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Sociétés 2008- 1 (n° 99)| ISSN 0765-3697 | ISSN numérique : en cours | ISBN : 2-8041-5772-2 | page 7 à 9 Distribution électronique Cairn pour les éditions De Boeck Université. © De Boeck Université. Tous droits réservés pour tous pays. Il est interdit, sauf accord préalable et écrit de l’éditeur, de reproduire (notamment par photocopie) partiellement ou totalement le présent article, de le stocker dans une banque de données ou de le communiquer au public sous quelque forme et de quelque manière que ce soit. |
Avant-propos
Gérard Laniez
125 juin 1982, je me retrouve aux côtés de Grisélidis Réal et de Pierrette, prostituées, au premier rang de l’amphithéâtre de l’Université de Genève afin d’écouter Michel Maffesoli nous parler de la prostitution. « Prostitution comme métaphore de la socialité », c’était aussi le titre d’un article, qui avait fait quelque bruit, publié peu de temps auparavant dans les Cahiers internationaux de sociologie. Bientôt allait paraître L’ombre de Dionysos [1], ouvrage pour lequel Grisélidis m’investirait d’une impérative mission de diffuseur militant : « Il faut lire ce livre, Gérard ! »
2Michel Maffesoli avait rapidement compris, je crois, la qualité de la terre d’où fleurissaient les propos tenus suite au mouvement de 1975 qui avait vu l’occupation de plusieurs églises par des prostituées, à Paris ou à Lyon, puis la même année lors des États Généraux de la Prostitution à Lyon, durant l’occupation du parc de Giscard d’Estaing à Chamalières peu de temps après en juillet, ou au cours des Assises nationales de Paris.
3Il avait peut-être, en 1977, aussi entendu les mots de Grisélidis Réal lors de sa première conférence dans une université (c’était… eh oui, à la Sorbonne, à l’invitation de Claudine Romeo !) ou l’année suivante à l’Université de Liège.
4Les mots étaient autres, l’université de la vie remplaçant les bancs des humanités gréco-latines. Vivant quotidiennement dans leur chair la stigmatisation sociale, les arrestations à répétitions, marquées pour certaines encore par l’enfermement dans les Maisons et la mise en carte (policière ou sanitaire), elles tentaient de nous dire leur activité loin des stéréotypes de la confortable hypocrisie sociale : de la souffrance certes – mais comment pouvait-il en être autrement pour toute personne mise au banc d’une société, décrétée citoyenne de seconde zone – mais aussi, paroles publiques après paroles publiques, d’autres réalités de leur métier, et non des moindres : le grand secret des jouissances, les moments passés à écouter le client, occasionnel ou régulier, venu pour parler, le regard de leurs enfants ou du voisinage, etc. Bref tout sauf les images à sensation habituellement véhiculées.
5Michel Maffesoli nous rappelait, dans cet amphithéâtre de Genève, que le sexe, avant d’être contenu dans la sphère privé, rentrait dans un circuit collectif. Il voyait dans l’activité prostitutionnelle un réel travail social, de l’ordre de la « parlerie », affirmant haut et fort que l’anomie conforte le corps social.
6Depuis qu’en est-il ? Force est de constater que rien ou presque n’a fondamentalement changé, sinon dans un « plus répressif » dicté de droite comme de gauche au nom de la même hypocrisie, ce jugement qui n’ose pas se dire pour ce qu’il est.
7Mais les prostitué-e-s restent organisées en Europe, au Canada aux États-Unis, en Amérique latine etc. ; des associations travaillent aussi à leurs côtés. En France Les Putes, ont repris le flambeau de Grisélidis Réal, Camille Cabral et le PASTT luttent chaque jour contre la marginalisation administrative, sanitaire et sociale des transsexuels et des travestis. Et le corps se met aussi peu à peu à être regardé et utilisé différemment…
8Le 15 février 2007, Michel Maffesoli proposait « Prostitution et Socialités », un de ses fameux « Rendez-vous de l’imaginaire », dans les locaux de la Fondation d’Entreprise Ricard, conviant Sonia Verstappen, Marie-Elisabeth Handman, Patrick Watier et plus de 200 personnes à échanger.
9Grisélidis Réal nous avait quittés le 30 mai 2005. Quelques mois plus tard était paru Grisélidis Réal, la nuit écarlate ou le repas des fauves [2] proposant les derniers écrits de Grisélidis et diverses contributions rédigées par celles et ceux ayant partagé ses combats.
10Les propos de ce livre nous avaient réunis en ce début de soirée parisienne après quelques heures passées à la Sorbonne en après-midi, à l’initiative des chercheurs du CEAQ.
11C’est à l’issue de cette soirée que s’est imposé le projet de ce numéro.
12Stéphane Duborjal, avec humanité et rage, nous parle dans ces pages de celles dont la « présence au quotidien sur le trottoir en dépit de ce qu’elles endurent, est un acte politique à part entière même lorsqu’il n’est relayé par aucune doctrine ou étayé par aucune revendication. Cette simple présence, ajoute-t-il, jour après jour, nuit après nuit, malgré les insultes et les coups bas, malgré les humiliations et les craintes, cette présence est la plus belle et la plus courageuse réponse qu’elles peuvent adresser à l’adversité ».
13Ces pages leur sont aussi dédiées.
14La Rochelle, juin 2008 [3]

Grisélidis Réal, KultHur-Festival, Berlin, 2000.
(Photo Marianne Schweitzer)
[1]
Maffesoli (Michel), L’ombre de Dionysos. Contribution à une sociologie de l’orgie, Paris, Méridiens/Anthropos, 1982.
[2]
Laniez (Gérard), imaginé par, Grisélidis Réal, la nuit écarlate ou le repas des fauves, La Rochelle, Himeros, 2006.
[3]
Gérard Laniez remercie, outre les différents collaborateurs, Claire Beaumont, Stéphane Hugon et Alain Thomas pour l’aide apportée à la réalisation de ce travail.