historiens de la Shoah soient de plus en plus nombreux (notamment à l’Institut d’Histoire du Temps présent), et dans ce contexte, la nouvelle Fondation pour la Mémoire de la Shoah, présidée par Simone Veil, jouera certainement un rôle de catalyseur important.

[2]

Le terme est utilisé d’après le titre d’un ouvrage de Gerhard REITLINGER, T he SS. Alibi of a Nation, 1922-1945, London, Heinemann, 1956.

[3]

En guise d’exemples, W. DIERKER (p. 20) cite Jens BANACH, Heydrichs Elite. Das Führerkorps der Sicherheitspolizei und des SD 1936-1945, Paderborn, Schöningh, 1998; George C. BROWDER, Hitler’s Enforcers. The Gestapo and the SS Security Service in the Nazi Revolution, New York-Oxford, Oxford University Press, 1996; Lutz HACHMEISTER, Der Gegnerforscher. Die Karriere des SS-Führers Franz Alfred Six, Munich, Beck, 1998; Christian INGRAO, « Culture de guerre, imaginaire nazi, violence génocide. Le cas des cadres du S.D. », Revue d’histoire moderne et contemporaine 47/2000, p. 265-289; Michael WILDT (dir.), Die Judenpolitik des SD 1935 bis 1938, Munich, Oldenbourg 1995.

[4]

W. DIERKER, op. cit., p. 537.

[5]

« Das kulturpolitische Schrifttum unter SD-Gesichtspunkten », septembre 1935, cité d’après W. Dierker, ibid., p. 210.

[6]

Citation selon une note manuscrite d’Heydrich rajoutée en marge du document « prise de position ( Stellungnahme) au sujet du procès Niemöller » ( ibid., p. 402).

[7]

Depuis 1933-1934, sous l’égide du chancelier Engelbert Dollfuss (assassiné en juillet 1934 par des nationaux-socialistes), l’Autriche est devenue un régime autoritaire dit « austro-fasciste », très proche de l’Église catholique et persécutant les partis de gauche (sociaux-démocrates et communistes), autant que le mouvement national-socialiste d’Autriche (contribuant ainsi de manière décisive à l’affaiblissement politique du pays vis-à-vis de l’Allemagne nazie).

[8]

Thomas ALBRICH, « Holocaust und Schuldabwehr. Vom Judenmord zum kollektiven Opferstatus », inRolf STEININGER, Michael GEHLER (ed), Österreich im 20. Jahrhundert, vol. II, Vienne, Böhlau, 1997, p. 39-105.