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Revue internationale de politique comparée | 55-76 Distribution électronique Cairn pour les éditions De Boeck Université. © De Boeck Université. Tous droits réservés pour tous pays. Il est interdit, sauf accord préalable et écrit de l’éditeur, de reproduire (notamment par photocopie) partiellement ou totalement le présent article, de le stocker dans une banque de données ou de le communiquer au public sous quelque forme et de quelque manière que ce soit. |
Faucons et colombes.
Thomas Lindemann
Thomas Lindemann est professeur de science politique à l’Université Montesquieu de Bordeaux IV et membre de son Centre d’analyse politique comparée, de géostratégie et de relations internationales (CAPCGRI).
1Au début du XXe siècle les militaires prônaient souvent des guerres préventives, à l’instar de l’armée prussienne. Il était courant de penser que le métier des armes prédisposait ses membres à envisager des « solutions musclées ». En revanche, aujourd’hui les militaires ont parfois la réputation d’être moins « militaristes » que les civils lorsqu’il s’agit d’entrer en guerre, comme les forces armées américaines réticentes à l’égard des interventions armées en Bosnie (1995), au Kosovo (1999) ou plus récemment en Irak (2003). Qu’en est-il donc de la prétendue agressivité ou de la nouvelle « civilianité » des militaires ? Les travaux suggestifs d’Alfred Vagts, de Samuel Huntington, de Graham Allison, de Richard Betts, de Samy Cohen, d’Elisabeth Kier, de Kurt Dassel, d’Eliot A. Cohen ou de Peter D. Feaver
2Notre article se propose de combiner les approches constructiviste et bureaucratique dans l’explication des préférences stratégiques de l’institution militaire. De l’approche « bureaucratique » nous adoptons l’idée simple que toute organisation sociale tente de maximiser ses ressources économiques, son autonomie et son prestige. Nous reprenons le postulat de départ de Graham Allison sur la crise de Cuba, selon lequel les conflits entre États ne sont pas uniquement conditionnés par l’environnement international – le rapport de forces – et interne – la nature du régime politique – mais que des considérations d’ordre corporatiste
3En revanche, de l’approche constructiviste nous retenons d’abord l’idée que le degré d’identification avec un groupe est variable. Si le désir d’obtenir des ressources est constant, rien ne détermine par nature si la recherche des gains se réalise en référence à l’individu, à un clan, à un groupe professionnel ou à une entité plus large comme la nation voire l’humanité. L’approche constructiviste a pour mérite de problématiser ce que l’analyse « bureaucratique » considère comme « donnée », à savoir l’identité « corporatiste ». Celle-ci ne va pas de soi car il peut exister des institutions militaires possédant une faible conscience de leur particularité et de ce fait peu enclines à défendre les intérêts spécifiques de leur institution. Le « soldat-aristocrate », le « soldat-citoyen » ou « soldat-parti » n’aura pas le même intérêt à défendre un budget de défense élevé qu’un soldat s’identifiant entièrement à son institution. Ainsi, les hobereaux prussiens étaient avant la Première Guerre mondiale réticents envers une augmentation budgétaire par crainte de l’embourgeoisement du corps d’officier. Il convient aussi de tenir compte des identités particulières au sein même des forces armées. Ainsi, « le filtre institutionnel » centralisé des armées en France explique pourquoi l’armée de l’air manque, à la différence de l’Air Force, d’une identité distincte. C’est pour cette raison que les rivalités entre armées ou armes n’ont pas la même importance pour l’armée française que pour les ‘armées’ américaines »
4Une autre idée forte de l’approche constructiviste est le postulat selon lequel les identités ne sont pas exogènes aux interactions sociales
5Notre regard sur les relations civilo-militaires mobilise donc avant tout des approches de la discipline des relations internationales. Cette perspective n’est pas incompatible avec les analyses plus explicitement sociologiques des relations civilo-militaires. Les théories qui insistent sur les effets de l’interaction entre l’armée et le pouvoir politique soulignent, comme l’approche constructiviste, que le pouvoir civil est susceptible de transformer les identités de l’institution militaire. Ainsi, A. Perlmutter admet l’existence d’une multitude d’identités militaires allant du militaire « corporatiste » (qui caractérise les sociétés modernes démocratique) au militaire « révolutionnaire » (qui serait en quelque sorte animé par « l’idéologie » et « fusionniste » avec le pouvoir politique) en passant par le militaire « praetorian » (caractérisé par un faible environnement politique et sociétal)
6Notre développement représente essentiellement une tentative de mettre à l’épreuve de nos deux perspectives théoriques des travaux empiriques déjà existants. Les cas cités représentent plus une illustration qu’une démonstration au sens strict. Notre première variable « dépendante » est la guerre interétatique classique surtout celles depuis le début du XIXe siècle. Malgré la grande diversité des situations, de l’intensité et de la durée de ces guerres nous supposons que leur comparaison est susceptible de nous fournir quelques régularités dans l’explication sur le rôle des militaires dans le déclenchement des guerres. Une deuxième variable « dépendante » est le penchant des militaires pour des plans militaires offensifs, définis surtout par leur objectif (la destruction des forces ennemies). En revanche, notre variable indépendante (explicative) de l’approche « bureaucratique » est la satisfaction des intérêts corporatistes des institutions militaires. Les variables indépendantes « constructivistes » sont le degré de l’identification du militaire avec son environnement civil (professionnalisme radical versus banalisation du métier des armes) ainsi que l’interaction du pouvoir civil avec les militaires et en particulier la volonté du pouvoir civil d’influer sur les valeurs de l’institution militaire (contrôle subjectif fort=identités militaires faibles, contrôle subjectif faible=identités militaires fortes)
7La mobilisation des deux approches « différentes » dans l’explication peut se heurter à bien des résistances voire à l’incompréhension. Elle nous paraît pourtant fondée. Premièrement, les deux approches aident à comprendre pourquoi les militaires ne militent pas forcément pour un recours à la force armée. D’un point de vue « constructiviste », l’intérêt des forces armées pour la guerre dépend par exemple de leur identité organisationnelle (« héroïque » et « combattante »)
8Notre argumentation se déroulera en deux étapes. Dans un premier temps, nous démontrerons que ni les intérêts corporatistes ni les identités « militaires » ne favorisent nécessairement le « bellicisme ». En revanche, nous verrons dans un deuxième temps que l’intérêt corporatiste de l’institution militaire milite clairement en faveur de plans militaires offensifs. Cependant, l’approche constructiviste envisage des exceptions possibles à ce « penchant » stratégique des militaires à travers la possibilité que les militaires s’identifient aussi à autre chose qu’à leur institution.
9L’existence d’une identité organisationnelle forte ou au contraire faible influe fortement sur l’attitude des militaires envers le recours à la force armée. Tout d’abord, l’hypothèse corporatiste présuppose une identité « corporatiste », c’est-à-dire un groupe professionnel ayant la conscience d’intérêts spécifiques et jouissant d’une existence nettement différenciée par rapport au pouvoir politique. L’hypothèse corporatiste n’a de véritable pertinence qu’à partir du XIXe siècle car auparavant, les élites civiles et militaires se confondaient. L’appartenance à la noblesse et la loyauté au monarque primaient sur l’identité militaire. Cette confusion des rôles civilo – militaires se traduisait par le fait que le chef d’État dirigeait souvent lui-même les opérations de guerre puisque sa gloire et sa légitimité – comme celles de Frédéric II ou de Napoléon – en dépendaient. Les guerres révolutionnaires (1792-1815) par exemple n’ont rien en commun avec les intérêts corporatistes militaires car le véritable enjeu – révolution, contre-révolution – était de nature politique
10En outre, les institutions armées sont susceptibles de développer des identités « civilianisées » s’opposant au bellicisme. Malgré des restrictions budgétaires très sensibles au sein des armées occidentales après 1989, personne n’y a exprimé de tendances ouvertement agressives. Certes, la retenue des militaires occidentaux peut d’abord être interprétée comme l’expression d’un rapport de forces largement favorable au pouvoir civil. Un pouvoir politique fort, comme celui de la Ve République
11Un pouvoir politique fort est en mesure de modifier avec le temps l’identité de l’institution militaire. Une politique de recrutement ciblée, l’enseignement « civique »
12Toutefois, même si les membres de l’institution militaire ont développé une « identité de corps », il n’est pas sûr qu’il existe un intérêt « corporatiste » en faveur des confrontations armées.
13Selon la thèse classique, ce sont les militaires qui profitent le plus d’une guerre. Ils sont pour cette raison plus enclins à prôner le recours à la force armée que le pouvoir civil. Loin d’être uniquement motivés par le salut et la sécurité du pays lorsque se pose la question de recourir à la guerre, les militaires seraient poussés par des raisons purement corporatistes : prestige, moyens, pouvoirs
14Cependant, la validité de l’hypothèse selon laquelle la menace des intérêts corporatistes peut conduire les militaires à un penchant belliqueux semble limitée aux régimes autoritaires. Les militaires prussiens de l’Allemagne wilhelmienne de 1914 – cas le plus fréquemment cité –, le bellicisme des militaires japonais dans les années trente ou le cas argentin de 1982 correspondent à ce type de régime
15Toutefois, la thèse « corporatiste » belliqueuse se heurte à plusieurs problèmes. D’une part, il est loin d’être assuré que les militaires puissent efficacement « conseiller » aux décideurs le recours à la force armée. L’expertise technique n’est pas une donnée en soi mais une construction sociale. La légitimité des militaires comme conseillers du prince est variable dans l’espace et dans le temps. À l’époque de la guerre froide, les spécialistes les plus éminents de la dissuasion nucléaire étaient des universitaires ou des civils comme Thomas Schelling, Herbert Kahn ou Henry Kissinger. La plupart des démocraties occidentales ont développé des « think tanks » qui ne sont pas nécessairement liés au monde militaire. D’ailleurs, l’appréciation qu’ont les militaires du rapport de forces est souvent plus réaliste que celle du pouvoir civil. Ils peuvent avoir pour cette raison un impact « pacificateur » sur les choix stratégiques. Une étude récente sur les militaires pakistanais
16L’argument d’un intérêt corporatiste des militaires dans le déclenchement du conflit occulte surtout que ce sont précisément les forces armées qui ont le plus à perdre dans une guerre
17Les coûts et les gains « corporatistes » d’un recours à la force armée dépendent aussi de la nature du conflit. Les militaires auront tendance à dissuader les hommes politiques de s’engager dans un conflit lorsqu’ils croient que ceux-ci veulent uniquement employer des moyens limités. L’opposition initiale du général Powell à l’intervention américaine en Irak (1991) et en Bosnie (1995) peut être comprise sous cet angle
18L’environnement stratégique – le rapport de forces dans la politique internationale – peut être un autre obstacle à l’expression d’un corporatisme belliqueux. Même si les transitions démocratiques des pays en Europe centrale et orientale (en ex-RDA, en Tchécoslovaquie, en Pologne, en Hongrie etc.) constituaient un défi majeur pour la nomenclatura militaire, leur marge de manœuvre « stratégique » était très limitée. Leurs puissants voisins allemand et russe – sans parler des États-Unis – auraient difficilement toléré des « aventures militaires ». En outre, de nombreuses armées sont mal équipées pour une confrontation armée. La faiblesse opérationnelle des armées éclaire partiellement le fait que la progression quantitative des pays démocratiques (116 pays sur 191 en 1999, contre 69 en 1989)
19Concernant le critère – « capacités opérationnelles » – on peut constater que les régimes militaires de l’Amérique Latine étaient relativement peu dotés en ressources matérielles. En 1988, l’ensemble de la région dépensait 1,3 % de son PNB pour sa défense, un pourcentage nettement inférieur à celui du monde « développé » qui dépensait en 1988 5,2 % de son PNB pour les forces armées
20En résumant, on peut constater que si les intérêts corporatistes des militaires – autonomie, ressources, prestige – sont menacés par des bouleversements internes (transitions politiques, restrictions budgétaires) ou externes (perte de zones d’influences), et lorsque l’institution militaire est suffisamment forte (en termes de ressources absolues et relatives) et différenciée par rapport au pouvoir civil, les militaires seront enclins à favoriser le recours à la force armée. En revanche, lorsque leur position sociale est stable et acceptée, ou lorsqu’ils sont tiraillés par des courants contradictoires et en pleine réorganisation ou affaiblis, ils seront plus hésitants à s’engager dans une guerre.
21Une deuxième théorie « militariste » insiste sur le rôle indirect des militaires dans le déclenchement des conflits. Barry Posen et J. L. Snyder, par exemple, considèrent que les intérêts corporatistes des militaires favorisent des plans militaires offensifs
22Pour comprendre le lien entre une stratégie offensive et le déclenchement d’une guerre, il convient de souligner l’intérêt de l’attaquant à surprendre l’adversaire
23La thèse que nous défendons est que le corporatisme militaire joue fortement et d’une manière directe en faveur des conceptions stratégiques offensives si l’on présuppose l’identité de corps des institutions militaires. En ce sens, nous souscrivons à la thèse développée par J. L. Snyder et B. Posen insistant sur le préjugé offensif des corporatismes militaires. Cependant, le pouvoir civil peut imposer ses préférences doctrinales en jouant sur les dissensions internes de l’institution militaire. Plus encore, le pouvoir civil peut façonner des identités militaires favorables aux options plus défensives. La validité de la thèse « bureaucratique » des doctrines militaires offensives se limite aux militaires cultivant une conscience de la spécificité de leur corporation.
24Certains facteurs d’ordre institutionnel et culturel peuvent détourner les militaires de leur préférence pour l’offensive. Selon Deborah D. Avant, la capacité d’innovation et d’adaptation de l’organisation militaire dépend de la nature des institutions politiques. Un pouvoir civil unifié serait en mesure d’imposer des changements stratégiques aux militaires en licenciant sans aucun risque ceux qui s’y opposent ou en orientant les avancements et les récompenses au sein de l’organisation militaire de telle façon qu’ils bénéficient aux novateurs. La bonne adaptation des militaires britanniques à la guérilla en Malaisie (1948-1960), qu’Avant compare à l’obstination de l’armée américaine à combattre « offensivement » le Viêt-cong, en serait un exemple. Contrairement aux États-Unis où le pouvoir civil est tiraillé entre le Président et le Congrès, en Grande-Bretagne le cabinet du Premier ministre est plus uni et de cette façon, capable de se façonner une organisation militaire plus conforme aux besoins de « sécurité nationale »
25Mais ce sont aussi les normes organisationnelles qui peuvent contrecarrer le penchant des militaires pour des options offensives E. Kier interprète sous cet angle l’orientation défensive de l’armée française dans les années trente. Contrairement à la culture militaire allemande, les Français n’auraient pas pu imaginer employer des appelés de courte durée autrement que pour des opérations défensives
26Les interventions du pouvoir civil, renforcées à l’âge nucléaire, peuvent durablement modifier et même transformer les « intérêts corporatistes »
27J. Snyder et B. Posen ont montré qu’un plan militaire offensif correspond pour de multiples raisons aux intérêts organisationnels des militaires. Il rehausse d’abord le prestige et la fierté d’une armée en affichant un sentiment de supériorité envers l’adversaire, car seules des opérations militaires offensives sont susceptibles de gagner une guerre. Une attitude défensive équivaut à l’aveu qu’on ne croit pas possible de « terrasser » l’ennemi. Concernant le plan français XVII, Jack Snyder nous révèle à quel point ses protagonistes – le général Foch et le colonel Grandmaison – étaient inspirés par la crainte qu’une doctrine défensive pourrait nuire au moral de l’armée et conduire à une passivité fataliste
28L’offensive requiert également plus de ressources matérielles qu’un plan militaire défensif. Une offensive exige nettement plus de forces qu’une défensive (et parfois même une supériorité de 3:1). La tâche d’acquérir et de détruire est plus difficile que celle de préserver
29Un plan militaire offensif, et surtout une stratégie d’anéantissement dont l’objectif est la capitulation totale de l’adversaire, protègent les militaires contre l’ingérence des responsables politiques dans la gestion de la guerre. L’opposition des officiers français et soviétiques à la dissuasion nucléaire et leur propension à préconiser une défense plus active peuvent être comprises comme une tentative d’échapper à la domination des civils. Dans la dissuasion, le seul rôle militaire « décisif » revient au chef d’État qui « appuie sur le bouton »
30Enfin comme toute grande organisation bureaucratique, les militaires développent des routines organisationnelles en élaborant des procédures types d’opération pour gérer des situations standards
31L’époque de la Première Guerre mondiale illustre ce qui se passe lorsque les militaires sont autonomes dans leur planification militaire car tous les États-majors européens avaient conçu des plans offensifs. La période pré –nucléaire fut fortement marquée par la croyance que les décisions concernant la paix et la guerre relèveraient du pouvoir civil mais que la conduite de la guerre et sa préparation relèveraient de la compétence exclusive des militaires
32Des institutions militaires jouissant d’une grande autonomie vont plus facilement développer des identités « corporatistes » et par ce biais, un penchant pour les doctrines militaires offensives. La liberté des militaires d’influer sur les choix doctrinaux – au moins dans les pays occidentaux – est à l’ère post-bipolaire plus grande qu’à l’époque de la guerre froide. La mise en œuvre de la « Missile Defense » signifie de facto une réhabilitation des options stratégiques offensives. Même si une telle défense ne fonctionnait que partiellement, elle permettrait aux militaires américains d’envisager une frappe préemptive en cas de crise aiguë contre une autre puissance nucléaire « secondaire » (par exemple la Chine). Dans l’éventualité d’une telle confrontation, les États-Unis ne s’exposeraient plus au risque d’une « destruction assurée ». Même si ce scénario reste largement hypothétique, le « Missile Defense » traduit la réticence des militaires à se cantonner dans une attitude purement attentiste et défensive. Le rôle de l’institution militaire dans la genèse de ce programme de défense antimissile reste encore à explorer, mais elle l’a fortement appuyé. Son prestige et sa « santé financière » n’ont cessé de s’épanouir depuis qu’elle a réussi à convaincre les civils que la menace émanant des « États voyous » est réelle
33L’esprit de l’offensive des militaires se reflète également au cours des conflits et les pousse souvent à l’escalade. Même les auteurs qui insistent sur le caractère pacifique de l’institution militaire, comme R. Betts, admettent qu’une fois la guerre lancée, les responsables des armées ont tendance à se radicaliser. Par formation, les militaires sont censés gagner les guerres, tandis que l’établissement de la paix est considéré comme une affaire politique
34La logique d’escalade de l’institution militaire s’est manifestée une nouvelle fois lors des guerres de Tchétchénie (1994 et 1999). Les militaires russes recherchaient obstinément la victoire par l’engrenage des attaques. Les sévices infligés à la fois aux rebelles et aux populations civiles produisirent un durcissement des antagonismes, constituant un obstacle sérieux pour les négociations de paix et une réconciliation future. Les opérations de relèvement du pays, nécessaires pour une reconquête des populations, étaient complètement négligées. Cette conduite très « rustique » lors de la première guerre de Tchétchénie (1994-1996), attisait une haine qui facilita sans doute le déclenchement de la deuxième en 1999.
35Enfin la tendance à l’alarmisme
36Il existe de nombreux exemples où les militaires ont poussé les politiques à prendre au sérieux des menaces souvent exagérées, sinon imaginaires. Lors de la guerre franco-autrichienne en 1859 ou dans les années 1920, l’armée britannique avait à plusieurs reprises mis en garde le pouvoir civil contre l’éventualité d’une invasion de la flotte française, ses troupes débarquant clandestinement sur les côtes de la Manche, alors que les relations diplomatiques entre la France et l’Angleterre étaient plutôt harmonieuses. Les prophéties des « Cassandres » militaires sont parfois fabriquées et alimentées par le souci plus terre à terre d’obtenir des crédits budgétaires, ce qu’Alfred Vagts qualifie d’« escroquerie à la protection militaire »
37Les perceptions alarmistes caractérisent aussi les armées américaines dans l’après – guerre froide. Le budget de défense de l’année 2007 était, avec 439 milliards de dollars, supérieur au budget moyen de la guerre froide. Il dépasse largement l’ensemble des dépenses de défense des pays de l’Union européenne. Malgré la disparition de la menace soviétique, le budget défense reste relativement stable après une courte période de transition. Les bases de l’industrie de l’armement de la guerre froide continuent à produire des armes en grande quantité
38Mais les militaires ne tombent pas nécessairement dans l’alarmisme pour des seuls motifs d’intérêt mais aussi à travers des mécanismes cognitifs complexes. L’appartenance à une institution structure la perception qu’ont les acteurs de leur environnement et crée donc des effets de perspective
39Dans une perspective parente mais cette fois-ci pour un régime démocratique, Barthélemy Courmont
40L’étude des perceptions alarmistes de la corporation militaire mérite encore un examen approfondi. Leur intensité varie certainement aussi en fonction du régime politique, des rapports civilo-militaires, du secteur de l’armée et de sa composition sociologique. Une enquête plus récente sur les perceptions de l’environnement international de l’armée chinoise
41En somme, l’approche en termes de l’intérêt et des perceptions corporatistes est stimulante pour éclairer le penchant plus ou moins belliqueux de l’institution militaire. L’approche corporatiste semble particulièrement pertinente pour l’analyse des doctrines offensives et des perceptions alarmistes. Contrairement à la guerre, le fait d’exagérer des menaces ou d’élaborer des plans militaires offensifs ne représente pas de risques immédiatement intelligibles pour l’institution militaire. Concernant le « bellicisme » militaire au sens strict, les critiques mais aussi les défenseurs de l’analyse « bureaucratique » ont négligé d’examiner la variété des situations (menaces ou garantie des intérêts corporatistes) et des contextes (rapports civilo – militaires, capacités opérationnelles etc.) susceptibles de façonner l’intérêt et la capacité des militaires à recourir à la force armée contre un État tierce. L’approche constructiviste complète utilement l’analyse « bureaucratique » en dévoilant la condition sine qua none des intérêts corporatistes : l’existence d’une identité valorisée et fortement différenciée de l’institution militaire. Moins les militaires cultivent le professionnalisme radical mettant en valeur la spécificité « combative » et moins ils auront un penchant pour l’alarmisme et les conceptions stratégiques offensives.
42Les militaires ne sont donc ni « faucons » ni « colombes » mais plutôt des caméléons qui changent de couleur « belliqueuse » en fonction de l’environnement civil. Pour paraphraser une nouvelle fois Alexander Wendt : les militaires sont ce que les civils en font.
Thomas Lindemann
Thomas Lindemann est professeur de science politique à l’Université Montesquieu de Bordeaux IV et membre de son Centre d’analyse politique comparée, de géostratégie et de relations internationales (CAPCGRI).
[ 1] VAGTS A., Defense and Diplomacy : The Soldier and the Conduct of Foreign Relations, New York, King’s Crown Press, 1958 ; HUNTINGTON S., The Soldier and the State : The Theory and Politics of Civil-Military Relations, Cambridge Harvard University Press, 1957 ; ALLISON G., The Essence of Decision, Boston, 1971. Pour une critique: COHEN S., « Décision, Pouvoir et Rationalité dans l’analyse de la Politique étrangère », dans SMOUTS M.-C., Les nouvelles relations internationales, Paris, Presses de Sciences Po, 1999, p. 82 ; COHEN E. A., Supreme Command. Soldiers Statesmen, and Leadership in Wartime, NewYork, Free Press, 2002 ; FEAVER P. D., Armed Servants. Agency, Oversight, and Civil-Military Relations, Cambridge University Press, 2003. L’auteur tiens à remercier Thierry Widemann, Marc Smyrl et Jean Jona pour des commentaires très utiles.
[ 2] Voir pour l’analyse « bureaucratique » : SNYDER J. L., The Ideology of the Offensive, Ithaca, Cornell University Press, 1984 ; POSEN B., The Sources of Military Doctrine, Ithaca, Cornell University Press, 1984 ; HOLLAND L., « The U.S. Decision to Launch Operation Desert Storm : A Bureaucratic Politics Analysis, Armed Forces and Society, vol. 25, n°2, hiver 1999, p. 219-242 ; DAUBER C., « Image as Argument : The impact of Mogadishu », Armed Forces and Society, hiver 2001, vol. 27, n°2, p. 205-230 ; COHEN E., Making Do With Less : or Coping With Upton’s Ghost, Carlisle Barracks, PA: SSI, AWC, 26 mai 1995 ; HAAS R. N., Intervention : The Use of American Military Force in the Post Cold War, Washington D.C., Brooking Press 1999. Pour l’analyse « culturelle » ou « constructiviste » voir RECORD J., « Collapsed Countries, Casualty Dread, and the New American Way of War », Parameters, été 2002, p. 4-23 ; KATZENSTEIN P. (éd.), The Culture of National Security, New York, Columbia University Press, 1996 ; KIER E., « Culture and Military Doctrine : France Between the Wars, International Security, 19 (4), printemps, 1995, p. 65-93 ; JOHNSTON A. I., « Thinking about Military Culture », International Security, 19 (4), printemps 1995, p. 32-64.
[ 3] Voir ALLISON G., op. cit., 1971, p. 144-184.
[ 4] Voir, par exemple, WELCH D. A., « The Organisational Process and Bureaucratic Politics Paradigms. Retrospect and Prospect », International Security, vol. 17 (2), 1992, p. 112-146.
[ 5] MICHAUD N., « Graham Allison et le paradigme bureaucratique : vingt-cinq ans plus tard, est-il encore utile ? », Études Internationales, Décembre 1996, p. 782.
[ 6] VENNESSON P., Les chevaliers de l’air, Paris, Presses de Sciences Po, 1997, p. 202 sq.
[ 7] Voir à ce propos WENDT A., Social Theory of International Relations, Cambridge University Press, 1999, chapter IV.
[ 8] WENDT A., FRIEDHEIM D., « Hierarchy Under Anarchy : Informal Empire and the East German State », International Organization, vol. 49, 4, Autumn 1995, p. 689-721 ; HOPF T., « The Promise of Constructivism in International Relations theory », International Security, vol. 23, n°1, 1998, p. 171-200, p. 183 ; CHECKEL J. T., « The Constructivist Turn in International Relations Theory », World Politics, vol. 50, n°2, janvier 1998, p. 324-348 ; WENDT A., « Constructing International Politics », International Security, vol. 20, n°1, Summer 1995, p. 71-81.
[ 9] PERLMUTTER A., The Military and Politics in Modern Times. On Professionals, Praetorians, and Revolutionary Soldiers, New Haven, Yale University Press, 1977.
[ 10] Voir HUNTINGTON S., op. cit., 1957.
[ 11] Voir JANOWITZ M., The Professional Soldier, New York/Londres, The Free Press, 1971 (réédition), p. 21 ; HUNTINGTON S, op. cit., 1957, p. 61 ; MOSKOS C., WOOD F., (eds), The Military : More Than Just a Job ?, Washington/New York, Pergamon-Brassey’s, 1988, p. 16 ; BOËNE B., « Permanence et Relativité de la spécificité militaire. Examen critique de la littérature existante, esquisse d’une synthèse », dans BOËNE B, (dir.), Les spécificités militaires, Paris, Armand Colin, 1987, p. 188-240.
[ 12] Voir à ce propos WENDT A., op. cit., 1999, p. 33-38 et p. 169 sq.
[ 13] Voir CABANIS A., CHARLIER M. D., « Les guerres révolutionnaires », dans LINDEMANN T. et MARTIN M., Faucons ou colombes ? Les militaires et la guerre, Paris, L’Harmattan, 2006.
[ 14] COHEN S.,
[ 15] Ibid., p. 53.
[ 16] Voir à ce sujet PAJON C., Forces armées et société dans l’Allemagne contemporaine : le recrutement de la Bundeswehr, de 1956 à nos jours, Thèse de science politique (Université de Toulouse I), 2000, p. 8 sq.
[ 17] Voir pour ces distinctions HUNTINGTON S., op. cit., 1957, p. 80-83.
[ 18] BERGER T. U., « Norms, Identity, and National Security in Germany and Japan » in KATZ-ENSTEIN P., op. cit., 1996, p. 334 sq.
[ 19] SCHUMPETER J. A., « Zur Soziologie der Imperialismen », in SCHUMPETER J. A., Aufsätze zur Soziologie, Tübingen, 1953, p. 72-146.
[ 20] Voir ALLISON G., « What fuels the Arms Race ? », in PFALTZGRAFF R. L., (ed.), Contrasting Approaches to Strategic Arms Control, Lexington, M.A:D.C., 1974.
[ 21] GALBRAITH J. K., How to control the military, New York, Doubleday, 1969, p. 7.
[ 22] Voir la contribution de Gabriel PERIÈS dans LINDEMANN T. et MARTIN M., op. cit., 2006.
[ 23] Voir COHEN S, op. cit., 1994.
[ 24] Ibid.
[ 25] COHEN S., op. cit., 1994.
[ 26] Voir HUNTINGTON S, op. cit., 1957, p. 69.
[ 27] LEBOW S, Between Peace and War, Baltimore, John Hopkins University Press, 1981, p. 46 et BETTS R., Soldiers, Statesmen, and Cold War Crisis, Cambridge, Harvard University Press, 1977, p. 4-7, p. 215-221.
[ 28] Voir l’article de PÉRIÈS G., « Les juntes argentines et la guerre (1976-1983) », dans LINDEMANN T., MARTIN M., op. cit., 2006.
[ 29] BETTS R., op. cit., 1977, p. 4. Voir aussi MARTIN M., La militarisation des systèmes politiques africaines, Québec, Sherbrooke, 1976.
[ 30] HOLLAND L., « The U.S. Decision to Launch Operation Desert Storm : A Bureaucratic Politics Analysis », Armed Forces and Society, vol. 25, n°2, 1999, p. 233.
[ 31] CIMBALA S. J., « The Role of Military Advice : Civil-Military Relations and Bush Security Strategy », in SNIDER D. M., CARLTON-CAREW M. A. (ed.), U.S. Civil-Military Relations, The Center for Strategic and International Studies, Washington DC, 1995, p. 101 et 106.
[ 32] FEAVER P. D., « Civil-Military Conflict and the Use of Force », in SNIDER D. M., CARLTON-CAREW M. A., op. cit., p. 121.
[ 33] Ibidem.
[ 34] Voir « Freedom in the World », The Annuary Survey of Political Rights and Civil Liberties, Freedom House, 1998-1999.
[ 35] SANCHEZ P. M., « Latin America : The Security of a region », in MURRAY D. J., VIOTTI P. R., The Defence Policies of Nations, Third Edition, Baltimore/London, The John Hopkins University Press, 1994, p. 95-109, p. 103 sq.
[ 36] Voir la contribution sur la guerre d’Indochine de Pierre MORISOT dans LINDEMANN T. et MARTIN M., op. cit., 2006.
[ 37] SOUQUE P., « Les militaires et les guerres en Tchétchénie », dans LINDEMANN T. et MARTIN M., op. cit., p. 171-190.
[ 38] Voir à propos de Clausewitz : von CLAUSEWITZ C., Théorie du combat. (Préface de Thomas Lindemann), Paris, Économica, 1998.
[ 39] Voir SNYDER J., The Ideology of the Offensive, Ithaca, Cornell University Press, 1984 ; POSEN B., op. cit., 1984. Pour une discussion plus récente : DAVIS J. W. Jr., FINEL B. I., GODDARD S., VAN EVERA S., GLASER C., KAUFMANN C., « Correspondence, Taking Offense at Offense-Defence Theory », International Security, vol. 23, n°3, 1998/99, p. 179-206.
[ 40] von CLAUSEWITZ C., De la guerre, Éditions de Minuit, Coll. « Arguments », 1955, p. 220.
[ 41] AVANT D. D., Political Institutions and Military Change, Ithaca, Cornell Studies in Security Affairs, 1994, p. 10, 26 et 40 ; KIER E., « Culture and Military Doctrine », International Security, vol. 19, n°4, Spring 1995, p. 65-93 et LEGRO J. W., « Military Culture and Inadvertent Escalation in World War II », International Security, vol. 18, Spring 1994, p. 108-142.
[ 42] KIER E., op. cit., p. 71.
[ 43] Voir à ce propos SNYDER J.-L., « Civil-Military Relations and the Cult of the Offensive, 1914 and 1984 », International Security, été 1984, vol. 9, n°1, p. 140.
[ 44] Voir à ce propos GARTHOFF R., Soviet Military Doctrine, Glencoe, Ill, Fress Press, 1953 ou SOKOLOVSKI V. D., Soviet Military Strategy, Prentice Hall, Inc. N.J., 1963.
[ 45] Voir la contribution du général Paris pour LINDEMANN T. et MARTIN M., op. cit., 2006.
[ 46] PARIS H., « La doctrine nucléaire soviétique et russe » dans LINDEMANN T. et MARTIN M., op. cit., 2006, p. 134 sq.
[ 47] MULLER P., Politiques Publiques, Paris, PUF, p. 44 sq.
[ 48] Voir SNYDER J. L., The Ideology of Offensive, op. cit., 1984, p. 50. Voir aussi, p. 91.
[ 49] SNYDER J., Civil-Military Relations, op. cit., p. 121.
[ 50] Ibid., p. 141.
[ 51] Voir von Clausewitz C., op. cit., 1998, p. 17 (préface de Thomas Lindemann).
[ 52] POSEN B., op. cit., 1984, p. 49 sq.
[ 53] Voir MARTINOT-LEROY R., La « Grande Muette » à l’École : Atome et Offensive, La contestation doctrinale au sein de l’armée de terre dans les années 70 en France, thèse de science politique (Université de Paris I), 1999.
[ 54] Ibid.
[ 55] Voir ALLISON G., op. cit., chap. 2, 1971.
[ 56] Voir POSEN B., op. cit., 1984, p. 47.
[ 57] Voir à ce propos RITTER G., Staatskunst und Kriegshandwerk, vol. 2, Munich, Oldenburg Verlag, 1965, p. 9-114.
[ 58] Voir sa contribution pour LINDEMANN T. et MARTIN M, op. cit., 2006. Voir aussi SNYDER J. L., The Ideology of Offensive, op. cit., 1984, p. 57-106.
[ 59] BLIN A. « États-Unis. Menaces Virtuelles », dans BLIN A., CHALLIAND G., GÉRÉ F., Puissances et Influences, Paris, Éditions Mille et Une Nuits, 2000, p. 74.
[ 60] Voir LEBOW S, op. cit, 1981, p. 46 ; BETTS R., op. cit., 1977, p. 4-7, p. 215-221, GEORGE A. L., Avoiding War, Boulder, Westview Press, 1991, p. 13-21.
[ 61] Voir ABRAHAMSON B., Military Professionalization and Political Power, Londres, Sage Publications, 1972, p.87-92.
[ 62] Voir BOOTH K., Strategy and Ethnocentrism, London, 1979, p. 22. sq. et p. 126 sq et WHITE R. K., Nobody Wanted War. Misperception in Vietnam and Other Wars, New York, 1970.
[ 63] BOOTH K., op. cit., p. 28.
[ 64] « Militarys Protection Racket ». VAGTS A., A History of Militarism, W. Norton, New York, 1937, p. 394. Voir aussi MARTIN M. L. et CABANIS A., « Les relations civilo-militaires en Europe », dans BOËNE B., DANDECKER C., Les armées en Europe, La découverte, Paris, 1998, p. 253-170, p. 253.
[ 65] ABRAHAMSON B., op. cit., 1972, p. 87-92.
[ 66] SAPOLSKY, Harvey, GHOLZ, Eugene, PRESS, Daryl, "Come Home, America", International Security, printemps 1997.
[ 67] BOUDON R., L’idéologie ou l’origine des idées reçues, Paris, Seuil, 1992, p. 138.
[ 68] Voir sa contribution pour notre ouvrage.
[ 69] Ibidem.
[ 70] SHAMBAUGH D., « China’s Military Views the World : Ambivalent Security », International Security, vol. 24, n°3, 1999/2000, p. 54-56.