Savoirs et clinique 2004- 2 (no5)| ISSN 1286-1405 | ISSN numérique : en cours | ISBN : 2-7492-0336-8 | page 63 à 66

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Poèmes féminins du seuil de la mort dans la Chine des Qing

Léon Vandermeersch [*]


RESUME — En Chine, les poèmes du seuil de la mort de suicidées, en combinant l’acte d’écrire, typiquement masculin, avec l’auto-immolation, élèvent le suicide féminin au niveau d’héroisme du suicide masculin. Le contraste est frappant avec le suicide féminin occidental d’auto-effacement dont celui de Virginia Woolf est l’exemple.

En Chine, les poèmes du seuil de la mort de suicidées, en combinant l’acte d’écrire, typiquement masculin, avec l’auto-immolation, élèvent le suicide féminin au niveau d’héroisme du suicide masculin. Le contraste est frappant avec le suicide féminin occidental d’auto-effacement dont celui de Virginia Woolf est l’exemple.
Mots-clés : , Chine, suicide, poème féminin, veuves, chasteté..

ABSTRACT — In China, poems on the threshold of death of female suicides combine the writing act which is typically masculine with self immolation, thus raising these suicides to the heroic level of masculine suicide. They strikingly contrast with the western feminine suicide type of self effacement illustrated by Virginia Woolf.

In China, poems on the threshold of death of female suicides combine the writing act which is typically masculine with self immolation, thus raising these suicides to the heroic level of masculine suicide. They strikingly contrast with the western feminine suicide type of self effacement illustrated by Virginia Woolf.
Keywords : , China, suicide, feminine poetry, widows, chastity..


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En Chine, l’époque des Qing (1644-1911) est celle qui a connu la plus foisonnante production de dispositions réglementaires relatives au suicide des femmes. Ces dispositions se sont succédées, non sans parfois se contredire, sous les règnes de Kangxi, Yongsheng et Qianlong, autour de l’institution ancienne du portique d’honneur élevé à la mémoire des femmes s’étant donné la mort pour sauvegarder leur vertu [1]. D’abord reprise avec faveur, l’institution a ensuite été l’objet de règlements restrictifs tant se multipliaient les suicides de veuves prétendument par fidélité à leur mari défunt, mais en réalité sous la pression de l’entourage familial avide de la notoriété apportée par l’inscription du nom de famille sur le portique d’honneur, ou, pis, voulant à l’inverse forcer la veuve à se remarier contre son gré pour lui faire perdre ses droits sur l’héritage de son mari défunt.

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D’autre part, beaucoup de romans contemporains mettent en scène des suicides féminins, soit en les présentant en insignes exemples de vertu, comme celui de la troisième fille de Wang Yuhui, au Chapitre XLVIII de la Chronique indiscrète des Mandarins, soit pour en tirer de sombres histoires de retour du fantôme vengeur d’une amante flouée, comme pour celui de Shen Xiaoqing dans le Livre étrange des quatre génies gardiens des courtisanes de Shanghai.

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De cette double image, institutionnelle et littéraire, de la mort volontaire féminine à la fin de la Chine impériale, un numéro spécial de la revue Nan Nü a dégagé les traits marquants [2]. Je voudrais revenir ici sur l’excellente contribution de Grace S. Fong, qui a extrait, d’un recueil d’une vingtaine d’exemples, trois cas particulièrement significatifs de suicidées ayant donné à leurs actes une dimension symbolique remarquable, éclairée de « poèmes du seuil de la mort [3] ». Le premier cas est celui d’une certaine Du Xiaoying (1638-1654), enlevée à 16 ans par les troupes mandchoues lors de la prise de la ville de Zhen, dans l’ouest du Hunan, et qui se jeta dans le Yangzi pour ne pas devenir la femme du général à qui elle avait été livrée. Le second est celui de Ling Zhinü (1806-1827), qui, veuve à 17 ans, se laissa mourir de faim plutôt que d’être remariée par sa belle-famille. Enfin, le troisième est le cas de Huang Shuhua (1847-1864), enlevée à 14 ans par un militaire chinois lors de la reconquête de Nankin sur les rebelles Taiping, et qui se jeta dans la rivière Xiang au moment où elle allait être mise en vente par son ravisseur pour être achetée en mariage.

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Les « poèmes du seuil de la mort » constituent en Chine un genre déterminé, celui des jieming ci (stances de la coupure de la destinée). Leur tradition est très ancienne. Le nom qui leur est donné est attesté pour la première fois à propos du chant de désespoir d’un lettré de la fin des Han antérieurs (juste avant le début de notre ère), Xifu Gong, disgracié et attendant la mort après l’exécution du favori de l’empereur régnant, Dong Xian, dont il avait été l’ami. Mais le genre existe avant la lettre, déjà depuis au moins deux siècles : les histoires officielles ont conservé le texte du poème que composa Xiang Yu (232-202), rival du fondateur de la dynastie des Han, peu de temps avant de se trancher la gorge, à l’issue de sa dernière défaite. Ces poèmes ne sont pas attachés seulement au suicide, ni même à la mort tragique. Beaucoup ont été composés par des moines proches de leur fin dernière ; il y expriment leur sérénité dans l’expérience existentielle de l’impermanence [4]. Ce ne sont pas des chants du cygne, ultimes expressions du sens de la vie, mais l’expression du sens de la mort. C’est pourquoi, quand ce sont des suicidés qui les composent, ces poèmes sont éminemment significatifs de l’esprit dans lequel leurs auteurs ont recherché la mort volontaire.

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Sous les Ming et les Qing, la multiplication des poèmes féminins du seuil de la mort va de pair avec le développement, dans les milieux aisés, de l’éducation des femmes aux arts et lettres. Il n’est pas rare qu’elles rivalisent avec les hommes en poésie, en calligraphie et en peinture. Elles y inscrivent leur féminité. Dans les poèmes du seuil de la mort, elles exaltent les valeurs dont la femme est porteuse.

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Le suicide héroïque masculin s’inscrit généralement dans la ligne de la vertu de loyauté. Ainsi, le plus célèbre des poèmes du seuil de la mort, celui que composa Fang Xiaoru (1357-1402), impavide contempteur de l’usurpateur Yongle (ayant régné de 1402 à 1424), au moment où il affrontait une condamnation au supplice du démembrement, se termine par ces vers : [5]

« Je ne veux que mourir pour mon seigneur, que rechercherai-je d’autre ?
Wou-hou, hélas ! Il n’y a point là de ma faute. »

Le suicide héroïque féminin s’inscrit, lui, dans la ligne de la vertu de chasteté. Le dernier quatrain du seuil de la mort de Huang Shuhua se termine par ces deux vers : [6]

« Je rendrai au Ciel et à la Terre leur souffle infini,
Et je resterai dans la société des chastes esprits de la porte du Ciel. »

Mais mourir pour cette vertu féminine est élevé au niveau d’une mort pour la vertu suprême du confucianisme, la vertu d’humanité (ren).

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Confucius donne à ses disciples cette leçon : « Un homme de cœur, un homme pleinement homme, ne cherche pas à survivre au dépens de son humanité. Au besoin il donne sa vie pour son humanité [7]. »

8

On en trouve l’écho dans ce vers que reprennent toutes deux Huang Shuhua et Du Xiaoying :

9

« Depuis les temps anciens on a toujours sacrifié sa vie pour la vertu d’humanité (ren) [8]. »

10

Cependant, remarque Grace S. Fong, ce qui confère à ces suicides de femmes leur valeur plénière d’actes qui en appellent à la mémoire des générations futures, c’est « la combinaison des actes d’écriture et d’auto-immolation ». Il est indiqué dans le Zuozhan que pour laisser un souvenir impérissable il faut d’abord la vertu, ensuite l’acte (qui réalise cette vertu) et ensuite les mots pour le dire [9]. Par l’écrit dans lequel elle affirme le sens de sa mort et par son héroïsme, la femme vertueuse suicidée impose son discours à l’égal des discours héroïques masculins. Grace S. Fong oppose ici à ses héroïnes mettant leurs morts en exergue dans des poèmes qui en marquent le sens, les femmes qui au contraire, avant de se suicider, prennent le soin de brûler leurs manuscrits. Pour celles-ci, la mort volontaire n’est que le passage à la limite d’un comportement d’auto-effacement ; pour celles-là, le passage au sublime d’un acte d’auto-affirmation. L’écrit le signifie dans sa forme même. En effet, il comporte en général une préface personnelle précisant presque invariablement les éléments autobiographiques suivants : nom, lieu de naissance, arrière-plan familial, éducation, circonstances ayant conduit au suicide, mode choisi de passage à l’acte, appel insistant à être remémoré, injonction au lecteur. Matériellement, sous la forme d’une note pliée et cachée dans les vêtements là où il a le plus de chance d’être trouvé facilement, il fait corps avec la morte. De la sorte, l’écrit devient le substitut matériel du corps de la femme, et celle-ci va par lui pouvoir échapper au sort ab-ject [10] dans laquelle ce corps va tomber. L’écrit dans lequel elle se substantifie au rang le plus élevé que puissent atteindre les membres d’une société viscéralement littérocratique est le médium grâce auquel se renverse le statut d’ab-jection qui est réservé à la femme, facilement vendue en mariage, souvent prostituée contre son gré, toujours soumise la première au viol dans tous les moments de désordre.

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Ainsi donc, ce que nous montre Grace S. Fong, c’est que le suicide héroïque féminin de tradition chinoise inscrit le sens ontologique de la féminité dans le discours idéologiquement complètement patriarcal du confucianisme lui-même. Quel contraste avec le suicide typiquement féminin tel qu’il existe en Occident selon Julia Kristeva ! Là, l’ordre symbolique de la soumission au père est si irrécusablement absolutisé par le monothéisme que l’appel à la féminité ne peut être en fin de compte que générateur de folie. « Après le surmoi, écrit la psychanalyste, le moi se perd et sombre : enveloppe fragile, incapable de retenir l’irruption de ce conflit – de cet amour qu’avait noué la petite fille avec sa mère et qui l’a guettée, lave noire, tout au long de ses tentatives désespérées d’identification avec l’ordre paternel symbolique. Les amarres du moi, de la parole, du surmoi lâchées, la vie ne tient même plus : la mort s’installe doucement. Le suicide sans cause, ou le sacrifice sans éclat pour une cause apparente qui, dans notre siècle, est surtout politique : une femme peut les faire sans tragédie, sans drame même, sans l’impression de s’arracher à une frontière bien gardée, mais comme s’il s’agissait d’une transition qui va de soi, inévitable, irrésistible [11]. » Transition qui est celle d’un enfoncement muet dans le hors-temps sous la poussée du « moi qui veut ne pas être », illustrée par la figure de Virginia Woolf marchant calmement sous l’eau, les poches pleines de cailloux, dans le lit de la rivière coulant au bas de la propriété de Monk’s House, le 28 mars 1948 [12].

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Dans la tradition chinoise, ce qui sauve la féminité du vouloir ne pas être, c’est qu’à la place d’une théologie, la spéculation ontologique s’appuie sur une cosmologie qui ne permet pas de penser un yang absolu sans yin.

Notes

[*]

Léon Vandermeersch, sinologue, directeur d’études à l’École pratique des hautes études.

[1]

Cf. mon article « Le suicide en Chine », dans G. Morel (sous la direction de), Clinique du suicide, Toulouse, érès, 2002, p. 58-59.

[2]

Nan Nü : Men, Women and Gender in Early and Imperial China, vol. 3, no 1, Special Theme Issue : « Passionate Women Female Suicide in Late Imperial China », Leiden, Brill, 2001. Dans ce volume, on trouvera une étude de la législation Qing du suicide dans la contribution de Janet Theiss, « Managing Martyrdom : female suicide and statecraft in Mid-Qing China ». On trouvera également une contribution de Paola Zamperini sur le suicide féminin dans la littérature romanesque contemporaine, « Untamed Hearts : Eros and Suicide in Late Imperial Chinese Fiction ». La Chronique indiscrète des mandarins est accessible dans sa traduction française par Tchang Fou-Jouei, Paris, Gallimard, 1976. Le suicide de la troisième fille de Wang Yuhui est raconté vol. II, p. 696-698.

[3]

Grace S. Fong, « Signifying bodies : the cultural significance of suicide writings by women in Ming-Qing China », Nan Nü, op. cit.

[4]

Paul Demiéville avait entrepris de collecter et de traduire ces poèmes. Ce qu’il a laissé de cette entreprise, restée inachevée, a été très soigneusement édité par Jean-Pierre Diény sous le titre de Poèmes chinois d’avant la mort, et publié à l’Asiathèque, Paris, 1984. On y trouvera textes et traductions de quarante-quatre poèmes bouddhiques et de trente-sept poèmes laïques (à commencer par celui de Xiang Yu).

[5]

Poèmes chinois d’avant la mort, op.cit., p. 195. Wou-hou est une onomatopée impressive du chinois.

[6]

Nan Nü, op. cit., p. 126.

[7]

Les entretiens de Confucius (trad. P. Ryckmans), XV-9, Paris, Gallimard, 1987, p. 85.

[8]

Nan Nü, op. cit., p. 119 et p. 126.

[9]

La chronique de la principauté de Lou (trad. S. Couvreur), Paris, Belles-Lettres, 1951, tome II, p. 408 ; la traduction de Couvreur est ici fautive.

[10]

Ibid., p. 108. Sic dans le texte.

[11]

J. Kristeva, Des Chinoises, Paris, Éditions des Femmes, 1974, p. 45.

[12]

Paola Zamperini s’inscrit en faux contre l’interprétation de Julia Kristeva en alléguant que « si des femmes s’enfoncent en silence dans la mort dans une culture dominée par le Verbe (logos/wen) comme le sont celle de l’Occident et celle de la Chine autant l’une que l’autre, leur suicide reste illisible et donc sans signification », Nan Nü, op. cit., p. 103. Il me semble au contraire que les silences sont particulièrement significatifs là où le verbe est important, et surtout quand la parole qui se tait a été longtemps aussi éloquente que celle de Virginia Woolf.