![]() |
Revue internationale des sciences sociales 2003- 1 (n° 175)| ISSN 3034-3037 | ISSN numérique : en cours | ISBN : 2-7492-0139-X | page 085 à 095 Distribution électronique Cairn pour les éditions érès. © érès. Tous droits réservés pour tous pays. Il est interdit, sauf accord préalable et écrit de l’éditeur, de reproduire (notamment par photocopie) partiellement ou totalement le présent article, de le stocker dans une banque de données ou de le communiquer au public sous quelque forme et de quelque manière que ce soit. |
Les mères, exclues de l’emploi et de l’aide sociale
Anke Wessels
Anke Wessels est directrice exécutive du Center for Religion, Ethics and Social Policy, organisation éducative non confessionnelle à but non lucratif et tournée vers l’action qui est affiliée à l’Université Cornell. Le Centre s’occupe de diverses activités dans le domaine de la justice sociale et du changement social.Site Web : www.sas.cornell.edu/cresp. Ses activités en faveur de la justice économique ont pour axes principaux l’éducation locale et l’action politique dans le cadre des campagnes de réforme de l’aide sociale et de promotion de salaires décents.
RESUME — Dans la présente étude, on étudie les processus et les logiques auxiliaires qui contribuent à exclure les mères célibataires pauvres, en raison même de leur maternité, des bienfaits de la stabilité économique aux Etats-Unis d’Amérique. Par le prisme de cette exclusion, nous nous apercevons que lorsque des mères accèdent à un travail salarié et à l’aide publique, leur maternité n’est pas appréciée à sa juste valeur. Leurs efforts pour être à la fois dispensatrices de soins maternels et agents économiques suscitent donc une disjonction dans les paysages politique et économique. Bien que les femmes pauvres ne soient pas obligées de se déplacer physiquement quand elles s’occupent de leurs enfants, des normes et restrictions d’origine sociale œuvrent à les écarter, in situ, des moyens publics dont celles qui ne sont pas mères disposent pour acquérir la stabilité économique. Une politique fédérale qui se donne pour but d’accroître l’autonomie économique des mères célibataires pauvres en même temps que d’améliorer leur place sur le marché du travail comporte donc plutôt des risques multiples d’appauvrissement et de subordination.
Dans la présente étude, on étudie les processus et les logiques auxiliaires qui contribuent à exclure les mères célibataires pauvres, en raison même de leur maternité, des bienfaits de la stabilité économique aux Etats-Unis d’Amérique. Par le prisme de cette exclusion, nous nous apercevons que lorsque des mères accèdent à un travail salarié et à l’aide publique, leur maternité n’est pas appréciée à sa juste valeur. Leurs efforts pour être à la fois dispensatrices de soins maternels et agents économiques suscitent donc une disjonction dans les paysages politique et économique. Bien que les femmes pauvres ne soient pas obligées de se déplacer physiquement quand elles s’occupent de leurs enfants, des normes et restrictions d’origine sociale œuvrent à les écarter, in situ, des moyens publics dont celles qui ne sont pas mères disposent pour acquérir la stabilité économique. Une politique fédérale qui se donne pour but d’accroître l’autonomie économique des mères célibataires pauvres en même temps que d’améliorer leur place sur le marché du travail comporte donc plutôt des risques multiples d’appauvrissement et de subordination.
1Partout dans le monde, la maternité multiplie les risques de pauvreté chez une femme. On estime de façon générale que « l’État providence » a pour rôle d’agir sur les facteurs sociaux, culturels ou commerciaux qui aggravent cette vulnérabilité. La Déclaration universelle des droits de l’homme dispose que toute personne a droit à un niveau de vie suffisant, ce qui donne ainsi aux mères le droit de bénéficier d’une attention et d’une aide spéciales de la part des États signataires. Aux États-Unis, cependant, des relations de pouvoir marquées par les préjugés sexistes et racistes ont suscité une politique de développement économique qui vise à diminuer l’aide publique accordée aux mères pauvres. La règle est désormais d’abandonner l’aide publique et les allocations pour encourager les mères pauvres à aller travailler rapidement ailleurs que chez elles. Mais l’entreprise est, dans la plupart des cas, un lieu qui aide peu les parents à faire face aux contraintes de la garde des enfants. Une culture qui repose de longue date sur le modèle du soutien de famille et où le travailleur n’est pas le principal dispensateur de soins rejette les mères célibataires pauvres qui s’efforcent d’être à la fois mères attentives et personnes économiquement autonomes. Si les objectifs que se donne la nouvelle politique sociale américaine sont de promouvoir l’autosuffisance et la responsabilité personnelle par le travail salarié, ils ont dans bien des cas pour effet d’augmenter le risque d’appauvrissement et d’instabilité ainsi que de rendre les gens plus dépendants sinon de l’État du moins de leur famille ou de la bonne volonté de la société civile.
2Le prisme de l’exclusion est particulièrement révélateur pour étudier l’insécurité économique de plus en plus prononcée qui est le lot des femmes qui deviennent mères. La raison en est qu’il nous amène à considérer la pauvreté et la vulnérabilité non seulement comme une condition de la maternité mais aussi comme une conséquence sociale et politique des relations de pouvoir qui configurent la politique de développement économique et la culture d’entreprise. Nous constatons ainsi que lorsque des mères prennent un emploi salarié, leur maternité n’est pas considérée comme importante. Leurs efforts pour être à la fois des mères s’occupant de leurs enfants et des agents économiques suscitent donc une disjonction dans les paysages politique et économique. Bien que les femmes pauvres ne soient pas obligées de se déplacer physiquement lorsqu’elles s’occupent de leurs enfants, les normes et restrictions d’origine sociale ont pour effet de les évincer, in situ, des moyens publics dont celles qui ne sont pas mères disposent pour parvenir à la stabilité économique.
3La présente étude met en relief les normes et frontières sociales que produisent les relations de pouvoir à l’œuvre au sein de l’entreprise américaine et dans la nouvelle politique nationale d’aide sociale et qui ont pour effet d’exclure les mères pauvres plutôt que de les accueillir. Le débat s’articule autour de trois questions connexes : quels sont les modèles de maternité qui sont promus, et pour qui ? Qui voit son travail apprécié et défendu ? Où trace-t-on la frontière entre la responsabilité sociale et privée s’agissant du bien-être de l’enfant et de la famille ?
4Dans les années 1990, les hommes politiques aussi bien démocrates que républicains se sont servis de l’image de la mère pauvre, en particulier de la mère pauvre afro-américaine, pour obtenir de l’opinion qu’elle soutienne des réformes radicales de la politique sociale américaine. Bien que les Afro-américains comme les Blancs aient été depuis de nombreuses années à peu près autant représentés les uns que les autres parmi les bénéficiaires de l’aide sociale (Neubeck et Cazenave, 2001), l’image des mères afro-américaines irresponsables qui répugnent à profiter des possibilités d’emploi a nourri les programmes politiques qui proposaient de diminuer sensiblement l’aide publique. La Loi de 1996 sur la responsabilité personnelle et les offres d’emploi (Personal Responsability and Work Opportunity Reconciliation Act) (loi prwora) a ainsi mis fin au programme fédéral d’aide publique en fixant à cinq ans la durée de l’aide accordée aux familles dans le besoin.
5En tant qu’instrument du développement économique, la loi prwora a pour principe fondamental que les gens ne doivent plus être tributaires de l’aide sociale et qu’il faut promouvoir l’emploi immédiat, quelle qu’en soit la qualité. D’après le législateur, c’est là le moyen le plus efficace d’acquérir des antécédents professionnels et de progresser sur le marché de l’emploi. Étant donné que 93 % des familles qui dépendent de l’aide sociale ont à leur tête une personne seule, et que ce sont dans leur immense majorité des femmes (Pear, 1998), cette politique a pour fin spécifique de faire entrer les mères célibataires pauvres dans l’entreprise indépendamment de l’âge des enfants (les États peuvent exiger d’une mère qu’elle travaille dès que son nouveau-né a plus de 3 mois).
6Du coup, les mères célibataires sont massivement entrées sur le marché du travail rémunéré. Alors qu’en 1994 les mères mariées étaient plus susceptibles d’être employées que les mères célibataires (64,7 % contre 57,1 %), dès 1999 cette situation s’était sensiblement modifiée (67,1 % contre 68,4 %). Ce phénomène est encore plus prononcé s’agissant des mères célibataires pauvres, puisque l’on a chez les mères célibataires 59 % de personnes dont le salaire s’élève à moins de 200 % du seuil de pauvreté, alors que chez les mères mariées ce taux est de 43 % au même niveau de revenu (Greenberg, 2001, p. 2). (Le seuil de pauvreté fédéral est si bas que l’on considère d’ordinaire les revenus situés à 200 % de ce seuil comme faibles.) Grâce à la loi prwora, le nombre de mères célibataires qui touchent l’aide sociale est passé de 5 millions en 1994 à 2,1 millions en 2001 (Fuller et al., 2002).
7La règle à l’échelle nationale est que les mères pauvres doivent associer garde des enfants et travail salarié pour obtenir une aide de l’État (formation professionnelle, aide à la garde des enfants, bons d’alimentation, etc.). Les questions politiques et théoriques que pose l’obligation d’être « super-maman » inhérente à cette combinaison concernent principalement les possibilités de garde d’enfants peu coûteuses qui sont offertes. Sans services fiables dans ce domaine les changements d’emploi et les rechutes dans l’aide sociale sont très fréquents. Par exemple, une étude de 2001 portant sur 44 000 foyers a fait apparaître que, sur toutes les mères qui avaient renoncé à l’aide sociale pour travailler, 25,5 % en moyenne recouraient de nouveau à l’aide sociale dans les deux ans après. Sur celles qui n’étaient pas retombées dans l’aide sociale, 31,7 % en moyenne étaient sans travail (Loprest, 2001, p. 11-12). Les principaux obstacles à l’emploi que les mères qui ont renoncé à l’aide sociale ont cités étaient tout d’abord la rareté des possibilités de garde d’enfants stables, abordables et accessibles et – loin derrière, en deuxième et troisième positions – l’absence de transport et de compétences ou d’éducation (Children’s Defence Fund, 2000, p. 14).
8L’étude de ce passage de l’aide sociale à l’emploi contribue à révéler dans quelle mesure ces obstacles ne sont pas seulement caractéristiques des exigences liées à l’emploi mais sont effectivement produits par une culture d’entreprise capitaliste, patriarcale et fondamentalement rigide, configurée de telle façon qu’elle nie les compétences et obligations des mères. Dans la présente étude on fera apparaître l’effet de ces forces d’exclusion au premier plan en décrivant l’exclusion vécue in situ par les femmes pauvres quand elles ont la charge de s’occuper des êtres les plus vulnérables de notre société que sont les enfants. Si l’on se penche sur les modèles d’égalitarisme sur le lieu de travail, sur la valeur des soins maternels et sur les hypothèses quant à l’organisation du travail de garde des enfants qui sont propres à l’entreprise et à la politique d’aide sociale américaine, on s’aperçoit à quel point les femmes pauvres sont exclues de la sécurité de l’emploi et de l’aide publique.
9Aux États-Unis, les salaires des femmes sans enfants s’élèvent à 90 % des salaires des hommes, mais les mères ne gagnent que 75 % de ce que gagnent les pères (Holcomb, 1998, p. 130). Gladys Parker Foster (1994, p. 130) décrit la situation sans mâcher ses mots : « Ce qui se passe, c’est que l’égalité des chances sur le lieu de travail n’existe pas pour celles qui ont une responsabilité essentielle dans la reproduction de la race humaine. » Quelles relations de pouvoir déterminent les règles et définissent les frontières de cette culture américaine du travail qui refuse l’égalité des chances à celles qui ont pour responsabilité de reproduire la famille et l’ensemble des citoyens ?
10Les emplois, en particulier les emplois mal rémunérés, restent encore inégalement répartis entre les sexes. Cela est dû, notamment, à ce que les forces sociales tendent à aiguiller les femmes vers les « emplois féminins » mal payés et à une discrimination sexuelle à l’embauche (Christopher et al., 1999). Deuxièmement, les facilités accordées aux parents sur le lieu de travail telles que horaires flexibles, crèches d’entreprise, partage des emplois et remplacements temporaires, sont souvent vues d’un mauvais œil par la direction, pour qui ce sont des faveurs coûteuses octroyées à des employés qui ne se conforment pas au modèle courant. Généralement, les employeurs considèrent que le fait d’avoir des enfants est un choix personnel entre plusieurs passe-temps et qu’il ne doit pas empiéter sur le travail (Crittenden, 2001 ; Holcomb, 1998). Même quand les responsables d’une entreprise proposent des aménagements, les mères hésiteront peut-être à en profiter, craignant, non sans réalisme, de paraître peu zélées pour le travail ou peu soucieuses de leur carrière (Holcomb, 1998).
11Le résultat, c’est que d’avoir des enfants diminue le salaire des femmes mais pas celui des hommes. Quand c’est économiquement possible, les femmes qui continuent d’exercer un emploi salarié même lorsqu’elles ont des enfants réduisent souvent leurs horaires ou acceptent un emploi moins bien rémunéré entraînant moins de responsabilités pour pouvoir s’acquitter de leur double responsabilité. Quand ces mères reprennent un travail à plein temps, l’ancienneté et l’expérience qu’elles n’ont pas acquises se traduisent par des gains inférieurs. Les hommes, en revanche, modifient rarement le cours de leur carrière quand ils deviennent pères (Moen et Yu, 2000). Pour citer une fois de plus Gladys Parker Foster (1994, p. 130) : « Dans une société d’égalité des sexes, une femme devrait pouvoir dire que sa capacité d’enfantement ne doit pas déterminer son statut social, politique et économique ».
12Or, il se trouve que la capacité d’enfantement d’une femme détermine bel et bien son statut social, politique et économique, précisément parce que la principale expression d’égalité entre les sexes dans notre culture d’entreprise est modelée sur l’idée que tous les travailleurs doivent être traités de la même façon. Les femmes, dit-on, doivent avoir le même salaire que les hommes pour un travail égal. L’entreprise postule aussi que, comme les hommes, elles sont dispensées d’importantes activités de garde d’enfants puisqu’elles s’acquittent de leur responsabilité familiale principale en touchant leur paie. Ce faux égalitarisme donne à croire qu’il y a là une forme de non-sexisme puisque hommes et femmes bénéficient d’un traitement égal. Cependant, dans la pratique, il aboutit à une prévention à l’encontre des mères qui travaillent et qui doivent s’occuper des enfants, qu’elles aient un mari ou non. Ce sont elles qui s’arrangent pour faire garder leurs enfants, qui quittent le travail à 17 heures exactement pour pouvoir aller les chercher à la garderie, qui prennent sur leur temps de travail pour aller voir un spectacle scolaire ou emmener l’enfant chez le dentiste, abandonnant une journée de congé de maladie à laquelle elles ont droit pour rester à la maison auprès d’un enfant malade. Les mères qui travaillent rencontrent beaucoup plus de difficultés que les pères qui travaillent quand elles veulent s’acquitter de leur travail salarié en raison des diverses responsabilités qui sont les leurs dans le soin des enfants. Tout égalitarisme « non sexiste » dans l’entreprise ne tient donc pas compte des différents rôles que jouent les mères et des diverses tâches qui conditionnent leurs choix sur le marché du travail. Les employées dont l’existence est organisée comme celle des hommes l’a traditionnellement été, c’est-à-dire sans responsabilités majeures de garde d’enfants, sont nettement privilégiés. De surcroît, et de façon tout à fait pernicieuse, les arguments de non-sexisme et d’équité à l’égard des femmes entravent une évolution des choses dans la culture d’entreprise qui répondrait aux besoins des employées qui ont charge d’enfants.
13Par exemple, même des employeurs bien disposés se voient accusés d’être injustes pour l’employé « ordinaire » parce qu’ils réaffectent des ressources en faveur d’un sous-groupe d’employés, à savoir les mères, en facilitant les horaires flexibles, les journées de congés payés supplémentaires en cas de maladies d’enfants, les garderies d’entreprise ou les congés de maternité payés. Le ressentiment peut s’aggraver quand des politiques favorables à la famille permettent à des mères de ne pas venir travailler et que ce sont les employés sans enfants qui doivent compenser le vide. Par exemple, le Childfree Network, organisation nationale rassemblant plus de 5 000 employés sans enfants, s’est organisé pour apprendre à ses adhérents à défendre leurs droits et à lutter contre la discrimination induite par les politiques familiales (Kirkpatrick, 1997).
14Les politiques et évolutions de carrières qui exigent de l’employé qu’il travaille au-delà des horaires 9 heures-17 heures ou qu’il accepte des changements d’équipe irréguliers ne sont cependant pas considérées comme injustes puisque, en dépit des réalités démographiques (25 % seulement des travailleurs américains ont un conjoint qui ne travaille pas), la culture d’entreprise suppose que le travailleur ordinaire n’a pas de responsabilités importantes en dehors du travail. On considérera ainsi comme normal pour la progression d’une carrière que des jeunes cadres travaillent de 60 à 80 heures par semaine, tard la nuit et pendant les week-ends pour pouvoir faire leurs preuves aux yeux de la société ou de l’université qui les emploie.
15De même, des patrons qui proposent des emplois peu rémunérés attendent souvent de leurs employés qu’ils s’accommodent de changements d’équipe hebdomadaires voire d’un jour sur l’autre comme condition d’embauche. En fait, la situation au regard de l’emploi est souvent une affaire de disponibilité et d’adaptabilité. Par exemple, le chef du personnel d’une grosse entreprise locale où les salaires sont peu élevés a expliqué que ne pouvaient être embauchées à plein temps que les personnes qui pouvaient travailler dans n’importe quelle équipe, 24 heures par jour et sept heures par semaine. Les mères célibataires sont donc virtuellement exclues du niveau minimum de sécurité financière qu’offre l’emploi à plein temps.
16Comme on peut s’y attendre, parmi les personnes que j’ai interrogées, les mères à faibles revenus relativement contentes de leur situation (elles étaient assez peu nombreuses) étaient celles qui avaient des employeurs qui leur offraient des vacances et des prestations de santé, les laissaient libres de déterminer leur horaire de travail quotidien ou hebdomadaire et admettaient qu’un enfant puisse être exceptionnellement dans l’entreprise pour cause de maladie ou de difficulté imprévue de garde d’enfant. À cet égard, leur expérience correspondait de près à celle de couples travaillant tous les deux telle qu’elle ressort d’une enquête récente (Moen et al., 1999) ; il y apparaît en effet que, d’après les personnes interrogées, la qualité de vie est sensiblement liée au soutien apporté par les supérieurs hiérarchiques, à la maîtrise des horaires et à une charge de travail modérée.
17Une importante étude sur les moyens d’améliorer les possibilités d’emploi des femmes qui renoncent à l’aide sociale cite des enquêtes qui prouvent l’existence d’un lien entre des avantages comme les congés payés ou l’assurance-maladie et la capacité d’une mère à conserver un emploi (Strawn et al., 2001, p. 8). Le rôle que joue l’adaptabilité sur le lieu de travail dans le maintien en fonction, qu’il s’agisse des horaires de travail ou de l’attitude des chefs vis-à-vis des irrégularités du fonctionnement des crèches auxquelles les mères se heurtent, n’est cependant pas mentionné. Les emplois peu rémunérés ne sont pas, selon les auteurs, favorables aux politiques d’horaires à la carte qui facilitent la garde des enfants et dont les mères des classes moyennes et supérieures jouissent théoriquement. Si vous permettez à votre réceptionniste de s’absenter pour aller chercher un enfant à la garderie, cela signifie que d’autres employés devront répondre au téléphone ou accueillir les visiteurs. À long terme, ce n’est pas tolérable, et c’est certainement injuste pour ceux qui ne s’absentent pas du travail. Que le caractère non flexible des emplois peu rémunérés puisse être socialement interprété comme un moyen de contrôle pour la direction est, pour eux, sans intérêt. Même les chefs ne se sentent pas en mesure de modifier l’organisation du travail.
18Ce qui est certain, quant aux emplois peu rémunérés, c’est que la valeur réelle des salaires diminue rapidement. En dépit de la reprise économique générale et d’un marché du travail tendu au cours des années 1990, le montant des rémunérations peu élevées continue de baisser. Selon le Children’s Defence Fund, dans la catégorie des non-bacheliers le salaire hebdomadaire moyen d’employés à plein temps a diminué de 26 % (compte tenu de l’inflation) entre 1979 et 2000. Les rémunérations ont diminué de 13 % dans le cas des personnes qui n’ont que le baccalauréat, et de 9 % chez celles qui ont entre bac+1 et bac+3 (Children’s Defence Fund, 2000, p. 2).
19La baisse du montant du salaire minimal fédéral en termes réels résulte directement du dédain de plus en plus marqué des responsables politiques à cet égard. Institué à l’époque du New Deal de Franklin Roosevelt, il était autrefois considéré comme un vecteur de justice économique, comme un moyen d’assurer à tous les travailleurs le minimum nécessaire pour vivre dignement. Mais quand l’ex-Président Ronald Reagan a pris ses fonctions, la justice économique avait été réinterprétée socialement, puisqu’il s’agissait désormais de créer davantage d’emplois en baissant les salaires. Les travaux universitaires d’économistes néo-classiques comme Milton Friedman et George Stigler dans les années 1980 ont imposé l’idée que le salaire minimal représentait un obstacle important à l’emploi. Aujourd’hui, les membres de l’élite au pouvoir continuent de soutenir que le salaire minimal constitue une entrave à la liberté du marché. Lors d’une audience au Congrès, Alan Greenspan a déclaré récemment que, s’il le pouvait, il supprimerait le salaire minimal (Wartzman, 2001). De la sorte, lorsque les mères célibataires pauvres sont rayées des listes de l’aide sociale parce que la société ne pense pas qu’elles aient droit à l’assistance publique, elles entrent sur un marché du travail qui n’est pas tenu de leur offrir un salaire décent.
20Les mères qui renoncent à l’aide sociale sans avoir reçu une éducation formelle avancée entrent dans la population active à l’échelon le plus bas. Et ce, bien que la plupart d’entre elles aient des compétences non négligeables en matière de gestion de budget et de temps, d’organisation, de conseil, d’arbitrage, de secours d’urgence, de planification et de préparation des repas ainsi que d’économie domestique. Quel que soit son nombre d’années d’expérience en tant que mère, ces compétences ne sont pas appréciées par une société qui, depuis longtemps, estime que la mère au foyer est « non productive » (Crittenden, 2001, p. 45-64). Le fait que les mères tributaires de l’aide sociale soient obligées à renoncer à l’aide publique pour accepter des emplois peu rémunérés donne une idée du peu de cas que la société fait des soins que les mères apportent aux enfants.
21En 2002, le salaire moyen des mères célibataires qui ont renoncé à l’aide sociale pour travailler est inférieur à 8 dollars de l’heure, et nombre de ces femmes changent souvent d’emploi (Edelman, 2002). En outre, plusieurs études ont conclu que les salaires augmentaient de façon très modeste – de l’ordre de 1 % par an – pour les femmes qui ont bénéficié de l’aide sociale, même quand elles travaillent régulièrement (Strawn et al., 2001, p. 5). Un rapport sur les mères qui renoncent à l’aide sociale en Floride et en Californie fait apparaître que leur revenu moyen annuel est de 13 000 dollars, c’est-à-dire qu’il est inférieur au seuil de pauvreté dans la plupart des familles de l’échantillon (Fuller et al., 2002). Quand les frais auparavant inexistants de garde d’enfants et de transport sont à charge et que l’on prend en compte la réduction des tickets d’alimentation, des allocations de logement et des avantages médicaux, il n’est pas surprenant que nombre de mères qui renoncent à l’aide sociale pour travailler déclarent avoir plus de difficultés matérielles que celles qui bénéficient d’une aide de l’État (Jencks, 1997). C’est pourquoi un programme national de banques alimentaires a pu signaler qu’il y a eu dans notre pays au cours des cinq dernières années une augmentation sensible du nombre de personnes qui souffrent de la faim ou risquent d’en souffrir. Même si l’économie nationale se porte bien depuis cinq à huit ans, quand une famille passe de l’aide sociale au travail, il apparaît très souvent qu’elle doit réduire son budget alimentaire ou demander de l’aide à une association philanthropique (Second Harvest, 2002).
22De la sorte, l’alliance entre l’État et le capital pour maintenir les salaires à un faible niveau porte un coup au droit fondamental des travailleurs de pouvoir subvenir à leurs besoins et à ceux de leur famille en travaillant 40 heures par semaine. Le nombre de soutiens de famille qui ne touchent que le salaire minimal n’est pas négligeable. Par exemple, 70 % des New-Yorkais qui touchent le salaire minimal fédéral de 5,15 dollars de l’heure sont le principal soutien économique de la famille. L’aggravation de la situation des petits salaires est le fait d’une culture d’entreprise rigide, qui structure les conditions d’emploi, de rémunération et de promotion à partir de conceptions d’égalitarisme « non sexiste », principes déterminants de l’idée d’« à travail égal salaire égal » et les règles de la réussite dans l’entreprise. Pour ceux qui touchent des rémunérations faibles, ces conceptions sont particulièrement contraignantes parce qu’il est rare qu’elles soient compensées par des politiques favorables à la famille. Le résultat, c’est que lorsqu’une femme accepte les responsabilités de la maternité en même temps qu’un emploi rémunéré, elle perd en fait jusqu’à la sécurité minimale en matière de travail et de revenu dont elle jouissait précédemment en tant que non-mère.
23La loi prwora de 1996 est un instrument de développement économique qui met en place un ensemble de processus excluant des personnes de l’aide sociale pour les amener à travailler dans un délai de cinq ans, l’objectif étant de les rendre moins dépendantes économiquement de l’État. La priorité accordée au travail constitue la logique à suivre pour atteindre cet objectif. Cette priorité repose sur l’idée que la meilleure façon de progresser sur le marché du travail est d’acquérir des antécédents professionnels. Ce qu’il faut donc c’est trouver immédiatement un emploi, quelle qu’en soit la qualité. Avant l’embauche, l’éducation et la formation professionnelles ne sont financées que pendant un an. Une fois qu’une personne travaille elle peut améliorer ses compétences, même si les conditions pour bénéficier de l’aide financière à cette fin sont régies par des critères stricts (Strawn et al., 2001, p. 2). Ce sont aussi des critères stricts qui définissent le nombre d’heures par semaine pendant lesquelles une personne qui renonce à l’aide sociale doit travailler. Celles qui ne parviennent pas à respecter ces règles risquent de ne plus pouvoir bénéficier de l’aide publique.
24Bien que cette politique vise les mères célibataires, il est frappant de constater à quel point ces principes sont conçus sur le modèle du salarié masculin indépendant. Les hommes peuvent prendre le risque de changer d’emploi pour mieux poursuivre leur ascension professionnelle et obtenir un salaire, des avantages et une sécurité supérieurs. En revanche, une mère célibataire qui est parvenue à concilier la garde des enfants et les transports pour pouvoir travailler huit heures par jour ne défait pas facilement tout cela pour obtenir un emploi légèrement meilleur. Après avoir passé la soirée à préparer le dîner, à ranger, à surveiller la lessive à la laverie automatique, à aider les enfants à faire leurs devoirs et à superviser leur bain, après leur avoir raconté une histoire et les avoir mis au lit, les mères ont peu d’énergie pour chercher une place meilleure ou acquérir des compétences nouvelles. De plus, il peut sembler risqué de payer des heures supplémentaires de garde d’enfants pour pouvoir participer à des activités de formation, étant donné que les gains n’en sont pas certains. Dans une étude récente qui s’est attachée à suivre 700 mères de jeunes enfants qui, en Californie, dans le Connecticut et en Floride, ont renoncé à l’aide sociale pour travailler, il est apparu que 30 % des personnes interrogées avaient décidé de ne pas accepter un emploi ou de ne pas s’inscrire à un cours de formation pour des raisons de garde d’enfants (Fuller et al., 2002). Les espoirs mis dans la réforme de l’aide sociale n’étant pas conformes à la réalité de la situation des mères pauvres, les raisons économiques avancées pour justifier la réforme apparaissent d’une validité douteuse.
25Comme dans le cas de la plupart des politiques de développement économique, la légitimité et la popularité de la réforme de l’aide sociale ne viennent qu’en partie des possibilités d’amélioration économique qu’elle est censée apporter. Après tout, l’aide sociale ne concerne pas seulement la pauvreté. Elle concerne aussi les femmes. En fait, le soutien massif que la majorité comme l’opposition ont apporté à la loi prwora est en grande partie dû aux idéologies culturelles et politiques qu’elle incarne, et à l’angle sous lequel elle aborde les questions de reproduction, de famille et de soins infantiles. Selon l’Administration for Children and Families Fact Sheet (2001, p. 1), la loi prwora de 1996 a pour fin « d’aider les familles dans le besoin à s’occuper de leurs enfants à la maison ; de réduire la dépendance en encourageant la préparation à l’emploi, le travail et le mariage ; de prévenir les grossesses hors mariage et d’encourager la constitution et le maintien de familles biparentales ».
26Les valeurs dont s’inspire cette loi sont en général déphasées par rapport à ce que vivent les mères célibataires pauvres. D’abord, l’objectif de la garde des enfants à la maison laisse perplexe. Quelle en est l’intention ? Certainement, les mères pauvres célibataires ne sont pas en mesure de payer une nourrice à domicile qui s’occupera des enfants pendant qu’elles travaillent. Peut-être l’intention est-elle d’aider les mères à faire en sorte que leurs enfants n’aient pas à être placés en foyer. Si tel est le cas, on peut y voir une menace qui n’a rien de très subtil. « Si vous n’appliquez pas les règles, on vous enlèvera vos enfants. » Ce qui est horrible, c’est que même lorsque les mères appliquent les règles en renonçant à l’aide sociale et en prenant un travail salarié, l’insuffisance de leurs revenus les amène souvent à payer en retard leur loyer et les notes d’eau et d’électricité, et à se mettre ainsi dans une position telle que leurs enfants risquent de toute façon d’être placés dans des foyers. Si l’État providence avait véritablement pour mission d’aider les familles dans le besoin de sorte que les enfants puissent être gardés chez eux, les responsables hésiteraient – plutôt que d’encourager – à chasser de la maison le principal responsable de l’éducation de l’enfant.
27Deuxièmement, la droite comme la gauche estiment qu’il faut diminuer la dépendance prolongée vis-à-vis des subsides de l’État. Pour sa part, la droite est surtout soucieuse des intérêts du contribuable et soutient qu’il est fondamentalement injuste d’utiliser un argent que le contribuable a du mal à gagner pour favoriser le comportement immoral et socialement destructeur de gens qui ont des enfants alors même qu’ils ne sont pas mariés et vivent dans la pauvreté. La gauche, inversement, soutient qu’il n’est pas juste que la mère reste dépendante de l’aide de l’État. Elle voudrait que soient aussi accessibles aux mères pauvres la liberté – et, par là, l’autonomie – que les femmes des classes moyennes qui travaillent en dehors de chez elles ont eu tant de mal à conquérir.
28Or, pour la mère célibataire pauvre, dépendre d’une aide publique adéquate n’est pas nécessairement un handicap. Au contraire, cette aide lui permet de s’occuper convenablement de ses jeunes enfants. Comme l’explique Eva Feder Kittay (1999, p. 191), « Être obligé de confier son enfant à la garde d’un étranger ou de le laisser sans surveillance et accepter n’importe quel travail qu’on vous offre, c’est une autre forme de subordination, pas une libération. C’est aussi une façon de dévaluer le travail traditionnel des femmes ». Malheureusement, les féministes dans leur ensemble n’ont pas remis en cause ce qui est au cœur de la suppression de l’aide sociale, à savoir l’idée que les mères célibataires pauvres doivent être exclues de l’aide sociale (Mink, 1999). Elles ont été peu nombreuses à défendre le droit des mères pauvres d’élever leurs enfants ou « à contester l’idée que les mères célibataires pauvres devraient être obligées, par la loi, de travailler en dehors de chez elles » (ibid., p. 183).
29Troisièmement, le foyer biparental est présenté comme la structure la plus favorable à la sécurité personnelle et financière parce que le travail d’éducation et de soin des enfants peut être partagé. Pour la mère célibataire pauvre, la perspective d’épouser un homme, très probablement aussi pauvre qu’elle, ne permet cependant guère d’espérer une amélioration de la stabilité familiale. Même dans le meilleur des cas, le mariage est synonyme de beaucoup de travail. La misère ne le facilite pas. Avoir sur les bras une autre relation exigeante peut encore aggraver une situation déjà précaire. Il n’est donc pas étonnant de constater, à la lecture d’études récentes, que les mères ont tendance à quitter leur partenaire masculin dès qu’elles ont fait quelque progrès, que ce soit en matière d’emploi ou d’autonomie (Fuller et al., 2002). Ces évolutions démentent l’argument du gouvernement Bush selon lequel les bénéficiaires de l’aide sociale tireront un grand profit des programmes de promotion du mariage quand ils auront répondu aux mesures d’incitation au travail.
30Quatrièmement, les caractéristiques contraignantes de la détermination de paternité et de l’exécution de l’obligation de verser une pension alimentaire pour l’entretien d’enfants aux termes de la Réglementation sur l’assistance temporaire aux familles dans le besoin (Temporary Assistance to Needy Families – tanf), correspondent à l’idée des féministes selon laquelle les pères doivent être financièrement responsables de leurs enfants. Il est peut-être de bonne politique de chercher à obliger les pères biologiques à verser une pension, mais cela peut constituer une menace pour les mères pauvres et leurs enfants. Pourchasser un père violent et en colère pour l’obliger à contribuer à l’entretien d’un enfant, c’est risquer de réveiller d’anciennes animosités et menacer la sécurité de la mère et de sa famille (Mink, 1999 ; Jencks, 1997).
31Cinquièmement, le choix d’avoir des enfants, s’il est certainement légitime chez les femmes des classes moyennes, est interprété comme pathologique chez la mère célibataire pauvre qui devient tributaire de l’aide publique pour exercer convenablement ses fonctions de parent avec ou sans salaire (Solinger, 1999, p. 28). En fait, le souci de faire en sorte que les femmes pauvres ne se reproduisent pas apparaît comme l’un des thèmes les plus populaires de la réforme de l’aide sociale. Ici, la logique raciste selon laquelle la culture afro-américaine de la mère célibataire est source de problèmes et socialement destructrice joue un rôle particulièrement important dans les appels à financer des programmes fédéraux de limitation des grossesses et d’encouragement au mariage (Neubeck et Cazenave, 2001). Dans le cas des mères célibataires pauvres, en particulier des non-blanches, c’est le droit même à une famille que l’État conteste.
32Sixièmement, l’hypothèse selon laquelle une mère pauvre qui travaille se comporte de façon plus responsable et offre donc à ses enfants un meilleur modèle à imiter que la mère au foyer jouit du soutien de la gauche comme de la droite. Les féministes classiques soutiennent qu’une mère pauvre est rabaissée quand elle est tributaire de l’aide sociale. Le travail rémunéré renforce son autonomie. Le respect de soi qu’elle obtient en rejoignant les rangs des autres mères qui travaillent ailleurs que chez elles est pour ses enfants une source d’inspiration (Mink, 1999). De même, la droite pense que la culture de dépendance vis-à-vis de l’aide sociale ne disparaîtra que lorsque les enfants auront reconnu la vertu du travail telle que leurs parents l’illustrent.
33L’idée selon laquelle un parent qui travaille suscite chez les enfants un respect et un sens de la responsabilité personnelle est si arrêtée dans les esprits que les chercheurs ont été pris au dépourvu par les résultats « surprenants » d’une étude récente portant sur trois programmes géographiquement divers de passage de l’aide sociale à l’emploi. Il en ressort que les adolescents des familles où l’on est passé de l’aide sociale à l’emploi avaient davantage de problèmes comportementaux et réussissaient moins à l’école que les enfants des foyers bénéficiant de l’aide sociale (Lewin, 2001). Pourquoi le bon comportement de la mère ne se reflète-t-il pas dans ses enfants ? Il semble que les mères aient confié certaines des responsabilités de garde à des adolescents pour gagner du temps et moins dépenser en garde d’enfants. Les chercheurs n’ont pu déterminer avec certitude pourquoi les programmes avaient des effets négatifs sur les adolescents. Mais, selon eux, les parents intéressés par ces programmes avaient peut-être eu moins de temps et d’énergie pour surveiller les adolescents lorsqu’ils étaient au travail ; épuisés par le travail, ils se montraient peut-être plus durs vis-à-vis de leurs enfants ; ou bien le fait que les adolescents aient eu davantage de responsabilités à la maison à partir du moment où les parents ont obtenu un emploi a été très pesant pour les enfants (ibid., p. 16).
34On a là un exemple frappant, qui montre comment le travail de la mère au foyer n’apparaît aux spécialistes de l’étude de l’aide sociale que lorsque, en son absence, des problèmes se posent. Selon Gwendolyn Mink (1999) et Eva Feder Kittay (1999), c’est précisément cet aveuglement à la valeur réelle de la contribution que les mères pauvres apportent lorsqu’elles s’occupent de leurs enfants qui empêche d’effectuer une réforme véritable de l’aide sociale, une réforme qui soit au service des femmes en reconnaissant et en accompagnant la réalité de leur vie. Dispenser des soins à ses enfants, c’est travailler. Les mères célibataires se conduisent de façon responsable en cherchant en priorité à s’occuper de leurs enfants. Alors que la plupart préféreraient l’indépendance économique, elles n’ont pas l’adaptabilité des salariés masculins indépendants qui ont du temps de libre même lorsqu’ils travaillent et peuvent passer plus facilement d’un emploi à l’autre.
35Il semble souhaitable aussi que les femmes puissent partager les tâches de l’éducation d’une famille avec un partenaire, mais un mauvais partenaire peut aggraver une situation déjà précaire. Une loi qui oblige les mères célibataires pauvres à confier leurs enfants à quelqu’un d’autre en vue d’exercer un emploi trop mal payé pour satisfaire aux besoins fondamentaux, qui considère le temps limité dont disposent les femmes comme un indicateur d’insuffisance professionnelle, et qui encourage les femmes à se marier tout en décourageant les grossesses, rabaisse la fonction de mère, le droit de la mère à une famille, sa contribution économique et la dissuade, éventuellement, de s’arracher impérativement à la maltraitance. Surtout, cette politique s’appuie sur des hypothèses phallocentriques relatives à la supériorité des personnes qui subviennent à leurs besoins et à ceux d’autrui grâce à un emploi rémunéré, pour exclure les activités maternelles de la définition de la citoyenneté responsable. Cette conception de la responsabilité, de la citoyenneté et de la réussite économique exclut la mère célibataire pauvre, du fait même de sa maternité, de l’aide publique et de la sécurité économique minimale qu’elle garantit.
36Très certainement, la réforme de l’aide publique devrait défendre le droit de la mère célibataire pauvre à élever ses enfants, devrait hésiter à la pousser à sortir de chez elle tant que ses enfants sont jeunes et veiller à ce que l’emploi salarié reconnaisse et accepte ses responsabilités en tant que dispensatrice de soins. Elle devrait définir le citoyen responsable comme une personne qui ne se défausse pas sur autrui des activités de soins pour être pleinement disponible en vue d’un emploi salarié. Au contraire, le citoyen responsable, homme ou femme, devrait être quelqu’un qui associe la garde des enfants et le travail salarié, capable à la fois de gagner son pain et de donner des soins.
37Sous l’angle de l’exclusion, la présente étude a analysé les conséquences d’origines sociales et politiques d’un ensemble de relations de pouvoirs qui définissent les règles, normes et limites de la loi prwora comme de l’entreprise américaine. Au lieu d’accepter que l’aggravation de la pauvreté et de la vulnérabilité soient des risques inhérents à la maternité, nous avons vu comment des hypothèses phallocentriques étaient utilisées pour exclure les mères des possibilités de stabilité économique et avons montré que ces concepts sociaux devaient évoluer si l’on voulait protéger les mères contre l’insécurité économique. L’analyse de ces hypothèses montre aussi comment elles suscitent des définitions largement acceptées de la réussite économique et de la signification de la citoyenneté responsable. Même lorsque la culture d’entreprise professe une attitude non sexiste et protège le droit des femmes à l’égalité des salaires pour un travail égal, les politiques d’emploi et de promotion conçues sur le modèle du salarié masculin indépendant font obstacle à des changements structurels qui pourraient permettre aux mères salariées de mieux s’adapter aux contraintes qui sont les leurs.
38Il apparaît aussi que la loi prwora, en supprimant les allocations versées aux mères inscrites à l’aide sociale, part de l’hypothèse que les mères pauvres se montrent irresponsables quand elles ne travaillent pas à l’extérieur. Le but de la loi prwora est de pousser les femmes à entrer dans des entreprises pour qu’elles soient fières de rapporter chez elle un salaire. Les programmes qui encouragent au mariage et dissuadent de la grossesse sont censés soutenir les femmes dans le processus de développement du respect de soi par la solvabilité économique. Ce que la présente étude suggère toutefois, c’est que cet objectif exclut les soins maternels de la définition de l’activité socialement responsable. Lorsque des femmes cherchent à être à la fois des mères attentives et des acteurs économiques, elles suscitent une disjonction dans les paysages politique et économique. De la sorte, bien que les femmes pauvres ne soient pas obligées de se déplacer physiquement quand elles assument les tâches maternelles, nous pensons que les normes et restrictions en vigueur ont pour effet de les écarter, in situ, d’un accès équitable au marché du travail. Nous en concluons que l’État a pour tâche d’élaborer des politiques économiques qui renversent (au lieu de les renforcer) les conceptions phallocentriques qui structurent les chances de réussite économique. La réforme menée par les pouvoirs publics dans le domaine du travail et de la famille pourrait comprendre des horaires de travail adaptables tels que la semaine de 4 jours et demi, un renforcement des investissements dans l’éducation au niveau de la maternelle et de la petite enfance, le versement d’une indemnité de maternité et l’octroi de congés de paternité et d’éducation ainsi que de congés de maladie pour s’occuper de membres de sa famille. Lorsque des structures auront été mises en place pour encourager les hommes à s’organiser pour pouvoir s’occuper des enfants comme les femmes l’ont toujours fait, alors peut-être une égalité authentique sur le lieu de travail aboutira à une égalité des chances pour celles qui ont la responsabilité essentielle de la reproduction de la race humaine.
39Traduit de l’anglais
• Administration for Children and Families News Fact Sheet. 2001. Welfare, septembre 2001, www.acf.dhhs.gov/news/facts/tanf.html.
• Children’s Defence Fund. 2000. Families Struggling to Make It in the Workforce : A Post Welfare Report, Washington, Children’s Defence Fund.
• Christopher, K. ; England, P. ; Ross, K. ; Smeeding, T. ; Mclananhan, S. 1999. « The sex gap in poverty in modern nations : single motherhood, the market, and the state », Conference on Child Well-Being in Rich and Transition Countries, 30 septembre – 2 octobre, Luxembourg.
• Crittenden, A. 2001. The Price of Motherhood, New York, Metropolitan Books, Henry Holt and Company, llc.
• Edelman, P. 2002. « The True Purpose of Welfare Reform », The New York Times, éditorial, 29 mai.
• Foster, G. P. 1994. « Equality and the women’s movement : what’s missing? » in J. Peterson & D. Brown (dir. publ.), The Economic Status of Women Under Capitalism, Aldershot, Angleterre, Edward Elgar.
• Fraser, N. 1994. « After the family wage : gender equity and the welfare state », Political Theory, 22, 591-618.
• Fuller, B. ; Kagen, S. ; Loeb, S. 2002. New Lives for Poor Families? Mothers and Young Children Move through Welfare Reform, Wave 2 Executive Summary, avril.
• Greenberg, M. 2001. Testimony of Mark Greenberg, Senior Staff Attorney, Centre for Law and Social Policy, Subcommittee on Human Resources, House Committee on Ways and Means, 15 mars 2001.
• Gornick, J. C. ; Meyers, M. 2001. « Support for working families », The American Prospect, Online, 12, 1er-15 janvier www.prospect.org/print-friendly/print/V12/1/gornick-j.html.
• Holcomb, B. 1998. Not Guilty! : The Good News About Working Mothers, New York, Scribner.
• Jencks, C. 1997. « The hidden paradox of welfare reform », The American Prospect, 32 (mai-juin).
• Kirkpatrick, D. 1997. « Child-free employees see another side of equation », Wall Street Journal Interactive Edition, 2 avril. http://interactive.wsj.com/public/current/articles/SB859238936898216000.htm.
• Kittay, E. F. 1999. « Welfare, dependency, and a public ethic of care », in G. Mink (dir. publ.), Whose Welfare? Ithaca,: Cornell University Press.
• Lewin, T. 2001. « Surprising result in welfare-to-work studies », The New York Times, 31 juillet, p. A16.
• Loprest, P. 2001. « How are families who left welfare doing over time? A comparison of two cohorts of welfare leavers », frbny Economic Policy Review, 9-19 septembre.
• Mink, G. 1999. « Aren’t poor single mothers women? Feminists, welfare reform, and welfare justice », in G. Mink (dir. publ.), Whose Welfare? Ithaca, NY, Cornell University Press.
• Moen, P. ; Yu, Y. 2000. « Effective work/life strategies ; working couples, work conditions, gender, and life quality », Social Problems, 47, 291-326.
• Moen, P. ; Harris-Abbott, D. ; Lee, S. ; Roeling, P. 1999. The Cornell Couples and Careers Study, Ithaca, ny, Cornell University.
• Neubeck, K. ; Cazenove, N. 2001. Welfare Racism, New York, Routledge.
• Orloff, A. S. 1996. « Gender and the welfare state », Document de travail pour les conferences publiques du Centro de Estudios Avanzados en Ciencias sociales de l’Instituto Juan March, Madrid, 11, 12, 14 décembre 1995.
• Pear, R. 1998. « Most States Meet Work Requirement of Welfare Law », The New York Times, 30 décembre, p. A1 et A12.
• Second Harvest 2002. « Hunger in the era of welfare reform », www.secondharvest.org/whoshungry_welfare.html.
• Solinger, R. 1999. « Dependency and choice : the two faces of Eve », in G. Mink (dir. publ.), Whose Welfare? Ithaca, NY, Cornell University Press.
• Strawn, J. ; Greenberg, M. ; Savner, S. 2001. Improving Employment Outcomes Under tanf, Centre for Law and Social Policy, conférence « New World of Welfare » 31 janvier – 2 février 2001. www.clasp.org.
• Wartzman, R. 2001. « How minimum wage lost its status as a tool of social progress in the U.S. », The Wall Street Journal, 19 juillet, p. 1.