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Santé publique 2004- 2 (Vol. 16)| ISSN 0995-3914 | ISSN numérique : en cours | ISBN : | page 353 à 356 Distribution électronique Cairn pour les éditions Société française de santé publique. © Société française de santé publique. Tous droits réservés pour tous pays. Il est interdit, sauf accord préalable et écrit de l’éditeur, de reproduire (notamment par photocopie) partiellement ou totalement le présent article, de le stocker dans une banque de données ou de le communiquer au public sous quelque forme et de quelque manière que ce soit. |
Infirmière de santé publique : une approche différente de l’homme et de sa santé
O. Aromatario [1]
Infirmier Diplômé d’Etat : 1989DESS « Promotion de la santé et développement social » : 1998Depuis 1996, Directeur du CODES 57
1L’infirmière évoque la personne (le plus souvent une femme) qui apporte le réconfort dans les moments pénibles de la maladie. L’infirmière est également celle qui fait le lien entre le médecin et entre « ce qui se passe », « ce qui va se passer », « ce que l’on va me faire »…
2C’est beaucoup moins clair pour « l’infirmière de santé publique ». En fait, l’appendice « santé publique » est flou, situé en dehors de la fosse iliaque de la santé.
3Le nom actuel des « écoles d’infirmières » en Instituts de Formation en Soins Infirmiers (IFSI) renforce l’idée qu’une infirmière s’occupe des soins, donc elle soigne en cas de maladie. Son activité dans le curatif, exclut la prévention et n’évoque guère une fonction de santé publique.
4Les infirmières ont intégré le concept de santé globale mais elle l’ont adapté à la vision du milieu hospitalier. En effet, malgré l’évolution des programmes d’enseignement, les étudiants des IFSI ont une représentation de la santé encore très « bio-médicale ». Ceci est confirmé par le pourcentage important d’infirmières qui travaillent à l’hôpital ou dans une structure de soins après l’obtention du Diplôme d’Etat.
5Le répertoire ADELI permet un chiffrage des professionnels de santé par secteur d’activité. Ainsi, à la Direction départementale des actions sanitaires et sociales (DDASS) de Moselle, les infirmiers de moins de trente ans qui se sont enregistrés dans ce répertoire travaillent essentiellement dans des structures de soins (hôpital, libéral, …) à 97 %. Même si les inscriptions dans ce fichier ne sont pas parfaitement exhaustives, elles mettent en évidence l’écrasante majorité des jeunes exerçant la profession dans le cadre des soins. Si on prend l’intégralité des infirmiers du département, la proportion d’infirmiers exerçant dans un domaine approchant la santé publique (entreprise, Protection maternelle et infantile (PMI), …) augmente faiblement alors que 93 % des infirmiers exercent dans le soin.
6Ainsi, la santé globale apparaît utile pour les soins à partir de la pathologie. Cette notion de globalité est donc orientée par la définition de la pathologie. Même si « l’approche globale » des infirmières permet de resituer le patient dans son environnement physique et social. Sa maladie est au centre : l’approche globale met en évidence les facteurs qui influencent la prise en charge, le soin ou l’accompagnement.
7Par exemple, la maladie cardio-vasculaire va susciter des « conseils » en matière d’alimentation, d’exercice physique et de tabagisme. Un trouble de système digestif va permettre au patient d’avoir « des conseils » alimentaires. Une prothèse de hanche va attirer l’attention du soignant sur l’environnement et l’aménagement du logement de la personne. La pathologie est bien abordée en fonction de ces déterminants et des facteurs de réadaptation.
8On oublie alors les éléments qui sont sans rapport direct avec la pathologie mais directement liés à la santé de la personne.
9Ainsi, le tabagisme d’une personne qui se casse une jambe ne sera pris en compte que par rapport au risque opératoire en cas de réduction de la fracture sous anesthésie.
10Mais après l’opération… La personne bénéficiera-t-elle d’une proposition d’aide au sevrage tabagique ? Cela est encore loin d’être systématique.
11Les problèmes liés à l’alimentation d’une personne ayant une affection pulmonaire n’apparaissent pas. Dans le cadre d’une approche globale, c’est la personne qui constitue le lien. Il n’y a qu’une personne et pourtant l’approche globale du soignant distingue une pathologie qu’il faut soigner et une personne qui a des habitudes, des pratiques dans son environnement…
12Il ne s’agit pas de tout confondre, la priorité est bien le soin de la pathologie mais l’accès de cette personne au système de SANTE devra permettre une véritable prise en compte globale de santé. Il s’agit, en effet, de « maintenir ou d’améliorer son état de santé » telle que l’entend la Charte d’Ottawa qui définit le concept de promotion de la santé.
13Le mode de fonctionnement et d’organisation propre à l’hôpital tant au niveau des soins qu’au niveau du fonctionnement général montre une approche particulière des personnes.
14Les personnes en « pyjama » sont les malades, celles qui sont en « blouses blanches » sont les soignants (avec des signes distinctifs : médecins, infirmières, aides soignantes, agents de services hospitaliers, élèves, kinésithérapeute,…).
15Les uns sont allongés, peu actifs, présents en continu, les autres debout, actifs et présents de façon intermittente…
16Le rapport à la personne est d’ores et déjà modifié…
17Cette modification s’explique également par les impératifs liés aux soins avec des actes qui l’imposent notamment du point de vue de l’hygiène.
18Ainsi, la personne se transforme en malade. L’organisation des soins pour la personne est réservée à ceux vêtus de blanc.
19Le malade, lui, n’a pas d’avis à donner sur sa vie au quotidien à l’hôpital (heure du levée, heure de la toilette, heure du repas, mode d’habillement,…) qu’il ait des soins, des examens ou non. La personne avec son statut de malade remet sa vie et son mode de vie entre les mains des soignants. On remarque d’ailleurs qu’une personne n’entrant pas « dans cette conformité minimale » pose un problème à l’organisation des soignants et s’expose alors « à une remise en conformité » c’est-à-dire à la demande des soignants de bien vouloir se plier aux exigences du monde hospitalier.
20Si l’on ajoute les caractéristiques du travail posté, les conditions de travail (charges de travail, moyens matériels), on comprend que la pathologie devienne non seulement prioritaire mais l’unique préoccupation des soignants dans la santé des personnes.
21Les infirmières tentent d’affirmer un statut spécifique dans le cadre des soignants. Ainsi, dès 1978 un « rôle propre infirmier » est défini et un certain nombre d’outils viendront compléter la démarche permettant à l’infirmière une certaine autonomie dans son exercice professionnel, c’est-à-dire pouvoir mettre en œuvre des actions ne nécessitant pas de prescription médicale.
22C’est ainsi que sont élaborés ou importés (le plus souvent d’outre Atlantique : Etats-Unis, Canada) des outils tels que le dossier de soins infirmiers, la démarche de soins infirmiers, le diagnostic infirmier, le jugement clinique infirmier, …
23Ces outils visent à l’émancipation professionnelle des infirmières vis-à-vis du corps médical mais en reprennent son vocabulaire. Ce vocabulaire appartient à la sphère bio-médicale et à la représentation de l’Homme et de sa santé qu’elle suppose.
24Bien que ces outils aient favorisé la qualité des soins infirmiers en les structurant et en facilitant la circulation d’informations exhaustives dans les équipes de travail, ils n’ont pas permis le développement d’une véritable approche globale où l’Homme, et non sa pathologie, serait au centre du dispositif.
25Les infirmières, dans le cadre de leur démarche propre et la mise en œuvre de ces outils, ne présentent donc pas ou peu d’approche fondamentalement différente de l’approche bio-médicale. L’insatisfaction qui découle de ce type d’approche morcelée et partielle m’a fait choisir de recentrer mon activité professionnelle vers une approche résolument plus globale de l’homme et de sa santé.
26L’infirmière de santé publique se distingue de l’infirmière « tout court » non seulement par le type d’approche, collectif pour la première, individuel pour la seconde mais surtout par sa représentation de l’homme et de la santé. La nature de leurs activités va donc s’appuyer sur des concepts différents et la place de la personne dans les dispositifs va en être modifiée. Il semble donc difficile que l’infirmière se spécialise en santé publique comme elle le fait pour les techniques de bloc opératoire ou de puériculture. La formation de l’infirmière en santé publique doit lui permettre d’appréhender l’Homme et sa santé de façon réellement globale avec des outils et des méthodes spécifiques différenciées du soin. De plus, cette formation doit lui permettre d’échanger ses expériences avec d’autres types de professionnels non soignants, tel que les travailleurs sociaux et les personnes (soignantes ou non) de cultures différentes, …pour toucher à la diversité et à la complémentarité des approches de santé.
27En d’autres termes, la formation ne peut être spécifique à l’infirmière, la formation en santé publique s’adresse à d’autres professionnels de santé ou du développement social : le DESS « Promotion de la santé et développement social : conduite de projet » de l’université de Nancy 1 qui réunit des profils d’étudiants très hétérogènes le prouve. En revanche en santé publique, l’infirmière mérite d’être reconnue de façon spécifique dans le cadre de l’exercice professionnel infirmier. En effet, la non existence de cette spécialisation freine le développement de l’approche globale avec la personne au centre des dispositifs dans les exercices de soins des infirmières. Cette reconnaissance suppose une définition des postes d’infirmière de santé publique ainsi que des statuts qui s’y rattachent.
28L’infirmière de « santé publique » avec sa vision particulière de l’homme et de sa santé pourrait alors proposer une alternative complémentaire et innovante dans le cadre du soin, de l’accompagnement et de la prévention.
[1]
Directeur du Codes 57, 20, rue Gambetta, BP 30273, 57006 Metz cedex.