Revue de Métaphysique et de Morale 2002- 4 (n° 36)| ISSN 0035-1571 | ISSN numérique : en cours | ISBN : 2-1305-2701-9 | page 511 à 527

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Comment définir « intrinsèque » [*]

David Lewis
Université de Princeton.
Rae Langton
Université d’Édimbourg. Traduction Frédéric Ferro.


RESUME — Jaegwon Kim définissait une propriété intrinsèque comme une propriété compatible avec le fait que l’objet ne serait accompagné d’aucun autre être contingent. Mais cela impliquerait que la solitude serait une propriété intrinsèque, or c’est une propriété extrinsèque. Les auteurs définissent une propriété intrinsèque de base comme une propriété indépendante de la solitude et de l’accompagnement et qui n’est ni une propriété disjonctive ni une négation de propriété disjonctive. Deux doubles intrinsèques sont des objets qui ont toutes les mêmes propriétés intrinsèques de base. Une propriété intrinsèque peut dès lors être définie comme une propriété qui ne peut jamais différer entre deux doubles. Cette définition est ensuite appliquée à différents problèmes. Si les lois de la nature sont absolument nécessaires ou qu’un être nécessaire existe, de nombreuses connexions deviendraient alors des propriétés intrinsèques et il sera nécessaire de conserver un sens à la possibilité que ces connexions nécessaires auraient pu ne pas exister. Les propriétés dispositionnelles seront intrinsèques ou non, selon la conception des lois de la nature. Il est possible de suivre les conséquences de la définition, en amendant éventuellement d’autres concepts. La définition peut aussi s’appliquer aux relations. Les auteurs comparent aussi leur définition à d’autres définitions antérieurement données par David Lewis et Peter Vallentyne.

Jaegwon Kim définissait une propriété intrinsèque comme une propriété compatible avec le fait que l’objet ne serait accompagné d’aucun autre être contingent. Mais cela impliquerait que la solitude serait une propriété intrinsèque, or c’est une propriété extrinsèque. Les auteurs définissent une propriété intrinsèque de base comme une propriété indépendante de la solitude et de l’accompagnement et qui n’est ni une propriété disjonctive ni une négation de propriété disjonctive. Deux doubles intrinsèques sont des objets qui ont toutes les mêmes propriétés intrinsèques de base. Une propriété intrinsèque peut dès lors être définie comme une propriété qui ne peut jamais différer entre deux doubles. Cette définition est ensuite appliquée à différents problèmes. Si les lois de la nature sont absolument nécessaires ou qu’un être nécessaire existe, de nombreuses connexions deviendraient alors des propriétés intrinsèques et il sera nécessaire de conserver un sens à la possibilité que ces connexions nécessaires auraient pu ne pas exister. Les propriétés dispositionnelles seront intrinsèques ou non, selon la conception des lois de la nature. Il est possible de suivre les conséquences de la définition, en amendant éventuellement d’autres concepts. La définition peut aussi s’appliquer aux relations. Les auteurs comparent aussi leur définition à d’autres définitions antérieurement données par David Lewis et Peter Vallentyne.

ABSTRACT — Jaegwon Kim had defined an intrinsic property as a property that does not imply that the object is accompanied by another contingent being. But this would imply that loneliness would be an intrinsic property, whereas it is an extrinsic property. The authors define a basic intrinsic property as a property independent from accompaniment or loneliness and which is neither a disjunctive property nor a negation of a disjunctive property. Two intrinsic duplicates are objects which have all the same basic intrinsic properties. An intrinsic property can be defined as a property which can never differ between duplicates. This definition is then applied to different problems. If laws of nature are necessary or if a necessary being exists, many connections will turn out to be intrinsic properties and it will be necessary to keep a sense of possibility according to which those necessary connections could have not obtained. Dispositions will be intrinsic or extrinsic depending on the conception of the laws of nature. It is possible to follow this definition of intrinsicness if one amends other concepts. The definition can also be applied to relations. The article ends by comparing this definition with previous ones by David Lewis and Peter Vallentyne.

Jaegwon Kim had defined an intrinsic property as a property that does not imply that the object is accompanied by another contingent being. But this would imply that loneliness would be an intrinsic property, whereas it is an extrinsic property. The authors define a basic intrinsic property as a property independent from accompaniment or loneliness and which is neither a disjunctive property nor a negation of a disjunctive property. Two intrinsic duplicates are objects which have all the same basic intrinsic properties. An intrinsic property can be defined as a property which can never differ between duplicates. This definition is then applied to different problems. If laws of nature are necessary or if a necessary being exists, many connections will turn out to be intrinsic properties and it will be necessary to keep a sense of possibility according to which those necessary connections could have not obtained. Dispositions will be intrinsic or extrinsic depending on the conception of the laws of nature. It is possible to follow this definition of intrinsicness if one amends other concepts. The definition can also be applied to relations. The article ends by comparing this definition with previous ones by David Lewis and Peter Vallentyne.


I . KIM ET LEWIS

1

La définition d’une propriété intrinsèque par Jaegwon Kim revient à dire qu’elle est une propriété qui pourrait appartenir à une chose ne coexistant avec aucun objet contingent entièrement distinct d’elle [1]. Appelons un tel objet solitaire ou non accompagné; et appelons un objet accompagné si et seulement s’il coexiste avec un objet contingent entièrement distinct de lui. Une propriété intrinsèque au sens de la définition de Kim est donc une propriété compatible avec la solitude, ou en d’autres termes, une propriété qui n’implique pas l’accompagnement [2].

2

David Lewis avait objecté que la solitude est une propriété qui pouvait appartenir à quelque chose de solitaire et que ce n’est pourtant pas une propriété intrinsèque. Il en concluait que la proposition de Kim était un échec. Il avait aussi émis la conjecture qu’aucune définition ressemblant à celle de Kim ne fonctionnerait et que si nous voulions définir « intrinsèque », nous ferions mieux d’essayer quelque chose de complètement différent [3].

I I . UNE DÉFINITION DANS LE STYLE DE KIM

3

Ce jugement négatif était prématuré. Bien que la définition de Kim soit bien un échec, une définition dans un style très proche peut réussir.

4

Première étape. Une idée intuitive est qu’une propriété intrinsèque peut être possédée par une chose, que celle-ci soit solitaire ou qu’elle soit accompagnée. Elle est compatible avec les deux; elle n’en implique aucune.

5

Deuxième étape. Une autre idée intuitive est que, bien qu’une propriété intrinsèque soit compatible avec la solitude, le fait que la chose soit seule n’est pas ce qui fait que la chose ait cette propriété. Le fait de ne pas avoir cette propriété est aussi compatible avec la solitude. Et de même pour l’accompagnement : si une propriété est intrinsèque, être accompagné n’est pas ce qui fait qu’elle a cette propriété. Le fait de ne pas avoir cette propriété est aussi compatible avec la solitude.

6

En mettant ces deux étapes ensemble, nous obtenons que les quatre cas sont tous possibles. Une chose solitaire peut avoir la propriété, une chose accompagnée peut ne pas posséder la propriété, une chose accompagnée peut avoir la propriété, une chose accompagnée peut ne pas posséder la propriété. En bref, le fait d’avoir ou de ne pas avoir la propriété est indépendant de la solitude ou de l’accompagnement.

7

Pouvons-nous donc définir une propriété intrinsèque comme celle qui est indépendante de cette façon ? Avec des restrictions, oui, mais pas de manière complètement générale.

8

Une première restriction est que la définition proposée, et de même toutes celles qui suivent, doivent être comprises comme limitées aux propriétés pures ou qualitatives, par opposition à des propriétés impures ou haeccéitistiques [4]. Il peut exister des propriétés extrinsèques impures, comme la propriété de voter pour Howard (par opposition à la propriété extrinsèque pure de voter pour quelqu’un). Il peut y avoir des propriétés intrinsèques impures, comme la propriété d’être Howard ou celle d’avoir le nez d’Howard comme une partie propre (par opposition à la propriété intrinsèque pure d’avoir un nez comme une partie propre) [5]. Ces propriétés impures sont possédées par Howard mais pas par les doubles de Howard ni même (peut-être) par ses contreparties [6]. Notre proposition ne vise qu’à distinguer entre les propriétés pures ou qualitatives, celles qui sont intrinsèques de celles qui sont extrinsèques. Les propriétés impures sont écartées hors du domaine de notre discussion. Nous pourrions assurément souhaiter finalement classer les propriétés impures comme intrinsèques ou extrinsèques. Mais c’est là une tâche pour une autre occasion.

I I I . LE PROBLÈME DES PROPRIÉTÉS DISJONCTIVES

9

La définition telle que nous l’avons proposée ne fonctionne simplement pas pour l’instant pour les propriétés disjonctives. Considérez la propriété disjonctive : « être soit cubique et solitaire ou bien non cubique et accompagné ». Cette propriété n’est certainement pas intrinsèque. Pourtant, l’avoir ou ne pas l’avoir est indépendant de l’accompagnement ou de la solitude : les quatre cas sont tous possibles.

10

Aussi avons-nous besoin d’une seconde restriction : notre définition doit être considérée comme restant silencieuse sur les propriétés disjonctives. Tout ce qu’elle fait est séparer les propriétés intrinsèques non disjonctives des propriétés extrinsèques non disjonctives.

11

(Il en va de même pour toute définition qui sélectionne quelques-uns des quatre cas possibles et dit qu’une propriété est intrinsèque si et seulement si tous les cas sélectionnés sont possibles. À nouveau, la propriété « être cubique et solitaire ou non cubique et accompagné » sera mal classée comme intrinsèque.)

12

Si une propriété est indépendante de l’accompagnement ou de la solitude, sa négation aussi est indépendante. Si une propriété est intrinsèque, il en ira de même pour sa négation; et si une propriété n’est pas intrinsèque, sa négation ne le sera pas non plus. Nous nous attendons donc à des problèmes avec les négations de propriétés disjonctives. La propriété de n’être ni cubique et solitaire, ni non cubique et accompagné est indépendante de l’accompagnement et de la solitude : les quatre cas sont tous possibles. Et pourtant elle n’est pas intrinsèque. La définition proposée jusqu’à présent échoue donc aussi dans ce cas [7].

13

Qu’est-ce qu’une propriété disjonctive ? Ce n’est pas juste n’importe quelle propriété qui peut être exprimée sous la forme d’une disjonction ! Toute propriété peut en effet être exprimée comme une disjonction : quelque chose est G si et seulement si il est G-et-H ou bien G-et-non-H. Mais nous pensons que la plupart des philosophes se serviront volontiers d’une version ou d’une autre d’une distinction entre propriétés « naturelles » et propriétés « non naturelles ». Avec cette distinction, nous pouvons aller plus loin pour saisir l’intuition que certaines propriétés sont « disjonctives » d’une manière dont les autres propriétés ne le sont pas.

14

Certains d’entre nous se serviront d’une certaine sorte de notion primitive de naturalité des propriétés. D’autres accepteront une ontologie d’universaux rares [8] ou bien de tropes rares qui ont une distinction déjà incluse entre propriétés naturelles et les autres propriétés. D’autres encore voudront caractériser les propriétés naturelles comme celles qui jouent un rôle particulier intéressant dans notre manière de penser – mais pour notre but actuel, même cette métaphysique végétarienne suffira. D’une manière ou d’une autre, la plupart d’entre nous serons prêts à accorder une telle distinction [9]. Ici nous devons dire adieu à ceux qui ne voudraient pas la concéder et nous devons continuer sans eux.

15

Ce qui importe à présent n’est pas comment nous commençons mais comment nous poursuivons. En partant d’une notion ou une autre de propriété naturelle, définissons les propriétés disjonctives comme les propriétés qui peuvent être exprimées sous la forme de disjonctions de (conjonctions de) [10] propriété naturelle mais qui ne sont pas elles-mêmes des propriétés naturelles. (Ou bien, si la naturalité admet des degrés, elles sont bien moins naturelles que les parties disjointes par lesquelles elles peuvent être exprimées). Cela fait, nous pouvons tirer profit de notre succès partiel précédent.

16

Troisième étape : les propriétés intrinsèques de base sont les propriétés qui sont (1) indépendantes de l’accompagnement ou de la solitude; (2) qui ne sont pas des propriétés disjonctives ; (3) qui ne sont pas des négations de propriétés disjonctives.

17

Les propriétés intrinsèques de base sont quelques-unes mais pas toutes les propriétés intrinsèques. D’autres propriétés intrinsèques comprennent des disjonctions ou des conjonctions de propriétés intrinsèques de base; et en fait, des compositions vérifonctionnelles arbitrairement compliquées, et même infiniment compliquées, de propriétés intrinsèques de base.

IV. LA DUPLICATION

18

Nous nous interrompons à présent pour rappeler une paire familière de définitions. Deux choses (actuelles ou possibles) sont des doubles (intrinsèques) si et seulement si elles ont exactement les mêmes propriétés intrinsèques. (C’est-à-dire si toutes les propriétés intrinsèques de l’une et seulement celles-ci sont les propriétés intrinsèques de l’autre.) Les propriétés intrinsèques, d’un autre point de vue, sont ces propriétés qui ne peuvent jamais différer entre des doubles. C’est là un petit cercle étroit – et comme tous les cercles entre termes interdéfinis, il est inutile en lui-même. Mais si nous pouvons atteindre un seul des termes inter-définis dans cette paire, alors nous les aurons tous les deux.

19

Et cela est possible. Car comment deux choses pourraient-elles différer dans leurs propriétés disjonctives si elles ne différaient pas du tout dans leurs propriétés non disjonctives ? Il en va pour leurs propriétés intrinsèques disjonctives et non disjonctives comme pour leurs propriétés disjonctives et non disjonctives en général. De même pour toute forme de combinaisons vérifonctionnelles, même pour des formes infiniment compliquées de combinaisons vérifonctionnelles. Nous avons donc ceci :

Quatrième étape : deux choses sont des doubles (intrinsèques) si et seulement si elles ont exactement les mêmes propriétés intrinsèques de base.

20

Cinquième étape : une propriété est intrinsèque si et seulement si elle ne peut jamais différer entre des doubles ; si et seulement si toutes les fois que deux choses (actuelles ou possibles) sont doubles, ou bien les deux ont cette propriété ou bien les deux ne la possèdent pas.

21

Ainsi notre cercle de définitions s’est ouvert en une petite spirale. Ces propriétés intrinsèques qui avaient été laissées de côté à la troisième étape, par exemple parce qu’elles étaient disjonctives, sont à nouveau admises à la cinquième étape. Les propriétés intrinsèques de base nous ont permis une base sur laquelle toutes les propriétés intrinsèques surviennent [11]. Nous avons notre définition.

V. LE PROBLÈME DES LOIS FORTES

22

Le statut modal des lois de la nature est devenu un objet de controverse. Certains nient que les lois soient de simples régularités ; elles seraient plutôt des régularités qui sont vraies par nécessité [12]. En d’autres termes, il est impossible qu’elles aient des contre-exemples. Mais l’indépendance de l’accompagnement ou de la solitude est une notion modale. Si les lois sont fortes, il y aurait peut-être moins de propriétés qui se révéleraient indépendantes de l’accompagnement ou de la solitude que ce que nous pensons. Devons-nous en conclure qu’il y a moins de propriétés intrinsèques que ce que nous pensons ?

23

Supposons par exemple que la seule manière dont les lois permettent à une étoile d’être étirée en une ellipsoïde est qu’elle soit en orbite autour d’une autre étoile massive et qu’elle subisse une distorsion par des effets d’attraction de son compagnon. La propriété d’être une étoile ellipsoïdale semblerait de prime abord être une propriété intrinsèque. Pourtant, cette propriété est incompatible – nomologiquement incompatible – avec la solitude.

24

Mais ne s’agit-il pas de mauvaise sorte d’incompatibilité ? – Non, pas si les lois sont fortes ! En ce cas, si une étoile ellipsoïdale solitaire est nomologiquement impossible, elle est impossible simpliciter. Cela signifierait que la propriété d’être une étoile ellipsoïdale n’est pas une propriété intrinsèque de base – et pas même une propriété intrinsèque après tout.

25

Certains partisans des lois fortes peuvent l’accepter : ils peuvent dire que nos intuitions sur ce qui est intrinsèque sont faites pour un monde de parties détachées et séparées et on doit donc s’attendre à ce qu’un monde de connexions nécessaires contredise ces intuitions.

26

C’est là une option. Mais il y a une autre solution, peut-être meilleure. Si une théorie des lois fortes doit être crédible, elle ferait mieux de fournir non seulement un sens du « possible » pour lequel les violations des lois sont impossibles mais aussi un autre sens selon lequel les violations des lois sont possibles. Peut-être que ce second sens ne peut pas être fourni. Dans ce cas, la théorie des lois fortes n’est pas assez crédible pour mériter considération. Ou bien ce second sens peut être fourni. (Les partisans des lois fortes peuvent estimer ce que c’est en un sens forcé et artificiel [13]. Mais cela ne sera pas grave à condition qu’ils reconnaissent la possibilité d’étoiles ellipsoïdales solitaires ou n’importe quoi de ce genre, dans un sens ou dans un autre.) Si tel est le cas, c’est ce sens de possibilité, quel qu’il soit, qu’un partisan des lois fortes devrait employer pour définir « intrinsèque ».

27

La doctrine selon laquelle Dieu existe nécessairement est problématique de la même manière que la doctrine des lois fortes. Supposons qu’elle soit vraie. La propriété d’être créé divinement se révèle alors être de manière surprenante une propriété intrinsèque de base. Pourquoi ? – Sans doute cette propriété exige l’accompagnement par un créateur divin et est par conséquent incompatible avec la solitude. – Non. Une chose accompagnée, avons-nous dit, coexiste avec un objet contingent différent d’elle-même. Donc l’accompagnement par un Dieu qui existe nécessairement ne compte pas.

28

Que faire ? Si nous changeons la définition de l’accompagnement en rayant le mot « contingent », la conséquence en sera que, si quoi que ce soit existe nécessairement, que ce soit Dieu ou le nombre 17, alors la solitude est impossible et donc aucune propriété n’est compatible avec la solitude. Ce remède ne fait qu’aggraver les choses.

29

Ou bien nous pourrions accepter la conclusion que si Dieu existe nécessairement, la propriété d’être créé divinement est intrinsèque, et nous pourrions tenir cette conclusion comme une reductio ad absurdum rapide contre l’idée de l’existence nécessaire de Dieu. Ce serait là bien trop rapide ! Ou bien nous pourrions accepter la ruine de l’intuition devant des mystères divins.

30

Une meilleure solution consiste peut-être à distinguer plusieurs sens de la nécessité. L’existence de Dieu pourrait alors être supposée nécessaire en un certain sens. D’autre part, elle pourrait en un second sens demeurer tout de même contingente. (Nous pouvons nous attendre à un désaccord sur le fait de savoir quel sens est le plus simple et lequel est artificiel.) Le fait d’être convaincu que la propriété d’être créé divinement n’est pas intrinsèque serait alors une justification, pour ceux d’entre nous qui sont prêts à prendre la supposition de l’existence nécessaire de Dieu au sérieux, que c’est ce second sens de la nécessité et non le premier qui doit être employé pour définir « intrinsèque ».

VI. LE STATUT DES DISPOSITIONS

31

Certains auteurs tiennent pour acquis que les propriétés dispositionnelles, comme la fragilité, devraient se trouver être intrinsèques. D’autres sont tout aussi sûrs qu’elles sont extrinsèques. Quelle est notre position ?

32

La réponse, implicite dans notre définition, est : cela dépend. Nous restons neutres (du moins ici) entre les théories rivales sur ce que signifie une loi de la nature. Des théories différentes de la légalité naturelle fourniront des réponses différentes à la question de savoir si les dispositions sont intrinsèques dans le sens de la définition. C’est là une situation satisfaisante d’après nous.

33

Supposons qu’une disposition (ou du moins toute disposition qui nous concernera ici) dépend d’une base intrinsèque et des lois de la nature. En ce cas, la question de savoir si une disposition est intrinsèque se réduit à savoir si la propriété d’être soumis à telles ou telles lois est intrinsèque. Nous avons donc trois cas [14].

34

Cas 1. Les lois sont nécessaires, en n’importe quel sens devant être employé pour définir « intrinsèque ». En ce cas, la propriété d’être soumis à telles ou telles lois est automatiquement intrinsèque (voir aussi section VII). Les dispositions sont donc de même intrinsèques.

35

Cas 2. Les lois sont contingentes, quel que soit le sens approprié, et de plus les lois auxquelles quelque chose est soumis peuvent varier indépendamment de savoir si cette chose est accompagnée ou solitaire. Être soumis à telles ou telles lois s’avérera sans doute être une propriété intrinsèque de base.

36

Cas 3. Les lois sont contingentes, mais la propriété d’être soumis à telles ou telles lois (ou peut-être la conjonction de cette propriété avec quelque aspect de caractère intrinsèque) n’est pas indépendante de l’accompagnement ou de la solitude. Supposons par exemple que les lois sont des régularités qui ne sont valables que sur un cosmos grand et varié. En ce cas, une chose solitaire (à moins qu’elle ne soit elle-même de taille cosmique) ne serait soumise à aucune loi, par manque d’un cosmos pour lui servir de législateur [15]. Ou bien supposons que les lois de la nature sont des décrets divins mais que les dieux qui font les lois sont des dieux inférieurs qui existent de manière contingente. En ce cas, une chose solitaire, non accompagnée par un dieu législateur (et si elle n’est pas elle-même un dieu) ne serait à nouveau soumise à aucune loi. Dans les deux suppositions, quelque chose de non accompagné d’un législateur ne serait soumis à aucune loi. Les dispositions seraient donc en ce cas extrinsèques.

37

Ceux qui tiennent pour acquis que les dispositions sont intrinsèques peuvent juste exclure le troisième cas d’emblée. Ou bien ils peuvent avoir un concept de propriété intrinsèque qui serait mieux saisi non pas par notre définition mais par une version amendée de façon à garantir que les dispositions (avec une base intrinsèque) compteront comme intrinsèques quelle que soit la théorie correcte de la légalité naturelle [16]. De même, ceux qui tiennent pour acquis que les dispositions sont extrinsèques peuvent se contenter de refuser les cas 1 et 2. Ou bien ils peuvent avoir un concept de propriété intrinsèque qui serait mieux saisi non pas par notre définition mais par une version amendée de façon à garantir que les dispositions compteront comme extrinsèques quelle que soit la théorie correcte de la légalité naturelle [17].

VII. CONSÉQUENCES DE NOTRE DÉFINITION

38

Une propriété qui appartient nécessairement à toute chose ne diffère jamais entre deux choses quelconques ; a fortiori, elle ne diffère jamais entre des doubles. La propriété nécessaire (ou, si vous préférez individuer les propriétés de manière plus fine que par la coextensionalité nécessaire, toute propriété nécessaire) s’avère donc être intrinsèque selon notre définition. La (ou toute) propriété impossible s’avère de même être intrinsèque.

39

Voilà une autre manière d’établir la même thèse : les propriétés nécessaires et impossibles surviennent sur les propriétés intrinsèques de base de la manière triviale par laquelle des choses non contingentes surviennent sur toute base quelle qu’elle soit. Il ne peut y avoir aucune différence dans ce qui survient sans différence dans la base puisqu’il ne peut y avoir aucune différence dans ce qui survient tout court.

40

Cette conséquence est-elle acceptable ? – C’est ce que nous pensons. Certes, la distinction entre propriétés intrinsèques et propriétés extrinsèques nous intéresse surtout lorsqu’elle est appliquée à des propriétés contingentes : c’est-à-dire à des propriétés qui ne sont ni nécessaires ni impossibles. Mais il est inoffensif de l’appliquer de manière plus large. Certes aussi, les propriétés nécessaires et impossibles peuvent être spécifiées en faisant des références gratuites à des choses extérieures sans rapport – mais la même chose serait vraie de toutes les propriétés (comme le montre la propriété « être cubique et soit adjacent à une sphère soit non adjacent à une sphère »).

41

Comme nous l’avons déjà noté, les propriétés intrinsèques de base ne sont que quelques-unes et non pas toutes les propriétés intrinsèques. Les propriétés intrinsèques qui sont disjonctives ou qui sont des négations de propriétés disjonctives ne sont pas des propriétés intrinsèques de base. Nous venons de voir que les propriétés non contingentes sont aussi intrinsèques sans être des propriétés intrinsèques de base. (Une propriété qui ne peut pas ne pas être possédée ne peut pas ne pas être possédée par des choses solitaires ou par des choses accompagnées ; une propriété qui ne peut pas être possédée du tout ne peut être possédée par des choses solitaires ou accompagnées.) Mais s’agit-il des seuls cas où les propriétés intrinsèques excèdent les propriétés intrinsèques de base ? – Notre réponse est un oui avec des réserves.

42

Supposons que nous fassions l’hypothèse que toute chose accompagnée a un double solitaire et que toute chose solitaire a un double accompagné. (Nous parlons ici de choses possibles qui peuvent être ou ne pas être actuelles). Cette hypothèse peut faire l’objet de controverse. D’un côté, elle fait partie d’une conception combinatoire attirante de la possibilité [18] mais pour cette raison même elle sera mise en doute par les partisans des lois fortes, à moins qu’ils n’inventent un sens particulier dans lequel les violations des lois fortes seraient « possibles ».

43

Sans cette hypothèse, nous ne pouvons pas répondre à la question. Avec cette hypothèse, nous pouvons y répondre ainsi : si une propriété est intrinsèque et contingente, qu’elle n’est ni disjonctive ni la négation d’une propriété disjonctive, alors elle est une propriété intrinsèque de base.

44

« Puisque la propriété est contingente, au moins une chose possible x la possède et au moins une chose possible y ne la possède pas. D’après notre hypothèse, x a un double x’qui est solitaire si et seulement si x est accompagné. Puisque la propriété est intrinsèque et ne peut pas différer entre des doubles, x’la possède également. De même, y a un double y’qui est solitaire si et seulement si y est accompagné, et y’ne possède pas la propriété non plus. Par conséquent, la propriété est indépendante de l’accompagnement ou de la solitude. Donc elle est intrinsèque de base. CQFD. »

45

Rappelez-vous de notre point de départ : la solitude est elle-même une propriété compatible avec la solitude et donc intrinsèque d’après la définition de Kim alors que Lewis jugeait que la solitude n’était pas intrinsèque. Nous voulions que notre définition classe la solitude et l’accompagnement comme des propriétés extrinsèques et c’est ce qu’elle fait, si nous ajoutons du moins l’hypothèse que toute chose accompagnée a un double solitaire et que toute chose solitaire a un double accompagné. En effet, la solitude et l’accompagnement ne sont pas des propriétés intrinsèques de base, elles ne sont ni des propriétés disjonctives ni des négations de propriétés disjonctives et ce sont des propriétés contingentes.

46

Il en va de même pour toutes les propriétés (soumises aux stipulations évidentes) qui impliquent l’accompagnement ou la solitude : la propriété d’être un cube accompagné, la propriété d’être une sphère solitaire, la propriété d’être un fils, la propriété d’être le cosmos tout entier sont toutes extrinsèques. Pour l’instant, pas de surprise et pas de problème.

47

D’autres exemples sont plus discutables : des catégories ontologiques qui sont posées par des systèmes métaphysiques contestés et qui pourraient être réservées ou non à des entités accompagnées. Pourrait-il y avoir un changement sans quelque chose qui subisse ce changement ? Si on répond par la négative et si le changement et la chose qui change sont comptés comme des entités coexistantes distinctes, la propriété d’être un changement est une propriété qui implique l’accompagnement. De même, mutatis mutandis, pour la catégorie des événements de manière plus générale, pour la catégorie des universaux immanents [19] et pour la catégorie des états de choses [20].

48

Une option simple consiste à suivre notre définition, où qu’elle nous conduise. Cela signifierait décider de dire, par exemple, que le changement était extrinsèque – et de même pour toute propriété plus spécifique d’être telle ou telle sorte de changement. Mais ne pourrions-nous pas souhaiter classifier les propriétés de changement d’une manière qui entre en conflit avec cette décision ? Certains changements sont soudains, d’autres sont graduels, certains changements sont prévus, d’autres sont inattendus. Ne voudrions-nous pas dire que la propriété d’être un changement soudain, contrairement à la propriété d’être un changement prévu, est une propriété intrinsèque de certains changements ? Mais en ce cas, il vaut mieux que nous ne disions pas aussi que la propriété d’être telle ou telle sorte de changement est toujours comptée comme extrinsèque.

49

Une option timorée serait de limiter la portée de notre définition en déclarant qu’elle n’est censée s’appliquer qu’à des propriétés de choses et non des propriétés d’entités dans d’autres catégories. Cela nous éviterait des erreurs de classification, mais aurait le défaut de nous rendre impossibles certaines applications de la distinction de l’intrinsèque et de l’extrinsèque. Songez par exemple à ces discussions habituelles en philosophie de l’esprit qui tentent de tracer la démarcation entre aspects intrinsèques et aspects extrinsèques des événements cérébraux. Perte sans importance ? Nous en doutons.

50

Une option laborieuse pourrait consister à remanier la notion de distinction. Quand quelque chose change, la chose et le changement coexistent et en un certain sens il y a deux entités entièrement distinctes. Mais il y a peut-être place pour un autre sens plus relâché selon lequel la chose et son changement ne comptent pas comme distincts. Dans ce sens relâché, un changement soudain de quelque chose dans un univers par ailleurs vide pourrait être considéré comme solitaire bien qu’il demeure vrai que le changement et la chose qui change coexistent. Nous obtenons ainsi le résultat souhaité que « être soudain » remplit les conditions pour être une propriété intrinsèque des changements. Un changement prévu, en revanche, ne pourrait pas compter comme solitaire, même dans le sens relâché.

51

Ce qui rend cette dernière option laborieuse est que le travail de remaniement de la notion de distinction devrait peut-être être refait, catégorie par catégorie et système métaphysique par système métaphysique. Vaste tâche ! C’est pourtant probablement la meilleure solution.

52

Cela d’autant plus qu’il y a un autre aspect du problème, une difficulté à laquelle les autres options ne peuvent pas s’appliquer. À moins que nous ne puissions bloquer la conclusion qu’une chose qui change et son changement sont des entités distinctes coexistantes, non seulement les changements se retrouvent toujours accompagnés mais la chose est toujours accompagnée de ses changements. Une chose qui change ne pourrait donc pas être solitaire et la propriété de changer ne serait pas une propriété intrinsèque de base et sans doute pas une propriété intrinsèque du tout ! Peu importe ce que nous voulons dire ou pas sur les propriétés des changements ; le problème est désormais que nous ne classifions pas correctement une propriété des choses ordinaires. L’option laborieuse offre un remède et pas l’option simple ou l’option timorée.

VIII. RELATIONS

53

Les relations, comme les propriétés, peuvent être classées comme intrinsèques ou extrinsèques. Considérez par exemple le cas d’une relation à deux places. (Le cas d’une relation à plus de deux places est similaire et le cas d’une relation à une place est juste le cas d’une propriété.)

54

La paire ordonnée de x et y est accompagnée si et seulement si elle coexiste avec quelque objet contingent entièrement distinct à la fois de x et de y (ou, de manière équivalente, entièrement distinct de la somme méréologique de x et de y en supposant qu’ils ont une somme). Sinon, la paire est solitaire. Une relation est indépendante de l’accompagnement et de la solitude si et seulement si les quatre cas sont tous possibles : une paire solitaire peut être dans la relation, une paire solitaire peut ne pas être dans la relation, une paire accompagnée peut être dans la relation, une paire accompagnée peut ne pas être dans la relation.

55

Nous distinguons parmi les relations comme pour les propriétés des relations pures et impures (qualitatives et haecceitistiques) et nous laissons de côté ces dernières. Nous distinguons aussi les relations naturelles et les non-naturelles, ce qui nous permet de distinguer les relations disjonctives des autres. À présent, les relations intrinsèques de base sont ces relations (pures) qui sont : (1) indépendantes de l’accompagnement ou de la solitude; (2) qui ne sont pas des relations disjonctives ; (3) qui ne sont pas des négations de relations disjonctives. Deux paires ordonnées sont des doubles si et seulement si elles sont dans exactement les mêmes relations intrinsèques de base. Une relation est intrinsèque si et seulement si elle ne peut jamais différer entre des paires doubles.

56

Pour l’instant, cela n’est rien qu’une transposition de ce que nous avions déjà dit sur les propriétés. Mais nous arrivons à une distinction qui n’a pas de parallèle dans le cas des propriétés. Certaines relations sont internes : elles surviennent sur les propriétés intrinsèques de leurs relata. Une relation de similarité d’aspects intrinsèques comme par exemple la congruence de forme est une relation interne. Une relation de distance spatio-temporelle est une relation intrinsèque (à moins que la nature ne nous réserve des surprises) mais pas une relation interne. La relation de tante à nièce n’est pas une relation intrinsèque du tout [21].

57

Nous pouvons montrer que les relations internes sont quelques-unes mais peut-être pas toutes les relations intrinsèques.

58

« Si x et x’sont des doubles, et de même pour y et y’, il s’ensuit que x est vis-à-vis de y exactement dans les mêmes relations internes que celles de x’vis-à-vis de y’. Pourtant, il ne s’ensuit pas que la paire de x et y et la paire de x’et y’sont des paires doubles, donc il ne s’ensuit pas que x et y sont dans les mêmes relations intrinsèques. Supposons à présent que la paire de x et y et la paire de x’et y’sont des paires doubles : les deux paires ont les mêmes relations intrinsèques. Donc, x et x’ont les mêmes propriétés intrinsèques de base et de même pour y et y’. Supposons par exemple que x possède la propriété intrinsèque de base F. Soit R la relation que toute chose possédant F a vis-à-vis de toute chose que ce soit et que toutes les autres choses n’ont vis-à-vis de rien. R n’est pas une relation disjonctive ou la négation d’une relation disjonctive ; puisque F est indépendant de l’accompagnement ou de la solitude, R l’est aussi; R est donc une relation intrinsèque de base; R est donc une relation intrinsèque. Puisque x possède F, x a la relation R avec y, x’a la relation R avec y’, donc x’possède F aussi. De même, pour toute propriété intrinsèque de base de x, x’, y et y’. Donc les deux paires doubles sont dans les mêmes relations internes. Puisque les relations internes ne peuvent jamais différer entre des paires doubles, ce sont des relations intrinsèques. CQFD. »

IX. LEWIS

59

Quand Lewis avait adressé des objections à la définition que Kim donnait aux propriétés intrinsèques et avait conseillé d’essayer quelque chose de complètement différent, la direction de la solution qu’il avait prise était la suivante [22]. Convaincu par D.M. Armstrong que nous devions nous servir d’une distinction entre les propriétés naturelles et les autres, il proposait que toutes les propriétés parfaitement naturelles sont intrinsèques et de plus que deux choses sont des doubles si et seulement si elles ont exactement les mêmes propriétés parfaitement naturelles. Il disait ensuite, comme nous l’avons fait, qu’une propriété est intrinsèque si et seulement si elle ne peut jamais différer entre des doubles – et il en restait là.

60

Cette définition est plus simple que la nôtre. Autant que nous le sachions, elle ne contredit pas notre définition actuelle. Qu’a-t-elle d’insatisfaisant ? Certes, Lewis avait dû se servir de la distinction entre les propriétés naturelles et les autres, mais nous aussi.

61

Réponse : la charge de ce à quoi Lewis devait s’engager était bien plus lourde que la nôtre. Nous n’avons besoin que d’une distinction pour démarquer les propriétés disjonctives des autres. Nous n’avons pas besoin d’insister sur le fait qu’il y a un sens à délimiter une classe de propriétés parfaitement naturelles, par opposition à une classe plus large de propriétés suffisamment naturelles, ou bien que les membres de notre classe d’élite seront toutes évidemment et sans exception intrinsèques ou bien que la classe d’élite servira de base sur laquelle le caractère qualitatif complet de tout ce qu’il y a et de tout ce qui peut être survient. Vous pouvez croire tout cela si vous le voulez. D’ailleurs, Lewis croit toujours en tout cela. Mais pour notre but actuel, nous pouvons nous contenter de bien moins de présupposés, et si nous pouvons nous contenter de moins, nous avons ainsi une définition que nous pouvons offrir aux philosophes moins disposés à prendre les risques que prend Lewis.

X. VALLENTYNE

62

Peter Vallentyne a examiné la définition d’une propriété intrinsèque comme une propriété indépendante de l’accompagnement ou de la solitude et l’a rejetée pour les raisons que nous avons examinées [23]. Il prit ensuite une direction différente.

63

Vallentyne se sert de la notion de double et examine en particulier les doubles solitaires des choses. Sa solution revient de fait à dire [24] que G est une propriété intrinsèque si et seulement si G ne peut jamais différer entre une chose et un double solitaire de cette chose.

64

Cela n’est pas très éloigné de quelque chose de familier : la moitié du cercle étroit que nous avons déjà vu qui dit qu’une propriété intrinsèque est une propriété qui ne peut jamais différer entre des doubles.

65

La restriction au cas où les doubles sont solitaires ne fait aucune différence, si nous supposons que toute chose a un double solitaire.

66

« Supposons que G ne puisse jamais différer entre des doubles. A fortiori, G ne peut jamais différer entre une chose et son double solitaire. À l’inverse, supposons que G ne puisse jamais différer entre une chose et son double solitaire. Soit x et y des doubles. Nous avons supposé qu’il existe un double solitaire de x, appelons le z. Par transitivité de la duplication, z est aussi un double de y. Ex hypothesi, G ne diffère pas entre x et z ou entre y et z. Donc G ne diffère jamais entre x et y. CQFD. »

67

Vous pouvez penser que le cercle de définition entre « intrinsèque » et « double » est trop étroit pour être intéressant ou bien penser qu’il a quelque intérêt. Nous pensons qu’il a quelque valeur mais nous pensons qu’une définition de plus loin de sa cible a encore plus de valeur. Mais quoi qu’il en soit, la nouvelle inflexion du cercle étroit par Vallentyne – sa prise en compte du cas spécial du double solitaire – ne nous semble pas faire une grande différence. Bien que nous ne suggérions pas que la définition de Vallentyne ne fonctionne pas, il nous semble que notre définition a plus à offrir.

Notes

[*]

Publié dans Philosophy and Phenomenological Research 58,1998, p. 333-345 et repris dans David LEWIS, Papers in Metaphysics and Epistemology, Cambridge University Press, 1999, p. 116-132. Trad. par Frédéric Ferro. Nous remercions C.A.J. Coady, Allen Hazen, Richard Holton, Peter Menzies, George Molnar, Denis Robinson, Barry Taylor et ceux qui ont discuté cet article lorsqu’il a été présenté à la conférence de 1996 de l’Australasian Association of Philosophy. Nous remercions aussi la Boyce Gibson Memorial Library. L’un des deux auteurs a une dette toute particulière envers Lloyd Humberstone, qui a éveillé son intérêt pour les recherches contemporaines sur la métaphysique des propriétés intrinsèques (et non plus seulement celles du XVIIIe siècle). Des versions préliminaires de certaines des idées de cet article ont été formées dans « Defining ”intrinsic” » de Rae LANGTON, Appendice 2 de Kantian Humility, thèse de doctorat de l’université de Princeton, 1995. Ces idées sont appliquées à Kant dans la thèse et dans le livre Kantian Humility : Our Ignorance of Things in Themselves, Oxford, Clarendon Press, 1998.

[1]

Jaegwon KIM, « Psychophysical Supervenience », Philosophical Studies 41,1982, p. 51-70.

[2]

Cette façon de présenter simplifie la formulation de Kim en lui imposant une conception à laquelle il ne s’est en fait pas engagé : la conception selon laquelle des choses qui persistent dans le temps consistent en des parties temporelles entièrement distinctes à des temps différents. D’après ce point de vue, une manière pour vous-maintenant d’être accompagné est que vous persistiez dans le temps de façon que vous-maintenant coexiste avec vos parties temporelles passées ou futures. Mais Kim lui-même demeure neutre sur la métaphysique des parties temporelles ; il dit donc en fait ce qui suit. La propriété G est enracinée hors du temps où elle est possédée si et seulement si, nécessairement, pour tout objet x et pour tout temps t, x possède G à t seulement si x existe à un temps avant ou après t; G est enracinée hors des choses qui la possèdent si et seulement si, nécessairement, tout objet x a G seulement si quelque objet contingent entièrement distinct de x existe; G est intrinsèque – dans les termes de Kim « interne » – si et seulement si G n’est enracinée ni hors du temps où elle est possédée ni hors des choses qui la possèdent. Nous ignorerons cette complication par la suite.

[3]

David LEWIS, « Extrinsic Properties », Philosophical Studies 44,1983, p. 197-200, repris dans D. LEWIS, Papers in Metaphysics and Epistemology, Cambridge University Press, 1999, p. 111-115.

[4]

Sur l’haeccéitisme, voir David LEWIS, On the Plurality of Worlds, Oxford, Blackwell, 1986, p. 220-248 (NdT).

[5]

Les propriétés relationnelles pures et impures sont décrites dans E.J. KHAMARA, « Indiscernibles and the Absolute Theory of Space and Time », Studia Leibnitiana 20,1988, p. 140-159. La question des propriétés intrinsèques pures et impures fut soulevée par Rae LANGTON (en conversation) et discutée par Lloyd HUMBERSTONE, « Intrinsic/Extrinsic », Synthese 108,1996, p. 205-267 (accepté pour publication en 1992) et dans Kantian Humility de Langton. La notion d’une « propriété intérieure » attribuée par Humberstone à J.M. Dunn comprend à la fois les propriétés intrinsèques pures et impures (J.M. DUNN, « Relevant Predication 2 : Intrinsic Properties and Internal Relations », Philosophical Studies 60,1990, p. 177-206). Humberstone distingue la famille des concepts d’intrinsécalité reliée à la duplication de la conception de l’intériorité et d’une notion qu’il appelle la non-relationalité des propriétés.

[6]

Les « contreparties » (counterparts) ou « répliques » sont les homologues d’un individu dans un autre monde possible dans la théorie des modalités de David Lewis (voir notamment « Counterpart Theory and Quantified Modal Logic » dans David LEWIS, Philosophical Papers, volume I, Oxford University Press, 1983, p. 26-46). Une contrepartie d’un individu lui est similaire mais n’est pas nécessairement un double (duplicate) si les propriétés intrinsèques diffèrent. Le double d’un individu peut exister dans le même monde possible que lui si le principe d’identité des indiscernables est faux (NdT).

[7]

Un exemple plus parlant est donné par Peter VALLENTYNE, « Intrinsic Properties Defined », Philosophical Studies 88 (1997), p. 209-219 : la propriété d’être la seule chose rouge. C’est la négation de la propriété disjonctive d’être soit non rouge soit à la fois rouge et accompagné d’une autre chose rouge.

[8]

Les théories des propriétés « rares » (sparse) s’opposent aux théories des propriétés « abondantes » qui acceptent toutes les propriétés quelles qu’elles soient. Les propriétés rares sont certaines propriétés particulières primitives desquelles les autres propriétés en général dérivent. Les propriétés sont définies comme des classes d’individus alors que les universaux sont présents comme des constituants partout où ils sont instantiés. Voir les articles cités note suivante (NdT).

[9]

Voir inter alia David LEWIS, « New Work for a Theory of Universals », Australasian Journal of Philosophy 61,1983, p. 343-377 (repris dans Papers in Metaphysics and Epistemology, p. 8-55) ; David LEWIS, « Against Structural Universals », Australasian Journal of Philosophy 64,1986, p. 25-46, notamment p. 26 (repris dans le même volume, chapitre 3) ; Barry TAYLOR, « On Natural Properties in Metaphysics », Mind, 102,1993, p. 81-100; Mary Kathryn MC GOWAN, Realism or Non-Realism : Undecidable in Theory, Decidable in Practice (thèse soutenue à l’université de Princeton, 1996).

[10]

L’incise entre parenthèses sert à rester neutre sur la question de savoir si toutes les conjonctions de propriétés naturelles sont elles-mêmes naturelles.

[11]

C’est-à-dire sont en relation de dépendance fonctionnelle ou survenance (Supervenience). Des propriétés surviennent sur des propriétés de base si et seulement si deux choses identiques par leurs propriétés de base sont aussi identiques dans leurs propriétés survenantes (NdT).

[12]

Voir par exemple Sydney SHOEMAKER, « Causality and Properties », in Peter van INWAGEN (dir.), Time and Cause, Dordrecht, D. Reidel, 1980; Chris SWOYER, « The Nature of Natural Laws », Australasian Journal of Philosophy 60,1982, p. 203-223.

[13]

Ils peuvent dire que c’est une vérité dans toutes les histoires-d’un-monde-pas-tout-à-fait-possible-au-sens-littéral ou bien l’expliquer par les mondes possibles qu’il y aurait selon une certaine fiction humienne. Sur le traitement fictionaliste de la possibilité, voir Gideon ROSEN, « Modal Fictionalism », Mind 99,1990, p. 327-354 et « Modal Fictionalism Fixed », Analysis 55,1995, p. 67-73. Pour un autre sens légèrement artificiel selon lequel des violations des lois fortes pourraient compter comme des possibilités, voir Denis ROBINSON, « Epiphenomenalism, Laws and Properties », Philosophical Studies, 69,1993, p. 31. En élaborant ces possibilités forcées, ils feraient mieux aussi de prendre garde à l’avertissement d’Allen Hazen et de ne pas rendre leur définition circulaire en se servant d’un principe de recombinaison énoncé grâce à des propriétés intrinsèques.

[14]

Nous laissons de côté la possibilité que les lois n’aient pas toutes le même statut.

[15]

Lawmaker, ce qui fait une loi de la nature (NdT).

[16]

Elle serait amendée ainsi : à la cinquième étape, après avoir donné les conditions pour que deux choses soient des doubles, concluez en disant qu’une propriété est intrinsèque si et seulement si elle ne peut jamais être différente entre deux doubles, à condition que ces doubles soient soumis aux mêmes lois. Nous avons ici adapté une suggestion proposée par Lloyd HUMBERSTONE dans « Intrinsic/Extrinsic », qui est elle-même une adaptation d’une notion qu’il a trouvée dans une discussion informelle par KIM, dans « Psychophysical Supervenience », p. 66-68 (Humberstone offre une notion de l’intrinsécalité dépendante des lois selon laquelle une propriété est nomologiquement intrinsèque – « intrinsèque-Kim+ » selon ses termes – si et seulement si des doubles en des mondes avec les mêmes lois ne diffèreront en rien relativement à cette propriété.).

[17]

Elle serait amendée ainsi : toutes les fois que « solitaire » apparaît dans la première et la seconde étape de notre définition, mettez à la place « solitaire et anomique » où « anomique » signifie « soumis à aucune loi ». (Nous pourrions avoir besoin de recourir à un sens forcé de la possibilité pour garantir que des choses solitaires et anomiques soient possibles.) Nous avons adopté ici une suggestion proposée par VALLENTYNE dans « Intrinsic Properties Defined ».

[18]

Comme celle qui est avancée par David LEWIS, On the Plurality of Worlds, Oxford, Blackwell, 1986, p. 87-92 ou bien par D.M. ARMSTRONG, A Combinatorial Theory of Possibility, Cambridge University Press, 1989.

[19]

Voir D.M. ARMSTRONG, Universals and Scientific Realism, Cambridge University Press, 1978.

[20]

Voir D.M. ARMSTRONG, A World of States of Affairs, Cambridge University Press, 1996.

[21]

Attention, notre usage du terme « relation interne » ne doit pas être assimilé à celui des idéalistes britanniques. Pour une terminologie différente, voir LEWIS, « New Work for a Theory of Universals », p. 356 (Papers in Metaphysics and Epistemology, p. 26), note 16, la distinction entre relation « intrinsèque à ses relata » et une relation « intrinsèque à la paire ».

[22]

David LEWIS, « New Work for a Theory of Universals », p. 355-357.

[23]

VALLENTYNE, « Intrinsic Properties Defined ». Le travail de Vallentyne fut indépendant du nôtre et approximativement simultané.

[24]

C’est une simplification de la véritable formulation de Vallentyne. D’autres complications apparaissent en effet parce que (1) Vallentyne, comme Kim, demeure neutre sur la métaphysique des parties temporelles ; (2) sa définition couvre les propriétés impures aussi bien que les propriétés pures; et (3) il emploie une version de l’amendement « solitaire et anomique » examiné dans la section VI (voir note 17) pour classer les propriétés constituées par les lois – par exemple les dispositions – comme extrinsèques.