Savoirs et clinique 2006- 1 (no 7)| ISSN 1634-3298 | ISSN numérique : en cours | ISBN : 2-7492-0426-7 | page 7 à 8

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Éditorial

Franz Kaltenbeck


1

La psychanalyse partage avec l’art l’ambition de transformer la jouissance. L’art en fait chiffre, signe, image ou sculpture ; la psychanalyse déchiffre la jouissance et doit pour cela passer par l’inconscient pour interpréter et traiter le symptôme.

2

Dans la névrose, la jouissance est vécue comme un excès qui cause l’angoisse. Le sujet lui donne alors une connotation négative, il craint que la castration ne réponde à son jouir. L’art nous offre, quant à lui, un champ où cet excès et cette négativité paraissent apprivoisés. Ainsi Lacan affirme-t-il du peintre : « […] il donne quelque chose en pâture à l’œil, mais il invite celui auquel le tableau est présenté à déposer là son regard, comme on dépose les armes [1] ».

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Cependant, il arrive aussi que l’art exacerbe l’angoisse, qu’il refuse de servir la pacification et nous renvoie à la souffrance, à la terreur, à la vie menacée. Pourtant, la provocation de ces affects n’est jamais gratuite dans l’art. S’il évoque l’insoutenable, il le donne aussi à penser.

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« Le psychanalyste n’éprouve que rarement l’impulsion à se livrer à des investigations esthétiques… », affirme Freud au début de L’inquiétante étrangeté (1919). Freud lui-même ne pouvait pourtant pas s’abstenir de faire des recherches sur l’art. Pourquoi ? Il répond à cette question dans son article Le Moïse de Michel-Ange (1914), en déclarant qu’il voulait saisir pourquoi les œuvres poétiques ou les arts plastiques, plus rarement la peinture, exerçaient sur lui un « fort effet ». Il croyait donc pouvoir produire un savoir sur la jouissance que lui procuraient ces œuvres d’art.

5

La psychanalyse n’a pas seulement affaire aux pulsions et aux affects refoulés, elle est aussi concernée par la sensibilité. Ainsi Freud ne limite pas l’esthétique à la « théorie du beau » mais la définit aussi comme « la théorie des qualités de notre sensibilité [2] ».

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Lacan ne dit pas autre chose quand il enseigne à ses élèves que l’esthétique « c’est ce que vous sentez », en précisant qu’elle n’est pas transcendantale [3]. Il la réfère plutôt au corps, mais pas à n’importe quel corps. Appartenant à la dimension de l’imaginaire, ce corps est aussi lié au symbolique et au réel [4]. Des historiens d’art tels que Daniel Arrasse ou Hubert Damisch, mais aussi un philosophe comme Slavoj Zizek, se sont inspirés de cette idée d’une esthétique qui ne refoule pas le corps.

7

Or, ni dans la psychanalyse ni dans l’art le corps ne saurait être abordé de manière naïve. Désigné par le langage comme un lieu où se produit le sens, le corps est complexe : morcelé, désirant, sexué, il est devenu depuis longtemps un objet de la science. Dans la mesure où celle-ci arrive à brancher le corps à des machines ou à greffer ces machines à l’intérieur du corps – c’est l’idée du « Cyborg » – ou même à le cloner, elle met en cause la singularité du corps.

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La psychanalyse ne s’applique pas à l’art mais au symptôme clinique qui est l’expression d’une satisfaction sauvage et douloureuse de la pulsion. Dans l’art se créent des œuvres qui sont, elles aussi, des symptômes, puisqu’il faut les déchiffrer. Mais ces symptômes éveillent nos désirs en proposant des images et des langages nouveaux à notre sensibilité. Ils nous donnent ainsi des aperçus sur les régions les plus opaques de notre propre jouissance.

9

Le titre de ce numéro reprend celui du sixième colloque de l’aleph, qui s’est tenu les 11 et 12 décembre 2004 au musée des Beaux-Arts de Tourcoing, grâce à l’aimable hospitalité de Madame Évelyne Dorothée Allemand, conservateur du musée.

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Aux côtés de l’aleph et de l’association Savoirs et clinique pour la formation permanente en clinique psychanalytique, ont participé également à l’organisation du colloque :

La première partie du numéro reprend donc des conférences prononcées à l’occasion de ce colloque.

Notes

[1]

Jacques Lacan, Le Séminaire, Livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Le Seuil, 1973, p. 93.

[2]

L’inquiétante étrangeté, traduit de l’allemand par Bernard Féron, Paris, Gallimard, 1985, p. 213.

[3]

Au sens de l’esthétique transcendantale de Kant.

[4]

Jacques Lacan, rsi, Séminaire inédit, 1974-1975, Leçon du 18 mars 1975.