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Islamisme et "post-islamisme" en Turquie
Jean Marcou
1Depuis la période kémaliste, la Turquie apparaissait comme un pays particulier au sein du monde musulman en raison de sa laïcité. C’est désormais paradoxalement son islamisme ou plutôt ses islamistes qui polarisent toutes les attentions. Ce phénomène est récent. Certes l’épopée du Refah depuis la fin des années 80, l’influence de ce parti islamiste sur les mutations de la société civile, ses résultats électoraux nationaux et locaux, son arrivée au pouvoir dans les grandes villes et surtout l’accession de son leader, Necmettin Erbakan aux fonctions de premier ministre en 1996, avaient déjà été des événements largement commentés. Mais il faut bien voir que, depuis trois ans, le développement de l’islamisme turc a pris un tour nouveau. En effet, la dissolution du Parti de la Prospérité ( RP, Refah Partisi) par la Cour Constitutionnelle en 1998 et l’éphémère expérience du Parti de la Vertu ( FP, Fazilet Partisi) ont débouché sur l’émergence d’une formation politique d’un genre nouveau, le Parti de la Justice et du développement ( AKP ou AK Parti, Adalet ve Kalkinma Partisi), qui a largement remporté les dernières élections législatives en novembre 2002. Loin de n’être qu’une péripétie partisane et électorale, l’arrivée au pouvoir de ce parti et de son leader Recep Tayyip Erdogan peut être considérée comme un événement qui dépasse largement la seule vie politique turque. En effet, ce mouvement, sans renier ses origines et son identité religieuse, s’est fortement démarqué des pratiques internes et des stratégies des formations qui l’ont précédé. Rompant avec le radicalisme du Refah, il privilégie, en effet, le dialogue sur les grands sujets qui agitent la société turque et déclare accepter les règles de la démocratie parlementaire et la structure laïque de l’État allant même jusqu’à se faire le héros d’une lutte pour l’avènement d’une démocratie plus accomplie, d’un État de droit véritable et d’une “vraie laïcité”. Dans le sillage de ce discours surprenant, l’AKP affiche désormais résolument et ostensiblement son désir de voir la Turquie entrer dans l’Europe et cet objectif est devenu l’une des priorités du programme qui est actuellement celui du gouvernement de Recep Tayyip Erdogan.
2Cette transformation spectaculaire de l’islamisme turc a suscité bien sûr une abondance de commentaires fondés souvent sur la prudence voire sur la défiance et parfois sur des simplifications hâtives ou des analogies hasardeuses. En réalité, on peut dire que les premières réactions et analyses qui ont fleuri se situent entre deux opinions extrêmes qui constituent les deux pôles antagonistes d’un débat contemporain sur l’islamisme turc. La première opinion extrême accueille le phénomène avec méfiance. Le parti de Recep Tayyip Erdogan n’est plus un parti islamiste mais une formation qui obéit à des visées politiciennes très largement destinées à satisfaire les Occidentaux et en particulier les États-Unis. Très en vogue dans le monde arabe, en particulier dans les milieux islamistes et anti-impérialistes, cette opinion fait de l’AKP le jouet d’un complot destiné à faciliter la pénétration des idées et de l’impérialisme occidentaux au sein du monde musulman. À l’autre bout de la chaîne, la seconde opinion extrême est dominée par un certain enthousiasme. La victoire de l’AKP et l’expérience gouvernementale en cours seraient en train d’ouvrir des perspectives novatrices aux sociétés du monde musulman qui sont le plus souvent à l’heure actuelle dans une impasse politique hésitant entre des tentatives peu convaincantes de démocratisation et le maintien de régimes autoritaires qui s’efforcent de devenir présentables tout en restant généralement soumis aux pressions d’un islam plus ou moins intégriste. En leur montrant qu’elles peuvent trouver leur propre voie vers la démocratie tout en préservant leur identité culturelle et religieuse, la démarche turque pourrait devenir un exemple à suivre. En outre, en confortant les chances de la candidature turque à l’Europe, elle contribuerait aussi à éloigner le spectre du choc des civilisations.
3L’objet du présent article n’est pas tant de nous positionner dans ce débat que d’essayer d’identifier plus modestement la spécificité de ce phénomène. Qui sont les nouveaux islamistes turcs, sont-ils véritablement différents et en quoi ? Les études qui ont déjà été faites sur le sujet ont avant tout privilégié une analyse comparative, en cherchant à situer l’islamisme turc sur l’échiquier complexe des activismes religieux en action dans le monde musulman. Or, il nous semble que le développement de cette mouvance qui, en Turquie, affiche une spécificité très nationale pour ne pas dire nationaliste, doit être principalement évalué dans son contexte local. Les hommes qui sont aujourd’hui au pouvoir en Turquie ont parfois un long passé politique militant, parlementaire et gouvernemental. Comment leur pratique aguerrie de la vie politique turque n’aurait-elle pas marquée durablement leurs idées et leur comportement ?
4Nous essaierons d’abord de comprendre comment l’islamisme s’est implanté dans le paysage politique turc pour ensuite revenir sur la victoire de l’AKP et procéder à une analyse de la spécificité de ce mouvement au travers de ses évolutions les plus récentes.
5Dans les années 90, les succès électoraux spectaculaires du Refah ont souvent été analysés comme des événements nouveaux voire inopinés. Beaucoup de commentateurs d’emprunt de l’actualité turque oubliaient ainsi que, dans ce pays, l’islamisme a une longue expérience de la vie politique et de la démocratie parlementaires. En l’espace de trente ans, on peut dire, en effet, que le mouvement islamiste turc est passé d’une situation de marginalité à un état de respectabilité. Il est également important d’avoir conscience de l’évolution idéologique de cette mouvance politique qui, de courant islamique prônant simplement le respect de l’identité religieuse de la Turquie dans les années 70, serait devenue une vraie force islamiste dans les années 90, c’est-à-dire un parti plaçant l’islam au cœur de son discours pour faire de la soumission à la loi religieuse un modèle apte à rivaliser de nos jours avec la démocratie.
6L’observation de l’antériorité de cette mouvance en Turquie que nous voulons à présent développer n’a pas pour objet d’écrire l’histoire de ce phénomène politique en tant que telle mais de montrer comment l’islamisme dans ce pays s’est implanté dans le système politique. Nous pensons, en effet, que le cheminement de cette implantation à travers l’instabilité politique, les coups d’État, les joutes électorales et les rivalités partisanes, ont profondément transformé l’islamisme turc.
7Avant d’évoquer le premier âge de l’islam politique en Turquie, il est important paradoxalement de revenir sur la spécificité de la laïcité dans ce pays. En édifiant une république laïque, Mustafa Kemal tournait le dos à six siècles d’histoire ottomane dominée par l’islam. Les réformes kémalistes, en effet, remettaient en cause les fondements religieux d’un Empire qui, en dépit de son cosmopolitisme, fut sans doute l’État musulman le plus puissant qui ait jamais existé. Ce faisant, en dépit de la radicalité du discours officiel, la laïcisation turque fut un phénomène progressif. Ainsi Mustafa Kemal ménagea la sensibilité religieuse des populations musulmanes qui le soutenaient pendant la guerre d’indépendance, il laissa ensuite subsister le Califat jusqu’en 1924 après avoir pourtant aboli le Sultanat en 1922 et proclamé la République en 1923, il fit enfin de l’islam au terme de la Constitution de 1924 la religion du nouvel État turc et ne réforma cette disposition qu’en 1928 pour finalement inscrire en 1937 le “laïcisme” dans l’ordre constitutionnel, au même titre d’ailleurs que les autres principes du kémalisme. De surcroît, bien qu’influencée par l’exemple français, la laïcité turque affiche des particularismes qu’il est important d’avoir à l’esprit. Loin de consister d’abord en une séparation de l’État et du religieux, elle apparaît surtout comme un phénomène de maîtrise de l’islam par l’État qui est bien illustré par le rôle imparti au Diyanet, la direction des affaires religieuses créée après la disparition du Califat. Cette instance, étroitement rattachée aux services du Premier Ministre, contrôle totalement l’exercice des religions, formant et appointant les imans en particulier et allant jusqu’à leur dicter les prêches qu’ils lisent lors de la prière du vendredi. Mais cette forme de laïcité, par la suite largement précisée et justifiée par la Cour constitutionnelle, a débouché sur une tendance à l’uniformisation religieuse en faisant de la confession majoritaire, le sunnisme hannéfite, un culte en quelque sorte officiel. Or la pluralité de l’islam est restée une réalité qui illustre à nouveau la spécificité de la Turquie au sein du monde musulman. Cette pluralité se traduit d’abord par l’existence d’une forte communauté alévie (une confession d’origine chiite à tendances hétérodoxes) qui constituerait selon certains spécialistes près d’un cinquième de la population turque. Ignorée quand elle n’était pas réprimée sous l’Empire ottoman, cette communauté, à l’instar des protestants français, a toujours affiché sa fidélité à la République laïque, manifestant plus récemment son hostilité au développement d’un islamisme d’inspiration sunnite. Mais la diversité de l’islam turc se traduit aussi par la présence et l’influence de nombreuses confréries soufies qui, bien qu’interdites au début de la République, sont parvenues à survivre pour connaître actuellement un renouveau sensible. À cet islam de confrérie s’ajoute encore la vitalité des pratiques religieuses populaires : pèlerinages, superstitions… Ainsi, il faut voir qu’outre le développement d’un mouvement islamiste, la République laïque a dû tolérer au cours des deux dernières décennies un débordement de son islam officiel par le retour à l’islam réel. En ce sens, plus qu’à une crise de la laïcité, on assiste plus exactement à sa mutation induite en fait par le développement d’une pratique diversifiée et pour tout dire libre de l’islam transcendant le culte officiel mis en place par le kémalisme.
8Pour en revenir maintenant aux premiers développements de l’islam politique en Turquie, il n’est pas inutile de rappeler que le parti démocrate d’Adnan Menderes et le parti de la Justice de Süleyman Demirel, qui furent les premières grandes forces de contestation du kémalisme, après l’instauration du multipartisme, d’une part, et le coup d’État de 1960, d’autre part, abritaient déjà des tendances religieuses et des lobbies islamisants. Mais on peut dire que la formalisation institutionnelle de l’islam politique en Turquie remonte à la création du mouvement Milli Görüs en 1969. Cette date et ce mouvement sont aujourd’hui devenus mythiques à tort ou à raison. Milli Görüs représente désormais le creuset, la référence initiale dans la mémoire collective, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur d’un mouvement islamiste turc qui est devenu hétérogène et qui a pris une tout autre dimension. Il est important d’observer que ce sont des raisons électorales plus qu’activistes ou militantes qui sont à l’origine de la création de ce mouvement. Il s’agissait de disposer d’une structure de liaison, lors des élections législatives de 1969, pour soutenir un certain nombre de candidats indépendants dont Necmettin Erbakan. Lui seul d’ailleurs fut élu à Konya et il fonda alors un véritable parti, le Parti de l’Ordre national ( Milli Nizam Partisi). Mais après “le coup de palais de 1971”, qui vit l’armée contraindre le Parlement à renvoyer le gouvernement Demirel, ce parti fut interdit par la Cour constitutionnelle. L’expérience avait été de courte durée mais cette mouvance s’était trouvée un leader, ce qui est très important dans la logique de fonctionnement des partis en Turquie. Necemettin Erbakan, qui symboliquement décida de s’exiler en Suisse après la dissolution du Milli Nizam Partisi, allait, en effet, devenir la figure de proue de l’islamisme turc pendant une trentaine d’années.
9À la suite de cette intervention militaire limitée de 1971, le retour à un fonctionnement normal de la démocratie parlementaire fut assez rapide comme d’ailleurs la recréation d’un parti islamique mais les tenants de l’islam politique en Turquie avaient appris qu’ils devaient compter avec l’armée. C’est sans doute la raison pour laquelle, la création, en 1972, du Parti du Salut National ( MSP, Milli Selamet Partisi) fut discrète et en tout cas dominée par la prudence. Necemettin Erbakan ne prit pas d’ailleurs immédiatement la tête de cette formation et préféra attendre qu’elle ait prouvé sa force et son influence. Ce fut chose faite lors des élections législatives de 1973 qui virent le MSP obtenir, avec près de 12% des voix, un résultat très significatif. Cette influence retrouvée et amplifiée allait permettre à ceux que l’on n’appelait pas encore les islamistes turcs d’approfondir leur implantation dans le système. Devenus, une force politique souvent incontournable, ils allaient trouver dans l’instabilité parlementaire des années 70 l’occasion non seulement d’entrer au gouvernement mais aussi celle d’apprendre à négocier avec les autres partis pour la formation de gouvernements de coalition. Passant successivement des alliances avec le centre-gauche et avec le centre-droit, le MSP devint ainsi l’un des partis politiques-clefs du système parlementaire à la fin de la Seconde République. Dès cette époque, Necmettin Erbakan fut à plusieurs reprises vicepremier ministre dans des gouvernements de centre-gauche ou de centre-droit. Il s’allia notamment aux kémalistes du Parti Républicain du Peuple ( CHP, Cumhuriyet Halk Partisi), en 1974, pour participer au premier gouvernement Ecevit, en janvier 1974, où il se vit confier des ministères importants (Justice, Intérieur, Agriculture, Industrie… ). Il participa ensuite, entre 1974 et 1978, aux deux gouvernements dits de “Front Nationaliste” ( Milliyetçi Cephe) dirigés par Süleyman Demirel. On comprend donc que, paradoxalement, même dans un État laïque militant, cette mouvance politique, loin d’être exclue de la vie politique y ait été fortement associée. Elle eut alors le loisir d’apprendre l’art du dialogue et des accords tactiques avec d’autres forces politiques qui défendaient parfois des options éloignées siennes. Elle eut aussi et surtout l’occasion d’exercer des responsabilités officielles au sein même de l’appareil d’État.
10On peut certes s’interroger sur la nature islamiste du MSP et sur ses liens avec les formations postérieures de la mouvance islamiste turque. Même si le MSP n’était pas encore un parti islamiste à proprement parler, il plaçait la référence à l’islam au cœur de son programme, de son action et de sa stratégie. Tous ses dirigeants étaient des musulmans pratiquants, souvent membres de confréries. Toutefois, ce parti restait prudent et se définissait essentiellement comme nationaliste, avec tout ce que cela peut avoir d’ambigu ; car il ne s’agissait pas bien sûr du nationalisme républicain antiimpérialiste des kémalistes mais plutôt d’un ottomanisme, nostalgique du “bon temps” où l’Umma était sous la coupe d’un Sultan-Calife turc dont l’Empire dominait le monde. Ce chauvinisme religieux était pourtant dilué dans un programme confus, fondé sur une stratégie économique volontariste prônant le renforcement de l’industrie lourde. Dans un pays laïque, ce discours économique “développementaliste” voulait en fait surtout donner un tour acceptable à un mouvement de contestation moralisateur d’essence religieuse recherchant avant tout l’adhésion des musulmans turcs pratiquants gênés, à une époque ou la gauche et l’extrême-gauche étaient influentes, par le caractère de moins en moins islamique de la société dans laquelle ils vivaient.
11Ainsi dès cette époque-là on est frappé malgré tout par le légalisme de cette nouvelle mouvance politique. Loin de mettre en cause de façon radicale l’ordre établi, loin de prétendre détruire une république “impie”, l’islam politique turc semble beaucoup plus soucieux de prendre le pouvoir et pour ce faire, dans un régime parlementaire, il n’hésite pas à s’allier à la droite conservatrice et à participer à des gouvernements de coalition.
12L’épopée du MSP devait s’achever avec le coup d’État de 1980 qui mit un terme à la situation de guerre civile larvée dans laquelle se trouvait la Turquie à la fin des années 70. Comme tous les autres partis, le MSP fut interdit et ses dirigeants arrêtés. On sait que, contrairement à celles de 1960 et de 1971, cette intervention militaire imposa un long purgatoire à la démocratie parlementaire turque. Ce n’est qu’en 1983 que les partis politiques furent à nouveau autorisés et que des élections législatives purent avoir lieu. Il fallut de surcroît attendre 1987 pour qu’un amendement constitutionnel permette aux dirigeants des anciens partis (comme Necmettin Erbakan) de pouvoir à nouveau prendre part à la vie politique.
13Le Refah fut créé dès 1983 mais ses premiers résultats ne furent pas à la hauteur de ceux obtenus par le MSP dans les années 70. Toutefois, la filiation entre les deux formations sauta aux yeux de la plupart des observateurs avertis. Le Refah obtenait, en effet, ses meilleurs scores dans les zones d’implantation du MSP et plus de la moitié de ses dirigeants avaient été membres du MSP. Le contexte politique avait pourtant profondément changé. Grands vainqueurs des élections de 1983 et 1987, Turgut Özal et son parti de la Mère Parti ( ANAP, Anavatan Partisi) cherchaient non seulement à récupérer les “avoirs” électoraux de la droite et du centre-droit turcs, ce qui le conduisait à mener une politique de déréglementation ultra-libérale, mais il n’hésitait pas à donner à son discours et à sa politique une connotation très religieuse. On sait notamment qu’à cette époque celui qu’on devait appeler “le Président croyant” et qui n’était encore que premier ministre n’hésita pas à se rendre à La Mecque pour y effectuer le pèlerinage. Il favorisa par ailleurs un important développement des relations économiques turco-arabes. Ainsi, non seulement l’islam politique paraissait avoir été marginalisé par le coup d’État mais, concurrencé et gêné par la stratégie de Turgut Özal, il semblait en passe d’être le grand absent du retour à la démocratie. Il fallut donc attendre que le “libéralisme özalien” commence à montrer de sérieux signes d’essoufflement pour que la mouvance islamique puisse entrer dans une nouvelle phase de développement en Turquie.
14C’est lors des élections municipales de 1989 et lors des élections législatives de 1991, que le Refah remporta ses premiers succès en s’alliant à l’extrême droite nationaliste. Les élections municipales de 1994 révélèrent l’ampleur de ce renouveau puisque le Refah, cette fois tout seul, l’emporta dans six des plus grandes villes turques dont Ankara et Istanbul. Enfin, les élections législatives de 1995, où il obtint 21 % des voix, firent de lui le premier parti turc. Ces succès allaient lui ouvrir les portes du gouvernement.
15Ainsi, au milieu des années 90, le Refah avait retrouvé une influence comparable à celle du MSP et l’avait même étendue. Pourtant, il faut voir qu’il s’agissait d’un parti d’un genre nouveau. Pour la faire admettre dans le système, le MSP tentait de donner une coloration économique à une contestation religieuse discrète. À bien des égards, le Refah faisait l’inverse en essayant de transformer l’insatisfaction économique et sociale ambiante en revendication religieuse. Car dans un pays émergent, désormais majoritairement urbain, il ne s’agissait plus de toucher simplement les musulmans les plus pratiquants, mal à l’aise dans une société laïque, mais bien de s’adresser à l’ensemble des insatisfaits, en particulier à de nouveaux secteurs sociaux déçus tour à tour par l’étatisme laïcisant et par le libéralisme débridé. Parti protestataire enfanté par la République laïque, chassant sur les terres de tous les partis du système qu’ils soient de droite ou de gauche, le Refah pouvait donc s’adresser à des populations très variées : habitants de zones urbaines et périurbaines assaillis par la précarité, classes moyennes frustrées par les promesses non tenues du mirage “özalien”, Kurdes déracinés travaillant dans les grandes villes de l’Ouest ou même Femmes déçues par une modernisation sociale inachevée.
16Parvenu au sommet de sa gloire en 1996, lorsque Necmettin Erbakan devint premier ministre, le Refah se trouvait dès lors confronté à un double défi. Comment devenir le principal parti de gouvernement d’une République laïque et parlementaire sans se renier mais aussi sans éveiller la méfiance et l’hostilité de l’armée, gardienne du système ? On sait comment se solda cette ultime expérience. Dirigeant un gouvernement de coalition où il devait composer avec le Parti de la Juste Voie ( DYP, Dogru Yol Partisi) de Tansu Ciller, étroitement contrôlé par l’appareil politico-militaire représenté par le Conseil national de Sécurité, Necmettin Erbakan ne fut jamais en mesure de conduire la politique qu’il désirait. Il fut ainsi bientôt déstabilisé par le Conseil National de Sécurité qui émit par à son encontre la fameuse recommandation du 28 février 1997. Ce texte lui demandait de “prendre des mesures” à l’encontre des groupes radicaux œuvrant contre la laïcité et rappelait qu’“aucune concession ne serait faite sur l’application des principes laïques contenus dans la Constitution”. Après s’être soumis à cette injonction pour sauver l’existence de son gouvernement, le premier ministre islamiste, en butte aux pressions de l’armée et aux divisions internes de sa coalition, fut acculé à la démission, en juin 1997, avant d’être lui-même l’objet de poursuites judiciaires et de voir son parti dissous par la Cour constitutionnelle, en janvier 1998. Ce départ forcé du gouvernement Erbakan fut en réalité une intervention militaire “soft”, conduite par un organe constitutionnel, émanation de l’armée pour l’essentiel, le Conseil National de Sécurité. Cet événement que les intellectuels turcs ont appelé “le coup d’État post-moderne” semblait devoir être fatal aux islamistes turcs. L’armée sans sortir de ses casernes et plus généralement l’establishment diplomaticomilitaire avait en fait ridiculisé le gouvernement Erbakan avant de le pousser à partir. Le Refah et son leader vieillissant n’avaient donc pas su aborder et conduire cette expérience gouvernementale et, en dépit des pressions militaires exercées, c’était, avant tout, sur le terrain politique qu’ils avaient été défaits.
17Malgré la création d’un nouveau parti, le parti de la Vertu ( FP, Fazilet Partisi), l’élan des islamistes paraissait cassé pour longtemps par cette expérience gouvernementale malheureuse et, surtout, par la concurrence d’une poussée nationaliste consécutive aux déconvenues européennes de la Turquie. En décembre 1997, en effet, le Sommet européen de Luxembourg avait refusé d’ouvrir des négociations d’adhésion avec la Turquie, gelant une nouvelle fois sa candidature, et lors des élections législatives d’avril 1999, le Fazilet se voyait devancé par la droite nationaliste emmenée par le Parti du Mouvement Nationaliste ( MHP, Milliyetçi Hareket Partisi) et par les nationalistes de gauche du Parti de la Gauche démocrate ( DSP, Demokrat Sol Partisi). À ce recul électoral, s’ajoutaient des divisions internes et la gêne constituée par les interdictions d’exercice frappant les principaux leaders islamistes. Le Fazilet ne tarda pas à être dissous à son tour par la Cour constitutionnelle en juin 2001. Pourtant, cette adversité politique allait être finalement propice au profond renouveau de la mouvance islamiste turque.
18Un an à peine après sa discrète création, l’AKP, un parti islamiste modéré fondé par Recep Tayyip Erdogan, l’ancien maire Refah d’Istanbul, sortait grand vainqueur des élections législatives de novembre 2002. Ce nouveau rebondissement fut ressenti par beaucoup comme une revanche du Refah sur ceux qui l’avaient enterré un peu trop vite. Avec 34,22 % des voix, l’AKP obtenait 363 des 550 sièges de la Grande Assemblée nationale de Turquie, ce qui lui permettait non seulement de disposer d’une confortable majorité absolue mais également de frôler la majorité renforcée permettant de réviser la Constitution. Il est vrai que ce succès était attendu car annoncé par les sondages, mais son ampleur surprit et surtout nul ne s’attendait à une pareille déroute des autres partis. En effet, en dehors de l’AKP, seul le CHP, le parti républicain du peuple fondé par Mustafa Kemal, avec 19% des voix et 178 sièges, conservait une représentation parlementaire, les autres formations politiques n’ayant pas réussi à obtenir un score supérieur à la barre des 10% de suffrages nécessaires pour pouvoir entrer au Parlement.
19Comment expliquer que la mouvance islamiste turque ait pu “rebondir” aussi rapidement de la sorte et qu’elle soit revenue se placer au cœur même d’un système dont on venait de tenter de l’expulser ?
20Tous les observateurs avertis se sont accordés à reconnaître que la victoire de l’AKP devait d’abord être mise en rapport avec la situation économique et sociale difficile que de la Turquie connaît depuis plusieurs années. Pris entre les ambitions économiques légitimes qu’il avait commencé à afficher dans la deuxième moitié des années 80 et l’incertitude de sa situation politique sur la scène internationale (fin du monde bipolaire, proximité des conflits régionaux balkaniques, caucasiens et proche orientaux), ce pays ne s’est économiquement jamais vraiment remis des conséquences qu’a eues pour lui la première guerre d’Irak en 1991. Plusieurs plans de stabilisation ne sont pas parvenus à avoir raison d’une inflation importante et d’une crise financière persistante qui se sont accompagnées dans le courant des années 90 d’un ralentissement de la croissance et d’une augmentation très forte du chômage, frappant durement non seulement les classes populaires mais aussi les cadres et les classes moyennes. À ce contexte économique et social problématique, s’est ajoutée une situation politique instable et une tendance à l’émiettement des partis qui ont conduit à la formation de gouvernements s’appuyant sur des coalitions peu cohérentes et sans grand avenir. En 1996, Necemettin Erbakan, lui-même, avait dû former une coalition avec le DYP pour pouvoir accéder aux fonctions de premier ministre. Après “le coup d’État post-moderne”, loin de s’améliorer cette situation politique dégradée a encore empiré sur fond de scandales et de corruption. Ambitionnant de barrer définitivement la route aux islamistes en ramenant la “normalité”, le gouvernement de Mesut Yilmaz qui succéda au gouvernement Erbakan entre juillet 1997 et novembre 1998 se caractérisa par l’incohérence de sa stratégie et du abandonner le pouvoir après que ses liens avec la mafia eurent été révélés au grand jour. Le gouvernement qui lui succéda ne fut guère plus convaincant dans sa composition et dans son action. Dirigé par Bülent Ecevit, le leader emblématique de la gauche kémaliste des années 70, il reposait sur une coalition rassemblant principalement le DSP et MHP, c’est-à-dire le parti le plus à gauche et le parti le plus à droite de la représentation parlementaire issue des élections d’avril 1999. De surcroît avec l’arrivée de Bülent Ecevit à la tête du gouvernement au moment même où la présidence de la République était occupée par Süleyman Demirel, les deux grands rivaux politiques des années 70 se retrouvaient placés au sommet de l’État. Cette situation caricaturale ne pouvait que renforcer la déconvenue que pouvait ressentir le citoyen turc devant les péripéties de la politique politicienne. Si l’économie a donc été au cœur des préoccupations des électeurs, la désillusion engendrée par le fonctionnement des partis et des coalitions gouvernementales a également pesé lourd dans le scrutin de novembre 2002. Cependant, on peut dire que la victoire de l’AKP n’exprime pas qu’une désillusion vis-à-vis de la classe politique traditionnelle mais qu’elle indique sans doute également une aspiration à faire de la politique autrement. En effet, le report massif sur l’AKP de suffrages venant d’électeurs de toutes sensibilités a aussi montré l’incrédulité des Turcs à l’égard de l’option technicienne que représentait Kemal Dervis, le ministre des Finances sortant. Ce dernier, par ailleurs ancien vice-président de la Banque mondiale, avait été appelé en renfort par le gouvernement Ecevit aux abois, dans les derniers mois de son existence, pour tenter de donner des gages de sérieux tant aux organisations financières internationales qu’à une opinion publique de plus en plus sceptique. Peu convaincus, même par les premiers résultats de ce technicien de réputation internationale, les électeurs turcs ont préféré s’en remettre à ceux qui, de par leur combat hors du système et dans l’adversité, leur apparaissaient avant tout comme des hommes de conviction. Mais ces gens-là n’auraient sans doute pas pu l’emporter s’ils n’avaient réussi à provoquer au sein même de leur formation politique d’origine une profonde mutation sur laquelle il convient de revenir maintenant.
21La compréhension de cette mutation passe par l’examen des événements qui ont marqué les derniers mois de l’existence du Refah en 1997 et jalonné la courte expérience du Fazilet entre 1998 et 2001. L’échec qu’a constitué pour les islamistes “le coup d’État post-moderne” les a amené à conduire une réelle réflexion critique sur leurs pratiques politiques. Ce processus, toutefois, n’a pas tardé à les diviser. Avant même la dissolution du Refah, une tendance moderniste emmenée par Recep Tayyip Erdogan et Abdullah Gül avait commencé à s’affirmer. Elle insistait sur la nécessité de sortir d’un statut de force protestataire anti-système pour dialoguer et aborder positivement des débats de fond : statut de la femme, candidature de la Turquie à l’Europe, rapport à la laïcité… Pourtant, la confrontation véritable entre cette tendance et les caciques du parti rassemblés autour de Necmettin Erbakan ne devait avoir lieu que plus tard, lors du premier et du seul congrès du Fazilet. Ce congrès a véritablement été un tournant pour la mouvance islamiste turque. En effet, bien qu’ils n’aient pas réussi à l’emporter, les modernistes de Tayyip Erdogan ont résisté à la direction du parti et n’ont pas cédé sur leurs idées, cassant par là-même le monolithisme et le culte du chef qui avait prévalu jusqu’à présent dans toutes les formations islamistes précédentes. À l’issue de ce congrès et lorsqu’il s’avéra que le Fazilet était promis au même sort que le Refah, c’est-à-dire à la dissolution, le divorce était tel entre modernistes et traditionalistes qu’il est probable que les deux tendances souhaitaient la fin rapide du parti moribond pour pouvoir créer leurs propres formations. Et, de fait, quelques semaines après la disparition du Fazilet, au cours de l’été 2001, deux partis prétendant assumer l’héritage du Refah allaient apparaître : le Parti de la Félicité ( SP, Saadet Partisi) rassemblant les partisans de Necmettin Erbakan et l’AKP plus modéré regroupé autour Recep Tayyip Erdogan. Toutefois, il faut bien voir que la création de l’AKP avait pris un tour original. En effet, loin de fonder un nouveau parti en reprenant les cadres et l’organisation de l’ancien, Recep Tayyip Erdogan et ses partisans cherchèrent à susciter une initiative à la base en s’appuyant avant tout sur des militants et sur des représentants de la société civile. Ce n’est que par la suite que d’anciens cadres du Fazilet rallièrent la nouvelle organisation. Cette marque d’ouverture, qui s’accompagna d’un souci de démocratisation interne du fonctionnement du parti, se confirma également, lors de la campagne électorale de 2002, par un changement d’attitude nettement perceptible. Sur tous les grands problèmes de société et sur les questions fondamentales engageant l’avenir de la Turquie, les nouveaux islamistes, loin de chercher à imposer leur point de vue par des mots d’ordre de nature idéologique engageaient désormais le dialogue et prônaient la recherche du consensus.
22Dialogue, consensus… n’y a-t-il pas, derrière l’attitude conciliante que nous venons de décrire, une volonté de dissimulation, voire une sorte de complot ourdi par d’habiles stratèges contre la laïcité ? C’est ce que craignent bien sûr l’establishment et plus généralement les milieux laïques. Toutefois, il faut se défier des analyses par trop simplificatrices. En dépit des idées qui ont pu être les leurs, les stratèges en question sont aussi des hommes politiques qui, de par leur passé, nous l’avons vu, ont acquis une expérience qui a transformé leur pratique politique. Quant aux représentants de ce qu’on appelle désormais “l’État profond” et des milieux laïques issus de la société civile, ils ont, eux aussi, assoupli leur position. Cette pacification des rapports politiques est assez représentative des mutations qu’a connues le système politique turc et ses principaux acteurs, au cours des dernières années. Elle ouvre sans doute de nouvelles perspectives pour la Turquie.
23Les blocages du système, les conflits et les compromis qui se sont produits depuis l’expérience du gouvernement Erbakan en 1996/97 permettent bien de saisir la nature des évolutions qui sont intervenues et qui sont encore en cours. Dans un contexte où la Turquie est candidate à l’UE et où sa politique étrangère reste liée à l’espace euro-atlantique, le recours aux coups d’États est désormais difficilement concevable pour l’establishment diplomatico-militaire. Dès lors, ce dernier s’est mis à développer des stratégies politiques civiles. En 1996/97, il a notamment réussi à le faire de façon remarquable en piégeant à plusieurs reprises le gouvernement Erbakan et en réussissant à le rendre impopulaire. Dès lors, les islamistes turcs n’avaient plus qu’une alternative : ou bien faire le choix de perpétuer une confrontation stérile entre islam et laïcité en continuant à tenir un discours très idéologique et en prenant le risque de la marginalisation (ce qu’a fait la vieille garde du Refah regroupée désormais au sein du Saadet), ou bien opter pour une riposte politique s’appuyant sur un attachement clairement déclaré à la démocratie et à l’intégration européenne pour mieux faire ressortir le caractère inacceptable des ingérences politiques et des pressions de l’armée. C’est indubitablement ce second choix qui est à l’origine de la création de l’AKP et qui constitue la base de sa stratégie.
24Depuis 1997, Recep Tayyip Erdogan a parfaitement compris qu’il lui serait difficile de construire une stratégie efficace sur une confrontation permanente avec l’appareil d’État et ses élites, sauf à prendre le risque de s’isoler, voire d’être concurrencé au gré de la conjoncture sur ce terrain par d’autres entreprises protestataires, comme par exemple le nationalisme qui a bien montré ses ressources, lors des élections législatives de 1999. Cette attitude s’est révélée d’autant plus pertinente que l’échec du gouvernement Erbakan en 1997 n’a pas débouché pour autant sur un succès des gouvernants et des forces politiques qui lui ont succédé. Au contraire, pendant 5 ans, tandis que le pays s’enfonçait dans une crise économique, financière et sociale grave, la classe politique turque s’est discréditée. Parallèlement, le terrible tremblement de terre qui est survenu en 1999, à Izmit, près d’Istanbul, a contribué à entamer profondément la confiance des Turcs dans l’armée et les pouvoirs publics qui démontrèrent, à cette occasion, leurs carences dans un pays où ils ont toujours été considérés comme un ultime recours sécurisant. Tirant parti de cette incurie, Recep Tayyip Erdogan s’est néanmoins rendu compte qu’il ne pouvait ni reprendre les rengaines idéologiques de la vieille garde de l’islamisme turc, ni même relancer la stratégie protestataire modernisatrice qui avait fait la force du Refah dans les années 90. Au risque de se retrouver dans une impasse, comme l’establishment et la classe politique turcs, il devait désormais offrir de nouvelles perspectives à l’islam politique en Turquie en se positionnant résolument en parti de gouvernement. Mais un tel choix ne pouvait être concevable que si ces islamistes qui se voulaient différents donnaient des gages de leur attachement à la démocratie et aux orientations diplomatiques traditionnelles de ce pays. En faisant le choix de l’intégration européenne, ils y ont consenti d’autant plus qu’ils ont compris que paradoxalement cette perspective représentait la meilleure garantie de liberté d’expression et de développement pour leur mouvance politique.
25Curieusement au moment où il vient de triompher l’islamisme est en passe de disparaître du paysage politique turc. Les héritiers d’Erbakan qui revendiquent toujours cette étiquette au sein du Saadet n’ont fait qu’un maigre score au cours des dernières élections. Pour leur part, depuis leur victoire, les partisans de Tayyip Erdogan ont abandonné une référence islamiste lourde de sens et d’implications et se définissent comme des “conservateurs démocrates” qui, en terre musulmane seraient en quelque sorte le pendant de ce que peuvent représenter les démocrates-chrétiens en Europe occidentale.
26La définition de l’AKP a suscité déjà beaucoup de commentaires confus. La gêne pour caractériser cette nouvelle formation apparaissait bien, dès les lendemains des élections, dans les premières analyses. La plupart des médias évitèrent d’utiliser le vocable général “islamistes” préférant parler le plus souvent “d’islamistes modérés” ou “d’islamistes démocrates”. Certains journaux comme “Le Monde” évoquèrent la victoire d’un parti “islamique”. Il était certes bien difficile d’expliquer dans une simple dépêche et même dans un article de fond que les “islamistes” qui venaient de prendre le pouvoir en Turquie acceptaient de jouer le jeu de la démocratie. À notre avis, seule la combinaison d’analyses empiriques, sociologiques et politiques permet, de cerner cette nouvelle force politique.
27En observateur expérimenté et minutieux de ce phénomène, le journaliste Rusen Cakir se refuse à parler “d’islamistes démocrates”. Il préfère qualifier les membres de l’AKP “d’ex-islamistes”, un peu comme on a parlé, il y a une dizaine d’années “d’ex-communistes” dans les pays de l’Est après la chute du Mur de Berlin pour désigner les anciens cadres communistes un peu trop rapidement reconvertis dans les structures partisanes des jeunes démocraties nées des cendres du communisme. Pour Rusen Cakir, il ne faut certes pas réduire ce parti à son extrémisme d’origine car des gens de toutes tendances et de toutes origines sont venus grossir ses rangs depuis sa création mais il ne faut pas oublier non plus qu’une partie des dirigeants actuels de l’AKP sont d’anciens militants de formations sectaires, antidémocratiques et emblématiques de l’islamisme turc telles que Milli Görüs. Ce constat le conduit aussi à se méfier du rapprochement un peu hâtif opéré avec la démocratie chrétienne qui relève plus en fait d’un raisonnement par analogie que d’une analyse de fond, car cette famille politique occidentale, bien que de sensibilité religieuse, n’est pas pour autant issue de tendances religieuses fondamentalistes et radicales. Ainsi, sans diaboliser le parti et le gouvernement de Tayyip Erdogan, convient-il de les juger avant tout sur leurs actes.
28Suivant une analyse beaucoup plus sociologique, certains observateurs comme Ferhat Kentel estime pour leur part qu’appliquer le terme islamiste à l’AKP est devenu désormais un non-sens. Observant notamment que depuis 20 ans en Turquie, toutes les études sociologiques sérieuses ont clairement montré que le taux des partisans de l’application étroite des principes les plus rigides de l’islam, en particulier la soumission de la société à la Sharia, n’a pas bougé et se situe dans une fourchette de 5 à 7%, il en déduit fort logiquement que ce n’est pas chez ces gens qu’un mouvement comme l’AKP est allé chercher les voix qui lui ont permis d’obtenir la victoire. La montée en force de l’AKP est en fait, pour lui, un véritable renouveau de la Politique dans un pays qui est devenu indifférent au jeu politique traditionnel, un peu comme cela a pu se produire dans la plupart des pays d’Europe occidentale antérieurement. Il est vrai qu’en Turquie, parallèlement à la professionnalisation de la vie politique et à la multiplication des partis, on a vu, au cours de la dernière décennie, croître “l’indifférence en politique” et s’élargir le fossé entre l’opinion publique et les leaders politiques. Dès lors, pour Ferhat Kentel, avec l’AKP, on a le sentiment qu’arrive au pouvoir un mouvement politique qui a une base populaire, en tous cas qui exprime les racines, les identités multiples et les aspirations contemporaines du peuple turc. Ce mouvement paraît apte, tout au moins pour l’instant, à rétablir un dialogue entre le haut et le bas, entre l’opinion et le gouvernement.
29Les intellectuels laïques et proeuropéens, comme Deniz Vardar, développent une tout autre analyse, essentiellement fondée sur la Science Politique et l’observation des mutations récentes des structures partisanes turques. En l’occurrence, l’AKP serait avant tout un parti conservateur composé des cadres issus de l’extrême-droite populiste radicale qui ont cheminé vers le centre en se convertissant à la démocratie. “Ce cheminement, explique Deniz Vardar, part à l’origine du MSP dans les années 70 pour aboutir à l’AKP aujourd’hui… Ce parti en acceptant la démocratie a réussi à élargir sa base électorale, il a rallié également des opportunistes issus de partis de centre droit comme l’ANAP ou le DYP, voire de formation de l’extrême droite nationaliste comme le MHP ou carrément de formations de gauche.” Les anciens islamistes ont, en outre, parachevé cette entreprise de respectabilité en faisant le choix de l’Europe. Ce choix, en effet, les fait entrer de plein pied dans le système pour des raisons à la fois politiques et culturelles.
30Il est bien sûr un peu tôt pour aller plus loin dans cette observation de l’entrée de l’AKP dans le système. Toutefois, au regard de l’actualité la plus récente, deux observations importantes nous paraissent devoir être faites.
31En premier lieu, il s’est confirmé, au cours des derniers mois, que le système partisan turc avait été sinistré par les dernières élections législatives. Hormis l’AKP, l’ensemble des autres grandes formations politiques affiche un état de faiblesse extrême. Cette situation est compréhensible pour ce qui est des formations de centre-droit ( DYP, ANAP ) directement concurrencées par le recentrage idéologique de l’AKP ou du DSP de Bülent Ecevit déconsidéré par son échec gouvernemental entre 1999 et 2002. Elle l’est moins pour d’autres partis comme le CHP, seul parti représenté au Parlement, qui ne parvient pas à se constituer en force d’opposition crédible. Cette domination sans partage de l’AKP est d’autant plus inquiétante que son dernier congrès a révélé une disparition des débats de tendances qui avaient pourtant marqué sa fondation. Ce net recul de la démocratie interne au sein du parti s’accompagne d’une personnalisation parfois excessive du pouvoir encouragée par une attitude trop docile voire même servile des médias à l’égard de la politique et de la personne même du premier ministre en exercice. Cette hypertrophie de l’AKP et son apparence actuelle d’unanimité cachent pourtant des risques de division qui sont bien apparus à plusieurs reprises au cours des derniers débats sur des sujets fondamentaux. C’est notamment parce qu’une partie des parlementaires AKP ont refusé de suivre leur chef que la résolution autorisant les troupes américaines à débarquer en Turquie pendant la guerre en Irak n’a pas été votée, le 1er mars 2003. De tels risques pourraient induire à terme, s’ils se confirmaient, des scissions à l’intérieur du parti, prélude à une recomposition inédite du système des partis en Turquie.
32En second lieu, l’implication d’acteurs autochtones dans les attentats terroristes commis à Istanbul en novembre 2003 indique que le recentrage politique de la mouvance islamiste turque a peut-être ouvert un champ d’action et d’influence à des tendances radicalisées qui refusent cette entrée dans le système. Cette hypothèse avait déjà été formulée à la suite d’attentats de moindre envergure commis ces dernières années par le mouvement extrémiste kurde Hizbullah dans le sud-est du pays. Même si ces phénomènes ne semblent concerner pour l’instant qu’un petit nombre d’individus, les attentats d’Istanbul ont bien confirmé la permanence et la réalité de ce péril.
33L’observation attentive de l’AKP en tant que parti de gouvernement indique que sa soif de respectabilité est désormais sans limites. Forts de leurs premiers succès économiques qui les ont vu ramener l’inflation à un niveau raisonnable et confirmer des talents de gestionnaire qu’ils avaient déjà déployés à la tête des grandes villes turques, les “ex-islamistes” de Tayyip Erdogan opèrent un très net recentrage de leur discours politique autour de thématiques essentiellement libérales et conservatrices. Défenseurs de l’économie de marché bénéficiant du soutien des milieux d’affaires, ils se déclarent attachés aux valeurs nationales et à des principes familiaux et moraux traditionnels véhiculés par la religion. Ce conservatisme n’est cependant pas exempt de tendances que l’on peut qualifier de “libéralistes”, ce qui les amènent à prôner un développement de la garantie des droits et des libertés individuelles, à revendiquer une meilleure prise en compte des aspirations de la société civile et à se reconnaître dans une laïcité rompant avec le laïcisme kémaliste et se rapprochant en fait du sécularisme en vigueur dans la plupart des pays européens. Ce recentrage perceptible dans le comportement quotidien des gouvernants débouche désormais sur une véritable théorisation de la nouvelle ligne de l’AKP. Très représentatif est à cet égard le récent ouvrage programmatique “Muhafazakar Demokrasi” (La démocratie conservatrice) de Yalcin Akdogan. Diplômé de l’Université privé anglophone de “Bilgi”, ce conseiller politique de Recep Tayyip Erdogan, docteur en Science politique, énonce sur un ton nuancé les principes de ce que l’on pourrait appeler “la nouvelle démocratie conservatrice à la turque” en s’appuyant sur des références bibliographiques essentiellement turques et anglo-saxonnes. Très révélateur des mutations en cours de l’AKP, est aussi le positionnement du journal “Zaman”, depuis deux ans. Ce quotidien qui était à l’origine l’un des fers de lance de la presse militante islamiste ambitionne désormais d’être un grand journal d’opinion proche de l’AKP. Son contenu a profondément changé tandis qu’une nouvelle mise en page, rappelant les standards occidentaux, était adoptée et que parallèlement son tirage augmentait jusqu’à atteindre récemment les 400.000 exemplaires. Sobre dans sa présentation, il rend largement et fidèlement compte de l’action du gouvernement tout en ouvrant ses colonnes à des débats portant sur de grands problèmes de société comme le port du voile, les conséquences de l’intégration européenne ou la gestion des prisons. Dans ces pages d’opinion, les contributions venant de chroniqueurs étrangers sont fréquentes.
34Ce recentrage idéologique, que nous qualifierons pour notre part de “postislamiste”, est très symptomatique des efforts faits par cette nouvelle force politique pour entrer dans le système et pour s’y faire reconnaître. Certes, cette attitude n’est pas nouvelle. Dès la campagne électorale précédant les législatives de 2002, l’AKP avait abandonné l’étiquette islamiste. Mais, à l’époque et, dans les mois qui ont suivi son arrivée au pouvoir, il est clair que ce parti tentait surtout d’expliquer ce qu’il n’était plus. Avec la théorisation de la “Démocratie conservatrice”, on voit bien qu’il s’attache désormais à dire ce qu’il est et, en tous cas, à expliquer comment il veut être perçu. Pourtant cette transfiguration n’est pas encore totalement acquise et les nouveaux “conservateurs” laissent transparaître une certaine fébrilité, voire une certaine gêne, lorsque l’actualité remet l’islamisme sur la sellette. Une polémique récente qui a vivement agité les médias turcs après les attentats d’Istanbul de novembre 2003 l’a bien montré. De façon surprenante, en effet, Recep Tayyip Erdogan s’est obstiné à refuser de qualifier “d’islamistes” ces attentats, manquant là une occasion unique de montrer ce qui pouvait distinguer sa formation d’un extrémisme religieux radicalisé recourant au terrorisme. Ce comportement s’explique probablement par des impératifs essentiellement électoraux et populistes. Les milieux les plus militants du parti souhaitaient notamment éviter de donner l’impression de lier religion et terrorisme à une opinion publique par ailleurs peu familiarisée avec la distinction entre “islam” et “islamisme”. Toutefois, pour certains observateurs, loin de n’être qu’une péripétie mineure, cet incident a révélé, non pas bien sûr que des liens existaient entre l’AKP et le terrorisme qui a frappé la Turquie en novembre 2003, mais que les nouvelles théories gouvernementales souffraient de sérieuses faiblesses argumentaires et intellectuelles. Quoi qu’il en soit, cette affaire montre bien que l’un des enjeux pour les nouveaux gouvernants dans l’entreprise de théorisation qu’ils prétendent conduire, sera de gérer le rapport qu’ils entretiennent avec la religion et plus spécialement d’expliquer la place qu’il réserve en politique à cette dernière. Le Refah, en effet, n’était pas simplement un parti religieux mais une force politique qui utilisait la religion comme un moyen d’expression des identités refoulées de la société turque et comme un levier de contestation d’un système politique en panne. Tout en renouvelant son discours et en le modérant, l’AKP a largement “surfé” sur cette vague identaire et protestataire islamiste pour parvenir au pouvoir. Mais l’accession de Tayyip Erdogan au gouvernement est bien différente de celle de Necmettin Erbakan. D’une part, l’ancien maire d’Istanbul est à la tête d’un gouvernement majoritaire qui théoriquement a tous les moyens de sa politique. D’autre part, il a fait le choix de l’Europe en abandonnant une étiquette à connotation religieuse, qui pouvait amener son parti à connaître le même sort que le Refah ou le Fazilet. En acceptant les principes essentiels de la République laïque et de la démocratie, c’est dans une démarche post-islamiste qu’il a engagé l’AKP. Cette démarche doit amener cette nouvelle force politique à dépasser les compromis idéologiques réalisés pour définir son identité politique. Mais il ne faut pas perdre de vue que cette nouvelle ligne devra aussi apporter des réponses concrètes aux problèmes qui sont ceux de la Turquie d’aujourd’hui. Dans un tel contexte la théorisation de la démocratie conservatrice est sans doute intéressante mais il n’est pas sûr qu’elle remplace efficacement la puissance mobilisatrice de l’islamisme et qu’elle suffise à fonder l’action d’un gouvernement dont la tâche est immense.
35Mais quand tout est dit sur la spécificité de l’AKP, il reste un ultime argument à examiner pour essayer de saisir dans sa globalité le particularisme du “post-islamisme” turc. Cet argument peut être résumé de la manière suivante : si l’islamisme a pris un tour particulier en Turquie, ce n’est pas seulement parce que les islamistes turcs sont différents mais aussi parce la Turquie est un pays à part dans le monde musulman. Au cours des deux dernières décennies, la République laïque a vu naître et s’amplifier un mouvement qui prétendait exprimer les aspirations de la société turque et la transformer. À certains égards il y est parvenu mais, sans doute, a-t-il été, lui aussi, profondément affecté dans cette aventure.
36Lorsqu’on observe le cheminement de la mouvance islamiste jusqu’au parcours récent de l’AKP, on est tenté de dire que cette force politique, au gré des crises et des contraintes qu’elle a subies, a su trouver sa place dans le système politique turc et finalement qu’elle est en passe de jouer le rôle qui lui était assigné.
37Depuis la fin de l’Empire ottoman, par delà les périodes de conflits et de confusions, le débat politique turc s’est le plus souvent structuré autour de deux pôles représentant à l’origine, d’un côté, un courant centralisateur, laïque, progressiste, étatiste, de l’autre, un courant favorable à l’initiative privée, sensible au respect des traditions religieuses, fidèle à la diversité de la société et de l’islam turcs. Les termes de ce débat que l’on fait souvent remonter à la division du mouvement “Jeunes Turcs” en 1902 (lors de son congrès de Paris) entre le “Comité Union et Progrès” et la “Ligue pour l’initiative privée et la décentralisation”, ont certes évolué. La Turquie est devenue un pays majoritairement urbain, les classes moyennes se sont développées, la société civile s’est affermie. Mais force est de constater que si les héritiers du premier pôle tentent encore de prendre la direction de la société en cherchant à lui imposer des réformes ou des contraintes, les héritiers du second pôle parviennent toujours à mobiliser cette société pour exprimer son aspiration à l’autonomie. Depuis que la Turquie s’est convertie à la démocratie, tout en se transformant profondément sous l’effet des mutations sociales que connaissait ce pays, les termes de cette alternative sont revenus de façon récurrente et cyclique dans le fonctionnement du système. La victoire de l’AKP inaugurerait ainsi un nouveau cycle de cette confrontation des deux Turquie après ceux initiés antérieurement par les triomphes similaires de d’Adnan Menderes en 1950 et de Turgut Özal en 1983.
38En 1950 la Turquie vivait les premiers balbutiements de sa démocratie parlementaire. Le pluripartisme n’avait été instauré que 4 ans auparavant mais les structures kémalistes continuaient à contrôler étroitement la société. À la surprise générale, le principal parti d’opposition, le parti démocrate d’Adnan Menderes l’emporta très largement sur l’ancien parti unique kémaliste, le Parti Républicain du Peuple ( CHP ). Camouflet pour l’armée et en particulier pour les élites gouvernantes, ce résultat montrait en fait qu’à côtéde la Turquie étatiste, élitiste, citadine et convaincue des vertus d’un réformiste républicain volontariste, continuait d’exister une Turquie rurale, attachée à la petite exploitation familiale et à la petite entreprise ainsi qu’à son identité religieuse musulmane. Derrière cet événement, en outre, se profilait déjà des ambiguïtés et des interrogations que l’on va souvent retrouver par la suite. Fallait-il voir, dans la victoire de Menderes, le succès de la démocratie, du multipartisme et du libéralisme économique ou bien la revanche du conservatisme religieux sur la République laïque créée par Mustafa Kemal trois décennies auparavant ?
39Trente ans plus tard, alors que la Turquie était engagée dans un laborieux processus de retour à la démocratie après le coup d’État de 1980, les élections législatives de 1983 virent les électeurs donner une large majorité à une formation nouvelle, l’ANAP, emmenée par un nouveau leader, Turgut Özal. Ce vote ne fut pas, comme on l’a écrit parfois, un rejet de l’intervention militaire qui avait été plébiscitée l’année précédente lors du référendum ayant permis l’adoption de la nouvelle constitution. Il marqua avant tout le refus des électeurs de voir l’armée s’installer durablement au pouvoir et imposer à la société une sorte “d’assainissement” forcé. Plus encore que Menderes, Özal cultiva l’ambiguïté en affichant ouvertement, d’un côté, son attachement à la religion et aux confréries et en faisant connaître, de l’autre, une mutation sans précédent à l’État et à l’Économie tandis qu’il confirmait par ailleurs l’ancrage occidental de la Turquie.
40Comparable à ces deux événements par son ampleur et son caractère soudain, la victoire de l’AKP, en 2002, l’est aussi par la gifle qu’elle a infligée de nouveau à l’establishment. Force est de constater, en effet, que ce résultat fait pièce aux ingérences de l’armée dans le jeu politique depuis le “coup d’État post moderne de 1997” et à la prétention à peine voilée de ses émanations de domestiquer la société. Mais, si cet ultime avatar des démêlés de “l’État profond” avec “la Turquie profonde” a montré le caractère dépassé des solutions autoritaires même feutrées, il a aussi permis de canaliser l’un des mouvements d’opposition les plus radicaux que la Turquie républicaine ait connu. Force est ainsi de constater que la République laïque a progressé dans la gestion des tensions qui la menace depuis qu’elle est passée à la démocratie. Instruit par les expériences antérieures, son système politique est de fait parvenu à réguler la contestation islamiste un peu comme il avait antérieurement fini par “digérer” les poussées démocrate et “ozalienne”.
41Lorsque l’on entend Tayyip Erdogan déclarer que “les principes du projet d’Atatürk assis sur la République, la démocratie, la laïcité et l’État de droit sont les fondements de la Turquie d’aujourd’hui et de demain”, lorsque l’on observe que le site Internet de l’AKP n’hésite plus à faire figurer dans la frise de sa page d’accueil un portrait de Mustafa Kemal, on est tenté de penser que ces islamistes turcs qui voulaient changer la République laïque, on finalement été changés par la République laïque !
42Cette régulation de l’islamisme en Turquie a été possible, à notre avis, parce que cette mouvance protestataire a été confrontée à l’épreuve de l’exercice du pouvoir. Il faut bien voir, en effet, que le phénomène islamiste turc s’est inscrit dans une démocratie imparfaite qui a certes tenté d’enrayer son développement mais qui ne pouvait toutefois envisager de le réduire purement et simplement par la force, comme l’eût fait un système définitivement autoritaire. Dès lors, non seulement les islamistes ont pu participer aux différentes élections mais ils n’ont pu être éternellement tenus à l’écart du pouvoir à partir du moment où l’ampleur de leurs résultats leur permettait de caresser cette ambition. Force est d’ailleurs de constater que c’est sur la question de l’exercice du pouvoir que le mouvement islamiste turc s’est finalement scindé en une tendance dogmatique dont le chef avait échoué à la tête du gouvernement, d’un côté, et en une tendance pragmatique dont le leader s’était révélé à la tête de la plus grande ville du pays, de l’autre.
43Cet apprentissage du pouvoir, en effet, n’a pas consisté qu’en l’expérience illusoire du gouvernement Erbakan, il a surtout été marqué, à notre avis, par la gestion municipale consécutive à la conquête par le Refah des grandes villes, en 1994. C’est sur ce terrain-là, notamment dans des mégapoles comme Istanbul ou Ankara, que les militants islamistes, confrontés à la complexité quotidienne de l’exercice du pouvoir, ont commencé à changer de discours et à délaisser les provocations idéologiques militantes de leurs débuts pour leur préférer le propos nuancé de l’élu local. Cette expérience locale principalement urbaine leur a permis de faire la preuve de leurs qualités de gestionnaire et d’élargir leur électorat au-delà de leurs secteurs de prédilection initiaux. C’est ainsi en pratiquant les rouages de la démocratie représentative dans leur plénitude que la mouvance islamiste s’est transformée jusqu’à enfanter un parti de gouvernement.
44Une telle assimilation des islamistes n’était possible que dans un État puissant en partie constitutionnalisé où, en dépit des lacunes de la démocratie et de l’État de droit, de multiples centres de pouvoir existaient de longue date (armée, présidence de la République, gouvernement, parlement, cour constitutionnelle, administration, justice, municipalités, partis politiques, médias… ). Atatürk avait tenté en son temps de démocratiser sa république d’une façon quelque peu caricaturale en incitant des membres de son propre parti à créer un parti d’opposition. Mais s’il est déjà difficile de fonder exnihilo un État nation laïque, il est impossible de décréter la démocratie en créant une opposition de toutes pièces. Pour se démocratiser la République laïque a donc dû se mesurer aux réalités politiques, sociales, culturelles, religieuses de la société turque. Dans cette épreuve, elle a fait fructifier les germes de démocratisation du système qu’avait mis en place son fondateur d’abord en érigeant une morphologie institutionnelle politique moderne (présidence, gouvernement, assemblée… ), ensuite en jetant les bases d’une nouvelle citoyenneté laïque reconnaissant les vertus de l’éducation, de l’ascension sociale et de l’égalité entre hommes et femmes. Ce cadre constitutionnel formel a généré un système politique complexe qui est parvenu non sans mal à réguler des conflits et des oppositions parfois virulentes qui auraient pu lui être fatales. Pourtant les bases laïques et réformatrices de ce système n’ont jamais été sérieusement remises en cause et la République laïque a pu prouver ainsi qu’elle était non seulement capable de vivre avec l’islam mais aussi de transformer ses islamistes en citoyens.
Jean Marcou