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Mythes et réalités d’une logique de mutation de la société algérienne
Ahmed Amiri
1Pour la première fois, le 26 décembre 1991, des élections semi-libres se sont déroulées en Algérie dans les conditions d’une démocratie en liberté surveillée. La brusque propulsion d’un parti religieux au-devant de la scène politique constitue un événement de taille, dont les racines plongent dans l’histoire lointaine de l’Algérie.
2En tant que parti, le
3L’arrivée au pouvoir du
4Contrairement à ce qui est dit çà et là, le pouvoir fisiste ne suscitera pas des bouleversements tels que la face du monde s’en trouvera remodelée, que ce soit au Maghreb, au Machrek ou dans la partie sub-saharienne de l’Afrique. En France, en Angleterre et en Allemagne, la communauté musulmane bien contrôlée par l’Arabie Saoudite ne sera pas concernée politiquement par la victoire du fis, sauf peut-être sur le plan sentimental.
5Trois facteurs essentiels peuvent expliquer la situation actuelle : la crise structurelle de l’économie, les limites du mouvement syndical, cadenassé par les appareils liés au
6La victoire du fis exprime avant tout la condamnation sans appel de la politique économique du fln, fondée sur un modèle de développement industriel, d’autosuffisance alimentaire, de plein emploi et de satisfaction des besoins sociaux.
7Dans les faits, le « modèle algérien » de développement, financé par la rente pétrolière, n’a donné que des résultats désastreux : aucun tissu industriel n’a été créé, l’agriculture a été saccagée, les disparités régionales se sont augmentées, les inégalités sociales aiguisées, et le pillage du secteur étatisé et la corruption ont sécrété une couche de milliardaires parasites, exportant l’argent dérobé, plutôt que de l’investir dans des sociétés algériennes.
8Et il est inutile de parler de la politique sociale (le logement, les transports, les hôpitaux, les crèches, les écoles) et culturelle du gouvernement, qui se traduit par exemple, dans un domaine, pourtant essentiel pour un pays aspirant à développer un appareil de production indépendant, par le sacrifice de la recherche fondamentale pour la recherche appliquée, dispensée dans des instituts universitaires de technologie.
9C’est sur cette base que s’est engagé le processus de désintégration des structures d’un État construit sur l’armée et, secondairement, sur le parti unique
10L’explosion sociale et la révolte de la jeunesse en octobre 1988 ont accentué la crise du régime, dont l’une des expressions a été la victoire électorale du fis.
11Le tassement politique de la société, dû à la confiscation de tous les espaces permettant la création et la créativité, correspond à la politique engagée de prolifération des lieux de culte dirigés par un personnel fonctionnarisé, les imams du régime. L’accélération du processus d’implantation des mosquées est particulièrement notable dans les années 1970-1977. Cette période correspond à une série de grandes batailles du mouvement revendicatif du salariat, menées conjointement avec des luttes contre la direction de l’ugta pour faire du syndicat un instrument à eux.
12Cette époque charnière du syndicalisme algérien est portée par une série de puissantes grèves (1965-1966, 1968, 1970-1972, 1974-1975), trouvant leur prolongement dans les années 1979-1980, 1984-1985, propres à influencer considérablement les événements d’octobre 1988, les grèves de mars-avril 1991 contrecarrées par celles de juin 1991 aboutissant aux dernières émeutes. Là est l’explication qu’à partir d’une grève minoritaire, un parti – le fis – a réussi à remporter une victoire politique contre le régime : démission du gouvernement Hamrouche suivie d’une série de concessions par le pouvoir, responsable par son comportement de ces émeutes qui, au départ, étaient sans aucun lien avec les grèves de juin 1991.
13La crise directionnelle du régime, longtemps maîtrisée par H. Boumediene éclata au grand jour, au lendemain de sa mort (1978), provoquant la première crise institutionnelle du régime. L’évacuation du « clan d’Oujda », suite à la dissolution du Conseil de la révolution et sa substitution par le clan « la Baie du bec de canard » constitue une cassure définitive au sein de la citadelle fln, une cassure n’épargnant ni l’État, ni l’armée et son instrument, la sécurité militaire. Ultérieurement, cette lutte entre deux fractions rivales épousant sociologiquement des frontières instituant des regroupements de type tribal, apparaîtra sous la forme finale d’opposition entre « réformateurs et conservateurs ».
14De nombreuses informations permettent de penser que les événements d’octobre 1988 ont été initiés par les « réformateurs » pour régler le compte aux « conservateurs », hostiles aux réformes économiques décidées en 1986. L’ampleur de la répression est l’expression de la panique du pouvoir devant un raz de marée inattendu, en raison de la sous-estimation du ras-le-bol de la population. Les massacres d’octobre 1988 ne sont comparables historiquement, bien que le contexte soit différent, qu’à ceux du 8 mai 1945 et du 16 décembre 1961.
15Une des conditions de la victoire du fis était la neutralisation du mouvement syndical, sans cesse décapité par une politique de répression féroce (emprisonnements arbitraires, tortures, disparitions physiques, etc.), une politique anti-ouvrière inaugurée en 1984 par la « désouvriérisation » forcée des organes dirigeants de l’
16Malgré les nombreuses victoires du mouvement ouvrier résumées dans l’obtention des acquis sociaux connus, ce mouvement ne se concrétisa pas par une forme organisationnelle autonome, autant en raison de la répression frappant ses cadres dirigeants réduits à la clandestinité, que de l’absence d’un parti capable d’organiser ce mouvement.
17Enfin, la victoire du
18La question culturelle et identitaire constitue l’un des plus graves problèmes, restés en suspens dans l’Algérie contemporaine. Réglée d’une manière satisfaisante pour l’époque par le courant réformiste des Ulémas et surtout par le Cheikh Ben Badis, définissant la personnalité algérienne comme une entité quadridimensionnelle (berbère ethniquement, arabe culturellement, musulman par sa foi et occupant un territoire limité par des frontières connues), cette question fut à peine pointée par le ppa-mtld, qui, fortement influencé par les idées du Mouvement ouvrier français, accordait plus d’importance aux luttes sociales, au politique.
19La question identitaire a été vraiment posée, pour la première fois dans l’Histoire, par la colonisation qui, on ne sait pour quelle raison et à partir de quelles données historiques, a décidé du destin « arabe » des maghrébins, sauf en ce qui concerne la Kabylie, à laquelle il a été question d’accorder l’autonomie en même temps que le maintien de la souveraineté française sur les territoires sahariens (pétrolifères), propositions avancées lors des premières négociations de 1958 avec le
20Le deuxième facteur d’arabisation de l’Algérie est conséquent aux conditions historiques dans lesquelles s’est développé le Mouvement nationaliste algérien. Fortement influencé par les idées du Mouvement nationaliste arabe (mna), le Mouvement nationaliste algérien fut immédiatement pris en charge par le nassérisme et le baasisme, contribuant fortement à l’intériorisation idéologique de l’« arabité » qui, combinée à l’islamité du peuple algérien, constituèrent les instruments « idéologiques » pour s’opposer à la colonisation. Historiquement, ce comportement est caractéristique du maghrébin face à toute domination étrangère.
21Aussi, le donatisme, forme de contestation populaire du régime esclavagiste romain, a été créé, développé et instrumentalisé contre le catholicisme, lequel fut rejeté au profit de l’islam, lui-même contesté plus tard au Maghreb par le puissant chisme kharidjite dont les séquelles se retrouvent encore aujourd’hui, dans les comportements rituels noyés dans le sunnisme.
22De la même manière, témoins de l’adhésion au christianisme, subsistent encore des symboles ayant perdu toute référence religieuse ou historique, comme les croix tatouées sur le front des hommes et des femmes chaouis (population berbère des Aurès, majoritaire en Algérie), la hache hellénique portée par les poteries, la croix du Sud, le signe de la croix bénissant les nouveau-nés, etc.
23L’islamisation du Maghreb et du reste des possessions carthaginoises s’est faite rapidement, sauf en ce qui concerne de petits îlots chrétiens. Cette vitesse semble liée au fait que cela intéresse un groupe humain socialement et culturellement homogène, placé sous la même domination étrangère (romaine) s’exerçant partout de la même façon, sur une même ethnie vivant sur un territoire allant de la Libye à la Mauritanie. À ce titre, il est plus juste de parler de conquêtes musulmanes et de présenter l’arabisation de la berbérie comme un choix historique d’une langue mieux adaptée aux conditions sociales et économiques de l’époque. D’autant que l’islamisation du Maghreb s’est faite par les berbères eux-mêmes, selon le principe des conquêtes musulmanes consistant à lever des troupes sur place, puis à confier le pouvoir local aux autochtones. De plus, la population berbère était suffisamment importante pour absorber tout élément étranger par mixage, sans modifier ses caractères ethniques. Quoique de civilisation homogène, les populations berbères ne présentent pas une unicité anthropologique : il existe trois types dominants différents par leurs caractéristiques anatomiques, dont le moins altéré est le type dolichocéphale (leptorhinien) – touareg – proche du type de Djerba (Tunisie), auquel se rattachent les chaouis des Aurès et les berbères de l’Atlas moyen (Orléanvillois, Gouraya, Ténès, Cherchel).
24L’arabisation à partir de 1962, médiocrement conçue, répond avant tout à des considérations politiques, comme simple négation de l’identité culturelle berbère allant dans le sens de la destruction de la personnalité nationale. À l’opposé, les mouvements « berbéristes », cantonnés dans un intégrisme absurde, participent de la « déberbérisation » de l’Algérie, en confisquant la berbérité du peuple algérien pour l’attribuer à une région particulière.
25Une telle attitude est d’autant plus en porte-à-faux des réalités et de l’histoire que les royaumes berbères n’ont jamais eu pour capitales et cités que des villes situées dans les plaines comme, notamment : Cirta (Constantine) et Sig (Guelma), Rusicade (Skikda), Chullu (Cello), Milev (Mila), Iol ou Caesarea (Cherchel), Cartennae (Ténès), Gunugu (Gouraya), Theste (Tebessa), Capsa (Gafsa), Tingitanum (El-Asnam), Mascula (Khenchla), Zucchabar (Miliana), Volubis (Marrakech), Pomaria (Tlemcen), Lambaesis (Lambèse), Tingi (Tanger), Hadrumetum (Sousse), Oea (Tripoli), Sétif, Djemila, Timgad, Tipasa.
26Deux régions au Maghreb ont été au cœur de l’histoire de la Berbérie, l’Est (Constantinnois, Tunisie, Libye) et le centre Ouest (Mitidja, Cherchellois, Oranie) ayant donné naissance à des figures légendaires comme Sheshong Ier (fondateur de la xiie dynastie pharaonique d’Égypte), Juba II, Hannibal, Amilcar, Syphax, Massinissa, Jurghurta, Tacfarinas, Scipion l’Africain et Septime Sévère (Empereurs de Rome), St Donat et St Augustin, El-Kahina, tous berbères d’origine des plaines et des basses terres.
27C’est sur cette base territoriale que se reconstituèrent de puissants centres de rayonnement de la civilisation berbère portée plus tard sous l’emblème de l’islam aussi bien en Afrique du Nord qu’en Andalousie : les dynasties almohades et almohavides, les Rostémides, les qotamas, les Hafsides, etc.
28L’arabisation est le corollaire de l’adoption en masse de l’islam par les populations berbères. Jusqu’en 1936, des îlots berbérophones continuaient d’exister dans l’Oranie (Mascara, Mostaganem), dans l’Orléanvillois (El-Asnam, Afreville), dans la plaine de Annaba (Chétaïbi) et dans la Mitidja (El-Affroun, Bourkika, Hadjout, Béni-Mérad). Aujourd’hui, les régions absolument berbérophones occupent un territoire bien plus important que ne laisse paraître une certaine littérature « berbériste », allant du Rif jusqu’en Tunisie, toutes les régions atlassiques en passant par l’atlas blidéen, le Chenoua et les Aurès jusqu’aux confins de la Libye avec des îlots importants dans le Sahara algérien, marocain, tunisien et mauritanien, y compris le Sahara occidental.
29Un puissant mouvement de judaïsation a également touché les populations berbères, un mouvement antérieur à la christianisation du Maghreb, une option, de plus, bien protégée en Afrique du Nord, malgré son islamisation. El Kahina, cette figure légendaire de la résistance séculaire des berbères (native des Aurès), morte à Oum-El-Bouagi, est le symbole du judaïsme maghrébin, une question qui mérite d’occuper toute sa place dans l’histoire du Maghreb.
30Le faux clivage entre arabophones assimilés à « arabes » et berbérophones, assimilés à « berbères exclusifs » répond plus à des motivations d’ordre politique, qu’au souci de participer à la berbérophonisation de l’Algérie pour les uns et de « berbérisation » pour les autres. La finalité de ces deux intégrismes procède incontestablement de la même démarche idéologique de briser l’unicité historique du peuple algérien, de le diviser artificiellement au profit d’intérêts de chapelles liées à des groupements régionaux et étrangers.
31L’absence de vrai programme politique, de projet de société font que les partis algériens ont plus un caractère socioculturel que politique. La société civile algérienne épouse grosso modo les frontières opposant les « arabisants » (arabes) et les « berbérisants » (berbères), soit un schéma légué par l’idéologie du
32Les partis algériens ne représentant que des intérêts de groupe fonctionnant selon le principe du clientélisme, sanctionnent leur représentation régionale et leur incapacité à se moderniser et à proposer la modernisation des structures sociales d’une société bloquée pendant trente ans par un régime de féodalité.
33Fraternels « culturalistes », les partis algériens ne sont que des regroupements autour d’appareils développant beaucoup plus un combat d’images pour porter des chefferies qu’un combat politique et idéologique. En tant que tels, ces partis sont condamnés à disparaître historiquement, dès lors qu’aucun d’eux, y compris le fln et le fis, ne s’inscrit dans le processus de réhabilitation de la personnalité berbère des populations maghrébines. En effet, c’est en tant que berbères que les maghrébins se sont le mieux réalisés dans l’Histoire, autant pour le christianisme, le judaïsme que l’islam.
34La démocratie en Algérie doit avant tout passer par la réconciliation de l’Algérien avec son histoire, sa langue, sa civilisation, la réhabilitation de tous ses attributs, y compris son alphabet, le tifinagh, un alphabet millénaire, le seul lien reliant tous les berbères, encore utilisé de nos jours par les touaregs et dans quelques îlots des Aurès et de l’Atlas tellien moyen (blidéen, zaccar, gouraya, cherchelois).
35La démocratie doit reconnaître les deux places légitimes qu’occupent également le berbère et l’arabe, dont la cohabitation a été tellement parfaite qu’elle a permis au Maghreb d’offrir au monde civilisé les splendeurs de l’Andalousie à travers des centres de rayonnement tels que Constantine, Tlemcen, Tiaret, Tunis, Fès, Marrakech, des cités qui, à aucun moment de l’Histoire, n’ont cessé d’appartenir à la berbérie millénaire. La personnalité nationale berbère a été forgée par de nombreuses influences déterminantes, aussi bien phénicienne (le tifinagh dérivant du phénicien), grecque, romaine, africaine, égyptienne, juive (et, plus proche de nous, française). Elles font du Maghrébin le creuset de plusieurs dimensions culturelles définitivement greffées dans l’être berbère par la civilisation arabo-musulmane, héritière de la civilisation gréco-romaine.
36Nier ces réalités en déifiant la berbérité constitue à la fois un mépris à l’égard de sa propre histoire et l’expression d’un obscurantisme des tenants de l’« arabisme » et du « berbérisme » intégraux. Il faut donc considérer comme particulièrement néfastes des slogans tels que « kabyles et arabes, unissez-vous », apparus pendant la campagne électorale, dans la mesure où ils cristallisent des oppositions qui n’ont aucun fondement historique ou culturel.
37Ce ne sont pas les cinquante recours déposés contre le fis pour fraudes et irrégularités qui l’empêcheront d’obtenir la majorité des sièges à la nouvelle Assemblée nationale, le second tour des législatives ne devant que confirmer ce succès. Cependant, la formation d’un gouvernement islamiste n’est pas tout à fait acquise car, pour des raisons tactiques, le
38Comme tous les systèmes, le régime algérien est un ensemble composé de plusieurs unités et sous-unités (armée-parti-État), avec chacun ses propres chapelles, reliées dialectiquement entre elles tout en se pliant à la loi des contraires agissant en leur sein et par rapport à l’environnement immédiat (national) et plus général (international).
39La durée de vie de tout système dépend avant tout de sa viabilité, de ses capacités d’adaptation traduisant un équilibre interne toujours instable en raison des multiples interactions entretenues en son sein et sous la pression de l’environnement. La durée de vie des systèmes politiques est déterminée par celle des étapes auxquelles ils appartiennent historiquement, étapes caractérisant un stade particulier de l’évolution de la société, face aux besoins de laquelle le système déploie des réactions de réponses dont l’efficacité dépend, qualitativement et quantitativement, des moyens qu’il met en œuvre. C’est toute la relation bien connue des scientifiques entre la structure et la fonction, l’une influençant doublement l’autre de manière inverse.
40En démocratie, les contradictions sont réglées, provisoirement à chaque fois, par l’entrée en fonction de mécanismes de régulation opérant sur les institutions, notamment, par la distillation des droits de l’homme bien souvent à doses homéopathiques. En totalitarisme, l’équilibre du système est atteint par la violence historique (répression, acculturation, apolitisation, confiscation de la souveraineté nationale, etc.).
41La dynamisation du mouvement religieux par le fln, puis son individualisation en tant que parti indépendant, les tragiques événements d’octobre 1988, puis ceux de juin 1991, constituent à la fois des erreurs stratégiques capitales et les conditions objectives de la transformation historique du fln en parti religieux. Plus généralement, le fis est le continuateur du nationalisme algérien incarné par le fln, ayant pour base idéologique la religion en l’absence d’une vraie pensée politique et la théorisation des instruments à mettre en œuvre après l’indépendance. C’est là la carence essentielle du Mouvement de libération national algérien : il se réfère à une idéologie puisant ses sources à une forme primaire de l’islam en raison, principalement, de la pauvreté intellectuelle des « élites » ayant dirigé ce mouvement de 1954 à nos jours.
42Durant toute son existence, le régime s’est appuyé sur deux leviers : les féodalités administratives et un mode de production échappant au contrôle démocratique de la population. Cela en érige un État dont les caractéristiques en font un modèle socio-économique des périodes précoloniale et coloniale. Ultraconservateur et infécond, le système algérien n’a emprunté à la modernité que les artifices nécessaires pour masquer des comportements et une vision des rapports sociaux moyenâgeux, traduite dans la nature tribale du pouvoir et dans des rivalités claniques ne se référant à aucune division politique ou idéologique. En clair, l’application d’un tel modèle socio-économique exige la négation des libertés individuelle et collective, l’annulation de toute liberté d’expression et de réalisation de la citoyenneté, la mise en place d’un système économique de simple redistribution valorisant une économie spéculative au détriment d’une économie de production, en raison de l’absence de développement des forces productives. L’idéologie égalitariste du régime procède du nivellement de la société par le bas, caractéristique principale du populisme. C’est autant de critères sur lesquels le fis et le fln sont d’accord.
43Le fis s’inscrit dans un processus de continuité historique du Mouvement nationaliste algérien, en tant que phase ultime de son évolution : la forme de cristallisation religieuse. Variante régionale du nationalisme arabe sous sa forme radicale et très éloignée du nationalisme historique, développé aussi bien par le mouvement des Ulémas avec le cheikh Ben Badis, et du progressisme du ppa de Messali Hadj, le fln est la forme contractée de ce mouvement, la fraction obscurantiste du
44Le fln, variante maghrébine radicale du Mouvement nationaliste arabe (au même titre que le bassisme au Proche-Orient), ne peut offrir que deux débouchés immédiats : la dictature militaire proche de l’idéologie fasciste, pseudo-laïque parce que seulement en compétition avec la nébuleuse religieuse, et la dictature religieuse étant appelée historiquement à gommer la première.
45La dictature militaire se fondant souvent sur une légitimité historique s’épuisera en raison de son incompétence à régénérer ses capacités et développant, pour ce faire, un discours social cachant mal le décalage entre les paroles et les actes. La dictature religieuse accordera volontiers ses dires aux faits, se faisant forte d’une légitimité populaire, portée par la cristallisation des revendications sociales et la haine contre le régime précédent, marqué par la corruption et le pourrissement des institutions de l’État.
46Pour échapper à la règle de l’alternance, le fis utilisera une légitimité religieuse alors qu’en islam, la légitimité religieuse n’existe pas en l’absence d’un clergé, d’une institution permanente ; en cela, la légitimité du fis est fragile, ne pouvant que le renvoyer, à terme, à la légitimité électorale. De plus, cette légitimité religieuse peut être endossée par n’importe quel citoyen pour mettre fin à ce qu’il estime être une injustice et, a fortiori, par d’autres forces religieuses (Hamas, Ennahda) en contradiction avec le fis. La vision et la compréhension des principes islamiques développés par le fis correspondent à une interprétation obscurantiste et primaire, aux versions les plus rétrogrades de la sunna. Une approche progressiste de l’enseignement de la sunna a été développée par le mouvement des Ulémas et particulièrement par l’école du cheikh Ben Badis, dont le fis n’est ni l’héritier ni le dépositaire. Le
47L’un des principes politiques du
48Ces raisons qui ont suscité le rejet du régime de Chadli par la population ne manqueront d’imposer au
49Il est certain que la durée du
50En interdisant l’accès à tous les espaces de l’expression libre et de l’émancipation politique du citoyen, le
51Tout comme l’erreur fatale du
52L’intransigeance du
53Dépositaire du contenu religieux du mouvement de libération national issu du 1er novembre 1954, le fis est en rupture totale avec le courant de pensée et la qualité du message des Ulémas et de cheikh Ben Badis, dont le contenu a été passablement appauvri par le fln dirigé par un corps représentant la frange idéologiquement et politiquement plus pauvre dans la lignée Étoile-Nord-Africaine, ppa-mtld, os-fln. De même qu’historiquement, le
54Que des voix unanimes se soient élevées dans les rangs de l’opposition démocratique pour souhaiter l’intervention militaire après la victoire du fis au premier tour des législatives est une attitude incompréhensible, après que ces partis se sont inscrits dans ce même jeu démocratique ayant révélé leur faiblesse électorale, et traduisant le manque de confiance à une élite qu’ils ne cessent de glorifier et d’en revendiquer la tutelle, car le
55Comme dans tous les pays où l’armée a exercé le pouvoir, elle n’acceptera pas de céder ses privilèges et de rendre compte de sa gestion. Pour l’armée algérienne, le fis n’est pas rassurant et, pour cela seulement, elle s’y oppose.
56Il n’en reste pas moins que l’histoire de l’Algérie et du Maghreb n’étant pas à un paradoxe près, l’observateur retiendra que cette région, ayant de tout temps fasciné l’Europe, aura créé un paradoxe unique dans l’histoire : l’arrivée au pouvoir le plus démocratiquement du monde d’un parti fondamentalement antidémocratique, exprimant la forme la plus intolérante de l’islam sur une terre dont l’histoire est particulièrement riche en révoltes sociales, hérésies religieuses et mouvements nationaux.
Ahmed Amiri
[ *] Ce texte qui a été écrit en 1992 ignore donc l’évolution ultérieure de l’Algérie.