Revue internationale et stratégique | 77-81

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La recherche en matière de défense : enjeux et perspectives

Jean-Pierre Maulny

Directeur adjoint de l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS). L’auteur peut être contacté à l’adresse e-mail suivante : jjjpmaulny@ iris-france. org.


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La compétitivité d’un pays est pour une large part dépendante de son effort dans le domaine de la recherche. En ce qui concerne le domaine de la défense, la problématique est relativement similaire avec toutefois certaines spécificités. Au XXIe siècle, on parle toujours d’« art de la guerre », bien que les valeurs de paix et de stabilité aient largement pris le pas sur le culte du guerrier. La France, par exemple, a toujours eu, depuis la Seconde Guerre mondiale, la crainte de préparer la guerre d’hier et non la guerre de demain. Et il est vrai que le facteur technologique joue un rôle important dans l’appréciation de la puissance militaire.

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À cet égard, on sait quel rôle a pu jouer l’Initiative de défense stratégique (IDS) – « la guerre des étoiles » – de feu le président américain Ronald Reagan dans la chute de l’Empire soviétique, qui n’avait pas les moyens de répondre à ce défi. Mais on sait également que les États-Unis ne maîtrisaient pas les compétences technologiques et ne disposaient pas des moyens financiers pour réaliser le projet qu’ils avaient imaginé. Dans ce cas, la maîtrise technologique, réelle ou supposée, a joué un rôle dissuasif.

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Plus près de nous, la Network Centric Warfare (guerre axée sur les réseaux – NCW), c’est-à-dire la capacité à communiquer les informations du champ de bataille en temps réel à tous les combattants et à faire participer tous les types d’armement à un combat en réseau, joue le même rôle de symbole de la puissance technologique militaire. Ainsi, durant la première partie du conflit irakien, celle qui a conduit à la chute de Saddam Hussein, la NCW a permis aux Américains de mener une guerre éclair face à l’armée irakienne avec seulement le tiers des forces déployées dans le Golfe treize ans plus tôt. La NCW, en consentant une accélération sensible du rythme des opérations, n’a jamais permis à l’armée irakienne et à la Garde républicaine de reprendre l’initiative dans les combats.

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Toutefois, l’Irak aura également prouvé que la technologie ne suffit pas à gagner une guerre et notamment la guerre de la reconstruction. Les mois qui ont suivi la prise de Bagdad auront démontré que l’écrasante supériorité américaine ne pouvait compenser l’absence de projet politique clair pour la reconstruction de l’Irak et l’incapacité de l’armée américaine à combiner des actions civilo-militaires dans les périodes de stabilisation postconflit. L’épisode de Fallouja a même prouvé que la NCW pouvait être contournée par une menace asymétrique sous la forme d’une guérilla. Pour le moment, seuls le renseignement humain et l’entraînement des forces à cette forme de combat permettent de répondre à ce type de menace. Dans ce cas également, le nombre de troupes déployées au sol redevient un facteur prépondérant.

LE POIDS DES CONTRAINTES BUDGÉTAIRES

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Aujourd’hui en Europe, on a tendance à considérer que le « gap » – ou « fossé » – militaire, s’il existe bien avec les États-Unis, est plus de caractère capacitaire que de caractère technologique. En d’autres termes, ce n’est pas la qualité des armes européennes qui est en cause mais plutôt la quantité dont dispose l’Europe. Pourtant, les spécialistes s’inquiètent du risque de voir se creuser l’écart technologique entre les États-Unis et l’Europe tant les montants financiers consacrés à la recherche militaire sont disproportionnés1. La NCW est d’ailleurs l’exemple même d’une avancée technologique donnant un avantage significatif aux États-Unis vis-à-vis de l’Europe. La coalition militaire américano-britannique a pu fonctionner en Irak uniquement parce que les Britanniques ont acheté à la dernière minute aux Américains les terminaux leur permettant de se connecter à l’armée américaine. Malgré cela, il est apparu que la coalition se présentait sous la forme d’une conjonction et d’une coordination des forces britanniques et américaines et non sous la forme d’une intégration des forces, impossible à réaliser même au niveau de la division. Aujourd’hui, l’armée américaine n’est donc tout simplement plus interopérable avec les armées des autres pays de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN), ce qui n’est pas sans conséquence tant au niveau militaire qu’au niveau politique.

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Au niveau européen, le véritable dilemme vient aujourd’hui de la difficulté à résoudre l’équation « capacité militaire / capacité technologique » dans un environnement où les contraintes économiques sur les budgets de défense restent fortes. D’un côté, les Européens ont pris conscience durant les conflits balkaniques, en Bosnie et au Kosovo, de lacunes capacitaires importantes dans plusieurs secteurs : la projection de forces, les frappes de précision en profondeur, le renseignement satellitaire et les systèmes de commandement et de communication. La tendance fut donc à orienter les priorités vers les moyens militaires disponibles à court et à moyen termes. Cette nouvelle orientation s’est traduite ces dernières années par un rééquilibrage au niveau des dépenses d’équipement du budget de la défense, l’accent étant plutôt mis sur le développement et la fabrication des matériels plutôt que sur les dépenses de recherche et technologie. Il ne faudrait pas croire que ce phénomène est limité à la France. On le constate en fait dans tous les autres pays européens, y compris au Royaume-Uni.

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En France, cette nécessité de mettre l’accent sur les équipements devant entrer en service dans les différents corps de l’armée française à moyen terme (deux à cinq ans) s’est traduite non seulement par une baisse des dépenses de recherche et technologie2, mais également par une recherche d’économies sur les dépenses programmées d’entretien des matériels, qui a entraîné au début de la décennie une véritable crise de disponibilité des matériels3. Dans ce cas, le fait de privilégier le court et le moyen termes s’est donc traduit par une perte de capacité militaire sur le très court terme.

LES CONSÉQUENCES D’UN ÉVENTUEL DÉCROCHAGE TECHNOLOGIQUE

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Sur le long terme, la baisse des crédits de recherche et technologie dans le domaine de la défense pose trois problèmes.

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Du point de vue des entreprises, qui sont les premières à considérer qu’aujourd’hui il n’y a pas de véritable gap technologique entre l’Europe et les États-Unis, il est indispensable d’inverser la tendance à la stagnation, voire à la diminution des dépenses de recherche dans le domaine de la défense, sous peine de perte de compétitivité dans les dix ou quinze ans à venir. L’autre handicap lié au décrochage technologique serait le moindre intérêt que présenterait pour les entreprises américaines la coopération avec les entreprises européennes. On ressent d’ailleurs dès aujourd’hui ce phénomène, les entreprises américaines ayant tendance à détourner leur regard de l’Europe, le marché américain offrant des potentialités suffisantes du fait de l’augmentation sensible du budget de défense américain.

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On a vu que ce décrochage technologique pouvait également se traduire par l’impossibilité dans le futur de s’intégrer dans une coalition militaire avec les États-Unis, faute de disposer des instruments nécessaires pour mener une guerre en réseau. La tentation peut être grande à ce niveau de reprendre telle quelle l’architecture de la NCW américaine. Ce ne serait toutefois pas sans présenter des inconvénients majeurs. Nous serions alors dépendants des sources d’information et de renseignement des États-Unis. En second lieu, l’architecture d’une NCW n’est pas neutre dans le sens où elle traduit la conception même des objectifs politiques et militaires de celui qui mène le conflit. Or, on a vu ces dernières années les Américains et les Européens s’opposer quasi systématiquement sur ce point, que ce soit sur la question du bombardement d’objectifs industriels stratégiques en Serbie et au Monténégro ou sur la nécessité de limiter au maximum les dommages collatéraux dans le conflit irakien4.

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Enfin, l’existence d’un gap technologique nous mettrait irrémédiablement en situation de dépendance vis-à-vis des États-Unis, à un moment où ce pays restreint de plus en plus les transferts de technologie, y compris à l’égard de son plus fidèle allié qu’est le Royaume-Uni. Une telle dépendance réduirait à néant la possibilité pour l’Europe de mener une politique autonome vis-à-vis des États-Unis si le besoin s’en ressentait.

QUELLES RÉPONSES POUR LA DÉFENSE DE DEMAIN ?

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Quelles sont les réponses apportées par les pays européens afin de concilier la nécessité d’avoir une armée capable d’apporter tous types de réponses militaires aux besoins du moment et celle de préparer dès aujourd’hui la guerre du futur ?

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Une des réponses possibles est d’essayer d’obtenir une meilleure synergie entre la recherche civile et la recherche militaire afin d’obtenir une effectivité maximum des crédits affectés à la recherche. Dans le domaine de la défense, cet objectif est contrarié par deux phénomènes. D’une part, certaines technologies apparaissent purement militaires et il semble difficile de leur trouver une application civile. On peut citer, par exemple, les blindages des chars ou la technologie de la furtivité, destinée à rendre les objets invisibles au radar. Le second phénomène vient de la nécessité de protéger les informations concernant les technologies liées à la défense, qui rend difficile leur application au monde civil, y compris au sein même des entreprises de défense qui peuvent avoir une activité civile et militaire.

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Malgré ces handicaps, une meilleure synergie entre la recherche civile et la recherche militaire est l’une des voies qui sont privilégiées aujourd’hui. On ne peut véritablement rattacher à cette démarche les crédits inscrits au budget de la défense français consacrés au Budget civil de recherche et développement (BCRD). Ces crédits, d’un montant de 200 millions d’euros dans le budget de la défense 2004, sont en réalité destinés à abonder le budget de la recherche civile. À cet égard, aucun contrôle ne permet de vérifier que ces crédits aient été affectés à des recherches communes civiles et militaires, et il semble bien que ce soit un artifice pour « gonfler » artificiellement le budget de la défense et pour abonder un budget de recherche civile atonique.

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De son côté, la Cour des Comptes britannique, le National Audit Office (NAO), a récemment publié un rapport appelant à une meilleure synergie de la recherche civile et militaire, et développant une méthodologie pour aller dans ce sens5. Les Britanniques ne cachent pas en préambule de ce rapport que la réponse qu’ils apportent a pour objectif de pallier la pénurie de crédits budgétaires du ministère de la Défense britannique (MoD), qui ne permet pas, pour le moment, d’accroître sensiblement les crédits de recherche et développement (R&D).

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Les propositions de ce rapport vont dans plusieurs directions : la définition de priorités claires pour la recherche ainsi que la mise en place de mécanismes de détection de ces priorités ; une meilleure coordination des activités de recherche, tant au sein du secteur militaire entre le gouvernement et les entreprises qu’entre les secteurs civil et militaire ; la multiplication des collaborations entre les centres de recherche, les industries et les partenaires étrangers ; une généralisation de la compétition dans le domaine de la recherche ainsi qu’entre les méthodes d’innovation publiques et privées ; enfin, la définition et la mise en place d’indicateurs de mesure d’efficacité de la recherche.

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Cette démarche visant à une meilleure synergie entre le secteur civil et le secteur militaire est facilitée dans les domaines où les technologies utilisées apparaissent duales dès l’origine. C’est le cas notamment de toutes les technologies de l’information et de la communication qui sont à la base d’une large partie de la NCW américaine. Lors des opérations militaires récentes, on a d’ailleurs constaté un besoin exponentiel en communications téléphoniques ainsi qu’en canaux permettant de transmettre toutes sortes de données. En Irak, les moyens militaires mis à disposition des armées américaine et britannique sont apparus alors insuffisants et il a fallu faire largement appel aux moyens civils (communications par le biais des satellites civils pour les Britanniques, outillage Internet classique pour les Américains). Dans ce domaine, la nécessité pour les militaires de suivre au plus près les développements technologiques rapides du secteur civil implique d’ailleurs de « militariser » le cas échéant des équipements civils ou d’envisager des matériels qui pourraient avoir des utilisations mixtes, comme les satellites de télécommunication.

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Conscients de leur incapacité à pouvoir tout faire, nombre d’États européens ont entrepris de cibler leurs efforts de recherche en direction des technologies qui apparaissent les plus stratégiques. C’est le cas de la France avec le Plan prospectif à trente ans (PP 30), qui est chargé d’identifier les technologies qu’il sera nécessaire de maîtriser dans trente ans en fonction des menaces et des missions qui seront celles de nos armées à l’avenir. Dans ce cadre, une quarantaine de technologies ont été identifiées auxquelles doit être consacré l’essentiel des crédits de recherche et technologie dans le domaine de la défense. Les Britanniques ont appliqué une méthodologie assez similaire débouchant dans ce pays sur les towers of excellence, qui ont pour mission d’améliorer le niveau technologique de la base industrielle de défense dans les domaines jugés prioritaires. Toutefois, seuls ces deux pays et, dans une moindre mesure, l’Allemagne semblent en mesure de conduire une politique technologique militaire au niveau européen, même si on ne peut nier que des pays comme l’Italie et l’Espagne ont une véritable politique industrielle dans le domaine de la défense.

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Un des principaux espoirs pour l’avenir porte sur la mise en commun des efforts de recherche au niveau de l’Union européenne (UE). La lettre d’intention (LoI), adoptée en juillet 2000, a déjà posé des jalons dans ce domaine. Les six États qui sont partie à cet accord6 ont décidé de s’informer réciproquement sur le financement de la recherche dans le cadre de programmes de coopération afin d’éviter les duplications. Toutefois, le véritable pas en avant ne pourra être réalisé que si l’Agence européenne de défense, en cours de constitution, aura compétence pour financer des programmes de recherche au niveau de l’UE permettant d’obtenir une meilleure synergie des efforts européens dans ce domaine.

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Malgré toutes ces solutions qui s’offrent aux décideurs européens, il n’en reste pas moins que le montant des crédits de recherche militaire qui seront affectés dans les budgets nationaux de défense conditionne pour une large part la compétitivité technologique militaire de l’Europe dans les années à venir. Il est sans doute nécessaire que les Européens coordonnent désormais leurs politiques et arbitrent conjointement entre ce qui est nécessaire pour que nos armées assument les objectifs politiques et militaires d’aujourd’hui et les ambitions que nous voulons fixer à l’Europe de la défense pour demain. Sachant qu’il est peu probable que l’Europe puisse sensiblement accroître ses capacités militaires à court, voire à moyen terme, il pourrait être utile aujourd’hui de privilégier l’avenir plus que nous ne le faisons actuellement, quitte à sacrifier certaines capacités qui ne permettront pas véritablement à l’Europe de mener une politique autonome. Pour réaliser ces arbitrages, il est nécessaire que l’Agence européenne de défense inclue une véritable dimension programmatique au niveau des équipements intégrant un plan européen dans le domaine de la recherche militaire. Cela conduira inévitablement à des délégations de souveraineté, mais il est nécessaire de se convaincre que chacun ne pourra, à long terme, que tirer des bénéfices d’une telle politique sur le plan militaire, industriel ainsi que sur le plan politique.

Jean-Pierre Maulny

Directeur adjoint de l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS). L’auteur peut être contacté à l’adresse e-mail suivante : jjjpmaulny@ iris-france. org.

Notes

[ 1] Les crédits consacrés à la recherche et technologie dans le budget de la défense américain représentent huit fois ce que dépensent les pays de l’Union européenne (UE) dans ce domaine.

[ 2] La part consacrée à la recherche et technologie dans le budget de la défense représentait environ 900 millions d’euros en 1991 (date à laquelle ces crédits ont été au niveau le plus élevé) contre 500 millions d’euros en 2004.

[ 3] Gilbert Meyer, L’entretien des matériels des armées, Rapport d’information, Commission de la Défense nationale et des Forces armées, Assemblée nationale, octobre 2002.

[ 4] Les auditions des militaires britanniques à la Chambre des Communes dans le cadre d’un rapport sur l’opération « Telic » (terme utilisé par les Britanniques pour désigner l’opération « Liberté pour l’Irak ») ont mis notamment en lumière les divergences entre Américains et Britanniques sur la manière de combattre en milieu urbain, les Britanniques considérant que la prise de Bassorah s’était déroulée dans des conditions respectant bien mieux l’intégrité des civils que lors de la prise de Bagdad.

[ 5] National Audit Office, The Management of Defence Research and Technology, Londres, NAO, mars 2004.

[ 6] L’Allemagne, l’Espagne, la France, l’Italie, le Royaume-Uni et la Suède.

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