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Santé publique 2005- 3 (Vol. 17)| ISSN 0995-3914 | ISSN numérique : en cours | ISBN : P-AS_D-_ISB-N | page 325 à 338 Distribution électronique Cairn pour les éditions Société française de santé publique. © Société française de santé publique. Tous droits réservés pour tous pays. Il est interdit, sauf accord préalable et écrit de l’éditeur, de reproduire (notamment par photocopie) partiellement ou totalement le présent article, de le stocker dans une banque de données ou de le communiquer au public sous quelque forme et de quelque manière que ce soit. |
Tabac, alcool et médicaments psychotropes en Lorraine, enquête épidémiologique en population générale
Tobacco, alcohol and psychotropic drugs in Lorraine, epidemiological survey of the general population
C. Cohidon [1] [2]
Département Santé Travail - Institut de Veille Sanitaire 12 rue du Val d’Osne, 94415 St Maurice Cedex
F. Alla [1]
N. Chau [2] [3]
J.P. Michaely [2]
et le groupe LORHANDICAP
[4]
RESUME — L’objectif de cette étude est de caractériser les comportements de consommation de tabac, d’alcool et de médicaments psychotropes dans la population lorraine. L’échantillon était constitué de 6 571 sujets de 18 à 74 ans tirés au sort sur la base de l’annuaire téléphonique et interrogés par questionnaire postal. Les comportements diffèrent selon le sexe. Le tabac est le premier produit en termes de fréquence de consommation. Celle-ci diminue avec l’âge et est plus fréquente chez les personnes faiblement diplômées, occupant des emplois peu qualifiés ou au chômage. Une consommation excessive d’alcool est observée chez 13,8 % des lorrains et 3,8 % des lorraines. La consommation fréquente de médicaments psychotropes est deux fois plus élevée chez les femmes que chez les hommes. Elle augmente avec l’âge. Les personnes célibataires, divorcées ou veuves sont plus exposées de même que celles sans activité professionnelle. La prévalence de consommation de produits psycho-actifs licites en Lorraine diffère peu de la prévalence nationale chez les hommes mais semble plus élevée chez les femmes. Ces résultats trouvent leur intérêt dans le cadre d’actions de prévention à l’échelon régional tels que les Programmes Régionaux de Santé.
L’objectif de cette étude est de caractériser les comportements de consommation de tabac, d’alcool et de médicaments psychotropes dans la population lorraine. L’échantillon était constitué de 6 571 sujets de 18 à 74 ans tirés au sort sur la base de l’annuaire téléphonique et interrogés par questionnaire postal. Les comportements diffèrent selon le sexe. Le tabac est le premier produit en termes de fréquence de consommation. Celle-ci diminue avec l’âge et est plus fréquente chez les personnes faiblement diplômées, occupant des emplois peu qualifiés ou au chômage. Une consommation excessive d’alcool est observée chez 13,8 % des lorrains et 3,8 % des lorraines. La consommation fréquente de médicaments psychotropes est deux fois plus élevée chez les femmes que chez les hommes. Elle augmente avec l’âge. Les personnes célibataires, divorcées ou veuves sont plus exposées de même que celles sans activité professionnelle. La prévalence de consommation de produits psycho-actifs licites en Lorraine diffère peu de la prévalence nationale chez les hommes mais semble plus élevée chez les femmes. Ces résultats trouvent leur intérêt dans le cadre d’actions de prévention à l’échelon régional tels que les Programmes Régionaux de Santé.
Mots-clés : tabac, alcool, médicaments psychotropes, consummation, Lorraine.
ABSTRACT — The aim of this study is to determine the prevalence of the use of tobacco, alcohol and psychotropic drugs by the people of Lorraine and characterise the consumption behaviours of that population. The sample consisted of 6571 people from the ages of 18 to 74 who were randomly selected from the telephone directory and were interviewed through the use of a self-questionnaire sent out by mail. The behaviours vary according to sex and gender. Tobacco is the product with the highest prevalence rate of consumption. This rate decreases with age and is most frequent in sectors of the population who are less educated, holding low or poorly skilled jobs or unemployed. Excessive alcohol consumption is observed in 13.8% of men and 3.8% of women. Regular consumption of psychotropic drugs is two times higher in women than in men, and it increases with age. Women who are single, divorced or widowed are at the most risk, as are those who are not engaged in any professional activity. The prevalence of the consumption of psycho-active licit toxic substances in the Lorraine population differs little from the national French average as far as men are concerned, yet appears to be higher for women. These results are very useful for regional prevention activities such as those within the Regional Health Programmes framework.
The aim of this study is to determine the prevalence of the use of tobacco, alcohol and psychotropic drugs by the people of Lorraine and characterise the consumption behaviours of that population. The sample consisted of 6571 people from the ages of 18 to 74 who were randomly selected from the telephone directory and were interviewed through the use of a self-questionnaire sent out by mail. The behaviours vary according to sex and gender. Tobacco is the product with the highest prevalence rate of consumption. This rate decreases with age and is most frequent in sectors of the population who are less educated, holding low or poorly skilled jobs or unemployed. Excessive alcohol consumption is observed in 13.8% of men and 3.8% of women. Regular consumption of psychotropic drugs is two times higher in women than in men, and it increases with age. Women who are single, divorced or widowed are at the most risk, as are those who are not engaged in any professional activity. The prevalence of the consumption of psycho-active licit toxic substances in the Lorraine population differs little from the national French average as far as men are concerned, yet appears to be higher for women. These results are very useful for regional prevention activities such as those within the Regional Health Programmes framework.
Keywords : tobacco, alcohol, psychotropic drugs, consumption, Lorraine.
1La dépendance à l’alcool, au tabac et aux médicaments psychotropes est considérée comme un problème prioritaire de santé publique en Lorraine, ce qui a justifié le lancement en 1996 d’un Programme Régional de Santé (PRS) sur cette thématique. Ce sont classiquement des indicateurs de mortalité et non de consommation qui sont utilisés pour la surveillance de ces conduites [20] : mortalité par cancer bronchique pour le tabagisme et mortalité par cirrhose alcoolique pour la consommation chronique d’alcool. Une telle démarche présente néanmoins certaines limites. Tout d’abord, ces indicateurs ne caractérisent pas l’ensemble des conséquences des consommations de toxiques ; ainsi, par exemple, d’autres localisations cancéreuses sont liées au tabagisme. Par ailleurs, les causes de mortalité retenues peuvent aussi être en lien avec d’autres facteurs de risque comme des expositions professionnelles pour le cancer bronchique. Ensuite ce ne sont que des indicateurs indirects, liés non seulement à la consommation explorée mais aussi à d’autres facteurs comme par exemple les performances du système de soin. Ils sont, en outre, peu sensibles au changement, et décrivent des comportements observés quelques dizaines d’années auparavant. Enfin, concernant la consommation fréquente de médicaments psychotropes, il n’existe pas de cause de mortalité suffisamment spécifique pour être utilisée pour la surveillance de ce type de dépendance.
2Pour toutes ces raisons, il serait pertinent de pouvoir mesurer directement la consommation, c’est-à-dire la prévalence des différentes conduites addictives dans la population. Nous disposons de données d’enquêtes réalisées sur des échantillons représentatifs de la population générale française [1, 9, 24, 26], mais elles n’offrent pas toujours la possibilité d’exploitations régionales fiables en raison d’effectifs insuffisants. Il existe par ailleurs des recueils de données en région, mais qui sont en général peu représentatifs de la population, car basés le plus souvent sur certains usagers du système de santé, comme les consultants des centres de santé ou sur des populations particulières, comme les élèves scolarisés dans des établissements publics [5].
3En France, en 1991, 39 % des hommes et 20 % des femmes fumaient régulièrement. En 1996, ces chiffres avaient évolué puisque 35 % des hommes et 21 % des femmes adoptaient ce comportement [10]. Par ailleurs, en 1995, 13,9 % des hommes et 2,9 % des femmes étaient considérés comme consommateurs excessifs d’alcool [1]. Enfin, 8 % des hommes et 13 % des femmes prenaient fréquemment des médicaments psychotropes en 1991 [9]. La Lorraine, quant à elle, présentait en 1996, une surmortalité liée au tabac par rapport à la France (ratio de mortalité standardisé en Lorraine de 1,35 pour les hommes et de 1,18 pour les femmes), alors que la mortalité imputable à l’alcool ne différait pas [20]. Comme nous l’avons déjà dit, ces indicateurs reflètent des consommations bien antérieures. Existe-t-il des particularités lorraines de consommation de ces produits ? Y a-t-il des populations particulièrement vulnérables, vers lesquelles devraient être ciblées des actions en priorité ? Pour répondre à ces questions, et pour dresser un état des lieux sur la consommation de produits psycho-actifs licites en région lorraine, une enquête en population générale a permis de décrire, d’une part, la prévalence des consommations de tabac, d’alcool, et de certains psychotropes (médicaments contre la fatigue, pour dormir, et contre la nervosité ou l’angoisse) et, d’autre part, les relations entre les consommations et certaines caractéristiques socio-démographiques.
4Il est constitué par l’ensemble des personnes de 18 ans et plus, appartenant à 8 000 ménages tirés au sort parmi les ménages lorrains abonnés du téléphone en 1996. Ont donc été exclues les personnes non équipées du téléphone (environ 4 % des foyers) et les abonnés sur les listes rouge et orange (environ 16 % des abonnés).
5Pendant les trois mois précédant l’enquête, une campagne de sensibilisation a été menée auprès de la population par l’intermédiaire des médias (télévision, journaux, radio). L’étude a obtenu un avis favorable de la Commission Nationale d’Informatique et des libertés (CNIL).
6Le protocole de l’étude incluait :
7(1) une demande de participation accompagnée d’un questionnaire de dénombrement des personnes composant le ménage, (2) l’envoi d’auto-questionnaires standardisés accompagnés d’une lettre expliquant l’objectif de l’étude et d’une enveloppe de retour pré-affranchie, (3) une première relance par simple lettre, (4) une seconde relance, à un mois d’intervalle, avec des questionnaires, une lettre d’accompagnement et une enveloppe pré-affranchie.
8Le questionnaire explorait les différents types de consommation de produits psycho-actifs licites : le tabac, l’alcool, et trois types de médicaments psychotropes, médicaments pour dormir, médicaments contre la nervosité ou l’angoisse et médicaments contre la fatigue.
9La consommation tabagique était estimée qualitativement (fumeur ou non fumeur) et quantitativement (nombre de cigarettes par jour). Nous nous sommes intéressés à deux indicateurs : le tabagisme actuel et une consommation d’au moins 10 cigarettes par jour.
10Pour l’alcool, nous avons défini une consommation excessive à l’aide du test DETA [2] qui comprend quatre items : consommation jugée excessive par le consommateur, par un tiers, désir d’arrêter la consommation d’alcool et consommation antérieure ou actuelle le matin au réveil. La consommation excessive est définie par une réponse positive à au moins deux des quatre items.
11La consommation de médicaments psychotropes a été estimée par la prise fréquente d’au moins une des trois catégories de médicaments citées précédemment. La question posée dans le questionnaire était la suivante : prenez-vous souvent des médicaments (prescrits ou non par le médecin) : Contre la fatigue ? Pour dormir ? Contre la nervosité ou l’angoisse ? (oui/non). Il n’avait pas été donné de définition quantifiée du terme « souvent ».
12Les données socio-démographiques recueillies étaient les suivantes : sexe, âge, statut marital, niveau d’études, catégorie socioprofessionnelle (CSP) actuelle ou passée, et activité. Nous avons retenu pour l’analyse, l’ensemble des personnes âgées de 18 à 74 ans. L’âge a été découpé en 6 classes décennales ; le statut marital était défini par 4 modalités : couple, divorcé, célibataire et veuf, le niveau d’études par le diplôme le plus élevé obtenu en 3 modalités (aucun, inférieur au baccalauréat, et équivalent ou supérieur au baccalauréat). La CSP était codée selon la classification de l’Institut National de la Statistique et des Études Économiques (INSEE) [13]. Six catégories ont ainsi été définies : ouvrier, employé, profession intermédiaire, artisan et commerçant, cadre ou profession intellectuelle supérieure, et autres. Pour l’activité ont été distinguées 6 modalités : en activité professionnelle, femme au foyer, étudiant, chômage, retraite, autres inactifs.
13Nous avons étudié les relations statistiques entre les caractéristiques sociodémographiques et les consommations par une analyse univariée en utilisant le test du Chi2 de Pearson puis par une analyse multivariée à l’aide d’un modèle de régression logistique. Ces analyses ont été effectuées séparément pour les deux sexes. Elles ont été réalisées avec le logiciel BMDP©.
14Sur les 8 000 ménages sélectionnés, 3 520 (soit 44 %) ont renvoyé leurs questionnaires. Dans 80 % des ménages répondants, tous les membres de la famille ont participé. Pour les autres, il manquait généralement une seule personne. Au total, 5 671 personnes de 18 à 74 ans, ont été incluses dans l’étude. Leurs caractéristiques socio-démographiques sont présentées dans le tableau I.
Tableau IDescription de l’échantillon (%)
15Elle concerne 32,6 % des hommes et 24,7 % des femmes de 18 à 75 ans. L’écart de prévalence entre le tabagisme et la consommation d’au moins 10 cigarettes par jour est d’environ 6 %, quel que soit le sexe (figure 1 et tableau II). Cette consommation diminue globalement avec l’âge mais la diminution s’observe seulement à partir de 35 ans chez les hommes. La prévalence du tabagisme des 18-24 ans est plus importante chez les femmes que chez les hommes, elle est équivalente pour une consommation d’au moins 10 cigarettes par jour (tableaux III et IV).
Figure 1

Prévalence des consommations selon l’âge chez les hommes et les femmes
Tableau IIPrévalence (%) de consommation selon le produit
16La consommation est significativement plus fréquente chez les personnes faiblement diplômées, ainsi que chez les hommes ouvriers et les femmes au chômage. Enfin, les femmes divorcées ou célibataires sont plus fréquemment fumeuses que les autres (tableaux III et IV).
Tableau IIIRelations entre le tabagisme et les caractéristiques socio-démographiques
Tableau IVRelations entre la consommation d’au moins 10 cigarettes par jour et les caractéristiques socio-démographiques
17La prévalence de la consommation excessive d’alcool, définie par le questionnaire DETA, est trois fois plus élevée chez les hommes (13,8 %) que chez les femmes (3,8 %) (tableau II). Elle n’est pas significativement liée à l’âge (figure 1 et tableau V). Elle est plus élevée chez les hommes divorcés (OR ajusté = 2,4 [1,48-3,86] par rapport aux hommes vivant en couple) (tableau V).
Tableau VRelations entre la consommation excessive d’alcool et les caractéristiques socio-démographiques
18La consommation fréquente de psychotropes est deux fois plus importante chez les femmes que chez les hommes (respectivement 21,2 % contre 12,0 %, p < 10–4). Ces différences entre sexe s’observent pour chacune des catégories de psychotropes, contre la fatigue, pour dormir ou contre l’anxiété (tableau II). Contrairement aux consommations de tabac et d’alcool, la consommation de psychotropes augmente significativement avec l’âge (figure 1 et tableau VI). Les personnes célibataires, divorcées ou veuves apparaissent les plus exposées, de même que celles sans activité professionnelle. La consommation n’est pas significativement liée au diplôme obtenu, ni à la CSP (tableau VI).
Tableau VIRelations entre la consommation fréquente de médicaments psychotropes et les variables socio-démographiques
19L’objectif de cette étude était de dresser un état des lieux des consommations de produits psycho-actifs licites en Lorraine. Cette enquête a révélé que le tabagisme concernait 25 à 30 % de la population lorraine mais que chez les femmes, il était suivi de près par la consommation fréquente de médicaments psychotropes. La fréquence des consommations excessives d’alcool est faible chez les femmes et du même ordre que celle des consommations de psychotropes chez les hommes.
20Le biais d’échantillonnage devrait être faible et la validité des résultats acceptable. En effet, les ménages disposant d’un téléphone représentaient 96 % de la population au moment de l’enquête. Les ménages dont l’adresse postale est confidentielle, c’est-à-dire sur les listes rouge ou orange, représentaient 16 % de la population ; il ressort d’entretiens préalables à l’enquête que l’inscription sur ces listes serait peu ou pas liée à l’état de santé. Le taux de participation obtenu est similaire à celui habituellement atteint pour les enquêtes par questionnaire postal en France [8]. Par ailleurs, les distributions selon le sexe et l’âge dans l’enquête diffèrent peu de celles de la population lorraine (sex ratio enquête = 0,91, sex ratio population lorraine = 0,94) [14]. Enfin, une relance auprès des non répondants (56%) n’a pas laissé suspecter d’état sanitaire particulier par rapport à la population des répondants.
21La comparaison entre les résultats de cette enquête régionale et les données nationales permet de mettre en évidence d’éventuelles particularités lorraines. La prévalence de la consommation excessive d’alcool régionale est très proche chez les hommes (13,8 %) de celle rapportée par le CFES dans le Baromètre santé [1] (13,9 %) en 1995. Elle est en revanche plus élevée chez les femmes dans notre enquête (3,8 %) que chez les françaises (2,9 %). Ce produit de dépendance est celui pour lequel la comparaison des données régionales et nationales est la plus pertinente. La définition de l’indicateur est en effet strictement identique entre les deux enquêtes, les classes d’âge considérées sont les mêmes et seule une année sépare l’enquête nationale de notre enquête. C’est par ailleurs un outil de mesure validé [10]. En revanche, l’enquête décennale santé 1991/92 n’utilise pas cet indicateur [9] ; des comparaisons ne sont donc pas possibles.
22Il n’existe pas véritablement à l’heure actuelle d’indicateur de dépendance tabagique reconnu. La dépendance nicotinique, mesurée par le test de Fagerstrom [21], est peu usitée en santé publique dans l’étude des dépendances aux produits. Le tabagisme des hommes en Lorraine en 1996 est un peu plus faible que la moyenne nationale (respectivement 33 % et 35 %) ; en revanche cette tendance est inversée chez les femmes : 25 % des femmes fument en Lorraine, elles sont 21 % en France [10]. Quant au tabagisme d’au moins 10 cigarettes par jour, il est également, chez les femmes lorraines de l’étude, supérieure à la prévalence nationale (18,7 % contre 15,0 % des françaises de 18 à 74 ans) [26]. Cette comparaison doit cependant, rester prudente puisque les années de recueil ne sont pas les mêmes : les données françaises sont issues de l’enquête décennale santé réalisée cinq ans avant notre enquête (respectivement 1991 et 1996) et l’on sait que le tabagisme féminin est en évolution ces dernières années [10]. Les données issues du Baromètre santé [1] montrent une prévalence du tabagisme beaucoup plus importante quel que soit le sexe. En 1995, dans cet échantillon, 42 % des hommes et 31 % des femmes fument. Les pourcentages sont particulièrement élevés parmi les classes d’âge les plus jeunes. Peut être faut-il attribuer une part de ces différences de résultats aux méthodologies d’enquête. Quoi qu’il en soit, comparées à ces résultats, les prévalences lorraines sont inférieures, néanmoins, l’écart est moindre chez les femmes que chez les hommes.
23La prévalence de la consommation fréquente de médicaments psychotropes révélée dans notre enquête est supérieure à celle observée pour la France entière en 1991, chez les hommes mais surtout chez les femmes (respectivement 12 % contre 8 % chez les hommes et 21,2 % contre 13 % chez les femmes) [9]. Il est difficile à l’heure actuelle d’envisager des comparaisons valides sur les consommations de médicaments psychotropes. En effet, la définition des psychotropes et la façon de les quantifier diffèrent souvent d’une enquête à l’autre. D’autre part, ici encore le décalage temporel de 5 ans entre les 2 enquêtes est à prendre en considération ; sur l’ensemble de la France, il semble que la consommation de certaines familles de psychotropes soit en augmentation (hypnotiques et antidépresseurs) alors que celle de certaines autres soit en diminution (anxiolytiques) [19]. La définition utilisée dans l’enquête décennale correspond à une prise au moins une fois par semaine depuis 6 mois. Dans notre enquête, nous utilisons l’indicateur « prise fréquente de médicaments » par l’enquêté. Un autre indicateur a été utilisé par l’Assurance Maladie dans une enquête sur la consommation et les pratiques de prescription de médicaments psychotropes réalisée à partir des remboursements des adhérents du régime général [16]. Il ressort, au niveau national, un déséquilibre selon le sexe avec un taux de consommateurs de psychotropes (au moins un remboursement dans l’année) de 17 % chez les hommes et de 31 % chez les femmes. Des comparaisons géographiques ne montrent pas de surconsommation en Lorraine y compris l’indicateur approchant peut-être mieux la dépendance, d’au moins quatre remboursements annuels (10 %) [17]. Néanmoins, les données ne sont pas présentées selon le sexe. Même si le remboursement d’un médicament n’est pas strictement superposable à sa prise effective, cet indicateur évite le biais lié à la déclaration du consommateur conduisant souvent à une sous-évaluation. L’intérêt accordé à ce type de consommation est encore actuellement récent mais des consensus devraient bientôt s’établir dans ce domaine.
24En résumé, l’enquête a révélé une consommation au tabac, à l’alcool, et aux médicaments psychotropes, un peu plus marquée chez les lorraines que chez les françaises ; ce phénomène ne touchant pas les hommes.
25Les associations entre la consommation de produits psycho-actifs licites et certaines variables socio-démographiques mises en évidence dans notre étude sont généralement observées à l’échelon national ou international. Quel que soit le produit, l’adoption de tels comportements diffère significativement selon le sexe [3, 12, 18, 23]. Ces conduites sont liées à l’âge, sauf pour l’alcool, et la tendance diffère selon le produit. Il est possible que la faiblesse des effectifs en particulier chez les femmes (112 dépendantes), ne nous ait pas permis de mettre en évidence une association entre l’âge et la dépendance alcoolique. La consommation fréquente de médicaments psychotropes augmente avec l’âge [22] alors que celle du tabagisme diminue [18]. Les liens entre ces conduites addictives et le niveau d’éducation ou la CSP varient selon le type de produit et le sexe [3, 4, 12]. On constate le rôle important de l’isolement, tant social, chez les inactifs, que familial, chez les individus veufs ou divorcés, dans l’adoption de conduites addictives [27]. Si l’appartenance à une CSP est classiquement étudiée [6, 11], on s’intéresse moins souvent à l’activité, or elle est peut-être parfois plus déterminante. C’est le cas ici pour la consommation de tabac chez les femmes et de médicaments psychotropes chez les hommes.
26D’après les indicateurs de mortalité utilisés pour surveiller la consommation excessive de tabac et d’alcool, en 1996, la Lorraine n’enregistrait pas plus de décès relatifs à la consommation d’alcool, que la moyenne nationale ; en revanche, les décès liés à la consommation tabagique étaient significativement supérieurs en Lorraine, à la fois chez les hommes et les femmes [20]. Ces indicateurs dressent un état des lieux relatif à des consommations antérieures d’au moins 10 ans. Ce ne sont donc pas les indicateurs les plus pertinents pour apprécier une situation « en temps réel » ou instantanée. Ceci peut être regrettable dans une politique de santé publique, que ce soit dans l’objectif d’établir des priorités, de mesurer l’efficacité des programmes entrepris ou de prévoir l’évolution des besoins et illustre la nécessité de réaliser des enquêtes régionales en population générale, lorsque l’on souhaite avoir une vision des comportements à risque dans une région. La lutte contre la dépendance aux médicaments psychotropes est encore plus difficile dans ce contexte puisqu’il n’existe pas d’indicateurs de mortalité suffisamment spécifiques pour être utilisés.
27L’intérêt de cette étude réside donc à la fois dans l’obtention de données régionales lorraines et dans la mise en évidence de facteurs socio-démographiques associés aux consommations de produits toxiques.
28Cet état des lieux a été utilisé dans le cadre du Programme Régional de Santé de Lorraine sur la dépendance aux produits, débuté en 1996. Cette thématique était alors déjà considérée depuis plusieurs année comme prioritaire en Lorraine. Ce PRS est toujours en cours en Lorraine. L’objectif principal d’ici fin 2004 est de réduire les conséquences dommageables sanitaires et sociales liées à la consommation occasionnelle ou régulière de produits pouvant induire des dépendances. Des actions sont mises en place, en particulier auprès des populations jeunes plus réceptives à la prévention, afin de développer la prise de conscience face à l’usage de produits induisant la dépendance et d’apprendre à répondre autrement que par la consommation de ces produits. Il est également nécessaire d’orienter les actions de prévention en tenant compte des facteurs sociologiques d’adoption de certains comportements. À titre d’exemple, dans un programme de lutte contre le tabagisme ciblé sur les femmes jeunes, le contrôle du poids au moment du sevrage mériterait d’être évoqué afin d’obtenir une meilleure adhésion au programme [15].
29Les disparités interrégionales sont actuellement bien décrites en ce qui concerne la mortalité [7, 11, 25]. À l’heure de la régionalisation de la santé en France, il serait utile de disposer aussi de données régionales de morbidité et de conduites à risque. D’autre part, d’importants efforts pour l’établissement de définitions consensuelles sur la dépendance au tabac à l’alcool et aux médicaments psychotropes seraient nécessaires à la surveillance et aux programmes de lutte contre ces comportements.
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[3]
Inserm U669, PSIGIAM « Paris Sud Innovation Group in Adolescent Mental Health ». Maison de Solenn, 97 bd Port Royal 75679 Paris cedex 14.
[4]
Le groupe Lorhandicap a mené une étude épidémiologique sur la santé et les handicaps dans la population générale lorraine. Ses membres sont les suivants : N. Chau (animateur du groupe), F. Guillemin, J.F. Ravaud, J. Sanchez, S. Guillaume, J.P. Michaely, C. Otero-Sierra, B. Legras, A. Dazord, M. Choquet, L. Méjean, N. Tubiana-Rufi, J.P. Meyer, Y. Schléret, J.M. Mur.