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Les hydrocarbures du bassin Caspien : de la construction à l'affranchissement des interdépendances ?
Gaël Raballand
Économiste, membre de l'Observatoire des États post-soviétiques à l'INALCO
1Isolée de la scène internationale avant décembre 1991, l'Asie centrale a connu un regain d'intérêt de la part de l'Occident après la fin de l'URSS, notamment grâce aux hydrocarbures. Aujourd'hui, le bassin Caspien constitue l'avenir économique de l'Asie centrale tout comme il symbolisait, autrefois, l'avenir énergétique de l'URSS. À l'époque soviétique, la production d'hydrocarbures en mer Caspienne était restée assez faible, ces champs devant être mis en exploitation lorsque les réserves de Sibérie occidentale auraient été épuisées. Quelques tentatives d'exploitation de ces ressources avaient cependant été lancées. Pourtant, l'utilisation d'une technologie non adaptée et la forte pénurie d'investissement en capital productif avaient conduit le pouvoir soviétique à renoncer provisoirement au développement de ces champs.
2 À l'indépendance, le bassin Caspien a été salué comme un nouvel eldorado. Les médias ont largement surestimé ses ressources, allant jusqu'à comparer la mer Caspienne au golfe Persique et avançant un chiffre de production pouvant atteindre 200 milliards de barils. Ces espoirs ont cependant été rapidement déçus au fil des campagnes d'exploration. Comme le rappelle Robert Ebel, « les acteurs dans l'industrie pétrolière et gazière ont tendance à surestimer l'inconnu et à sous-estimer le connu »
3Le bassin Caspien est caractérisé par son enclavement : l'exportation de ses hydrocarbures nécessite la construction d'oléoducs et de gazoducs et implique par conséquent l'immixtion de la politique dans l'économie. Deux thèses s'opposent alors sur le poids de cette immixtion. Pour de nombreux observateurs, l'économie des oléoducs et gazoducs est le résultat d'un « grand jeu » politique et diplomatique qui explique leur tracé et leur construction. Pour d'autres, ceux-ci ne peuvent être construits que si les investisseurs s'engagent à les financer, cet engagement étant alors tributaire de la rentabilité économique du champ d'hydrocarbures. Pour eux, la politique ne joue donc qu'un rôle marginal, le coût d'un oléoduc restant faible par rapport à l'investissement consacré au développement même du champ.
4 Les oléoducs et gazoducs transfrontaliers ont connu une histoire souvent mouvementée, propulsés parfois au centre de conflits politiques
5Apparaît ainsi une interdépendance entre pays exportateurs et pays de transit, tout comme entre pays importateurs et exportateurs d'hydrocarbures. Le développement des flux transfrontaliers d'hydrocarbures influe sur les relations entre pays exportateurs, importateurs et de transit, ainsi qu'avec les populations des pays exportateurs. En partant de ce cadre théorique et en se concentrant sur les deux principaux pays exportateurs d'Asie centrale (Kazakhstan et Turkménistan), on peut résumer leurs quinze premières années d'indépendance à une construction d'interdépendances suivie d'une volonté d'affranchissement.
6On recense trois types d'interdépendances majeures auxquelles les États d'Asie centrale sont soumis depuis leur accession à l'indépendance en 1991 : entre pays caspiens et pays occidentaux, entre pays caspiens et pays de transit, et entre les gouvernements des pays caspiens et leurs populations.
7À l'indépendance des pays d'Asie centrale, une conjonction d'intérêts s'est dessinée entre compagnies pétrolières occidentales, gouvernements occidentaux et gouvernements des pays du bassin Caspien. Selon Nicolas Sarkis, « il y a une réelle complémentarité objective d'intérêts entre les pays importateurs et les pays exportateurs. Au souci bien légitime des premiers de sécuriser leurs importations pétrolières et gazières répond le souci non moins légitime et non moins vital des seconds de garantir leurs marchés et leurs recettes d'exportations, indispensables pour développer leurs économies »
8Pour les gouvernements des pays occidentaux, la mise en exploitation du bassin Caspien est apparue comme permettant une diversification accrue des approvisionnements en hydrocarbures ; pour les pays du bassin Caspien, le recours aux investissements des compagnies étrangères était conçu comme contribuant au financement à moindres coûts d'exploration et d'exploitation d'une partie des ressources, tout en assurant des débouchés importants. Le secrétaire américain à l'Énergie déclarait ainsi en 1994 : « il est à espérer que la Caspienne nous évite une dépendance totale vis-à-vis du pétrole du Moyen-Orient »
9Après 1991, la politique américaine s'est articulée autour de deux principes majeurs : d'une part, un refus de voir les hydrocarbures caspiens transiter par l'Iran et, d'autre part, le soutien à une multiplication des routes d'exportation, signifiant implicitement un transit accru marginalisant la Russie. Cette politique s'est cependant accentuée depuis 1997. Si le gouvernement américain soutenait jusque-là la multiplicité des voies d'exportation sans véritablement influencer les routes à choisir, il s'est ensuite impliqué bien davantage afin de permettre la construction de l'oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan (BTC), du gazoduc transcaspien et du gazoduc TAP (Turkménistan-Afghanistan-Pakistan)
10Contrairement à la lutte contre le terrorisme, les pays de l'Union européenne et les États-Unis ont développé, au nom d'intérêts communs, une stratégie similaire pour l'évacuation des hydrocarbures caspiens
11La Russie et la Turquie constituent des États de transit
12Ainsi, à l'indépendance des pays d'Asie centrale, la Turquie a rapidement proposé de développer la route Bakou-Tbilissi-Ceyhan. Cette dernière présentait l'immense avantage de rentabiliser d'importants investissements réalisés par la Turquie, à la fin des années 1980, pour développer le transit du pétrole brut iraquien, lequel avait quasiment cessé de passer par Ceyhan après la première guerre du Golfe. La Russie, quant à elle, a exercé son pouvoir auprès des compagnies pétrolières opérant au Kazakhstan par le biais de Transneft. Cette entreprise publique bénéficie d'un monopole sur le transport du pétrole sur le territoire russe. Par sa politique tarifaire, Transneft privilégie l'exportation d'une part importante du pétrole caspien par les terminaux pétroliers russes de Primorsk et Novorossiisk, dont ils assurent la rentabilité économique, aux dépens des ports des pays baltes et d'Odessa (voir tableau 1 pour l'évolution des volumes). Dans le secteur du gaz naturel, Russie et Iran s'opposent tous deux à la construction du gazoduc transcaspien, qui détournerait les volumes transitant actuellement par la Russie et consacrerait définitivement une absence de volumes de transit importants via l'Iran. Cependant, officiellement, les deux pays rejettent l'idée de construction de nouvelles conduites pour des raisons environnementales.
Tableau 1. - L'évolution des flux d'exportations de pétrole par route (2000-2003) (en tonnes)

13Dans le bassin Caspien, la dépendance vis-à-vis des secteurs pétroliers et gaziers croît très rapidement. Les revenus pétroliers du Kazakhstan représentaient par exemple, en 2002, plus de 20 % des revenus de l'État contre 5 % en 1999, tendance qui persiste aujourd'hui. Le développement de ces ressources a donc influé sur les relations entre les gouvernements du bassin Caspien et leurs populations. L'exploitation des ressources pétrolières et gazières simplifie la tâche de ces gouvernements mais complique paradoxalement la situation. Les gouvernements du bassin caspien bénéficient en effet d'une rente importante et, par conséquent, d'une marge de manœuvre financière pour intervenir et développer économiquement le pays. Les pouvoirs sont cependant souvent en porte-à-faux avec leurs populations, ces dernières exigeant une redistribution plus importante des revenus tirés des hydrocarbures. Or, ces gouvernements ne possèdent pas, bien souvent, la capacité ou la volonté d'opérer une redistribution efficace, ce qui n'est pas sans susciter des tensions croissantes. Le problème est d'autant plus aigu que le secteur pétrolier et gazier emploie très peu de personnel (moins de 1 % de la population active) et que le développement des hydrocarbures peut rapidement provoquer des déséquilibres macroéconomiques dommageables pour le secteur hors pétrole
14Ces multiples dépendances ont évolué dans la seconde décennie d'indépendance : vis-à-vis des pays occidentaux, les États du bassin Caspien ont accru leur emprise sur la production et les compagnies pétrolières ; vis-à-vis des pays de transit, la concurrence des voies progresse mais demeure inachevée ; enfin, les problèmes de redistribution restent au cœur de l'avenir économique et politique de la région.
15La décennie 1990 a été bénéfique pour les pays caspiens, puisque des investissements massifs y ont été réalisés. Aujourd'hui, le gisement géant de Tenguiz est évacué principalement par le nouvel oléoduc qui débouche sur le port russe de Novorossiisk. De même, les grandes campagnes d'exploration menées au Kazakhstan ont permis la découverte du gisement de Kachagan, qui constitue le plus important gisement pétrolier découvert dans le monde ces vingt dernières années. Durant la première décennie d'indépendance, les pays du bassin Caspien ont donc bénéficié d'investissements très importants, notamment au Kazakhstan, et ont commencé à développer leurs exportations en direction de la Chine. Ce déséquilibre apparent en faveur des pays du bassin Caspien se traduit principalement par une rente accrue pour les compagnies et gouvernements locaux, au détriment des compagnies pétrolières occidentales.
16Parmi les États de Communauté des États indépendants (CEI), le Kazakhstan est celui qui a attiré le plus d'investissements directs étrangers (IDE) au cours des années 1990
17Le second volet de la stratégie des pays du bassin Caspien a consisté à développer des routes alternatives afin de diversifier les voies d'évacuation des hydrocarbures. Malgré la construction de deux oléoducs majeurs depuis l'indépendance (Bakou-Tbilissi-Ceyhan et Tenguiz-Novorossiisk), on note la multiplicité des modes de transport (rail, barge, oléoduc) et des routes d'évacuation (voir carte). La Russie continue cependant à se tailler la part du lion pour le transit des hydrocarbures en provenance d'Asie centrale, bien que le rôle croissant joué par la Chine modifie de plus en plus nettement la donne
18Le Turkménistan reste dans une situation plus difficile puisque la grande majorité de son gaz naturel ne peut être exportée qu'en traversant la Russie. Celle-ci cherche par ailleurs à préserver ses ventes à l'Union européenne en vendant à l'Ukraine le gaz turkmène
19Selon les données du Fonds monétaire international (FMI), le Kazakhstan devrait bénéficier, à l'horizon 2010, de plus de 7 milliards de dollars de revenus annuels liés au pétrole
20Dans son livre The Paradox of Plenty, Terry Lynn Karl a montré que la gestion du secteur pétrolier est principalement liée au développement institutionnel
21R. Lam et L. Wantchekon ont essayé de montrer l'impact de l'afflux financier sur la gestion politique d'un pays en définissant le phénomène dit de political dutch disease ou maladie hollandaise politique
22En réalité, on aboutit bien souvent à une somme de dysfonctionnements politiques et économiques dans le pays, dus au poids écrasant de la rente pétrolière, à l'absence d'entrepreneurs, à la présence d'une bourgeoisie d'État, à une faible compétitivité-prix et hors-prix des entreprises du pays, à une forte propension à la consommation (sans rapport avec les capacités productives du pays) et à une corruption récurrente. Pour S. Tsalik, le Kazakhstan révèle plusieurs caractéristiques de l'État pétrolier, à savoir la centralisation ou la concentration des pouvoirs
23Ainsi, la situation plus favorable dans laquelle se sont retrouvés les pays du bassin Caspien depuis quelques années s'est traduite par des revenus accrus et des contrats plus avantageux. Cependant, « les antagonismes et les risques de conflits apparaissent désormais bien moins entre les pays producteurs et les pays importateurs qu'entre les pays consommateurs »
Tableau 2 - Production, consommation de pétrole et de gaz en Asie centrale en 2004

Gaël Raballand
Économiste, membre de l'Observatoire des États post-soviétiques à l'INALCO
[ 1] L'auteur souhaite remercier Ferhat Esen pour les données du tableau 1.
[ 2] R. Ebel, « The American policy in Central Asia, unchanged but flexible », Présentation à la conférence organisée par la FRS et la revue Défense Nationale, 2001.
[ 3] Voir le tableau 1 pour les chiffres détaillés de production, consommation et exportations pour le pétrole et le gaz naturel.
[ 4] Pour de plus amples détails, se référer au rapport du PNUD et de la Banque mondiale, Cross-border oil and gas pipelines : Problems and Prospects, 2003.
[ 5] À l'heure où les cours du pétrole sont très élevés, la part du coût de transport devient de plus en plus faible. Il a par exemple été calculé que les coûts de transport entre Bakou et les ports italiens sont de 2,8 dollars américains par baril (R. Soligo, A. M. Jaffe, « The economics of pipeline routes : the conundrum of oil exports from the Caspian basin », in Y. Kalyuzhnova, A. M. Jaffe, D. Lynch, R. C. Sickles (eds.), Energy in the Caspian region, Basingstoke, Palgrave, 2001, p. 116).
[ 6] Pour une étude plus détaillée sur l'impact de l'enclavement sur le commerce et le transport, voir G. Raballand, L'Asie centrale ou la fatalité de l'enclavement ?, Paris, L'Harmattan, 2005, et G. Raballand, F. Esen, « Economics and politics of cross-border oil pipelines. The case of the Caspian basin », Asia-Europe Journal, n˚ 4, 2006.
[ 7] Selon les estimations, la Géorgie devrait engranger plus de 500 millions de dollars de droits de transit grâce à l'oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan (B. Shaffer, « From pipedream to pipeline : a Caspian success story », Current History, no 684, 2005, p. 344).
[ 8] N. Sarkis, « L'après-pétrole a déjà commencé », Le Monde Diplomatique, mai 2006, p. 12-13.
[ 9] Cité dans E. Erşen, « The impact of Baku-Tbilissi-Ceyhan oil pipeline on Turkey-US relations », Turkish review of Eurasian Studies, no 3, 2003, p. 83.
[ 10] Le premier ambassadeur spécial pour la Caspienne a été nommé en 1997.
[ 11] A. Stulberg, « Fuelling transatlantic entente in the Caspian basin : energy security and collective action », Contemporary security policy, vol. 25, no 2, 2004, p. 280-311.
[ 12] E. Erşen, « The impact of Baku-Tbilissi-Ceyhan oil pipeline on Turkey-US relations », op. cit., p. 87.
[ 13] Ibid., p. 100.
[ 14] L'Azerbaïdjan et la Géorgie sont les deux autres États de transit. Cependant, compte tenu de leurs faiblesses économiques et politiques, leur impact sur le développement des hydrocarbures caspiens est plus limité.
[ 15] L'exploitation de l'oléoduc a débuté en 2002. L'exploitation n'a pas été réalisée à 100 % durant cette première année.
[ 16] On peut citer à ce propos la théorie de la maladie hollandaise modélisée au début des années 1980. Pour une étude de cette question pour les pays caspiens, voir T. Coville, « Des lendemains qui déchantent pour les économies rentières d'Asie centrale et du Caucase ? », CEMOTI, no 34, 2002, p. 295-312.
[ 17] Données de la Banque européenne de reconstruction et de développement.
[ 18] Département américain de l'Énergie, « Kazakhstan », Country Analysis Brief, 2004, www.eia.doe.gov/cabs/kazak.html.
[ 19] Sur la politique chinoise à ce propos, voir T. Kellner, « La politique pétrolière de la République populaire de Chine : stratégies et conséquences internationales », Outre-terre. Revue française de géopolitique, no 15, 2005, p. 425-469.
[ 20] Cette compagnie contribue à près de 10 % de la production pétrolière du Kazakhstan.
[ 21] Les Russes exportent en Ukraine du gaz turkmène tandis que le gaz russe est exporté vers l'Union européenne. Cet accord a permis aux Turkmènes d'exporter leur gaz à un prix bien supérieur à ce qu'il était auparavant. Cf. Global Witness, It's a gas – funny business in the Turkmen-Ukraine gas trade, 2006, http ://www.globalwitness.org/reports/show.php/en.00088.html.
[ 22] Fonds monétaire international, « Republic of Kazakhstan : selected issues », IMF Country Report No. 04/362, 2004.
[ 23] Avec un taux d'actualisation de 5 %.
[ 24] T. L. Karl, The Paradox of Plenty, Berkeley, University of California Press, 1997.
[ 25] R. Lam, L. Wantchekon, « Political dutch disease », www.nyu.edu/gsas/dept/politics/faculty/wantchekon/research/ lr-04-10.pdf.
[ 26] S. Tsalik, Caspian oil windfalls : who will benefit ?, New York, Open Society Institute, 2003, p. 138.
[ 27] P. M. Nichols, « The fit between changes to international corruption regime and indigenous perceptions of corruption in Kazakhstan », University of Pennsylvania Journal of International Economic Law,vol. 22, no 4, 2001, p. 863-973.
[ 28] N. Sarkis, « L'après-pétrole a déjà commencé », op. cit.