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Extermination infectieuse
Francis Saint-Dizier
1Depuis les débuts de l’histoire de l’humanité, les maladies infectieuses ont décimé des populations entières, le plus souvent à cause de l’apparition de nouveaux agents infectieux, de mouvements de populations liés à la famine ou à la guerre, de déséquilibres écologiques brutaux (comme la dernière folie productiviste donna la maladie de la vache folle). Les guerres bactériologiques ne sont pas une invention moderne puisque, pendant la conquête des Amériques, les Espagnols utilisèrent déjà des couvertures infestées par le virus de la variole pour décimer des populations indiennes. Les peuples les plus avancés dans la technologie et les connaissances ont dans le passé utilisé l’arme bactériologique contre des peuples à vaincre ou à conquérir, et dans l’histoire, Saddam n’est pas le premier des dictateurs à jouer de cette arme au mépris de ses adversaires et de son peuple. L’extermination infectieuse n’est pas une invention récente, même si elle revêt des formes sans cesse renouvelées.
2L’histoire des maladies infectieuses et des grandes pandémies est marquée par l’inégalité socio-économique et culturelle. Pour ne prendre qu’un exemple, celui de la grande épidémie de grippe dite « espagnole » qui suivit immédiatement la guerre de 1914-1918, les deux millions de morts qu’elle faucha furent essentiellement dans les populations amaigries, paupérisées et précarisées par la guerre elle-même ; les nantis qui avaient déjà échappé à la grande boucherie y survécurent presque tous.
3Dans le monde contemporain, les grandes causes de mortalité liées à des agents viraux, bactériens ou parasitaires sont toutes marquées par une inégalité Sud/Nord qui vient accroître l’inégalité riches/pauvres. La rougeole et le paludisme font partie des premières causes de décès pour les populations du tiers-monde, alors que dans les pays riches la mortalité liée à ces deux maladies est quasi absente, étant donné que les moyens préventifs et curatifs existent et sont mis en œuvre par les politiques publiques.
4La pandémie du sida pose de façon plus aiguë cette inégalité majeure dans les rapports Sud/Nord : depuis le début de l’épidémie, vingt millions de personnes sont mortes dont treize dans les pays du Sud, notamment en Afrique et en Asie. Mais si, dans les années 1980, la différence du risque mortel entre les riches et les pauvres ne se mesurait qu’en durée et confort de survie, aujourd’hui, dans les pays nantis, les actions préventives et les techniques de soins ont permis de transformer la maladie mortelle en maladie chronique dont l’espérance de vie est longue. Les derniers chiffres donnés à Barcelone en juillet 2002 annoncent un désastre sans commune mesure avec ceux que l’humanité a connus. Si rien ne change, c’est-à-dire si les rapports pays riches/pays pauvres ne sont pas profondément modifiés, soixante-huit millions de décès sont attendus d’ici à 2020 dans les quarante-cinq pays les plus touchés, l’essentiel dans les pays du Sud. Comment en est-on arrivé à cette sinistre perspective ?
5La première des raisons est le retard pris à chaque fois dans chacun des pays ou continents concernés à regarder la réalité en face : le sida est une maladie sexuellement transmissible et prendre en compte la réalité des échanges sexuels est indispensable pour construire une politique préventive opérante. Or ce sujet est tabou dans beaucoup de cultures y compris en Europe, comme le montre l’obscurantisme persistant du Vatican sur le préservatif ; le tabou ne fait que masquer une inégalité fondamentale et persistante, celle des rapports du masculin et du féminin qui déterminent le risque de la contagion. L’oppression des femmes dans les pays du tiers-monde est un facteur de sévérité de la pandémie.
6La deuxième cause est la quasi-impossibilité de l’accès aux traitements efficaces des pays pauvres. Ces traitements sont la propriété intellectuelle des grandes firmes pharmaceutiques qui, pour s’opposer aux génériques, ont baissé leur prix dans les pays du Sud, mais au coût d’un dollar par jour et par malade, ces médicaments sont trop chers pour ceux dont le pib/habitant est inférieur à mille dollars. Pour les rendre accessibles et ainsi lutter contre la fatalité de la mort qui empêche aussi les campagnes préventives, il faudrait un gros effort financier des pays du G8 mais ceux-ci ne tiennent pas leurs engagements (sur les dix millions de dollars promis en 2001, seuls deux millions ont été versés à l’Onusida).
7Programmes de prévention adaptés aux cultures et aux mœurs, argent pour les médicaments et formation des professionnels sont les trois piliers indispensables et leur mobilisation est urgente. Lorsque ces actions ont été entreprises, leurs résultats sont patents, comme le montrent les politiques de lutte sanitaire mises en place en Thaïlande, au Brésil ou en Ouganda. Mais dans ces trois cas, le rôle volontariste de l’État avec une politique de recours aux produits génériques et l’action des ong ont été déterminants en s’opposant si nécessaire aux multinationales pharmaceutiques et à l’Organisation mondiale du commerce. Si cela a été possible dans quelques régions limitées du monde, c’est surtout parce que les acteurs de terrain ont mobilisé l’opinion publique de leur pays et du reste de la planète.
Francis Saint-Dizier
[ *] Francis Saint-Dizier, médecin et anthropologue (Toulouse).