Sève | 109-113

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Des comptes à rendre sur l’usage de notre liberté...

Jean Boissonnat

Journaliste, diplômé de Sciences-Po, Jean Boissonnat crée L’Expansion en 1967. En 1986, il devient directeur général des rédactions du groupe (L’Expansion, L’Entreprise, La Tribune de l’Expansion, La Lettre de l’Expansion). Membre de la Commission des Comptes de la nation en 1980, du Conseil de la politique monétaire de la Banque de France de 1994 à 1997, il est actuellement président d’honneur des Semaines sociales de France. Il est également l’auteur de nombreux ouvrages : Plaidoyer pour une France qui doute (2004), Dieu et l’Europe (2005)...

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Sève : L’avenir de la protection sociale basée sur le principe d’égalité et de solidarité vous paraît-il menacé ?

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Jean Boissonnat :La protection sociale a été construite au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale dans des pays déjà très développés. Elle a ensuite accompagné l’enrichissement de ces pays. En 1945, il était normal qu’elle soit égalitaire mais nous devons aujourd’hui repenser un nouveau système adapté à une société plus riche, plus exigeante en matière de santé et qui offre une protection hors de proportion par rapport à la moyenne de l’humanité. La durée de vie des hommes et des femmes a par exemple augmenté en France de quinze ans en un demi-siècle. La femme française est avec la femme japonaise l’être humain qui vit le plus vieux. Nous devons donc réfléchir aux moyens de répartir la charge d’un système performant du point de vue technique, et donc nécessairement coûteux, alors que les inégalités sociales n’ont cessé de s’accroître au cours des vingt dernières années. Le financement de notre système de santé implique de rechercher des ressources supplémentaires car nous avons atteint la limite en matière de prélèvements obligatoires. Pourquoi les catégories sociales les moins défavorisées n’assumeraient-elles pas une partie du coût de la protection en matière de santé ? Pourquoi les prestations sociales ne seraient-elles pas octroyées sous conditions de ressources, en matière de santé mais également de vieillesse ou d’allocations familiales ? Je ne prétends pas faire payer à un patient atteint d’un cancer 15% de ses frais médicaux. Je ne plaide pas non plus pour l’exonération de tout effort économique des catégories sociales les moins favorisées, mais il est légitime de poser le problème.

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Sève : La création de la couverture maladie universelle participe de cette logique…

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Jean Boissonnat :Oui, et il faut développer cette politique et expliquer à la population que la partie redistributrice à l’intérieur des systèmes de protection sociale – famille, vieillesse, santé – doit évoluer. L’idée d’instaurer un bouclier sanitaire en fonction des revenus ne me choque pas. Sans transformation majeure, les tensions sociales et financières vont devenir difficilement gérables. L’alimentation représentait 50% du budget familial en 1945, elle ne pèse plus que 15% aujourd’hui et le niveau de vie moyen des Français a doublé en quarante ans. La part consacrée par les familles à la santé peut donc être plus élevée. Nous n’allons pas assez loin dans le débat politique, lequel concerne l’humanité entière. Les politiques se concentrent sur l’écologie, la protection de la planète alors que les écarts en matière sanitaire n’ont cessé de se creuser entre les pays, voire entre les continents.

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Sève : La France doit-elle développer une politique plus volontariste au niveau mondial ?

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Jean Boissonnat :À l’échelle de la planète, la France fait partie d’un petit groupe de pays extrêmement avantagés. Or, nous ne pouvons pas exiger des performances techniques à notre seul profit et laisser des miettes aux pays les plus pauvres. La situation de l’Afrique est accablante pour des raisons de déficit organisationnel. Autre exemple que je connais bien, le développement économique de la Chine n’a pas été synonyme de progrès sur le plan sanitaire et ce n’est pourtant pas le pays le moins avancé dans ce domaine. Des efforts ont certes été consentis en ce qui concerne les génériques, mais nous devons avoir des exigences collectives vis-à-vis de tous les gouvernements des pays en développement pour qu’ils donnent une priorité absolue à la santé. Les populations de ces pays ne demandent pas des plateaux techniques hypersophistiqués, elles veulent éviter le paludisme ou la tuberculose ! Nous sous-estimons notre responsabilité, non pas en termes d’aide, mais d’organisation sanitaire internationale. La santé, ce n’est pas seulement de l’argent. L’industrie pharmaceutique est de ce point de vue souvent montrée du doigt. Je répugne pour ma part à m’indigner des profits qu’elle réalise. Lorsque des recherches sur de nouvelles molécules n’aboutissent pas, personne n’écrit combien de centaines de millions d’euros ou de dollars ont été perdus.

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Sève : Croyez-vous en une assurance maladie européenne, ou harmonisée entre les différents États de l’Union, comme le prévoit un projet de directive de la Commission ?

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Jean Boissonnat :Je n’en suis pas convaincu, car nous devons tenir compte des mentalités particulières de chaque pays. Les systèmes sociaux restent très marqués par leurs origines culturelles et nationales. L’Europe apparaît comme une solution évidente dans certains domaines : les satellites, les sous-marins nucléaires… En ce qui concerne la protection sociale, je me montrerai beaucoup plus prudent. Certes, nous observons dans les pays frontaliers des mouvements de population pour des interventions chirurgicales programmées mais nous devons respecter les traditions historiques et ne pas trop affaiblir les repères identitaires. Nous avons perdu beaucoup de symboles dans notre appartenance européenne, ce qui peut d’ailleurs contribuer à expliquer la désarticulation du tissu social dans notre pays. Le franc, par exemple, était un symbole d’appartenance fort. Il a disparu. Si nous renonçons trop et trop rapidement à nos repères identitaires, nous aurons à faire face à des explosions sociales.

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Sève : Êtes-vous favorable à la franchise médicale et à l’idée sous-jacente que les malades doivent payer pour les malades ?

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Jean Boissonnat :Oui, les malades doivent payer pour les malades s’ils ont plus de moyens que d’autres. Il faut donc aller plus loin et calculer les franchises en fonction des revenus. La population française doit prendre conscience que tout n’est pas gratuit et que tout n’est pas dû. Il faut en finir avec ce faux sentiment d’égalitarisme et le discours selon lequel « Je paie des impôts donc j’ai droit ». Nous avons atteint la limite de ce raisonnement. Malheureusement le débat n’est pas suffisamment ouvert politiquement pour des raisons électoralistes. La dépense publique et sociale en France représente 54% du produit intérieur brut. La Suède, qui est souvent citée en exemple, a ramené en l’espace de dix ans ce même taux de dépense de 70 à moins de 60% du PIB. Les biotechnologies par exemple nécessitent des investissements extrêmement lourds. La grande faiblesse de l’économie française au cours des vingt dernières années a été le manque d’investissements. C’est la raison pour laquelle nous sommes passés d’une balance commerciale excédentaire à une balance commerciale déficitaire. Nous devons aujourd’hui assurer les mutations économiques et commerciales de notre économie.

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Sève : La répartition du corps médical pose également un problème d’accès aux soins. Êtes-vous favorable à des mesures incitatives ou plus contraignantes pour rétablir l’équilibre territorial ?

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Jean Boissonnat :La répartition des professionnels de santé libéraux est effectivement un peu choquante. Le sud est très privilégié par rapport au nord. Les mesures incitatives semblent constituer une bonne réponse. La fin de la désertification médicale passe par de meilleures conditions de logement, des rapports avec les confrères, l’organisation de formations sur les évolutions thérapeutiques, etc. Les médecins ne veulent plus se sentir seuls. Ils vivent par ailleurs dans un environnement de lourdeurs administratives. C’est la raison pour laquelle des mesures contraignantes ne seraient pas comprises. Par ailleurs, la révision de la carte hospitalière est logique. Faire cinquante kilomètres pour subir une intervention chirurgicale ne me choque pas. La rigueur n’a pas de conséquences humiliantes sur le plan de l’humanité. Certains hôpitaux peuvent devenir des maisons d’accueil, sans toutefois chercher à se transformer systématiquement en maisons de retraite car l’aide à domicile demeure fondamentale. Les personnes âgées sont beaucoup plus heureuses chez elles et le coût est moindre pour la collectivité.

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Sève : Quel regard portez-vous sur le traitement des nouvelles crises de santé : la canicule, la grippe aviaire, le chikungunya, etc. ?

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Jean Boissonnat :Ce traitement reflète l’évolution de nos sociétés. Chacun veut se sentir à l’abri des agressions. Nos mentalités modernes répugnent à l’idée qu’il existe des phénomènes contre lesquels nous ne pouvons rien, même si c’est techniquement faux. Nous devons rester très attentifs à ces exigences. Prenons l’exemple de la canicule. Quelles ont été les erreurs ? Je me suis par ailleurs toujours demandé si le retour de Jean-François Mattei à Paris aurait permis d’épargner une seule vie. Mais en cas de crise, l’opinion n’accepte plus l’absence de ses représentants. D’ailleurs aujourd’hui, dès le moindre accident, les ministres concernés se rendent sans délai sur les lieux du drame. Malgré ce besoin renforcé de sécurité, nous devons nous montrer très prudents avec le principe de précaution car il n’existe pas de recherche sans risque.

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Sève : Vous avez souvent témoigné de votre foi chrétienne. Quel regard portez-vous sur le débat actuel concernant la fin de vie et la mission d’évaluation de la loi Leonetti ?

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Jean Boissonnat :C’est un sujet très important, dont certaines présentations me scandalisent. J’ai lu dans un quotidien que l’Église « s’accrochait à la vie » pour s’opposer à l’euthanasie. Comment peut-on écrire de telles inepties ? Le caractère sacré de la vie me paraît accessible à l’humanité, même si celle-ci ignore où se trouve la source du sacré. Nous avons reçu la vie – nul ne l’a achetée – et nous devons admettre que son déroulement nous échappe en grande partie. Le fait de creuser des tombes depuis l’origine de l’homme rappelle s’il en était besoin que nous n’avons jamais cessé de nous interroger sur ce qui se passe après la mort. En matière de fin de vie, l’église chrétienne a une position humaine raisonnable. Elle s’oppose à l’acharnement thérapeutique et préconise d’éviter qu’une personne survive dans des douleurs injustifiées. Si une personne demande à son médecin de lui administrer une injection létale, que faut-il faire ? Si j’étais médecin, je serais incapable d’accomplir cet acte car je ne suis pas maître de cette décision. Quant à prendre l’avis de la famille, sans vouloir me montrer trop soupçonneux, l’unité et les bonnes intentions de cette dernière relèvent dans bien des cas du mythe. Nous pouvons permettre à un humain de finir sa vie terrestre d’une manière supportable avec les moyens médicaux qui sont les nôtres. Je suis révolté par les arguments des défenseurs d’une loi sur l’euthanasie et par le sentiment de culpabilité qu’ils essaient de nous imposer. Nous devons résister de toutes nos forces. Prenons garde par ailleurs aux limites de ce débat : l’idéal sociologiquement ne va-t-il pas évoluer vers l’exigence de pouvoir choisir un enfant dans le ventre de sa mère et de faire mourir les personnes âgées qui deviennent une charge ? Ne perdons pas de vue ce qu’est la vie humaine.

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Sève : La recherche dont vous soulignez à quelle point elle est indispensable n’est-elle pas antinomique de la foi ?

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Jean Boissonnat :Au contraire ! Dieu est le créateur et il a fait de l’Homme son co-créateur. Le croyant doit être le plus acharné à encourager la recherche. C’est mon côté teilhardien. Je ne sais pas si je serais resté chrétien si je n’avais pas lu Teilhard de Chardin. La religion chrétienne a connu trois âges. Lors du premier – l’âge de la contrition –, les chrétiens, marqués par la manière dont le Christ est mort, se sont sentis coupables de ce supplice. Le deuxième âge – celui de l’action – couvre la reconquête du tombeau du Christ, les croisades, la construction des cathédrales… avec tout ce qu’il peut avoir d’excessif. Le troisième âge est celui de la compassion exclusive, qui peut avoir pour conséquence de nous faire oublier nos responsabilités et le fait que nous aurons des comptes à rendre sur l’usage de notre liberté. Je suis gêné par ce troisième âge car sans responsabilité, je ne crée rien.

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Propos recueillis par Hélène Abderrhaim et Didier Tabuteau le 29 avril 2007.

Jean Boissonnat

Journaliste, diplômé de Sciences-Po, Jean Boissonnat crée L’Expansion en 1967. En 1986, il devient directeur général des rédactions du groupe (L’Expansion, L’Entreprise, La Tribune de l’Expansion, La Lettre de l’Expansion). Membre de la Commission des Comptes de la nation en 1980, du Conseil de la politique monétaire de la Banque de France de 1994 à 1997, il est actuellement président d’honneur des Semaines sociales de France. Il est également l’auteur de nombreux ouvrages : Plaidoyer pour une France qui doute (2004), Dieu et l’Europe (2005)...

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