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Sociétés Revue des Sciences Humaines et Sociales | 25-34 Distribution électronique Cairn pour les éditions De Boeck Université. © De Boeck Université. Tous droits réservés pour tous pays. Il est interdit, sauf accord préalable et écrit de l’éditeur, de reproduire (notamment par photocopie) partiellement ou totalement le présent article, de le stocker dans une banque de données ou de le communiquer au public sous quelque forme et de quelque manière que ce soit. |
Partitions ordinaires
Marc Perrenoud
1Ce texte présente rapidement l’une des thématiques centrales d’un travail de doctorat en cours d’achèvement. De nombreuses années de pratique (contre-basse et basse électrique), l’enregistrement de plusieurs albums et quelques centaines de concerts avec des formations très différentes m’ont permis d’appréhender de manière expérimentale l’anthropologie du fait musical. Il s’agit pour moi de mettre à profit cette position d’anthropologue-musicien pour être en mesure de partager et de comprendre la capacité d’expertise des acteurs premiers du champ musical en la confrontant aux outils théoriques de la sociologie des arts et de la culture. Souhaitant éviter autant la posture cynique du dévoilement que les pièges du militantisme complice, j’examinerai ici l’efficacité heuristique de trois clivages, trois partitions qui structurent l’approche scientifique des mondes de l’art et en particulier la sociologie du fait musical contemporain au regard des modalités de pratique et de construction individuelle de ceux que j’ai appelé les musicos
2Les « pratiques amateur », la « professionnalisation », les « professionnels du secteur » sont des tropes institutionnels et administratifs (voire universitaires) tandis que les catégories « débutant », « pro », « semi-pro » relèvent plutôt d’un sens commun peri-artistique (sur le modèle sportif) largement relayé par la terminologie en vigueur sur le marché des instruments et équipements. Cette typonimie floue et mobile souffre, y compris quand elle est manipulée par des spécialistes, d’une confusion entre deux acceptions, l’une se rapportant à un niveau de compétence et l’autre au statut social.
3La compétence spécifique des musicos n’est pas objectivée par des marqueurs stables
4Il n’existe pas non plus de marqueur objectif d’un statut professionnel pour les musicos. Les postes de musicien salarié permanent sont totalement inexistants en dehors des orchestres classiques, le régime d’assurance chômage des intermittents n’est considéré comme un statut professionnel que par défaut et près de 50 % des indemnisés entrent ou sortent du dispositif d’une année à l’autre
5Cette indétermination du caractère « professionnel» ou non des pratiques musicales contemporaines est évidente quand on essaye d’approfondir la question auprès d’acteurs institutionnels dont la mission est d’encadrer la pratique et qui pourtant s’appuient en permanence sur la partition amateur vs professionnel. Une étude
6Parmi les observateurs les plus pertinents, les distinctions qu’a pu faire Howard Becker (professionnels intégrés, francs-tireurs, artistes populaires, naïfs
7Il n’est pas question de remettre en cause l’existence de modalités de pratique musicale clairement inscrites dans le strict amateurisme (on pense à l’apprentissage du piano ou du violon et la pratique musicale domestique qui l’accompagne font encore largement partie des éléments d’une « bonne éducation », ou bien aux pratiques musicales de sociabilité : guitare et feu de camp, ateliers de percussions, etc.) et d’autres, très rares, relevant d’une inscription professionnelle accomplie et stabilisée pouvant aller jusqu’au vedettariat. Mais la précarité structurelle et l’indétermination statutaire d’une grande partie des musiciens doit nous amener à changer de partition. La bicatégorisation amateur vs professionnel est peu adaptée à caractériser la situation de la plupart des musiciens que le lecteur rencontrerait s’il allait ce soir dans un café-concert, un club de jazz ou une salle de moyenne envergure, à moins de s’en tenir à une définition purement anthropologique du professionnel comme « celui qui sait quoi faire »
8Voilà une partition séculaire dont on peut dire qu’elle joue jusque dans le rapport inconscient des disciplines des sciences humaines à leurs objets : à l’anthropologie le savant, l’
9Ce grand partage savant/populaire, légitime/non-légitime, dominant/dominé, est remis en question depuis quelques années (on pense à Hennion ou Leveratto, par exemple) et l’on peut aujourd’hui lui opposer au moins trois thèses plus ou moins compatibles : (1.) La « pragmatique du goût »
10Dans quelle mesure ces propositions pour dépasser la bipartition savant/ populaire trouvent-elles un écho dans les phénomènes observés et vécus chez les musicos ? Envisageons deux cas paradigmatiques.
11Il est assez courant qu’un musicien jouant principalement dans des orchestres de variétés comme il en reste beaucoup dans le Sud-Ouest ait suivi un cursus « classique » en conservatoire (Médaille de trompette, en l’occurrence). Il a développé certaines compétences spécifiques comme la lecture à vue et la justesse pour devenir un instrumentiste compétent et efficace dans différents contextes, pas si éloignés qu’on pourrait le penser du point de vue de la pratique musicale : bal ou classique, l’
12Un autre musicien qui, lui, présente des performances de musique électronique dans des centres d’art contemporain ou des festivals subventionnés peut parfaitement n’avoir jamais « appris la musique ». Travaillant avec le Groupe de Musique Electro Acoustique d’Albi sur un instrumentarium nouveau, pour lequel il n’est pas de « bonne position » ni de gammes à répéter, proposant un univers musical original, il joue sur des textures sonores, élabore une re-création à partir de samples en inscrivant sa pratique dans un fort régime de singularité pour construire une posture idiosyncrasique (Perrenoud, 2003b). On peut parfois l’entendre dans des squats peuplés d’artistes hyper précarisés, de militants libertaires et de punks-à-chien, mais il peut aussi proposer des sets house à des bars branchés toulousains.
13À travers ces deux exemples très brefs, on voit se dessiner deux postures « socio-esthétiques » et modalités de pratiques très différenciées mais pas forcément hiérarchisées et surtout, plus qu’une opposition savant vs populaire, c’est bien deux figures du musicien qui s’opposent : compétence spécifique face à régime vocationnel de singularité (musicien exécutant vs créateur). Parfois, les musicos mettent en œuvre leur capacité endogène d’expertise et de réflexivité pour adapter leur jeu et leur conduite en fonction des normes en vigueur et des attentes supposées du public et de l’employeur, mais dans d’autres cas, c’est l’individu créateur qui est mis en avant.
14Très prosaïquement, on rappellera cet élément déjà livré à propos de la « professionnalisation » : l’interprétation de la musique « classique
15Cette troisième partition est peut-être la plus enracinée dans la construction du savoir scientifique puisqu’elle peut sembler purement descriptive et non interprétative. En effet, les bases les plus élémentaires de la linguistique et des sciences de la communication sont fondées sur le triumvirat « émetteur – message – récepteur » qui apparaît naturellement transposable à l’étude de l’art (en particulier de la musique): artiste – œuvre – public. Les chercheurs les plus clairvoyants ont noté depuis plusieurs années la faible aptitude de la sociologie à se saisir du deuxième terme, l’objet artistique (« l’œuvre elle-même » dit Becker) étant traditionnellement l’affaire des historiens de l’art et des philosophes de l’esthétique
16La diffusion de masse de la musique (concert et disque) et la pratique de masse qui l’a suivie dès la fin des années 1960 ont eu pour effet principal de produire des générations de « grands auditeurs »
17Une autre spécificité des pratiques musicales contemporaines réside dans leurs modes de transmission. En effet, si les musiciens qui peuplent les orchestres classiques ont souvent appris la technique de leur instrument dès l’enfance, sans avoir eu le temps de développer un goût préalable pour tel ou tel compositeur ou interprète, chez les musicos l’apprentissage technique de l’instrument vient plus tard (12/16 ans) et il est largement dépendant de la construction du goût et des phénomènes de mimétisme. On n’est jamais musicien de rock (par exemple) sans être et avoir été « grand auditeur » sans s’être déjà constitué une compétence d’expert, c’est précisément une condition sine qua non, et avant de toucher une guitare, on mime le jeu du guitar hero, on chante en « yaourt », mais insensiblement on commence à apprendre les gestes, postures et autres techniques du corps. De même, après le passage à l’acte on continue à fréquenter les concerts, on fait toujours partie du public : quel que soit son degré de célébrité, on est toujours le public (voire le fan) d’un autre (Johnny Hallyday, Claude François et leurs orchestre respectifs étaient au premier rang pour tous les concerts de James Brown à l’Olympia à la fin des années 1960). Ainsi, les musicos, dont la carrière se construit principalement au niveau local, donnent régulièrement des concerts en sachant qu’une grande partie du public est composée d’auditeurs experts et de musiciens, débutants (parfois ses propres élèves), pairs et concurrents ou parrains éventuels.
18De fait, on pourrait dire avec Gilbert Rouget
19À travers ces trois exemples, on voit bien que certaines catégorisations instituées en doxa par le discours institutionnel et scientifique (phénomène comparable aux « vulgates de la qualification artistique » observées par J.-M. Leveratto
20Auditeur et musicien, légitime et non-légitime, amateur et professionnel sont aujourd’hui les extrémités d’un continuum sur lequel naviguent les musicos. Dans tous les cas, il s’agit de ne pas se contenter de parler « d’entre-deux », de semi-professionnalisme ou de « musiques en voie de légitimation » (Bourdieu à propos du jazz), mais bien d’aller voir comment ça se passe, comment les acteurs se pensent et comment ils combinent des postures apparemment contradictoires selon les catégories exogènes.
21Bien sûr, il y a des musiciens amateurs et des professionnels intégrés, bien sûr il y a des mondes musicaux plutôt savants et d’autres plus populaires, il y a aussi des musiciens sur scène et un public pour les entendre. Mais en réunissant dans la figure sociale du musicos celles, peu compatibles et historiquement très différenciées de l’artiste-créateur inspiré, de l’instrumentiste-interprète compétent et du grand auditeur mu par un goût expert, la musique et le fait musical contemporains ont largement contribué à brouiller les pistes, faisant ré-émerger des tensions sous la bonne volonté de la politique culturelle, ce qui est probablement leur raison d’être.
Marc Perrenoud
[ 1] Il est déjà nécessaire de préciser que j’emploierai ce terme dans son acception tem- porelle et générique, et non dans le sens socio-esthétique extrêmement réducteur qui est par convention appliqué à la « musique contemporaine ».
[ *] EHESS – Centre d’anthropologie de Toulouse.
[ 2] Perrenoud, Marc, 2003, « La figure du musicos. Musiques populaires contemporaines et pratique de masse », Ethnologie Française 03/4, Paris, P.U.F.
[ 3] Ce premier point a fait partie des thèmes abordés dans le séminaire Culture, Travail, Emploi dirigé par Roberta Shapiro et Marie-Christine Bureau au Centre d’Étude de l’Emploi. Les remarques qui suivent reprennent certaines des pistes qui s’étaient dégagées des séances du 19 janvier et du 13 mai.
[ 4] Les diplômes de conservatoire ou d’écoles privées n’ont qu’une valeur très relative, n’étant vraiment utiles que dans des contextes où il est nécessaire de lire et de « jouer très propre » : variété-bal, certains types de jazz etc.
[ 5] Rapport IGAS/IGAC, 2002
[ 6] Par exemple : Coulangeon, Philippe, 1999, Les musiciens de jazz en France, Pa- ris, L’Harmattan.
[ 7] Perrenoud, Marc, 2003, La formation professionnelle aux métiers du spectacle vivant en Midi-Pyrénées, DRAC.
[ 8] Becker, Howard, 1988 [1982], Les mondes de l’art, Paris, Flammarion.
[ 9] Menger, Pierre-Michel, 1989, « Rationalité et incertitude de la vie d’artiste », L’annéesociologique, Paris, P.U.F.
[ 10] Coulangeon, Philippe, 2003, Les musiciens interprètes, Paris, Ministère de la Culture, D.E.P.
[ 11] Seca, Jean-Marie, 2001, Les musiciens underground, Paris, P.U.F.
[ 12] Becker, Howard, communication au séminaire Culture, Travail, Emploi, Centre d’Étude de l’Emploi, Marne-la-Vallée, mai 2004.
[ 13] Hennion, Antoine, 2002, « Prendre au sérieux le grand amateur », colloque Les Publics, Ministère de la Culture, D.E.P.
[ 14] Heinich, Nathalie, 1998, Ce que l’art fait à la sociologie, Paris, Minuit, p. 43.
[ 15] Lahire, Bernard, 2004, La culture des individus, dissonnances culturelles et distinction de soi, Paris, La Découverte.
[ 16] Filant la métaphore de Lahire, le relativiste pourrait considérer une culture musicale (et une pratique) hétérodoxe non plus comme dissonante mais comme dodécaphonique, composée d’objets strictement équivalents et sans tonalité de référence.
[ 17] Bourdieu, Pierre, 1979, La distinction, critique sociale du jugement, Paris, Minuit.
[ 18] Entendre ancienne, baroque, classique, romantique et
[ 19] Heinich, Nathalie, 1998, Ce que l’art fait à la sociologie, Paris, Minuit.
[ 20] J’emprunte en la modifiant légèrement pour éviter toute confusion avec la première partie du texte (amateur/professionnel) la notion de « grand amateur » à Antoine Hennion. Cf. Hennion, Antoine, Maisonneuve, Sophie et Gomart, Emilie, 2000, Figures de l’amateur, Paris, La Documentation Française et Hennion, Antoine, 2002, « Prendre au sérieux le grand amateur », colloque Les publics, Ministère de la Cul- ture, DEP.
[ 21] Rouget, Gilbert, 1980, La musique et la transe, Paris, Gallimard.
[ 22] J’emprunte à Rouget y compris le terme de transe, avec une grande prudence, parce qu’il me semble que la « prise » de l’émotion musicale et son caractère somatisé, en particulier dans les pratiques contemporaines renvoie à des états de conscience (plus ou moins profondément) modifiés dans un régime d’action (plus ou moins) « ritualisé », mis en œuvre par des individus compétents, spécialement qualifiés.
[ 23] Perrenoud, Marc, 2004, « Frank Zappa ou le fait musical total», Copyright Volume ! n°
[ 24] Leveratto, Jean-Marc, 2000, « L’art comme lieu commun », H.D.R.