Revue de psychothérapie psychanalytique de groupe | 71-75

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Clinique du vieillissement des institutions

Claude Jeangirard*


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L’Institution est un organisme social « autonome » qui, faisant retour à la primauté de la référence à la Loi, crée ou identifie ses propres lois. Elle s’inscrit dans le tissu social ou national en résistant à son absorption par des organismes lui ressemblant mais constitués autrement. Son origine paraît spontanée, comme portée par les idées du moment, et fondée sur une différence fondamentale quant à l’application des buts et des moyens.

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L’institution se sait mortelle. Consciente de ses origines, en lutte pour sa survie, elle doit s’adapter au contexte sociopolitique qui l’entoure, la cerne et la conditionne. C’est pourquoi l’institution est fondée sur une réflexion sur elle-même et sur l’analyse des phénomènes inconscients qui la parcourent.

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La résistance permanente qui s’oppose à cette réflexion l’apparente fortement au modèle du psychisme freudien.

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Mortelle, elle a donc une histoire, ce qui ne veut pas dire une mémoire. À cela plusieurs conditions sont nécessaires :être née d’un acte qu’on dit fondateur, avec une ou plusieurs signatures. Il fut un temps où les dieux eux-mêmes s’y compromettaient. L’hypertrophie d’une institution est qu’elle puisse justement se mythifier sur place si du « religieux » s’en mêle et si un gourou s’en empare, mettant « à la masse » les névroses des constituants. C’est une de ses formes d’extinction ;avoir un but, social en général ;s’incarner dans des êtres dotés de la parole qui s’inscrivent dans l’espace, dans des lieux appropriés, ce qui est une différence avec les groupes.Quelle est la différence avec des associations loi 1901 ? Celles-ci, dans leurs statuts, emploient indifféremment les substantifs but ou objet. Cette remarque pourrait faire naître l’idée que si but et objet prennent des sens différents, l’idée d’une tension entre les deux « actes de pensée » nous conduit à l’idée de pulsion, qui n’existerait pas s’ils étaient simplement confondus au lieu d’être séparés.

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L’objet, c’est la réalité au monde, sur laquelle la tension s’applique. Le but et l’objet d’une association, confondus (s’organiser pour pêcher à la ligne en partageant paisiblement les tâches pour le réaliser), sont l’image même d’un temps sans conflit, d’économie de paroles et d’effets conflictuels.

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Mais que l’objet soit un enjeu social et que le but soit de le promouvoir ou d’en changer le statut au sein de la société au moyen d’un groupe de gens qui se sont accordés ensemble, sous leur seule responsabilité, pour être l’origine de cet acte, on a alors affaire à une institution. Autrement dit un être, ou une personne morale, nommé, reconnaissable, exposé à son propre destin, à ses clivages, à ses symptômes névrotiques.

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La différence entre les deux figures tient à l’existence, dans la seconde, d’une tension et par une conséquence en quelque sorte structurale, place le conflit dans son fonctionnement même. Le seul champ d’exercice du conflit est celui de la parole, tandis que la violence physique ou les pressions policières ou économiques d’origine interne sont exclues par définition. Lorsqu’elles sont externes, soit elles renforcent la cohésion, soit elles mettent fin à l’entreprise, qui peut éventuellement survivre clandestinement pour se réanimer si les temps ont changé et si les acteurs ont survécu. Les acteurs restent liés aux origines comme par une mémoire qui réunit une conjonction de désirs attachés à l’objet et au but.

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C’est à peine une métaphore que de dire que l’institution possède un Moi, qu’on pourrait dire conscient et également subconscient sans plus, car il s’agit d’un être social et non d’un être humain.

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De la même façon, si l’on ne peut pas parler de pulsion, bien que les ingrédients puissent en être évoqués – pour être précis, il y manque la décharge de la tension –, l’institution atteint-elle jamais son but ?

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Ainsi, l’institution serait une quasi-personne, car productive et siège de la parole, et quasi incarnée puisque ses sources, son origine sont constituées d’êtres humains. Car de même qu’il n’y a pas d’énonciation collective du désir, il ne peut y avoir de rémission à la tension interne par dépassement du but. Tout au plus peut-on le figurer par l’opération fusionnelle de la fête, où le leurre se réalise par une sorte de brouillage de l’ivresse et de l’oubli.

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Le titre qui nous réunit est Groupe et institution. Il ne me paraît pas possible d’envisager ici tous les sens du mot groupe, et notamment la série qu’engendre « groupement » qui a un sens sociétal, tel qu’il est pris dans les réseaux de l’organisation économique et sociale, à l’exclusion d’autres considérations.

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Ce qui nous intéresse est cette unité de base moléculaire, le groupe, dans son rapport interne à l’institution. Il paraît être le primum movens dans les mécanismes qui produisent les différents états de l’institution à la manière dont l’état d’un corps chimique, solide, liquide ou gazeux, se modifie selon les conditions de température et de pression auxquelles on soumet ses molécules.

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Cette comparaison est très limitée quant à sa valeur heuristique, mais elle indiquerait que l’observation de l’état des groupes fournit de bons indicateurs, une bonne porte d’entrée dans le déchiffrage institutionnel.

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Le groupe, objet naturel produit par la tendance de l’humain à se rassembler, est chimiquement amorphe, au moins à l’origine, susceptible de cristalliser, d’orienter ses molécules en une amorce de langage encore rudimentaire et utilitaire. Il est métastable, oscillant entre sa tendance à se créer et à s’accroître, et l’anarchie qui est sa nature, de sorte qu’il se brise, se scinde, s’hystérise ou bien se fige dans l’inhibition. Il se livrera à qui veut le prendre et le conduire, ou bien il rejettera le leader avec ou sans explication, ni procès, ou bien encore sacrifiera ses membres qui s’écartent d’un idéal provisoire et non formulé. Car cet animal préhistorique ne parle guère. L’histoire commence, ainsi que l’évolution pour ceux des groupes qui seront pris par le langage de l’Institution.

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Civilisé ainsi par cet artifice (nous verrons plus loin la notion d’artifice dans un collectif de soins), le groupe conserve dans ses « gènes » sa fragilité originaire qui peut prendre à tout moment effet sur l’institution et attaquer par l’intérieur si ses références sont affaiblies, notamment pour des raisons économiques ou politiques.

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Mais l’Institution elle-même est programmée pour vieillir et disparaître. Celles qui nous concernent ou nous intéressent professionnellement sont particulièrement couvertes par l’ombre de l’État, cette autre institution sûre d’elle-même et dominatrice qui se targue d’être éternelle.

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Le but et l’objet peuvent perdre leur clarté, leur lisibilité, se confondre dans les mots d’ordre conventionnels. On s’endort confortablement dans ses tâches de bon sens conformes à des modèles externes qui ne demandent rien de subversif ni d’inventif. C’est le silence et l’oubli, le temps est scandé non par les événements inattendus provenant de la logique interne mais simplement par les fêtes carillonnées du calendrier civil ou religieux.

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Des groupes fonctionnels se constituent, silencieusement, autour des taches assignées ; le modèle administratif s’en empare comme un recours naturel, d’autant plus naturel qu’il s’éloigne de la spécificité de son objet (en l’occurrence, le malade pris en tant que personne émettant un discours à déchiffrer à tout moment et à diffuser dans ses effets sur le collectif).

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Mais le collectif, pris dans ses tâches, est atomisé dans de multiples groupes fonctionnels qui ne favorisent que des discours manifestes ou des tâches quantifiables, à tout moment susceptibles d’être inscrites sur des tableaux de contrôle réels ou imaginaires. C’est l’analphabétisme faisant retour dans les fourgons de la doxa et de la morale naturelle, des bonnes relations sans conflits ni contradictions.

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Le discours latent à repris sa place dans l’ailleurs, hors champ, les acteurs ont déserté la scène sur laquelle il parlerait à qui veut l’entendre. Car c’est d’une scène et de son artifice qu’il s’agit dans l’institution, de soins aux malades mentaux, en tout cas, mais de pédagogie sans doute également, comme en politique aussi, disons-le pour être conforme à cette utopie de l’Impossible évoquée par Freud.

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Peut-être cette assertion hasardeuse voudrait-elle dire que « soins aux malades mentaux » prend la place, dans cette trilogie, du mot psychanalyse. Ce n’est pas sans importance au vu de l’expérience institutionnelle, car l’hystérie a été à l’origine de l’invention de la psychanalyse, en présentifiant le discours de l’Institution, sa capacité inventive et exploratrice, et son clivage fondamental chez le sujet qui parle « dans cet état ». Or, ce clivage va bien avec l’idée qu’il est au cœur même du sujet qui parle en institution et qui y entend quelque chose. Entre le naturel et l’artifice, entre le manifeste et le latent (le l’entend), il y a tout le discours du monde que susurre le malade mental à qui veut l’entendre. Ce n’est évidemment pas le discours obsessionnel qu’on nous réclame pour collaber justement cette béance afin que personne « n’y entrave que dalle » et surtout « la ferme ».

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On dit que l’hystérique a disparu de la clinique moderne. On voit que ce n’est pas pour rien. Mais en tout cas l’hystérique est présent dans les origines institutionnelles comme pontifex (celui qui, lors de la construction d’un pont, inclut dans la maçonnerie un lien de paille qui relie les deux rives), passeur d’un discours qui, un moment, s’entendra pour tous, jusqu’à ce que tous s’entendent naturellement pour déserter, par petits groupes tacites, cette voix insupportable, à couvrir d’urgence par le bruit de fond de l’obsessionnalité et de la mort.

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Le « Moi idéal » de l’institution serait-il une hystérie bien tempérée ? Ce n’est pas dans l’air du temps, cette période d’accalmie que l’histoire ménage par pulsations irrégulières où l’inventivité reste tout de même subversive sans que le public prenne très au sérieux le « circulez, il n’y a rien à voir ».

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Aujourd’hui, on est pressé de circuler et de se mettre à l’abri mais il ne s’agit pas de se lancer dans la description du « Malaise dans l’administration » en glosant sur pmsi, « accréditation », « contrat d’objectif ». Des analyses très pertinentes sont disponibles dans les presses spécialisées. Le malheur est que nous sommes lents à nous émouvoir pour accéder ensemble à un niveau de réflexion qui soit politique. Autrement dit, si l’institutionnel « forme nos bataillons », il s’agirait de restituer à la psychiatrie ses attributs, c’est-à-dire son champ et sa mission dont les moyens sont dévoyés.

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Ce n’est pas le lieu d’en parler sans doute, mais on peut rendre compte des processus de nivellement obsessionnel, au sein d’un organisme institué, que produit la pression des facteurs extérieurs, réglementaires et économiques. Cette pression s’exerce sur le point faible qu’est l’articulation entre le groupe et l’institution, c’est-à-dire leur différence radicale à traiter de la parole (comme on l’a vu plus haut). La pression angoissante de l’extérieur dépossède et discrédite l’institution de sa fonction d’organisation du Réel avec le Symbolique au sens le plus matériel du mot, et de sa capacité à soutenir sa Vérité, donc sa cohérence. Les membres de la collectivité sentent leurs certitudes communes s’effriter, et ils se replient en désordre et en silence, inhibés et d’autant plus malheureux que leur idéal personnel, plus ou moins exprimé en particulier par les soins aux malades mentaux et la réparation du domaine psychique, voit son champ d’application menacé dans son esprit ou même dans son avenir matériel.

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La forme régressive qui s’organise alors est non plus un effet de la parole en tant que pouvoir au sens plein du terme, c’est-à-dire ayant prise sur l’événement, mais un formalisme groupal pseudo-administratif, comme si le mode délibératif au lieu de consultatif était une utopie, que la réalité s’empresse de vous rappeler, soulagement compris. Car, dit-on encore, le vrai pouvoir est économique, les gens sérieux ne sont pas des baladins.

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Il est urgent de se rappeler que le pouvoir instituant de la Parole est né avant celui-là, qu’il est plus fort que les « divisions » du Vatican ou de Wall Street, et qu’il aura le dernier mot « si vous le voulez bien ».

Claude Jeangirard*

Notes

[ *] Claude Jeangirard, La Chesnaie, 41120 Chailles.

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