Romantisme | 19-28

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La métaphore de «l’homme malade» dans les récits de voyage en Orient

Sarga Moussa

CNRS, UMR LIRE


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Dans L’Empire ottoman, Yves Ternon indique que, malgré le caractère stéréotypé de l’image de l’«homme malade», il a lui-même retrouvé, pour parler du déclin de cet empire, «le langage du médecin»1. Cette image, d’après Paul Dumont, renverrait à une phrase prononcée par le tsar Nicolas Ier s’adressant à l’ambassadeur d’Angleterre, en 1853, donc à la veille de la guerre de Crimée: «Nous avons sur les bras […] un homme très malade; ce serait, je vous le dis franchement, un grand malheur si, un de ces jours, il venait à nous échapper, surtout avant que toutes les dispositions nécessaires fussent prises.»2 Certes, l’Empire «malade» résistera jusqu’à la Première Guerre mondiale, mais, sans le soutien massif des Anglais et des Français aux côtés des forces ottomanes, la Russie n’aurait pas pu être battue à Sébastopol (10 septembre 1855). Il est de fait qu’au milieu du xixe siècle, le sultan était un homme affaibli, malgré les Tanzîmât (les réformes à l’européenne) commencées sous Mahmûd II (1808-1839), puis accentuées sous son fils Abdül-Medjîd (1839-1861). D’ailleurs, dès les années 1830, une puissance régionale comme l’Égypte de Mohammed Ali menaçait directement la Porte: il ne fallut rien de moins que l’intervention des puissances occidentales pour faire rentrer le vice-roi dans ses frontières et résoudre provisoirement la fameuse «question d’Orient» par le choix, dans l’intérêt bien compris de l’Europe, de garantir l’intégrité de l’Empire ottoman.

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L’image de «l’homme malade» est donc liée à l’actualité politique d’une Turquie (le mot était déjà employé au xixe siècle) politiquement affaiblie. Mais cette image est plus ancienne qu’on ne pourrait le croire. Déjà au xviie siècle, les Européens jaugent cet empire qui les défie jusque sur leur continent et ils en guettent les signes de faiblesse. L’historien C.-D. Rouillard cite ainsi la lettre, imprimée dans le Mercure de 1627, d’un marchand d’Alep, lequel parle de la «maladie» affligeant l’Empire ottoman depuis plusieurs années3. En réalité, celui-ci constituait encore, à l’époque, une force militaire redoutable, – mais non invincible, comme l’avait montré la fameuse bataille de Lépante (1571). Quant au second siège de Vienne (1683), il causa certes une grande peur, mais l’ennemi fut finalement repoussé: le danger du «péril turc» était désormais écarté.

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La critique du «despotisme oriental», qui est elle aussi assez ancienne4, contribue à la dégradation de l’image d’un Empire ottoman que Montesquieu, dès les Lettres persanes (1721), compare à un «corps malade»5. Cette critique, on le sait, va se radicaliser dans L’Esprit des lois (1748), au point de se présenter comme un véritable système, explicable par le climat de l’Asie, supposé produire un mode de gouvernement tyrannique, arbitraire et violent6. Mais, pour nombre de voyageurs des Lumières finissantes, les excès de l’administration ottomane se retournent contre elle: à force de piller son propre empire (notamment à travers la récolte forcée du miri, l’impôt en nature), elle l’affaiblit, et amorce du même coup son propre déclin. Alors qu’en France, on assiste à la diffusion des idées «libre-échangistes» à travers le courant physiocratique, l’Empire ottoman apparaît à certains esprits comme le symbole d’une économie fermée sur elle-même et où la majorité de la population ne ferait que s’appauvrir. Il en est ainsi chez Choiseul-Gouffier qui établit un diagnostic sans appel sur l’Empire ottoman, lequel, «maître des pays auxquels la nature a tout accordé, ne peut jouir de ses bienfaits, et languit inanimé»7. Chez ce diplomate amateur d’art qui appartient au premier mouvement philhellène, dans la France d’avant la Révolution, c’est la Grèce (allégorisée, en frontispice de son ouvrage, comme une femme chargée de fers) qui est la principale victime du «despotisme oriental», – même si Choiseul-Gouffier en fait parfois une esclave consentante, qu’il accuse d’oublier ses ancêtres prestigieux.

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Quelques années plus tard, Volney, auteur d’un célèbre Voyage en Syrie et en Égypte (1787), étendra la critique à d’autres provinces ottomanes. Alexandrie, où il aborde en 1783, est d’emblée décrite comme une ruine moderne, où tout (du port abandonné au mauvais état des rues, en passant par la misère de la population) lui fait soupçonner «la rapacité de la violence, et la défiance de l’esclavage»8. Volney, qui a fait des études de médecine, est également très sensible aux «maladies de l’Égypte», auxquelles il consacre tout un chapitre. Le tableau qu’il fait de «l’air misérable et avorté des enfans du Kaire» a probablement moins à voir avec l’observation réaliste dont il se prévaut, qu’avec son obsession de dénoncer les ravages du «despotisme oriental»: «Ces petites créatures n’offrent nulle part ailleurs un extérieur si affligeant: l’œil creux, le teint hâve et bouffi; le ventre gonflé d’obstructions, les extrémités maigres et la peau jaunâtre, ils ont l’air de lutter sans cesse contre la mort.»9

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Cette image étonnante d’une population quasiment mort-née est évidemment largement fantasmatique. Elle n’est du reste guère présente chez Chateaubriand10, qui pourtant, dans son Itinéraire de Paris à Jérusalem (1811), doit tant à la critique volneyenne du «despotisme oriental». En revanche, on la retrouve, mais cette fois-ci à propos des Turcs eux-mêmes, dans le «Résumé politique» du Voyage en Orient (1835) de Lamartine. Ce dernier, très sévère à l’égard d’un Empire ottoman qualifié de «fantôme»11, renoue implicitement avec l’image de «l’homme malade», ou, plus exactement, avec celle du grabataire. Humilié par l’armée égyptienne d’Ibrahim-Pacha à Konya (21 décembre 1832), puis par le tsar Nicolas Ier, qui, tout en se posant en protecteur des orthodoxes, avait obtenu que tous les navires de guerre se retirent des Détroits (traité de Hünkar Iskelesi du 8 juillet 1833), Mahmûd II n’apparaît plus, désormais, que comme «l’ombre d’un sultan»12. Il est vrai que le Voyage en Orient comporte de nombreux passages où Lamartine se livre à un éloge du peuple turc, notamment dans de belles pages consacrées à Constantinople13. Mais cette turcophilie émergente ne doit pas faire oublier les positions colonialistes du poète, élu député alors qu’il se trouvait encore en Syrie, au début de l’année 1833. La critique de l’«exécrable administration» ottomane14 légitime ici une tentation expansionniste15 d’autant plus grande qu’elle peut s’appuyer sur le précédent de la conquête d’Alger, en 1830. D’autre part, il faut rappeler que, lorsque Lamartine accomplit son voyage en Orient, la Grèce est parvenue à faire reconnaître son indépendance et que la Syrie, province ottomane comprenant le territoire de l’actuel Liban, est occupée par l’armée égyptienne. On comprend mieux pourquoi, dans son premier discours sur l’Orient, à la Chambre des députés, le 4 janvier 1834, Lamartine s’exclame que «l’Orient s’écroule»: «Ce vaste et puissant empire, qui fit pendant tant de siècles trembler à lui seul la chrétienté tout entière, n’est plus qu’une ombre, un nom, une capitale.»16 Fort de cette conviction et auréolé du prestige de son récent voyage, Lamartine anticipe la «mort naturelle de l’Empire ottoman»17 pour pousser ses compatriotes vers une «pacifique domination» de la Turquie, qu’il envisage sous la forme d’un «protectorat général et collectif de l’Occident sur l’Orient»18, c’est-à-dire comme un accord entre les puissances européennes pour se partager le territoire de l’Empire ottoman. Qualifié de «ruine» en 183419, celui-ci devient en 1839, toujours sous la plume du député Lamartine, un «corps froid et inerte»20. L’Empire ottoman n’est même plus «malade», il est tout simplement déclaré mort, – mais, paradoxalement, la métaphore du cadavre le rend plus présent, aiguisant, du même coup, les appétits occidentaux. Cela dit, le diagnostic de Lamartine, il s’en est rendu compte lui-même, était prématuré. Tout en continuant à parler, comme si sa prophétie devait en hâter la réalisation, du «cadavre turc»21, le député prône donc, en 1840, une politique d’alliances européennes (un partage anticipé, entre la France, l’Angleterre, la Russie et l’Autriche, de leurs zones d’influence respectives en Orient), dans l’attente d’une colonisation effective, qu’il continue de justifier, comme l’immense majorité de ses contemporains, au nom de la «civilisation».

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Au même moment, Eusèbe de Salle, ancien interprète de l’armée d’Afrique et professeur d’arabe à la Chambre de commerce de Marseille, publie ses Pérégrinations en Orient, dont le «Résumé politique» est une allusion explicite à celui qui figure dans le Voyage en Orient de Lamartine. Refusant de «continuer le démembrement» de l’Empire ottoman, E. de Salle plaide, quant à lui, pour une «neutralité parfaite» de la France tout en encourageant «la transformation de l’Orient déjà commencée par le hatti-schérif de Gulkhané», c’est-à-dire la charte de 1839 décrétant notamment l’égalité de tous les sujets de l’Empire ottoman22. Ce projet diffère donc de celui de Lamartine par le refus de toute ingérence militaire de l’Europe. Ce qui n’empêche pas l’auteur de peindre Abdül-Medjîd, qui vient tout juste de succéder à son père, comme un être fragile et maladif: «Le sultan est âgé de dix-sept ans et demie [sic]; il est grand et mince, a la tournure et la physionomie timide et embarrassée. Sa face brune et pâle est tachetée de cicatrices de varioles.»23 Un peu plus loin, le portrait physique se précise (et s’aggrave): «Le jeune sultan, dont ce matin encore nous remarquions la pâleur et l’étiolement, a longtemps été en proie au gillingik: c’est une maladie de langueur, qui donne aux enfants le carreau, la diarrhée, l’atrophie, la fièvre lente, une faim canine.»24 E. de Salle, qui a fait des études de médecine, est très sensible à tous les symptômes de l’affaiblissement du corps. Or, le portrait d’Abdül-Medjîd en être apathique et maladif vaut évidemment comme symbole d’un Empire ottoman à bout de forces. Très caustique, l’auteur des Pérégrinations en Orient assure que le sultan «n’a même pas été vacciné, distraction singulière de la sollicitude paternelle qui avait pourtant fait quelque bruit de la vaccine importée en ses États»25. Autrement dit, E. de Salle ne croit pas à la possibilité d’une Turquie «régénérée»…

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Cependant, les voyageurs ont beau annoncer la maladie, l’agonie, la mort de l’Empire ottoman, celui-ci est toujours vivant au milieu du xixe siècle. Il est certes affaibli par l’éveil des «nationalités», mais pas encore réduit aux frontières de la Turquie actuelle. Et le sultan continue d’exercer une véritable fascination sur les Européens de passage à Constantinople. À défaut de pouvoir se faire recevoir par lui, comme Lamartine en 1850, lors de son second voyage en Orient, ils le guettent lors de son passage lorsqu’il se rend à la mosquée. Toute une série de voyageurs français appartenant à une même génération (Nerval, Flaubert, Du Camp, Gautier) font un portrait d’Abdül-Medjîd en mélancolique, dont le statut d’exception le coupe du monde, à l’image de l’écrivain qui peut être tenté de projeter sur le sultan le paradoxe de sa propre destinée26. Mais on trouve aussi, un peu plus tard, une volonté de mettre en cause le cliché de «l’homme malade». Dans À Constantinople (1867), la comtesse de Gasparin donne à voir une capitale ottomane pleine de vie, tout à l’opposé de l’image stéréotypée de l’empire moribond: «On parle du malade. Ces gens-ci ont l’air de bien se porter. Ressembleraient-ils aux incurables qui sourient à la mort parce qu’ils ne l’entendent pas venir? Peut-être. Cependant quelque défaillance, tout au moins quelque pâleur marque l’état désespéré de l’agonisant; or ces hommes ont la respiration libre, ils ont la démarche assurée, ils ont l’activité mesurée et tranquille de la bonne santé. Tant qu’ils voudront tenir, ils tiendront.»27 Lors de son premier voyage en Orient, en 1847, la voyageuse genevoise s’était pourtant montrée très sensible au discours des Lumières sur le «despotisme oriental», auquel elle attribuait d’emblée les tristes conditions de vie des paysans égyptiens28. Mais, une vingtaine d’années plus tard, son regard sur le pouvoir ottoman a changé. Le sultan Abdül-Aziz n’est ni un tyran cruel, ni un être apathique, mais un homme qui lui inspire le respect et en qui elle voit «le type de la grandeur asiatique»29. Elle conclut ce portrait élogieux par ces mots: «Nulle mollesse sur ce front poli comme le marbre; point de langueur dans ce corps souple et ferme; pas de rêverie dans cet œil décidé.»30 Une fois de plus, l’image du Padischah est supposée refléter celle de son empire, – et, du même coup, elle renseigne sur la vision et les présupposés idéologiques des voyageurs.
La dernière tentative, à la fin du xixe siècle, de récupérer le discours stéréotypé sur «l’homme malade», est celle de Loti. Plus exactement, avec cet écrivain turcophile jusqu’à sa dernière heure, on assiste à un étonnant renversement: si la santé de la Turquie décline, ce n’est pas parce qu’elle applique mal les réformes à l’européenne censées la régénérer, mais au contraire parce qu’elle est «contaminée» par une Europe elle-même considérée par Loti comme «malade» du Progrès. La critique de la civilisation occidentale, et de sa tendance à s’imposer à l’Orient, est déjà à l’œuvre dans Aziyadé (1879), par exemple à propos de l’uniformisation du costume et de la mode européenne31. Mais c’est surtout dans ses récits de voyage que Loti développe ce thème.
Constantinople en 1890, paru à la suite d’un très court séjour de Loti dans la capitale ottomane, affiche d’emblée un point de vue anti-moderniste: «Je vais tourner le dos aux quartiers neufs, aux boulevards récemment alignés, dans les parages de Sainte-Sophie et de la Sublime Porte, qu’éclairent maintenant, hélas! des becs de gaz, où circulent des voitures, des équipages d’ambassade promenant d’aventureux voyageurs», annonce le narrateur32. De fait, ce dernier fuit les quartiers trop marqués par la présence européenne pour se plonger dans la visite du Vieux-Sérail, – façon d’entrer en islam tout en remontant dans le temps: «On nous ouvre dans ces murs une porte de citadelle, et alors, sitôt que l’enceinte est franchie, la mélancolie délicieuse des choses intérieures nous est révélée, le passé mort nous prend à lui et nous enveloppe de son suaire.»33 Il y a bien sûr, chez Loti, une sorte de «nécrophilie», en tout cas de complaisance morbide pour les choses et les êtres disparus, qui fait partie de son style et qui donne leur couleur particulière à ses récits «turcs»34. Mais il y a aussi un jeu subtil consistant à reprendre les vieilles oppositions pour en inverser le sens. L’Orient est-il traditionnellement associé (en général pour être stigmatisé) à l’immobilité ? D’abord cela est faux, comme le montre l’Histoire elle-même –, à preuve l’introduction, depuis le début du xixe siècle, des réformes destinées à moderniser l’Empire ottoman. Mais surtout, cette obsession occidentalisante du progrès matériel dénature la «vraie» Turquie, celle qui, pour Loti, est fondamentalement associée à l’islam et à la foi, lesquels impliquent en permanence «la pensée d’Allah le terrible et la pensée de la mort»35. Et le narrateur de rapporter sa conversation avec le sultan Abdül-Hamîd II, où il lui confie son «regret mélancolique de voir s’en aller les choses anciennes, de voir s’ouvrir et se transformer le grand Stamboul»36. Pourtant, l’orientalisme de Loti ne se réduit pas à l’éloge d’une Turquie enveloppée depuis toujours dans un linceul, – fût-ce un beau linceul. Non, il y a aussi, dans Constantinople en 1890, une tonalité parfois nervalienne, un sentiment de «renouveau de vie» lié à la plongée dans l’animation des quartiers populaires: «Sous des treilles, je m’assieds, demandant un café, avec ces petits bonbons chauds que l’on vend ici le matin aux bonnes gens du peuple, et tout cela me paraît meilleur que le plus raffiné des déjeuners.»37
Mais les prodromes de la Première Guerre mondiale vont se charger de mettre un terme à ce rêve éveillé. L’invasion de la Tripolitaine par l’Italie, en novembre 1911, constitue pour Loti le signal de l’agression de l’Europe chrétienne contre l’Empire ottoman. Dans Turquie agonisante (1913), livre de parti-pris jusqu’à l’aveuglement (notamment concernant les massacres de populations, systématiquement excusés ou banalisés lorsqu’ils sont le fait des «pauvres Turcs affolés»38), il n’est plus question de se promener à travers les vieux quartiers de Stamboul, mais de défendre, dans l’urgence militante et pour contrecarrer une information médiatique jugée partisane, un empire qui approche effectivement, cette fois-ci, de sa fin. L’ouvrage commence par un chapitre où est évoqué le terrible incendie de l’été 1910: «Pauvre, grand et majestueux Stamboul! Il dépérissait, comme l’Islam tout entier du reste, au souffle empesté de houille qui vient d’Occident», écrit Loti39, faisant d’une pierre deux coups, puisque l’Europe apparaît tout à la fois comme responsable d’une modernisation destructrice et comme coupable de rester simple spectatrice du drame. Toute une rhétorique est bien sûr déployée pour apitoyer le lecteur et tenter de faire changer le cours de l’opinion publique en France: à la Grèce de Choiseul-Gouffier, représentée en femme enchaînée, à la fin du xviiie siècle, répond, en symétrie inversée, au début du xxe siècle, la Turquie de Loti, métaphorisée en mourante, et dont l’image est, de ce fait, aux antipodes de la carte postale: «Pendant l’été aux belles nuits tièdes, les incendiés campaient n’importe où, vêtus de presque rien; mais à présent voici venir l’hiver, le terrible hiver du Bosphore. En général, on s’imagine chez nous que Constantinople, parce que c’est une ville orientale, doit être tout le temps ensoleillée; il faut y avoir habité pour connaître les humidités glacées qui s’abattent avec l’automne, les vents mortels qui y soufflent de la mer Noire et qui en font la ville des bronchites et des phtisies.»40 Où l’on voit que Loti n’était pas toujours si éloigné que cela de Segalen41, lequel dénonçait au même moment, dans les notes préparatoires de son Essai sur l’exotisme, tous les clichés que l’on qualifierait plus tard d’«orientalistes»42. Mais la visée de Loti est moins, comme chez Segalen, de rendre justice à une altérité qui toujours nous échappe, que de publier, avec Turquie agonisante, ce qu’il appelle «une œuvre de secours», destinée à sensibiliser ses compatriotes à la situation de ceux qu’il appelle «d’humbles frères»43. Il y a là, sans doute, un paradoxe étonnant, chez cet écrivain aux accents parfois universalistes, mais dont toute l’œuvre repose sur une dichotomie entre l’Orient et l’Occident, – celui-ci apparaissant, dans ce contexte polémique, comme la source même de la contamination culturelle qui a conduit le vieil Empire ottoman à sa perte: «Je ne crois pas qu’il existe au monde une race plus foncièrement bonne, brave, loyale et douce [que les Turcs]. Il me faut faire exception, hélas! pour quelques-uns de ceux qui ont été élevés dans nos écoles, gangrenés sur nos boulevards.»44
On retrouvera le même ton outrancièrement accusateur, toujours véhiculé par un discours sur la pathologie de la modernité occidentale, dans Suprêmes visions d’Orient, dernier livre paru du vivant de Loti. À l’«Europe épileptique»45 qui menace de l’intérieur la capitale ottomane (allusion à Péra, quartier des hôtels et des ambassades), s’oppose ainsi le «haut Stamboul non contaminé»46, c’est-à-dire la partie musulmane de la ville, que Loti parcourt une dernière fois, en 1913, en quête des «petits restaurants turcs de quartier»47.
Comme la plupart des écrivains de son temps, Loti déteste les mélanges ethniques. Mais, lorsqu’il parle des Turcs comme d’«une grande race en déclin»48, il faut moins y lire une forme de racisme biologique que l’horreur du «progrès», véritable idéologie importée d’Europe. On peut en tout cas reconnaître à Loti le mérite d’avoir combattu, avec obstination, un eurocentrisme beaucoup plus répandu que sa propre turcophilie. Si, pour nombre de voyageurs français du xixe siècle, la Turquie était malade d’elle-même, pour Loti, c’est au contraire parce qu’elle s’est européanisée qu’elle est allée à sa perte. Reste, dans l’un et l’autre cas, un même fantasme: celui d’une pathologisation de l’altérité turque, dont l’origine et la signification s’inversent en l’espace d’un siècle, puisqu’on passe de la critique d’un système jugé corrompu de l’intérieur (le «despotisme oriental») à une déploration du «virus» moderniste contaminant la Turquie ottomane.

Sarga Moussa

CNRS, UMR LIRE

Notes

[ 1] Yves Ternon, L’Empire ottoman. Le déclin, la chute, l’effacement, Éditions du Félin poche et Éditions Michel Maule, 2005, p. 9. Voir par exemple p. 143: «Depuis le Congrès de Vienne, l’Europe est au chevet de l’Empire ottoman. C’est elle qui fixe les modalités du traitement.»

[ 2] «L’homme malade», dans Robert Mantran (dir.), Histoire de l’empire ottoman, Fayard, 1989, p. 501.

[ 3] Clarence Dana Rouillard, The Turk en French History, Thought and Literature (1520-1660), Boivin, 1940, p. 90. Je remercie Frédéric Tinguely, auteur d’un très beau livre sur L’Écriture du Levant à la Renaissance (Genève, Droz, 2000) pour m’avoir rappelé que cette métaphore de «l’homme malade» s’enracine dans un discours encore plus ancien que je ne le pensais.

[ 4] Lucette Valensi a montré que, dès la fin du xvie siècle, les ambassadeurs vénitiens voient dans l’Empire ottoman une sorte de monstruosité qui se détruit par son propre système «despotique» (Venise et la Sublime Porte. La naissance du despote, Hachette, 1987, p. 90 et suiv.).

[ 5] Voir la lettre XIX (Usbek à son ami Rustan): «J’ai vu avec étonnement la faiblesse de l’empire des Osmanlins. Ce corps malade ne se soutient pas par un régime doux et tempéré, mais par des remèdes violents, qui l’épuisent et le minent sans cesse. Les bachas, qui n’obtiennent leurs emplois qu’à force d’argent, entrent ruinés dans les provinces et les ravagent comme des pays de conquête. Une milice insolente n’est soumise qu’à ses caprices. Les places sont démantelées; les villes, désertes, les campagnes, désolées, la culture des terres et le commerce entièrement abandonnés» (Montesquieu, Lettres persanes, Jacques Roger (éd.), GF, 1964, p. 50).

[ 6] Pour les sources aristotéliciennes de la théorie du despotisme dans l’Esprit des lois, voir Alain Grosrichard, Structure du sérail, Le Seuil, 1979. Sur l’évolution de ce topos après Montesquieu, voir Henry Laurens, Orientales I, CNRS Éditions, 2004, p. 23 et suiv.

[ 7] Comte de Choiseul-Gouffier, Voyage pittoresque de la Grèce, Paris, t. I (1782), p. 165.

[ 8] Volney, Œuvres, Fayard, t. III (1998), p. 17.

[ 9] Ibid., p. 170. Dans ses Considérations sur la guerre des Turks (1782), Volney reprendra, sur un plan proprement politique, cette analyse de l’affaiblissement de l’Empire ottoman, dont le conflit avec la Russie (1768-1774) lui apparaît comme le signe annonciateur de sa disparition pure et simple: «En voyant dans cette guerre des armées innombrables se dissiper devant de petits corps, des flottes entières réduites en cendres, des provinces envahies et conquises, l’alarme et l’épouvante jusques dans Constantinople, l’Europe entière a senti que désormais l’empire Turk n’étoit plus qu’un vain fantôme, et que ce colosse dissous dans tous ces liens, n’attendoit plus qu’un choc pour tomber en débris» (ibid., p. 646).

[ 10] Sauf dans l’épisode où le narrateur, qui traverse le Péloponnèse, s’arrête dans un kan tenu par un «vieux Turc à la mine rébarbative» qui se fait servir par «un pauvre enfant grec tout nu, le corps enflé par la fièvre et par les coups de fouets» (Itinéraire, Jean-Claude Berchet (éd.), Gallimard, coll. «Folio», 2005, p. 112); voir également, de J.-C. Berchet, «Chateaubriand et le despotisme oriental», Dix-huitième siècle, n° 26, 1994, p. 391-421.

[ 11] «Ne précipitez pas la ruine de l’empire ottoman, ne prenez pas le rôle de la destinée, n’assumez pas la responsabilité de la Providence; mais ne soutenez pas, par une politique illusoire et coupable, ce fantôme à qui vous ne pourrez jamais donner que l’apparence et l’attitude de la vie, car il est mort» (Alphonse de Lamartine, Voyage en Orient, Sarga Moussa (éd.), Honoré Champion, 2000, p. 741).

[ 12] Ibid., p. 740.

[ 13] «C’est un peuple de philosophes; il tire tout de la nature, il rapporte tout à Dieu» (ibid., p. 575).

[ 14] Ibid., p. 424.

[ 15] «Un aventurier européen, avec cinq ou six mille soldats d’Europe, peut aisément renverser Ibrahim, et conquérir l’Asie, de Smyrne à Bassora, et du Caire à Bagdad, en marchant pas à pas» (ibid., p. 425).

[ 16] Alphonse de Lamartine, La France Parlementaire, Louis Ulbach (éd.), Librairie internationale, t. I (1864), p. 5.

[ 17] Ibid., p. 7.

[ 18] Ibid., p. 17 (2e discours sur l’Orient, 8 janvier 1834).

[ 19] Ibid., p. 11.

[ 20] Ibid., t. II, p. 216 (discours sur les affaires d’Orient, 1er juillet 1839).

[ 21] Ibid., t. II, p. 305 (discours sur la question d’Orient, 11 janvier 1840).

[ 22] Eusèbe de Salle (ou de Salles), Pérégrinations en Orient, Pagnerre et Curmer, 1840, t. II, p. 386.

[ 23] Ibid., p. 219.

[ 24] Ibid., p. 236-237. Le «carreau» est ici un terme de médecine qui désigne une «affection des ganglions mésentésiques, avec tuméfaction et dureté du ventre» (Littré).

[ 25] Ibid., p. 235.

[ 26] Je me permets de renvoyer, sur cette question, à mon article «Portrait du sultan», paru dans les Actes du colloque international Lamartine de Tiré, éd. Gertrude Durusoy, Izmir, Presses de l’Université EGE, 2004, p. 243-253.

[ 27] Valérie de Gasparin, À Constantinople, Lévy, 1867, p. 133.

[ 28] Journal d’un voyage au Levant (1848), Ducloux et Cie, 1850, t. II, p. 6.

[ 29] À Constantinople, ouvr. cité, p. 236.

[ 30] Ibid., p. 237.

[ 31] «“Tout le monde est à l’uniforme, paletot gris, chapeau ou casquette et c’est pis qu’à Péra”», dit Achmet à Loti (Aziyadé, Presses Pocket, 1988, p. 198). Cette critique de l’embourgeoisement oriental est déjà présente, une trentaine d’années auparavant, chez Nerval et Gautier: sur ce point, Loti n’est guère original.

[ 32] Constantinople en 1890 (1892), dans Pierre Loti, Voyages (1872-1913), Claude Martin (éd.), Robert Laffont, coll. «Bouquins», 1991, p. 323.

[ 33] Ibid., p. 332.

[ 34] Voir Alain Buisine, Tombeau de Loti, Lille, ANRT (diff. Aux Amateurs de livres), 1988.

[ 35] Constantinople en 1890, dans Loti, Voyages, ouvr. cité, p. 316.

[ 36] Ibid.

[ 37] Ibid., p. 332.

[ 38] Pierre Loti, Turquie agonisante, «nouvelle édition revue et considérablement augmentée», Calmann-Lévy, 1913, p. 39. Sur la couverture de cette nouvelle édition (qui compte 274 pages, contre 124 pour la première) figure, de profil, un cliché accusateur, qui montre «l’un des officiers turcs pris par les alliés chrétiens et renvoyés à leur camp avec les lèvres, les oreilles et le nez coupés». Sur ce plan-là, Loti est très moderne: il a parfaitement compris le rôle des médias, et en particulier de l’image, dans la civilisation du xxe siècle.

[ 39] Ibid., p. 3.

[ 40] Ibid., p. 9-10.

[ 41] Qui pourtant détestait Loti, allant jusqu’à le ranger dans la catégorie des «touristes» et des «Proxénètes de la Sensation du Divers» (Victor Segalen, Essai sur l’exotisme, Montpellier, Fata Morgana, 1978, p. 34; ce paragraphe est daté de décembre 1908). On voit qu’il n’est pas possible de faire un plus grand contresens. Mais Segalen, contemporain de Loti, était sans doute irrité (et obnubilé) par le personnage public de l’écrivain amateur de déguisements et de mises en scène orientalisantes. Voir Alain Quella-Villéger, Pierre Loti l’incompris, Presses de la Renaissance, 1986.

[ 42] «Le [ce mot d’exotisme] dépouiller de tous ses oripeaux: le palmier et le chameau; casque de colonial; peaux noires et soleil jaune» (Segalen, Essai sur l’exotisme, ouvr. cité, p. 22). Sur la critique du «discours orientaliste» et de ses implications idéologiques, voir bien sûr Edward Saïd, trad. fr. L’Orientalisme. L’Orient créé par l’Occident, Le Seuil, 1980.

[ 43] Loti, Turquie agonisante, ouvr. cité, p. 12 et 13.

[ 44] Ibid., p. 47. Voir également infra, l’article de Sophie Basch, p. 42.

[ 45] Suprêmes visions d’Orient (1921), dans Loti, Voyages, ouvr. cité, p. 1384.

[ 46] Ibid., p. 1387.

[ 47] Ibid.

[ 48] Ibid., p. 1360.

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