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Revue de Métaphysique et de Morale 2002- 4 (n° 36)| ISSN 0035-1571 | ISSN numérique : en cours | ISBN : 2-1305-2701-9 | page 419 à 422 Distribution électronique Cairn pour les éditions Presses Universitaires de France. © Presses Universitaires de France. Tous droits réservés pour tous pays. Il est interdit, sauf accord préalable et écrit de l’éditeur, de reproduire (notamment par photocopie) partiellement ou totalement le présent article, de le stocker dans une banque de données ou de le communiquer au public sous quelque forme et de quelque manière que ce soit. |
Remarques préliminaires sur l’intitulé de ce numéro
Jean-Maurice Monnoyer
Frédéric Nef
1Bien avant sa mort brutale, ce numéro avait été préparé en hommage à David Lewis (1940-2001), dont Frank Jackson et David Armstrong ont pu dire qu’il a incarné « la métaphysique spéculative la plus puissante depuis Leibniz ». Lewis a d’ailleurs aussi porté une attention aiguë à tous les problèmes de la philosophie du langage, de l’esprit et de la connaissance, y compris aux plus techniques d’entre eux. Logicien inventif, il a renouvelé à la fois la logique modale et la théorie des ensembles dans deux ouvrages capitaux : Counterfactuals (1972), et Parts of Classes (1991). Sa métaphysique ainsi équipée lui a permis de découvrir des issues encore impraticables pour la plupart des professionnels de sa génération, remettant sur l’établi du philosophe la question des propriétés, des mondes possibles et des universaux. Son ouvrage le plus connu On the Plurality of Worlds (1986) présentait déjà un modèle exemplaire de ce que peut entreprendre une métaphysique spéculative – et en même temps concrète – : elle apparaît comme un défi au réalisme naïf, ou comme une contribution à une nouvelle acception de l’ontologie. C’est d’ailleurs en ce double sens que David Armstrong a discuté ses thèses, lui qui est demeuré jusqu’au bout son challenger principal. Nous sommes heureux de livrer à l’occasion de ce numéro la première traduction en langue française de D. Lewis (un article central de la toute dernière période (1998) rédigé en collaboration avec Rae Langton), ainsi qu’un texte inédit de D. Armstrong (2001).
2Pourquoi présenter ci-dessous une série d’articles sous la rubrique Métaphysique et ontologie : perspectives contemporaines ? La réponse simpliste serait de dire qu’après le soi-disant « tournant linguistique » un autre tournant se serait opéré au sein de la pratique philosophique. Depuis une vingtaine d’années dans le monde anglo-saxon, et pas seulement sur les rives du Pacifique; depuis quelques années seulement en Allemagne et en Italie, mais pas encore en France, où les métamorphoses eschatologiques de ce mode de pensée sont encore dominantes. Le temps paraît venu de remettre en question le régime auto-réflexif prévalant toujours dans l’exercice de la métaphysique chez ceux, encore trop nombreux, qui acceptent comme un dogme l’idée que la fin de cette discipline est inscrite dans son histoire. L’opinion plus ou moins autorisée, mais sûre de son droit, stipule que toute tentative d’élaboration d’une métaphysique est vouée à la stérilité et à l’obscurité. Son « trépassement » ou son déclin inexorable empêcheraient d’y voir un domaine d’investigations rationnelles, qui possède sa propre méthode, comme ses critères propres de validation des énoncés.
3Il y a eu de grands métaphysiciens tout au long du XXe siècle : Bradley, Meinong, McTaggart, Whitehead, Hartmann, Ingarden, Chisholm, pour ne citer que quelques-uns d’entre eux. Il est vrai d’autre part que la question a été posée (tardivement) de savoir s’il fallait construire, en lui conférant une base logique, une métaphysique de la signification comme l’a proposé M. Dummett (1991). Peut-être était-ce afin de la distinguer d’une métaphysique de l’esprit, laquelle est principalement devenue dans la littérature contemporaine une ontologie des événements et des états mentaux. Un autre numéro que celui-ci mériterait de lui être consacré.
4Il n’est pas utile de noter, cependant, qu’avant Dummett, P. Strawson avait proposé de rétablir une distinction différente, entre deux ordres de préoccupations, dans son ouvrage classique : Individuals (1959). Il opposait une métaphysique descriptive, et une métaphysique normative, dite de révision ou réductive. La première cherche à dégager les schèmes conceptuels mis à l’œuvre dans l’appréhension de la réalité, que ce soit par le langage ou la perception. La seconde aurait dû procéder, ainsi que le souligne encore Strawson, en 1985, à l’occasion de ses leçons du Collège de France, par la correction de ces mêmes schèmes – une révision que la science nous impose, mais toujours au bénéfice de la description. Ce renversement hiérarchique d’une analyse par réduction conceptuelle, a été contesté par S. Haack (1979) : elle suspectait le risque d’un « platonisme nominaliste » des particuliers abstraits ; puis par D. Lewis, cherchant à identifier ce que peut être une propriété naturelle. Le débat n’a pas cessé depuis lors, en dépit des progrès considérables de l’ontologie formelle qui se sont produits dans la même période. Comme les programmes réductionnistes du mental ont pris eux aussi, dans l’intervalle, un tour métaphysique, et qu’ils ont affaibli la nécessité d’une « montée » sémantique, la démarcation entre les deux ordres semble aujourd’hui beaucoup plus relative que ne le souhaitait Strawson, bien que la notion de « schème conceptuel » soit encore sur le devant de la scène. La philosophie, quand elle se veut vigilante et scrupuleuse, n’a pas oublié les condamnations de Carnap; elle reste tributaire de l’enseignement de Quine (qui nous oblige à surveiller nos engagements ontologiques), – mais elle est aussi « critique » sous quelque rapport, puisqu’elle se demande en quoi une connaissance métaphysique est légitime. Face à elle, la post-modernité continentale, d’inspiration parfois romantique, continue de croire que la logique est stérilisée depuis Kant, n’offrant qu’une prison pour la pensée vivante.
5Il faut dépasser ces clivages, et aller de l’avant. La perspective transcendantale et la thématique de l’a priori sont de nouveau d’actualité pour les sciences de l’esprit, tandis que les impasses créées par les disputes autour du problème de la référence ont apparemment favorisé un mouvement interdisciplinaire plus rapide pour tenter d’unifier l’ontologie de façon systématique, sans qu’on puisse aujourd’hui préjuger des résultats.
6Les travaux pionniers de Lewis et d’Armstrong ont servi à montrer que la logique ne s’identifie pas à la métaphysique, ni la métaphysique à une sorte de physique supérieure, mais que la nature du lien qui les unit, dans les deux cas, ne peut se défaire par enchantement. On trouvera ci-dessous une sélection qui a obéi à deux contraintes : choisir des textes contemporains ; conférer à ce choix une unité thématique centrée sur le genre d’entités qu’une ontologie pluraliste se doit de recruter (les propriétés, les accidents, les dispositions et les universaux). Le programme de fond est plus vaste néanmoins ; il n’est qu’ébauché par ces contributions. De vraies questions restent ouvertes : devons-nous (définitivement) choisir entre la description et la réduction ? Faut-il éliminer les essences et les classes ? Est-il possible d’individualiser les propriétés ou les particuliers nus ? Peut-on éviter de recourir à une structuration catégorielle, sinon à une théorie explicative des objets et des faits métaphysiques, à défaut de quoi il n’y a pas de doctrine générale de l’être ? Autant d’interrogations brûlantes qui constituent l’arrière-plan du débat, où il n’est plus seulement le cas d’opposer phénoménologie et métaphysique, ni de se demander si l’épistémologie naturalisée contrevient aux engagements théoriques de la philosophie de l’esprit.
7Notre conviction est qu’il existe – selon le mot de E.J. Lowe – une manière directe de faire ce métier assez mal connu de métaphysicien, qu’on peut dire « analytique », mais qu’on peut dire aussi abélardienne, comme le prouve ci-dessous A. de Libera. Son trait distinctif est de chercher l’appréhension et la résolution de certains problèmes, qui ne sont pas toujours inédits, mais qui sont pour le moins renouvelés quand ils remontent dans le temps bien en deçà de la science constituée. Beaucoup s’entendent à confondre la genèse et l’histoire de cette discipline (depuis Aristote, depuis Clauberg) avec la discussion de ces mêmes problèmes. Par sa diversité, le projet d’un tel recueil est différent : il est de faire entendre que la métaphysique n’est pas seulement un corpus clôturé dont il suffirait de redistribuer les énoncés, – mais en effet une discipline en prise sur son époque, ouverte aux autres exigences des sciences normatives. Nous ne sommes donc plus ici dans une philosophie du langage comme philosophie première : bien plutôt nous sommes placés devant la question centrale des relations internes qui se nouent entre l’analytique des propriétés (regardant ce qu’est la nature des choses indépendamment de l’esprit), et l’ontologie par réduction conceptuelle (qui s’appuie sur les instruments de la raison pour penser le genre de choses qui peuvent être sous le regard de l’esprit) [*].
[*]
Merci à Stéphanie Lewis pour son soutien et à Frédéric Ferro pour son aide.