Rencontres, appropriations et zones d’ombre : les étapes d’un dialogue franco-américain sur l’histoire des femmes et du genre
Rebecca Rogers
Université Strasbourg II-Marc Bloch, France rrogers@umb.u-strasbg.fr

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En France, l’expression « histoire du genre » a progressivement vu sa légitimité grandir mais elle reste sujette à débat, incompréhension, voire refus, notamment à cause de ses consonances américaines. La difficulté à exprimer en français l’idée du « gender » a fait couler beaucoup d’encre alors que le concept lui-même a été utilisé relativement tôt par les historiennes françaises1, soucieuses comme leurs compairs américains de proposer, non seulement une histoire des femmes, mais surtout une histoire relationnelle des hommes et des femmes où les questions de hiérarchie et de pouvoir seraient au cœur de l’analyse. Le débat sémantique autour du mot genre cache une convergence assez frappante entre les façons dont les historiennes fran-çaises et américaines pratiquent une histoire sexuée. Cependant, cette convergence est loin d’être totale, surtout de nos jours, alors que la terminologie gender connaît une remise en cause par ces théoriciennes américaines les plus connues2. S’interroger sur les influences réciproques, sur les points de rencontre et aussi de non-rencontres offre une façon de voir, derrière les mots, les enjeux d’une histoire du genre, stimulée dès le départ par les problématiques d’une histoire des femmes.

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L’histoire des femmes naît d’abord aux États-Unis dans les années 1960, puis, en France, après 1970, dans le sillage d’une nouvelle histoire sociale et du mouvement féministe. Les conditions de son développement sont cependant bien distinctes dans les deux pays pour des raisons parfois intellectuelles, mais surtout institutionnelles. L’essor au sein des universités américaines de programmes de women’s studies ou de gender studies, la naissance, la multiplication et la longévité de revues portant sur ce sujet, ainsi que l’organisation régulière de grands colloques distingue assez nettement le paysage américain du paysage français. Certes, la situation évolue en France, mais aujourd’hui encore l’institutionnalisation de l’histoire des femmes et du genre est loin d’être acquise, ce qui entraîne des répercussions sur les façons d’écrire et de conce-voir ce champ de recherche. La comparaison avec la grande sœur américaine parfois encombrante permet non seulement de cerner les spécificités françaises mais surtout de comprendre comment l’organisation matérielle de la recherche et de l’enseigne-ment a pu influer sur le développement de l’histoire des femmes. Aujourd’hui, si les idées peuvent facilement traverser les océans, beaucoup de travaux ne sont pas tra-duits, ceux qui le sont paraissent dans des lieux précis, sont sujets à une appropriation spécifique et rencontrent un écho conditionné par la culture spécifique de chacune.

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Cet article propose une réflexion chronologique sur les appropriations réciproques entre la fin des années 1960 et nos jours. Il sera question aussi bien des personnes, des associations et des colloques qui ont facilité l’échange des idées, que des publications qui ont marqué le débat. Les espoirs et les revendications des premiers temps d’une histoire plutôt militante se sont mûs en interrogations épistémologiques après 1985. La curiosité transnationale des débuts a été remplacée dans chaque pays par une maturation du champ de recherche et de débats surtout internes, avec une fertilisation réciproque moindre. Alors que les appels aux collaborations internationales et à l’in-terdisciplinarité sont de nouveau à l’ordre du jour, quelle place joue l’histoire des femmes et du genre dans ces appels ? Paradoxalement, malgré un passé fait de colla-borations et d’intérêts réciproques, le dialogue autour de l’histoire du genre a besoin d’un nouveau souffle.
I - Le temps de la découverte de l’autre (1970-1985)

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Dans les deux pays, l’engagement militant d’une génération d’historiennes stimule, dans les années 1970, la volonté d’en savoir plus sur l’oppression féminine dans le passé comme dans le présent, oppression qui est souvent comprise à travers le prisme du marxisme. Aux États-Unis, le milieu universitaire en pleine expansion offre de multiples possibilités de rencontres, de dialogues et de publications qui donnent une visibilité à l’histoire des femmes bien plus grande qu’en France. Dans cette produc-tion nouvelle, il est remarquable de voir à quel point la France constitue une référence constante, alors que du côté français l’agitation des sœurs américaines est relative-ment moins connue. Néanmoins, dans ce temps de constitution d’un nouveau champ de recherche, le besoin de travailler ensemble est fortement ressenti par les deux communautés d’historiennes.
Des Américaines organisées et curieuses de la France

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Le développement de l’histoire des femmes et du genre aux États-Unis se fait en partie grâce à des formes d’organisation de la vie universitaire qui font défaut en France. Bien avant l’apparition de ce champ de recherche, les historiennes organisent des réseaux de soutien et des lieux de rencontres pour partager les soucis d’une popu-lation marginale dans l’institution universitaire ; en 1930 apparaît la Lakeville History Conference qui devient la Berkshire History Conference en 19343. Lieu de sociabilité féminine à l’origine, elle est devenue une conférence sur l’histoire des femmes en 1973, conférence dont le succès et l’ampleur sont allés croissant. Se réunissant tous les deux ou trois ans, elle réunit des centaines de chercheuses, spécialistes venues pro-gressivement du monde entier. Depuis 1969, une organisation professionnelle veille à la place des femmes dans le milieu des historiens : le Coordinating Committee on Women in the Historical Profession (CCWHP) ; celui-ci s’associe au Conference Group on Women’s History, né en 1974 au sein de la toute puissante American Historical Association4. Dans les universités, l’émergence de départements de women’s studies encourage un débat interdisciplinaire où l’histoire, avec la littérature, se taille la part du lion. Le premier département voit le jour en 1969 à San Diego State University ; dès 1975, le nombre de tels programmes monte à 150 ; ils sont 300 en 1980 et 450 en 19855. L’organisation de programmes d’études est facilitée par le par-tage de plans de cours dans Female Studies. Enfin, les historiennes américaines se do-tent, de manière précoce, de revues d’histoire des femmes ou de revues interdiscipli-naires sur les femmes qui diffusent les nouvelles recherches et font connaître celles de certaines françaises. Parmi les plus connues, on trouve Feminist Studies qui voit le jour en 1972 et Signs, Journal of Women in Culture and Society, dont le premier numéro date de l’automne 1975.

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Les revues, ainsi que les premières publications collectives, témoignent d’une cu-riosité vis-à-vis de la France, pays d’origine de Simone de Beauvoir. En effet, son Deuxième sexe (1949) est une référence constante dans les pages de garde et les introductions. Sa phrase « on ne née pas femme on le devient » sera à l’origine d’une compréhension historicisée du statut des femmes permettant de conceptualiser les rapports entre les sexes. L’un des premiers recueils d’articles écrits à l’attention des étudiantes, Becoming Visible : Women in European History, commence en citant Simone de Beauvoir, puis propose des essais qui partent de l’histoire antique pour aboutir à un essai sociologique sur les modèles de la famille d’avenir, signée par la sociologue féministe française Andrée Michel6. La curiosité à l’égard d’intellec-tuelles françaises s’explique à la fois par le prestige de l’école des Annales, mais aussi par le succès de certaines littéraires françaises dont les articles sont traduits et les approches débattues dans les premières revues et publications.

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Entre 1970 et 1985, les revues Feminist Studies et Signs évoquent régulièrement la recherche française sur les femmes. Incontestablement, cependant, les auteurs identi-fiés au « French feminism », qui attirent le plus d’attention et qui bénéficient de traductions en langue anglaise, sont celles issues des milieux philosophiques et litté-raires. Paradoxalement, elles sont largement ignorées par les historiennes françaises, en partie certainement parce qu’elles récusent le terme de féminisme7. Quatre auteurs en particulier sont régulièrement présentés : Monique Wittig, Julia Kristeva, Luce Irigaray et Hélène Cixous, correspondante internationale française de Signs pendant toute cette période8. Ces auteurs qui développent, entre autres, l’idée d’une écriture féminine, suscitent beaucoup de commentaires et font l’objet d’une publication remar-quée en 1980 des littéraires Elaine Marks et Isabelle de Courtivon, New French Femi-nisms : An Anthology. Les historiennes américaines sont curieuses mais sceptiques vis-à-vis d’une approche qualifiée d’essentialiste, mais ce courant n’est pas le seul à connaître une publicité outre-Atlantique. D’autres initiatives françaises sont aussi signalées, notamment dans la rubrique « International Notes » de Signs qui annonce, par exemple, l’apparition de Questions féministes sous la direction de Beauvoir en 1978, les « Centres retravailler » de la sociologue Évelyne Sullerot et la création d’une Association d’études féministes à Paris en 1985 suite à la conférence « Fem-mes, féminisme et recherche » de Toulouse. En 1978, la littéraire américaine, Carolyn Burke, inclut dans son tour d’horizon des recherches féministes françaises les travaux d’historiennes et signale des numéros concernant l’histoire des femmes dans Romanticisme, Les Révoltes logiques et le Mouvement social. Il est aussi question de l’insti-tutionnalisation de l’histoire des femmes, puisqu’elle mentionne l’existence d’un cours d’histoire et de sociologie à Aix depuis 1973-1974 et la constitution du Groupe d’études féministes de Paris VII depuis 19759. Cet article montre clairement la diver-sité des recherches, même si le courant philosophique et littéraire est bien davantage mis en exergue.
Les premières collaborations franco-américaines

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L’apparition de l’histoire des femmes en France intervient avec quelques années de retard par rapport aux États-Unis dans un contexte institutionnel bien autre10. Les historiennes françaises sont rapidement conscientes que quelque chose se passe du côté américain, mais ne savent pas trop comment se structurent les études sur les fem-mes. En 1975, lors du bilan du colloque, « Les femmes et les sciences humaines », tenu à Aix-en-Provence, Michelle Perrot déclare : « Nous souhaitons vivement qu’une historienne américaine puisse nous renseigner sur l’essor, l’importance, les formes d’action des Women’s Studies et sur les secteurs de l’histoire auxquels ils se sont attaqués en priorité »11. Malgré la difficulté à mettre en œuvre un dialogue, alors que les voyages transatlantiques restent encore chers et que les barrières de la langue demeurent élevées, s’exprime une volonté forte de connaître ce que font les autres et de collaborer ensemble. Lors de la première conférence internationale en histoire des femmes, « Women and Power : Dimensions of Women’s Historical Experience » à l’Université de Maryland en 1977, on trouve parmi les quelques 300 participantes, une bonne dizaine de Françaises12. Ce premier contact est suivi de l’organisation de trois conférences internationales : deux en France en 1979 et 1980 et une dernière aux États-Unis, soutenues en grande partie par la Fondation Rockefeller et l’appui de l’Université de Paris VII. Ces rencontres, facilitées par la présence d’interprètes, ont donné lieu à deux publications, Stratégies de femmes et une version américaine, Women in Culture and Politics : A Century of Change13. Des différences d’approches sont évidemment perceptibles : les Américaines s’intéressent davantage à la culture féminine et aux questions de sexualité, alors que les Françaises semblent plus inté-ressées par des questions politiques ; mais le plus important reste que les articles se trouvent réunis et deviennent ainsi accessibles en français ou en anglais.

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Au cours de ces mêmes années, il est aussi question de créer une revue interna-tionale d’histoire des femmes, initiative qui émane d’un éditeur américain. Finale-ment, le projet échoue du fait du manque d’intérêt des historiennes américaines, déjà dotées de nombreuses revues, et du fait de la réticence européenne face à l’usage exclusif de la langue anglaise14. L’existence du projet illustre cependant le contexte intellectuel, fait de curiosité réciproque. Le numéro du Mouvement Social, « Travaux de femmes dans la France du XIXème siècle », en donne un bon reflet. Parmi les cinq articles publiés, deux sont écrits par des historiennes américaines, dont un par Louise Tilly : son approche de l’histoire sociale des femmes alimente encore aujourd’hui la conversation franco-américaine15.

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Aux États-Unis, il faut attendre un numéro de Signs en 1981, consacré à la « French feminist theory », pour trouver la traduction de deux articles de la sociolo-gue qui fait œuvre d’historienne, Christine Fauré. Lillian Robinson souligne dans son introduction, le souci de théorisation dans la pensée de Fauré et son positionnement bien plus à gauche que ce que les féministes américaines imaginent en lisant les théo-ries françaises sur l’écriture féminine. En effet, son deuxième article dénonce la crise intellectuelle du milieu féministe et notamment l’influence de personnes comme Luce Irigaray dont les arguments renforcent, selon elle, la « domination patriarcale ». Son texte, « l’Absente », prend la forme d’un plaidoyer pour une histoire des femmes qui analyserait le système d’oppression à l’œuvre dans les rapports entre les sexes. Ce système qu’elle met à jour se voit, selon elle, dans l’écriture même de l’histoire que ce soit dans l’histoire positiviste ou dans celle des Annales16. Ce même numéro présente un article de la médiéviste américiane, Susan Stuard qui, comme C. Fauré, critique la cécité des historiens des Annales face à la dimension sexuée de l’histoire. Elle recon-naît que les femmes sont certes présentes dans leurs études mais estime que la pensée structuraliste les empêche de comprendre le rôle des femmes dans la société, à l’exception des travaux de Christiane Klapisch-Zuber. Elle conclut ainsi : «L’école des Annales a nourri un enfant du deuxième lit dans les études historiques féministes contemporaines de ce côté de l’Atlantique. Il serait utile maintenant que les historiens des Annales écoutent la voix de celui-ci »17.
Les contraintes de la marginalité française

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S’il a fallu du temps pour que les Annales entendent l’appel de Stuard, les historiennes des femmes ont réagi plus vite. Cependant, le contexte institutionnel français a freiné la reconnaissance plus générale de ce champ de recherche et influen-cé les conditions de sa production. Malgré la création de séminaires dans les univer-sités ou à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, la notion de programmes d’études sur les femmes est restée peu présente jusqu’à nos jours, tant les barrières disciplinaires sont fortes. Le colloque « Femmes, féminisme et recherches » à Toulouse, en 1982, montre la vitalité de la recherche ; cependant cette recherche reste souvent confinée aux marges de l’institution et peu visible dans les enseignements et les structures universitaires18. Certes, le gouvernement de gauche crée quatre postes fléchés, dont un qui ira à l’historienne Marie-France Brive19, mais on est loin des centaines de programmes de women’s studies américains.

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Les publications de ces années témoignent de cette reconnaissance difficile. Les treize numéros de la première revue d’histoire des femmes en France, Pénelope, pour l’histoire des femmes (1979-1985) présentent un contraste saisissant avec les revues américaines par la modestie de ces ambitions et l’ignorance dont elle a souffert de son vivant. Le premier numéro précise que ses auteurs ne souhaitent pas créer « une Revue académique, exhaustive et fignolée », mais plutôt de modestes « Cahiers » qui réunissent l’information et font état de recherches notamment de jeunes historiennes, en maîtrise ou en doctorat20. Ces cahiers sont réalisés par le Groupe d’études fémi-nistes du Centre de recherches historiques de l’EHESS avec l’appui de l’Université Paris VII, dont le service d’imprimerie assure la reprographie fort médiocre des premières années. Même si la qualité de l’impression augmente avec les années, le caractère artisanal de la fabrication perdure. La volonté de rendre compte de la recherche en France n’exclut pas pour autant la recherche portant sur d’autres aires géographiques, mais celle-ci est en général le fait de Françaises et les apports de l’historiographie américaine sont relativement peu présents à part dans les bibliographies de quelques numéros : le n° 3 « Les femmes et la création » inclut beaucoup de références en anglais ; le n° 4 « Les femmes et la science » présente aussi une bibliographie avec des titres américains (surtout Evelyne Fox Keller). Dans ces premiers temps de l’histoire des femmes, on a l’impression que les historiennes françaises ont besoin de trouver leurs repères, de mobiliser les jeunes et de convaincre leurs collègues masculins avant de s’ouvrir plus largement sur le monde et notamment sur la production américaine. Cette impression est renforcée par la lecture des premières publications françaises collectives, Une histoire sans qualité (1979) et Une histoire des femmes est-elle possible ? (1984). Le deuxième ouvrage, en particulier, associe des hommes – Alain Corbin et Jacques Revel – dans une démarche préconisée dès le départ par Michelle Perrot qui souhaite que les historiens aussi s’interrogent sur ce qui change avec une lecture sexuée de l’histoire. Le regard tourné vers les États-Unis est nettement moins présent alors, sauf par le biais des notes de fin d’article21.

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Dans ces premières années de la recherche, les contacts franco-américains ont finalement été assez nombreux, encouragés en cela par un mouvement féministe qui, dès ses origines au XIXème siècle, a été international. Mais l’équilibre dans les échan-ges penche clairement du côté américain, où se trouvent des revues, des structures et des fondations permettant de faire connaître la recherche française sans que le contraire soit aussi vrai. La moindre ouverture à l’historiographie américaine est évi-demment à mettre en rapport avec la faible reconnaissance de ce domaine dans le milieu historien français et avec le besoin de faire émerger un champ de recherche soupçonné pour son absence d’objectivité. Néanmoins, si l’historiographie française paraît repliée sur elle-même dans ces premières années, la publication de quelques rares traductions22, ainsi que de bibliographies permet aux historiennes françaises de constater l’ampleur de la production américaine et l’existence d’approches diffé-rentes23. Cependant, lors de la 6ème rencontre du Berkshire Conference on the History of Women à Smith College en 1984, les Espagnoles, les Scandinaves et les Allemandes font l’effort de venir, mais pas les Françaises…
II - Le temps des collaborations et des traductions (1986-1995)

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Des deux côtés de l’Atlantique, les dix années entre 1986 et 1995 ont été parti-culièrement fertiles dans le domaine de l’histoire des femmes et du genre. Aux États-Unis, cette période a constitué un moment de réflexion épistémologique intense au-tour du concept de genre, marqué aussi par la déconstruction de la catégorie « fem-me » et par la critique des oppositions binaires, notamment entre sphère privée et sphère publique. Ce bouillonnement intellectuel se traduit par des publications nom-breuses et par la création, en 1989, de deux nouvelles revues d’histoire centrées sur les femmes et le genre : Journal of Women’s History et Gender and History qui sont largement ouvertes aux approches françaises24. Au niveau structurel, ces années voient l’apparition de la International Federation for the Research on Women in History/Fédération Internationale pour la recherche sur les femmes en histoire (IFRWH/FIRFH) qui cherche à fédérer les historiennes des femmes et du genre. En France, cette période voit la publication des volumes Histoire des femmes en Occident et une forme de reconnaissance scientifique de ce domaine se traduit aussi par l’appa-rition de numéros spéciaux dans des revues généralistes, puis par la création d’une nouvelle revue, Clio, Histoire, Femmes et Société, en 1995. L’évolution du monde universitaire et sa plus grande ouverture vers l’international encouragent des collabo-rations plus nombreuses entre historiennes des femmes européennes et américaines et font découvrir la variété des travaux dans ce domaine. Si les Américaines ont la réputation de théoriser davantage leur démarche, en particulier autour du concept de gender, les années 1986-1995 révèlent en France un travail souterrain de théorisation, fertilisé par des approches anglo-saxonnes. Comme l’écrit Françoise Thébaud, on n’est plus alors dans la phase d’accumulation de connaissances25.
Théoriser la différence des sexes : le concept du genre

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L’année 1986 est marquée par la publication de deux articles clés. Aux États-Unis, Joan Scott interpelle le monde des historiens dans la très prestigieuse American Historical Review, avec l’article « Gender : A Useful Category of Historical Analysis », alors qu’en France un collectif d’historiennes signe dans les Annales, un article intitulé « Culture et pouvoirs des femmes. Essai d’historiographie »26. Dans les deux cas, il s’agit de proposer une démarche théorique plutôt que descriptive afin de questionner le récit historique et ses paradigmes. Pour l’historienne américaine, le concept de genre doit donner « un sens à l’organisation et la perception de la connais-sance historique » ; comme catégorie d’analyse « le genre est un élément constitutif de rapports sociaux fondés sur des différences perçues entre les sexes, et le genre est une façon première de signifier des rapports de pouvoir ». S’appuyant sur une vision foucaldienne du pouvoir, sa façon de comprendre les opérations de genre permet de traiter aussi bien le sujet individuel que l’organisation des sociétés par le biais des représentations, des concepts normatifs et l’identité subjective. Le genre permet ainsi d’interroger le féminin et le masculin, mais, surtout, il est « un champ premier au sein duquel, ou par le moyen duquel le pouvoir est articulé »27.

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L’idée de pouvoir est également au cœur de l’article des Annales, un pouvoir qui, là aussi, est compris dans un sens foucaldien. Comme J. Scott, les historiennes signa-taires revendiquent une histoire plus interprétative : « il faut maintenant comprendre comment une culture féminine se construit à l’intérieur d’un système de rapports iné-galitaires, comme elle en masque les failles, réactive les conflits, jalonne temps et es-paces, comment enfin elle pense ses particularités et ses rapports avec la société glo-bale »28. Pour les Françaises, l’un des enjeux de l’histoire des femmes consiste à réintroduire la dimension politique dans « la réflexion sur le masculin/féminin » sans pour autant négliger la vie privée. L’histoire des femmes préconisée assigne explicite-ment des enjeux politiques à l’écriture de l’histoire ; elle doit notamment révéler les cécités d’une pensée trop souvent conjuguée au neutre masculin. Si le mot genre n’est jamais employé par les Françaises, l’idée est néanmoins présente, notamment quand elles proposent de travailler sur des ruptures analysées par le prisme de la différence sexuelle. Ces deux articles programmatiques font peu référence à l’historiographie étrangère, néanmoins l’un et l’autre ont rapidement connu des traductions et alimenté des discussions de part et d’autre de l’Atlantique.
Les limites du dialogue

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L’article de Joan Scott est rapidement traduit dans Les Cahiers du GRIF en 1988. Dans un numéro intitulé « Le genre de l’histoire », la littéraire Christine Planté s’asso-cie aux historiennes Michèle Riot-Sarcey et Eleni Varikas pour faire connaître l’approche du genre. Dans un article qu’elles cosignent, « Femmes sujets de discours, sujets de l’histoire », elles récusent l’appellation « histoire des femmes » car, selon elles, celle-ci isole et marginalise la recherche. Le genre, en revanche, leur apparaît comme une manière d’interroger la catégorie femme, de saisir les femmes « comme sujets en devenir, dans et par le langage » et de « comprendre sur quel mode penser le rapport entre devenir sujet d’un individu femme et enjeux sociaux et politiques de la lutte collective pour l’égalité des droits des sexes »29. Fines connaisseuses de l’histo-riographie américaine, les auteurs font connaître non seulement la pensée de J. Scott, mais aussi celle d’autres Américaines, notamment celles qui ont adopté des approches biographiques pour comprendre « l’individuation d’une femme ». Pour M. Riot-Sarcey, l’article des Annales ne va pas assez loin car, en se concentrant sur les ruptures, il ne propose pas une façon de réinterroger les événements30. L’entretien avec Michelle Perrot, publié à la fin du numéro des Cahiers du GRIF et consacré à l’Histoire de la vie privée, est une forme de reconnaissance du concept de genre importé des États-Unis : « On ne peut penser les femmes sans penser les rapports des sexes. En ce sens la critique des Américaines nous a précédées, en introduisant la notion de gender, qui rappelle qu’on ne peut penser un sexe dans l’autre »31. Ainsi, rapidement, le mot genre intègre le vocabulaire de certaines historiennes francopho-nes, mais il faut bien reconnaître que la communauté historienne dans son ensemble est vraisemblablement peu touchée par cette réflexion étant donné la faible notoriété de cette revue, peu disponible sur le territoire national. Néanmoins, parmi les spécialistes d’histoire des femmes, et plus particulièrement au sein d’une jeune génération d’historiennes ayant soutenu leur thèse dans cette période, le concept de genre commence à circuler en référence, entre autres, aux travaux de Joan Scott.

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L’article des Annales ne propose pas un nouveau concept, mais plutôt une autre façon de problématiser l’histoire ; il est traduit dans le premier numéro du Journal of Women’s History en 1989. Cette revue se targue de présenter des articles méthodolo-giques, ainsi que de rendre compte des orientations internationales de la recherche à travers notamment des bibliographies thématiques. « Culture et pouvoir des femmes » est suivi de commentaires et de réactions de la part de quatre historiennes améri-caines : Karen Offen, Nell Irvin Painter, Hilda Smith et Lois Banner32. Des quatre, Karen Offen est la seule à travailler sur la France et à comprendre le contexte insti-tutionnel par rapport auquel les historiennes françaises se situent. Son introduction au débat insiste d’ailleurs avec justesse sur les traditions rhétoriques françaises qui rend l’article difficile à comprendre pour des lecteurs étrangers. En effet, la réaction des autres historiennes, spécialistes des États-Unis ou de l’Angleterre, pose la question du dialogue international possible quand le lecteur n’a pas les clés pour entrer dans la conversation33. N. Painter note que la théorie féministe a fait plus de progrès aux États-Unis qu’en France et que les Françaises feraient bien de lire plus attentivement les Américaines, notamment sur les questions de race et pour élaborer une vision plus nuancée de la catégorie de classe. Hilda Smith est plus critique encore, dans la mesure où elle juge l’article sans intérêt pour les débats historiographiques américains. Elle reconnaît toutefois que l’absence de lisibilité de l’article repose sur la méconnaissance de l’historiographie française ce qui rend opaque les stratégies intellectuelles et rhéto-riques des historiennes signataires. Pour elle, le Journal of Women’s History ferait mieux de faire connaître les caractéristiques de la recherche historique étrangère plu-tôt que les articles théoriques. L’analyse de Lois Banner est, en revanche, plus nuan-cée et, à plusieurs reprises, elle signale des pistes que les historiennes américaines devraient suivre. Elle suggère en particulier, de penser la manière dont le pouvoir intervient dans la sphère domestique pour structurer les rapports de genre. Critique de l’approche de la « déconstruction » très répandue aux États-Unis, L. Banner s’inquiète cependant de voir que la question du pouvoir masculin n’est pas au cœur de l’analyse des historiennes françaises. Malgré sa réception difficile, l’article des Annales a été repris en 1991, toujours sans contextualisation, dans le livre collectif, Writing Women’s History : International Perspectives (1991) et de nouveau dans Feminism and History (1996)34. L’attention relative accordée à cet article montre que les Américaines restent soucieuses de connaître les débats qui animent dans l’histoire des femmes pratiquée en France.
Collaborations et reconnaissance mutuelle

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Étant donné l’intérêt relativement faible des historiens pour la théorisation, il n’est pas surprenant que la reconnaissance mutuelle des approches en histoire des femmes se voie davantage, non pas dans la traduction d’articles difficiles, mais dans les colla-borations de recherche et d’écriture et dans les comptes rendus d’ouvrages. Ainsi, les écrits théoriques de Denise Riley et de Judith Butler qui ont tant marqué le débat épistémologique aux États-Unis ne sont ni traduits ni débattus dans le milieu historien français35. L’intérêt français pour les approches anglo-américaines est en revanche visible dans les collaborations mises en œuvre lors des grandes entreprises de publi-cation que sont l’Histoire de la vie privée et l’Histoire des femmes en Occident. De même, l’apparition de volumes collectifs ou de numéros spéciaux de revues offre l’occasion d’associer chercheuses françaises et anglo-saxonnes. Aux États-Unis, le paysage éditorial n’encourage guère de telles collaborations ; il faut donc chercher l’expression d’intérêt pour la recherche française ailleurs, en particulier dans les périodiques spécialisés en histoire des femmes ou du genre. Contrairement aux pre-mières années, celles-ci vont cesser d’évoquer le « féminisme français » pour rendre compte, souvent de manière assez critique, de recherches historiques empiriques en France36.

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Dans le volume 4 de l’Histoire de la vie privée, Michelle Perrot, grande spécialiste de l’histoire des femmes en France, fait appel à deux étrangères, l’Américaine Lynn Hunt et l’Anglaise Catherine Hall, pour les deux chapitres qui ouvrent l’analyse du XIXème siècle37. Les deux pratiquent de près l’histoire du genre même si l’expression n’est pas utilisée dans leurs chapitres. Celui de Catherine Hall traite de la construction d’une idéologie domestique en Angleterre au début du XIXème siècle et donne un aperçu de l’approche qu’elle développe davantage dans sa collaboration féconde avec Leonore Davidoff. Leur livre, Family Fortunes (1989), a très largement influencé les travaux américains et anglais sur le genre à l’époque moderne et contemporaine38. Alors que le livre ne fait l’objet d’aucun compte rendu en France, et qu’il n’a pas non plus été traduit, l’article de C. Hall donne accès en français à leur interprétation pionnière sur le rapport entre sphères privées et sphères publiques en Angleterre entre 1780 et 1830. Cette première expérience de collaboration limitée change d’échelle avec la publication des cinq volumes Histoire des femmes en Occident.

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L’éditeur italien Laterza a confié la coordination de cette entreprise éditoriale à Georges Duby et Michelle Perrot en 1987. Chaque volume est dirigé par une ou deux historiennes qui ont eu la charge de constituer une équipe pour leur période. L’objec-tif des volumes n’est pas de proposer une synthèse de l’histoire des femmes depuis l’Antiquité mais plutôt une série d’études qui s’inscrivent dans la longue durée, et qui placent les rapports entre les sexes au cœur de leur questionnement39. Entre 1987, date à laquelle le projet démarre, et 1990-1992, date à laquelle les volumes paraissent en français, 72 historiens se sont retrouvés autour d’un projet conçu comme une collaboration internationale, à dominante française. En dehors du premier volume sur l’Antiquité, où aucune historienne américaine n’apparaît, les quatre autres volumes incluent toujours au moins deux Américaines et le volume III sur l’époque moderne est coordonnée par un tandem américano-français : Natalie Zemon Davis et Arlette Farge. Le résultat de cette collaboration à voix multiples est forcément disparate mais il témoigne à la fois d’une volonté de faire connaître auprès du public français quel-ques grandes figures de l’histoire des femmes aux États-Unis (notamment, Susan Wemple, Joan Scott, Nancy Cott, Judith Walkowitz, Victoria de Grazia) et de l’exis-tence de lieux de rencontres franco-américains qui expliquent la présence de telle ou telle historienne40.

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Si l’Histoire des femmes en Occident permet de mettre en place une collaboration internationale, la réception critique des volumes aux États-Unis montre que le dialo-gue n’est pas toujours facile, du fait de façons de faire l’histoire des femmes bien dif-férentes des deux côtés de l’Atlantique41. En effet, aux États-Unis ou en Angleterre, une telle entreprise collective, visant un lectorat généraliste, est inconcevable. Certes, les Américaines se sont lancées depuis les années 1970 dans des histoires des femmes de longue durée, mais le public visé était les étudiants, la ligne éditoriale bien plus déterminée, et le nombre de pages produit bien moindre. Il était donc prévisible que les comptes rendus d’un tel projet soient souvent fort critiques. En 1994, dans le Journal of Women’s History, trois volumes font l’objet de recensions : ceux portant sur l’Antiquité, l’époque médiévale et le XIXème siècle42. Chacun est jugé décevant que ce soit pour la « spéculation inutile » dans le premier, l’absence de référence à la production américaine dans le deuxième ou la trop grande attention portée aux discours et représentations pour le dernier. Il est d’ailleurs frappant de voir que, dans un pays où la tradition historiographique des Annales a produit quantité d’études sociales empiriques, y compris sur les femmes, on critique ces volumes pour l’absen-ce d’attention portée à la vie matérielle des femmes. Mary Gibson signale trois articles mieux réussis, celui de Cécile Dauphin, de Nancy Green et de Joan Scott, qui, selon elle, réussissent toutes les trois à peindre une réalité sociale complexe sans faire abstraction des discours concernant les femmes étudiées. Ce n’est certainement pas un hasard si deux des trois sont Américaines et la troisième bien au courant des appro-ches américaines en histoire des femmes.

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Le compte rendu proposé dans Gender and History des volumes IV et V sur la période contemporaine a une tonalité bien différente, puisque l’auteur, Siân Reynolds, est elle-même spécialiste de l’histoire française et bien consciente de la façon dont les historiennes françaises travaillent et pensent l’histoire. Elle a également rendu compte des deux derniers volumes de Histoire de la vie privée et dit beaucoup de bien du volume coordonné par Michelle Perrot (De la Révolution à la Grande Guerre) : « (…) il faut insister sur le façon remarquable dont ce volume traite la question du genre tout au long. Bien que le mot apparaisse rarement – le terme "genre" vient tout juste de faire son apparition dans le langage courant – presque tous les contributeurs, sans doute avec encouragement de la part de l’éditeur, ont écrit avec une connaissance du concept et un souci de l’intégrer dans leur analyse, souci encore bien rare dans l’écriture de l’histoire en France »43. Dans sa critique de Histoire des femmes, Siân Reynolds met l’accent sur la façon dont le volume sur le XIXème siècle dialogue avec les arguments émis dans l’Histoire de la vie privée et elle souligne une périodisation française différente de ce qu’on voit habituellement dans la recherche anglo-américaine, avec notamment l’importance attribuée à la Belle Époque. Plutôt que de se lamenter à propos de ce qui n’est pas présent – sauf pour signaler l’absence de réflexion sur la sexualité dans le volume V –, S. Reynolds termine son compte rendu en expliquant à son lectorat anglophone la faible institutionnalisation de l’histoire des femmes ou du genre en France, l’absence de revue historique sur le sujet et le faible nombre de personnes habilitées à diriger des recherches, ce qui permet de mieux apprécier la qualité du travail accompli44. De façon générale, les comptes rendus de livres français dans Gender and History sont sensibles au contexte institutionnel et se montrent soucieux de souligner les aspects positifs des livres. Ainsi, en 1992, Christiane Klapisch-Zuber est félicitée pour la façon dont « elle a montré le chemin en focalisant l’attention sur les questions de genre et l’expérience des femmes et des enfants dans La maison et le nom, Stratégies et rituels dans l’Italie de la Renaissance (1990) »45. De même, Joan Landes évoque en terme élogieux le livre traduit de Christine Fauré, Democracy without Women : Feminism and the Rise of Liberal Individualism in France (1991), qui permet de relativiser l’impression a-historique du féminisme français pour les lecteurs qui ne connaissent que L. Irigaray ou J. Kristeva46. Dans le même numéro, un compte rendu de la traduction du livre collectif, Une Histoire sans les femmes est-elle possible ? précise que sa lecture permet de mieux comprendre l’organisation parfois confuse de l’Histoire des femmes en Occident47.

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Le début des années 1990 est donc marqué du côté américain par un intérêt pour la production historique française, facilitée par l’apparition de traductions48. Du côté français, l’absence d’une revue consacrée à l’histoire des femmes (Pénelope disparaît en 1985) rend plus difficile une étude de la réception des œuvres anglo-américaines49. Cependant, la publication de numéros spéciaux sur l’histoire des femmes ou du genre montre clairement le cheminement accompli depuis les premières années. La curiosité envers les approches anglo-américaines s’est mue en meilleure connaissance, ce qui permet la publication du numéro des Cahiers du GRIF, « le genre de l’histoire », ana-lysé auparavant, ou celui de Genèses, « Femmes, genre, histoire », en 1991. Introduit par Susanna Magri et Eleni Varikas, le numéro témoigne clairement d’une volonté de faire connaître les recherches sur le genre dans le milieu historien français : « Par un paradoxe dû aux apories de l’universalité, la différenciation des sexes fut longtemps à la fois présumée et ignorée par la recherche historique et les sciences sociales ». L’introduction de la catégorie du genre depuis une vingtaine d’années, écrivent-elles, visait ce paradoxe ; celle-ci est considérée « à la fois comme champ de recherche et comme grille d’analyse ». Les articles du numéro concernent tous le XIXème siècle et cherchent par l’étude du genre à mettre en cause « l’unicité du concept de classe »50. Dans ce volume, sont présentés aux lecteurs français les travaux de l’Allemande, Ute Frevert, de l’Américaine Sonya Rose, de l’Anglaise Pat Thane (membre du comité in-ternational de la revue), et de la Grecque, Eleni Varikas, qui publie aussi bien en grec, qu’en français ou en anglais. La décision d’exposer ces re-cherches sur le genre, écri-tes par des historiennes de quatre nationalités différentes, est une façon de montrer aux historiens français la richesse d’une approche jusqu’ici mieux appréciée hors de l’Hexagone.

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La volonté de faire connaître les approches étrangères semble cependant plus pro-noncée du côté américain que du côté français, sans doute en partie par un simple effet de nombre. Aux États-Unis, quantité d’historiennes des femmes ou du genre tra-vaillent sur des aires géographiques autres que l’Amérique du Nord ; elles sont, de surcroît, bien mieux organisées par le biais des associations professionnelles et des conférences régulières. La création de la Fédération internationale pour la recherche en histoire des femmes (IFRWH/FIRHF) témoigne d’une envie de mieux structurer la recherche au niveau international et surtout de mieux se connaître. Ce projet, qui est porté essentiellement par des historiennes américaines à partir de 1975, voit le jour en 1987 quand la IFRWH/FIRHF est acceptée comme commission interne du Congrès International des Sciences Historiques (CISH). Entre autres choses, la IFRWH/FIRHF a organisé un congrès de cinq jours à Bellagio (Italie) en 1988 avec l’assistance finan-cière et hospitalière de la Fondation Rockefeller. Organisatrices du projet, Mary Beth Norton et Karen Offen ont convoqué un groupe de vingt-cinq historiennes venant de cinq continents mais aucune française, pour discuter du « state-of-the-art » en histoire des femmes. Cette rencontre a conduit à la publication de Writing Women’s History : International Perspectives51. Comme aucune Française ne participe à la rencontre, l’article qui évoque l’état de la recherche en France est celui des Annales de 1986. Pa-radoxalement, pour cette fédération où l’anglais et le français sont les langues offi-cielles, aucune association française d’histoire des femmes n’a pu s’y affilier avant l’année 2000, lorsque l’Association pour le développement de l’histoire des femmes et du genre – Mnémosyne – a vu le jour.

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Incontestablement, les dix années écoulées entre l’article des Annales (1986) et l’apparition de Clio, Histoire. Femmes et Sociétés (1995) sont des années riches en rencontres et collaborations de part et d’autre de l’Atlantique. L’approche du genre fait une apparition dans quelques revues françaises et la traduction d’un certain nom-bre de travaux importants permet de mieux connaître la diversité des façons de faire américaines et françaises52. Cependant, le regard perplexe posé par les Américains sur l’Histoire des femmes en Occident, comme le besoin de « décodage » que proposent les historiens anglophones spécialistes de la France, mettent en lumière la différence qui existe entre une production américaine beaucoup plus théorisée et une production française qui se développe de manière plutôt empirique. La confrontation de ces ap-proches est l’objet d’une initiative novatrice, au moment du centenaire de la loi de 1892 ; l’historienne française Michelle Zancarini-Fournel et l’Américaine Leora Auslander organisent alors une rencontre franco-anglo-américaine autour des ques-tions de protection sociale. Le livre issu de cette rencontre prend comme objet d’étude le « problème de l’exclusion et de l’inclusion juridiques selon le gender – le genre » avec une volonté explicite de comparer les pratiques de recherche des deux côtés de l’Atlantique. Elles notent alors la façon dont les historiennes françaises « ont mis l’ac-cent sur la nécessité de mener l’étude de la forme du régime politique et économique et de l’intervention de l’État dans le social en même temps que la description de la société et de la pratique du travail… en revanche, les travaux américains ont tendance à chevaucher les différentes disciplines qui sont le droit, l’histoire, la sociologie et les sciences politiques. Ces habitudes s’expliquent par l’existence des Women’s Studies… »53. Pour les auteurs, les fonctionnements institutionnels ont des effets concrets sur les façons de faire de l’histoire, intuition de bon sens trop souvent oubliée dans les discussions théoriques et méthodologiques.
III - Le temps des réseaux et du dialogue difficile (1995-2004)

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Dans le contexte actuel du débat sur la mondialisation, les universitaires améri-cains sont de plus en plus intéressés par la question du « global knowledge » : com-ment faire, comment enseigner, et comment comprendre les connaissances à l’échelle mondiale. Ils sont à la recherche de collaborations véritablement mondiales et à l’écoute de discours émanant des groupes subalternes. Cette orientation « globale » laisse moins de place à la vieille Europe et surtout à la France dans les conversations qui s’établissent. Dans le domaine de l’histoire des femmes et du genre, ce change-ment d’échelle de références est très perceptible du côté américain ; on regarde main-tenant très peu vers la France. Paradoxalement, du côté français, on peut qualifier ces dernières années comme « le temps du genre », avec l’acceptation de cette termino-logie venue d’outre-Atlantique et un effort considérable réalisé pour faire connaître les travaux américains dans ce domaine. La mise en place de réseaux et l’organisation de plus en plus systématique de rencontres constituent aujourd’hui la suite logique des contacts établis depuis longtemps. Mais, derrière ces convergences tangibles, il y a, me semble-t-il, des points de non-contacts qui, curieusement, rendent le dialogue dans ce domaine de plus en plus difficile.
Faire connaître les travaux américains

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L’année 1995 est marquée par une série d’événements qui constituent un tournant dans le dialogue franco-américain. C’est d’abord la publication du livre de M. Zancarini-Fournel et de L. Auslander, dont il vient d’être question ; c’est aussi l’année où paraît le premier numéro de Clio, Histoire, Femmes et Sociétés, où parmi les dix articles sur « Résistances et Libérations » on trouve les recherches de trois anglophones ; c’est l’année de la rencontre du Congrès International des Sciences Historiques à Montréal où, frappée par l’absence de prise en compte de perspectives françaises, Anne-Marie Sohn décide d’organiser une conférence sur « L’histoire sans les femmes est-elle possible ? », réunissant historiens français et anglo-américains ; c’est enfin l’année de la publication du débat autour du livre de Mona Ozouf, Les mots des femmes, dans Le Débat où historiennes américaines et françaises se rencon-trent pour critiquer une vision de l’histoire des femmes qui fait abstraction des travaux réalisés dans les deux pays depuis plus de vingt ans54.

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Cet ensemble d’événements annonce une volonté plus marquée, surtout de la part des historiennes françaises, de collaborer davantage avec les historiens du monde an-glophone dont la production scientifique est devenue difficile à maîtriser par une seu-le chercheuse. Cette collaboration a porté ses fruits pour la communauté française avec la publication régulière dans Clio d’articles émanant de chercheuses américaines. Dans les dossiers thématiques, les historiennes américaines sont souvent sollicitées, soit pour contribuer à un article de recherche soit pour présenter des bilans de recher-ches qui font une large part à l’historiographie américaine. Ainsi, dès 1996, Laura Frader, propose un bilan des travaux sur « Femmes, genre et mouvement ouvrier en France au XIXème et XXème siècle » où elle écrit qu’il faut aller au delà d’une histoire des femmes pour proposer une analyse de genre qui « permet non seulement de cons-tater les différences entre les hommes et les femmes, mais aussi de nous demander qui a le pouvoir de définir les différences, afin de mieux comprendre les inégalités – non seulement de sexe et de classe, mais aussi de race et d’ethnicité », ces deux dernières catégories étant peu interrogées par les historiens français55. Le numéro consacré à Georges Duby et l’histoire des femmes donne la parole à Sharon Farmer pour expli-quer les raisons pour lesquelles les historiennes américaines se sont éloignées des conclusions de Duby sur le silence des femmes au Moyen-Âge ; elles ont, au con-traire, porté une écoute beaucoup plus intense aux voix des femmes et « à l’expression que les femmes ont su donner de leurs résistances »56.

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En réitérant leur collaboration pour un numéro de Clio, L. Auslander et M. Zancarini-Fourcel présentent le premier numéro de la revue où le mot genre appa-raît – Le Genre de la Nation – et sollicite la contribution de deux Américaines. Les ra-cines intellectuelles de ce numéro apparaissent nettement à la lecture du bilan histo-riographique de L. Auslander : « Le genre de la nation : la recherche aux États-Unis »57. Ainsi, des problématiques fortement débattues outre-Atlantique connaissent-elles un développement en France. Un autre numéro en 1999 inspiré en partie par la recherche américaine est consacré aux « Femmes travesties : un "mauvais genre" ». Bien qu’aucune historienne ou historien de la sexualité américaine n’ait écrit pour la revue, l’introduction du numéro signale pour les lecteurs français l’importance des travaux théoriques de Judith Butler et d’Eve Sedgwick ; l’article de Marie-Christine Bourcier constitue un dialogue constant avec les théoriciennes américaines du queer, comme Judith Halberstam. Les historiennes américaines sont aussi parfois présentes dans la rubrique « Varia »58. Enfin, la revue donne une place importante aux comptes rendus. Dans cette rubrique, les livres américains sont régulièrement commentés, souvent d’ailleurs par des lectrices américaines. Pour toutes ces raisons, le temps des collaborations et du dialogue paraît vraiment atteint.

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L’effet positif des rencontres plus fréquentes se traduit aussi par la publication de l’Encyclopédie politique et historique des femmes en 1997. En bonne connaisseuse du milieu des historiennes américaines, C. Fauré les associe à ce projet empreint d’une dimension véritablement internationale59. Bien accueillie des deux côtés de l’Atlantique, l’Encylopédie est un exemple de collaboration où se donnent à lire des façons différentes mais complémentaires de concevoir une histoire politique des fem-mes. Seul bémol systématiquement relevé dans les comptes rendus, le prospectus d’introduction de Fauré qui prétend faire acte d’innovation en présentant une histoire des femmes où les femmes interviennent dans les révolutions et les conflits. Quantité de travaux, depuis les années 1980, l’ont déjà montré.

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La lecture du volume dirigé par Anne-Marie-Sohn et Françoise Thélamon, Une histoire sans les femmes est-elle possible ? confirme le caractère désormais internatio-nal du dialogue dans ce domaine, ainsi que l’arrivée de perspectives genrées dans l’histoire au delà d’une minorité agissante60. De manière significative, ce volume se termine par des questions concernant l’institutionnalisation et l’enseignement de cette histoire, questions qui fâchent, tant les Français paraissent maintenant éloignés des avancées européennes et américaines. Le livre historiographique de Françoise Thébaud, Écrire l’histoire des femmes, paru la même année, témoigne de manière approfondie à la fois des acquis de la recherche en histoire des femmes et du genre en France et des difficultés de son institutionnalisation dans l’université. Plus remar-quable est son effort de situer la recherche française par rapport aux travaux améri-cains, instaurant par son analyse un dialogue sur des questions de méthode qui a long-temps fait défaut. Avec ce livre, nous disposons enfin, d’un regard français sur la gender history à l’américaine ; il permet aux futurs chercheurs de se positionner et de comprendre les enjeux d’une histoire des femmes en France qui a connu une trajec-toire différente de celle suivie aux États-Unis. J’ai essayé un exercice similaire dans mon étude historiographique du concept des sphères privée et publique dans l’histoire des femmes française et anglo-américaine61. Ainsi j’ai montré le lien important entre les problématiques de recherches et les conditions intellectuelles et matérielles dans lesquelles cette recherche se fait. Ma conclusion, qui témoigne d’une convergence par le biais d’approches matérialistes du « sexe » de l’espace, ne doit pas occulter des zones de non-convergence importante, notamment par rapport aux travaux américains du linguistic turn, du post-structuralisme, ou du post-colonialisme.
Les zones d’ombre du dialogue

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Malgré la multiplication de collaborations, les spécificités des contextes historio-graphiques et institutionnels continuent à freiner un dialogue dont l’utilité n’est pas toujours bien comprise des deux côtés. Le legs du marxisme dans la pensée histo-rienne en France est encore bien perceptible dans la primauté accordée aux catégories de classe et à la croyance dans la validité de l’expérience. Ainsi, toute la réflexion qualifiée de « déconstruction » aux États-Unis, qui évoque la disparition du sujet et qui affirme le caractère discursif de toute réalité sociale, trouve peu d’écho dans la recherche historique française. Celle-ci reste plus ancrée dans une tradition d’études empiriques avec un appareillage théorique nettement moins marqué qu’aux États-Unis62. La différence des approches n’est pas que question de rhétorique et de posi-tionnement dans le champ académique. La communauté française reste encore très largement imperméable à l’utilisation heuristique de catégorisations ethniques dont la fécondité a pourtant longtemps fait ses preuves aux États-Unis. En effet, les travaux « post-coloniaux » anglo-américains montrent une autre façon d’aborder les hiérar-chies de pouvoir dans des sociétés données, complémentaire du genre. S’interroger sur le caractère construit du « blanc » et des dimensions sexuées de cette catégorisa-tion est certainement une piste fertile pour écrire une histoire européenne plus sensi-ble à sa dimension impériale63. La rencontre franco-américaine s’est davantage faite autour des recherches portant sur le corps, la sexualité et, depuis peu, les analyses queer mais il y a encore du chemin à parcourir64.

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Néanmoins, si les historiennes françaises semblent de plus en plus sensibles aux recherches américaines, le contraire est moins vrai. Certes, les revues d’histoire des femmes et du genre publient des articles consacrés à la France, mais la plupart du temps ils sont signés par des historiennes américaines. Grâce notamment à Karen Offen, des livres français font l’objet de comptes rendus, mais dans l’ensemble la cu-riosité américaine s’est déplacée vers d’autres aires géographiques, l’Europe du sud, l’Europe centrale, le continent africain, l’Inde, l’Asie, etc. De plus, depuis la traduc-tion des volumes de l’Histoire des femmes, les traductions d’ouvrages français portant sur ce domaine sont fort rares. Alors que les universités américaines recrutent de moins en moins de spécialistes de la France, les maisons d’édition se montrent bien frileuses pour publier des monographies consacrées à la France et bien plus frileuses encore quand il s’agit de traductions. Ainsi, pour ceux qui ne lisent pas le français, il est bien difficile de connaître l’état de la recherche en France, sauf par le biais des écrits de Michèle Riot-Sarcey, qui a publié deux articles sur le sujet dans Gender and History.

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Auteur d’ouvrages importants sur la démocratie et les femmes, M. Riot-Sarcey est l’une des historiennes françaises les plus sensibles aux théories américaines sur le genre. Écrivant pour des revues françaises sur l’histoire des femmes et l’utilisation de la catégorie du genre, ses articles ont eu un écho plus large grâce à leur traduction dans Gender and History. Les lecteurs américains découvrent ainsi un paysage de recherche en France où l’histoire des femmes est à la fois « mal définie »65 et singu-lièrement à la traîne pour ce qui concerne l’usage conceptuel du genre : « Globale-ment, en France l’analyse des pratiques de partition des rôles sociaux comme fon-dement des hiérarchies sociales reste à faire ; l’histoire de femmes n’a pas franchi l’obstacle de la critique du politique »66. Pour M. Riot-Sarcey, l’analyse des rapports de sexe, que savent faire les historiennes françaises, n’est pas la même chose que le genre, qui permet « de déplacer l’accent, les parties divisées, vers le principe de parti-tion lui-même »67. Comprendre ce principe de partition suppose de passer par l’étude du « processus de formation du système politique, en amont de la construction des normes et valeurs sociales qui président à la hiérarchie des genres ». Évidemment cette compréhension de l’histoire du genre peut faire l’objet de débats, notamment pour tout un courant d’historiens de la culture politique pour qui la construction de normes et de valeurs sociales ne peut pas être dissociée des procédés de formation politique. Mais surtout, cette analyse a pour effet d’effacer les recherches françaises, cependant nombreuses, à avoir petit à petit intégré une compréhension du genre dans leur analyse de la société. Comme ailleurs, le concept est compris de manières diverses, mais son utilisation permet de saisir le rôle du masculin et du féminin dans les jeux de pouvoir et la constitution de hiérarchies68. De ces recherches-là, pourtant, M. Riot-Sarcey ne parle pas.
En guise de conclusion : quelques réflexions sur le déni français

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En octobre 2000, la communauté des historiennes des femmes a franchi un pas de plus avec la création de l’Association pour le développement de l’histoire des femmes et du genre – Mnémosyne. En mars 2002, le Réseau Interdisciplinaire et Inter-universitaire National sur le Genre (RING) a organisé son premier colloque sur le thème « le genre comme catégorie d’analyse »69. Ce mouvement institutionnel et cette double appropriation du terme « genre » témoignent d’une évolution qui, en France, paraît similaire à ce qui s’est passé bien avant aux États-Unis. Dans un contexte institutionnel bien différent, les Françaises sont de plus en plus convaincues que la re-connaissance universitaire ne peut se contenter de la production de recherches ; il faut aussi laisser sa marque dans les institutions, par le biais d’enseignements et par la création de postes fléchés sur le genre. Ce mouvement associatif qui suscite des ren-contres scientifiques et des publications s’est voulu international et interdisciplinaire afin de profiter d’un dialogue amorcé depuis longtemps avec nos voisins européens et avec la grande sœur américaine. Alors qu’en France, il existe maintenant une revue d’histoire des femmes de bonne réputation, une Association nationale qui réunit environ 170 adhérents, un Réseau inter-universitaire, sans parler de quantité d’autres initiatives dans le domaine, comment se fait-il que le discours sur les acquis de la recherche et de cette organisation reste souvent si misérabiliste ?

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Ce misérabilisme tient en partie aux déficits d’institutionnalisation dans l’ensei-gnement universitaire qui apparaît d’autant plus clairement quand on le compare à la situation outre-Atlantique70. Tant que les femmes et le genre seront considérés com-me marginaux au regard de la grande Histoire que nous enseignons, le genre n’aura pas réussi son pari de subvertir les catégories dominantes et les femmes seront tou-jours les « absentes », les sans voix. Cependant, les enseignements se multiplient et on peut supposer que les réformes européennes donneront l’occasion dans plusieurs endroits de proposer des parcours, voire des masters « genre ». Pourquoi déprécier l’impact des travaux sur le genre alors qu’en cette seule année 2004 nous trouvons colloques, tables rondes et journées d’études sur « Femmes, sports et genre », sur « Les femmes dans la ville et le genre de la ville », sur les « Femmes dans les rela-tions internationales », sans parler des nombreux séminaires sur le sujet qui se tien-nent à Paris et en province. Le genre est donc devenu un terme incontournable ; ce-pendant la compréhension du terme et son utilisation restent souvent floues, comme c’est d’ailleurs le cas aux États-Unis depuis longtemps.

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Reconnaître nos acquis est une première façon de renouer un dialogue plus fertile avec les Américaines, en faisant part de nos incertitudes, de nos inquiétudes, mais aussi de nos succès. La catégorie du genre est peut-être mal comprise en France, mais elle a servi de cadre conceptuel à quantité d’articles publiés dans Clio et ailleurs. Elle est actuellement à l’œuvre de façon fort percutante dans le domaine de l’histoire des sciences et des techniques, s’appuyant d’ailleurs sur les travaux réalisés par les spécialistes américaines71. Elle continue de faire son travail de déstabilisation dans le domaine politique, notamment dans les écrits de Geneviève Fraisse et de Michèle Riot-Sarcey72. De même, les travaux sur la masculinité n’auraient pu voir le jour sans l’apport du genre, même quand celui-ci n’est pas explicitement mentionné. En coor-donnant un numéro récent du Mouvement social intitulé « Féminin et Masculin », Anne-Marie Sohn a rassemblé des articles qui montrent « la percée de l’histoire de la masculinité » en France, domaine qui connaît un extraordinaire essor aux États-Unis depuis plus d’une décennie73. La même année Vingtième siècle, dans un numéro inti-tulé « Histoire des femmes, histoire des genres », fait également place aux travaux sur la masculinité et l’homosexualité74. La catégorie du genre est souvent à l’œuvre dans des recueils d’articles, dont la diffusion est aléatoire et la visibilité à l’étranger faible75. L’accumulation de ses travaux montre que la fertilisation franco-américaine est loin d’être négligeable et surtout qu’elle ne dépend plus de quelques personnes qui, pour des raisons personnelles ou intellectuelles, ont œuvré pour que les deux communautés historiennes se rencontrent. Néanmoins, cette meilleure connaissance réciproque doit faire l’objet d’un travail constant, notamment parmi les nouvelles générations pour que le dialogue continue et s’amplifie.

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Alors que l’histoire des femmes produite par des chercheuses françaises remplit maintenant des rayonnages entiers de bibliothèques, l’arrivée tardive de l’emploi du terme genre ne doit pas nous faire oublier ces acquis. Il est certainement salutaire de prendre du temps pour chercher à comprendre nos démarches épistémologiques et à clarifier l’usage de concepts dans un dialogue à la fois interdisciplinaire et interna-tional ; mais plutôt que de perdre du temps dans des débats qui se sont révélés plutôt stériles aux États-Unis – faut-il faire une histoire des femmes ou une histoire du gen-re ? –, il paraît plus important de convaincre, au delà du cercle des convaincus, de l’importance d’une histoire sexuée où le genre, comme les classes sociales, sont des catégories conceptuelles. Contrairement aux espoirs exprimés par Joan Scott en 1986, l’usage du genre comme catégorie d’analyse n’a pas radicalement bouleversé les fa-çons de faire l’histoire aux États-Unis, mais il a cependant percé un peu partout, proposant une histoire plus mixte qu’en France. L’exemple américain peut alors nous servir dans nos efforts actuels pour comprendre les effets de l’universalisme républi-cain dans notre façon d’aborder l’histoire. Questionner celui-ci fait ressortir la maniè-re dont les questions de religion, d’origine ethnique et, bien évidemment, de sexe ont joué dans une histoire qui peut être écrite de manière différente.
Rebecca Rogers
Université Strasbourg II-Marc Bloch, France rrogers@umb.u-strasbg.fr
Notes
[ 1] J’emploie surtout le féminin en parlant des historiens dans la mesure où la majorité des praticiens de l’histoire des femmes et du genre sont des practiciennes.
[ 2] Lors de la réédition de son livre, Joan Scott écrit que l’utilisation du terme « gender » est devenu tel-lement banalisé qu’il a perdu tout caractère critique (Scott, 1999, xi).
[ 3] Cf.Sklar, 1975, 181-182.
[ 4] La CCWHP est devenue la Coordinating Council for Women in History en 1995. Pour plus d’infor-mations sur cette organisation, cf.Smith, Chaudhuri, Lerner, Carroll, 1994.
[ 5] Boxer, 1998, 10. Parmi les disciplines présentes dans ces programmes, les publications en histoire connaissent la croissance la plus importante (ibid., 56). Pour l’impact des programmes selon la discipline, cf. ibid., 240-242.
[ 6] Bridenthal, Koonz, 1977. Lors de chaque réédition, en 1987 et 1998, certains articles disparais-sent, dont celui d’Andrée Michel dès 1987, et de nouveaux s’ajoutent. Aucune Française n’apparaît dans les éditions suivantes. Andrée Michel est une figure très en vue dans les milieux féministes des années 1970 en France, spécialiste de la sociologie des familles.
[ 7] Cf.Moses, 1996 ; Varikas, 1993, 61-65.
[ 8] Dans le premier numéro de Signs, on trouve une traduction de J. Kristeva ; le numéro 4 de l’été 1976 contient un article d’H. Cixous.
[ 9] Burke, 1978. Elle parle aussi de nouvelles revues comme Sorcières, Nouvelles féministes et Questions féministes.
[ 10] Cette histoire est maintenant bien connue, cf.Thébaud, 1998 ; Perrot, 1998 ; Bard, 2003.
[ 11] Cité inThébaud, 1998, 48.
[ 12] Françoise Basch, Erica-Marie Benabou, Cécile Dauphin, Évelyne Diébolt, Geneviève Fraisse, Véronique Nahoum, Françoise Picq, Anne-Marie Sohn, Françoise Thébaud, Catherine Vincent.
[ 13] Pasquier, 1984 ; Friedlander, Wiesen Cook, Kessler-Harris, Smith-Rosenberg, 1986. Les contributions ne sont pas identiques dans les 2 volumes. Dans le volume en anglais, sur 25 articles, 9 sont écrits par des Françaises (dont 4 dans une partie intitulée « Political Theory : socialist feminism, a critique from within »), 8 par des Américaines, 1 par une Anglaise, 3 par des Allemandes, 1 par une Néerlandaise et 3 par des Italiennes. Dans le volume français de 26 articles, 10 sont signés par des Françaises et 11 par des Américaines. Par ailleurs, on trouve un article respectivement d’une Anglaise, d’une Allemande et d’une Néerlandaise et deux d’Italiennes.
[ 14] Cf.Dauphin, 2001.
[ 15] Perrot, 1978. Louise Tilly, « Structure de l’emploi, travail des femmes et changement démogra-phique dans deux villes industrielles, Anzin et Roubaix, 1872-1906 » ; ses articles sont souvent traduits en français (Tilly, 1989). Son livre avec Joan Scott (Tilly, Scott, 1978), sera traduit en 1987 aux Éditions Rivages. Pour l’influence de Louise Tilly en France, cf.Varikas, 1995. Son rejet des approches post-structuralistes rejoint celui de la majorité des historiennes françaises. Fauré
[ 16] Robinson, 1981 ; Fauré 1981a ; Fauré, 1981b.
[ 17] Stuard, 1981.
[ 18] Collectif, 1984. Le colloque consacre un temps aux « aspects des études féministes à l’étranger » ; pour les États-Unis, Catherine Simpson, Judith Friedlander et Rayna Rapp témoignent des women’s studies, 1021-1032.
[ 19] Cf.Corradin, Martin, 1998.
[ 20] Anonyme, 1979.
[ 21] Perrot, 1984. Dufrancatel, et al., 1979. La relative absence de référence aux travaux américains dans ces premières publications est certainement aussi le résultat de hiérarchies de pouvoir au sein de la discipline historique. S’il est de bon ton aux États-Unis de connaître la production des Annales et de se tenir au courant des « théories françaises », la production historique américaine, y compris en histoire des fem-mes, ne bénéficie pas du même prestige en France.
[ 22] Outre les articles dans Mouvement Social, il y a le texte, devenu classique, de Carroll Smith Rosenberg (1977) et celui de Natalie Zemon Davis (1975). Son chapitre sur les citadines et la reli-gion est une référence incontournable pour les historiens américains travaillant sur les femmes.
[ 23] Les articles historiographiques sont centrés sur la production écrite dans la langue de l’auteur. Cf.Perrot, 1981 ; Davis, 1976 ; Scott, 1983.
[ 24] The Journal of Women’s History est publiée par Indiana University Press alors que Gender and History est une collaboration anglo-américaine. Initialement basée en Angleterre et publié par Blackwell ; il est maintenant rattaché à l’Université de Michigan aux États-Unis.
[ 25] La deuxième partie de son livre est intitulée : « L’histoire au féminin ou la phase d’accumulation » (Thébaud, 1998, 66-108).
[ 26] Scott, 1986. Dauphin, et al., 1986. Précisons que le mot « gender » circule comme concept depuis les années 1960, cf.Moi, 1999, p. 3-120.
[ 27] La traduction française de l’article de Scott est d’Eleni Varikas, Scott, 1988 ; les citations sont en pages 141 et 143.
[ 28] Dauphin, et al., 1986, 278.
[ 29] Planté, Riot-Sarcey, Varikas, 1988, 23.
[ 30] Riot-Sarcey, 1988.
[ 31] Collin, 1988, 160.
[ 32] dauphin, 1989.
[ 33] Les titres de leurs courtes interventions sont fort révélateurs : Painter, 1989 ; Smith, 1989. L’analyse de Lois Banner est plus nuancée (Banner, 1989).
[ 34] Offen, Roach Pierson, Rendall, 1991. Scott, 1996 (le titre de l’article est légèrement modifié : « Women’s Culture and Women’s Power : Issues in French Women’s History », 568-596, éliminant ainsi le côté hésitant de la première traduction : « an attempt » pour « un essai »).
[ 35] Je pense notamment au livre de Denise Riley (1988), et celui de Judith Butler (1990). Les deux ne sont toujours pas traduits en 2004 et ne se trouvent pas à la Bibliothèque Nationale de France.
[ 36] Cf., par exemple, le compte rendu du livre traduit de Jacques Gélis, L’arbre et le fruit : la naissance dans l’Occident moderne, XVIème-XIXème siècles, in Gender and History, 1993, 5.
[ 37] On trouve deux autres étrangers (tous les deux Américains) associés aux cinq volumes de ce projet : Peter Brown qui écrit sur l’Antiquité et Orest Ranum, spécialiste de l’époque moderne.
[ 38] Hall, 1987 ; Davidoff, Hall, 1987.
[ 39] Cf.Duby, Perrot, 1990.
[ 40] L’historienne de l’art Anne Higonnet, participe aux volumes IV et V. Jeune « assistant professor » aux États-Unis lors de la publication des volumes, Michelle Perrot a fait sa connaissance dans son sémi-naire sur l’histoire des femmes à Jussieu.
[ 41] Les volumes ont aussi donné lieu à critique en France, notamment sur la trop grande place laissée aux représentations du féminin dans les différents chapitres. Cf.Duby, Perrot, 1993.
[ 42] Journal of Women’s History, 1994 ; les auteurs des critiques sont Eva Keuls, Barbara Hanawalt et Mary Gibson.
[ 43] Reynolds, 1990 ; citation, 215.
[ 44] Reynolds, 1993. Cette même délicatesse dans la critique se voit dans les comptes rendus de Jennifer Jones sur le volume III et de Martha Newman dans le volume II. Les deux historiennes pointent cependant davantage les absences de ces volumes : par exemple, l’absence d’analyse des transformations dans les idées de genre et de race à l’époque des grandes découvertes (Jones, 1995 ; Newman, 1995).
[ 45] Critique de Bryce, 1992.
[ 46] Le livre de Fauré date de 1985, cf. le compte rendu de Landes, 1994.
[ 47] La néerlandaise Seylma Leydesdorff est l’auteur du compte rendu de Michelle Perrot (Leydesdorff, 1994). C’est en parlant de la contribution de C. Klapisch-Zuber qu’elle fait cette remarque.
[ 48] À partir de 1994, les bibliographies thématiques du Journal of Women’s History incluent des ouvrages en langue étrangère. Celle de Karen Offen au printemps 1994 sur l’histoire des femmes dans les revues depuis 1970 mentionne Pénélope, entre autres.
[ 49] Le livre de Smith (1981) est une référence constante dans les travaux français, que ce soit dans l’article du collectif des Annales, Histoire de la vie privée ou Histoire des femmes. Critiqué par Joan Scott comme un livre trop centré sur les femmes et pas le genre, sa démarche anthropologique et psychanalytique pour comprendre l’univers domestique féminin des bourgeoises du nord séduit les historiennes françaises.
[ 50] Les citations viennent de Magri, Varikas, 1991, 2, 3.
[ 51] Offen, Roach Pierson, Rendall (eds), 1991 ; pour l’histoire de la Fédération, Cf.Offen, 2003.
[ 52] En plus des grands volumes de Histoire des femmes en Occident, est traduit du français à l’anglais, le volume Histoire des femmes est-elle possible ? (Perrot, 1992). De l’anglais au français, on trouve la traduction de Tilly, Scott, 1987, et celle de Smith, 1989.
[ 53] Auslander, Zancarini-Fournel, 1995, 11. Les historiennes françaises conviées, outre Michelle Zancarini-Fournel, sont Marie-Noëlle Thibaut, Michèle Riot-Sarcey et Mathilde Dubesset ; du côté des Américaines on trouve Sonya Rose et Ava Baron, spécialistes du travail sous l’angle du genre.
[ 54] Le Débat, 1995. Pour une analyse du débat provoqué par le livre d’Ozouf, cf.Fassin, 1999.
[ 55] Frader, 1996, 230.
[ 56] Farmer, 1998, 159.
[ 57] Auslander, 2000.
[ 58] Cf.Rogers, 1996 ; Roberts, 1997 ; Boxer, 2002.
[ 59] Fauré, 1997. Parmi les historiennes anglo-américaines, notons la présence de Sarah Hanley, Linda Kerber, Bonnie Anderson, Barbara Alpern-Engel et Ann Hughes.
[ 60] Sohn, Thélamon, 1998. 24 historiens ont présenté des communications et fourni un article pour ce volume, dont 1 historienne grecque, 1 canadienne, 1 allemande, 1 anglaise et 5 américaines – L. Auslander, C. Stansell, C. Hesse, N. Green et R. Rogers – Nancy Green et moi-même travaillons depuis longtemps dans l’enseignement supérieur français.
[ 61] Rogers, 2000.
[ 62] Cf. l’article stimulant de Varikas, 1995, qui défend l’approche de L. Tilly contre J. Scott.
[ 63] Cf. en particulier, Hall, 1992 ; Stoler, 2002.
[ 64] Cf., par exemple, le beau livre de Steinberg, 2001.
[ 65] Riot-Sarcey, 1997b.
[ 66] Riot-Sarcey, 2000, 812. Ce même article est traduit avec un titre plus critique vis-à-vis des historiennes françaises : Riot-Sarcey, 1999.
[ 67] Citation de Delphy, 1991, 807.
[ 68] Je pense aux travaux sur les rapports entre savoir et pouvoir de Geneviève Fraisse et aux nombreux travaux sur le monde du travail.
[ 69] Fougeryrollas-Schwebel, Planté, Riot-Sarcey, Zaidman, 2003.
[ 70] Les premiers résultats de l’enquête ministérielle sur les enseignements portant sur les femmes ou le genre se trouvent in ibid., 213-230.
[ 71] Löwy, 1995 ; Gardey, Löwy, 2000 ; Chabaud-Rychter, Gardey, 2003 ; Löwy, Rouch, 2003.
[ 72] Fraisse, 2000 et 2001 ; Riot-Sarcey, 1994.
[ 73] Sohn, 2002, 7. Parmi les travaux récents sur la masculinité, signalons, Capdevila, 1998 ; Rauch, 2000 ; Terret, 1999 ; Virgili, 2000.
[ 74] Branche, Voldman, 2002.
[ 75] Je pense aux ouvrages suivants : Corbin, Lalouette, Riot-Sarcey, 1997 ; Ephesia, 1995 ; Laufer, Marry, Maruani, 2003 ; Capdevila, Cassagnes, Cocaud, Godineau, 2003 et mon propre article (Rogers, 2000) dans un recueil historiographique général.
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