Santé publique | 207-221

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Les modalités de consommation de drogues chez les prostitués masculins1

L. Laurindo da Silva2


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Cet article porte sur l’usage de produits licites et illicites chez les transgenres (ou travestis), c’est-à-dire, des hommes qui s’habillent en femme pour répondre à la demande du marché sexuel, et les garçons de passe qui pratiquent la prostitution de façon régulière ou occasionnelle, tout en affichant leur masculinité pour répondre également aux exigences de ce marché. L’objectif est d’identifier les modalités de consommation de ces produits et le sens donné par les prostitués à chacune de ces modalités.

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La plupart des recherches sur le thème de l’usage des drogues dans le milieu de la prostitution masculine a eu lieu au début des années 1990 avec l’émergence de l’infection par le HIV [13, 25]. Ces recherches montrent qu’il existe une importante consommation des produits licites et illicites dans le milieu de la prostitution de transgenres, qui serait corrélée à une situation d’extrême précarité sociale. Ces études se focalisent sur la prostitution des travestis et des femmes et abordent très peu la prostitution de garçons. S’il est difficile de tirer des catégories figées lorsqu’il s’agit des pratiques prostitutionnelles [20], on peut, toutefois, constater d’énormes différences entre la prostitution de garçons et celle de transgenres [15]. Ces deux catégories se distinguent dans leur pratique prostitutionnelle, par rapport à la masculinité et à la féminité, aux lieux de prostitution et à la clientèle. La plupart des clients des travestis s’affirment comme hétérosexuels et sont attirés par leurs caractéristiques féminines [21] alors que la clientèle des garçons est composée dans sa grande majorité d’homosexuels attirés plutôt par leur masculinité. La plupart des garçons maintiennent le rapport prostitutionnel dans un flou : les formes de règlement peuvent se traduire aussi bien par des invitations à des fêtes, des boîtes et restaurants, nuits d’hôtel ou encore par de l’argent sous forme de cadeaux. À l’inverse, les transgenres revendiquent le statut professionnel de leur pratique prostitutionnelle ; l’argent est le plus souvent le mode de règlement et la passe se fait, de préférence, dans leur studio ou dans des hôtels.

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Par ailleurs, les discours préventifs et officiels sur l’usage des drogues poussent à reconnaître la différence entre l’usage récréatif et l’usage abusif [3, 23], mais aussi entre les diverses substances et essayent d’établir des degrés de dépendance et de danger qu’ils induisent [24, 26]. Certains discours sur la notion d’usage abusif font part d’une spécificité subjective [22], voire d’un déterminisme biologique [12, 24, 26] des personnes manifestant une dépendance à l’égard de certaines molécules. Ces approches reconnaissent l’importance des facteurs socio-environnementaux dans la pratique addictive. Toutefois, il y a, dans la définition de cette pratique, l’idée d’une prépondérance des facteurs individuels de vulnérabilité générant ainsi une vision de la dépendance axée sur les facteurs biomédicaux, dès lors que les substances font appel aux mêmes processus neurobiologiques.

Une problématique fondée sur la notion de logiques de consommation

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La problématique proposée ici s’inscrit dans le courant de la sociologie qui privilégie le point de vue des usagers et montre que les perceptions relatives à l’usage de drogues sont loin d’être consensuelles et tendent à être intériorisées selon les propres volontés de l’usage, ses limites et ses disponibilités [1, 11, 19, 27].

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Partant du constat que le milieu de la prostitution masculine ne se réduit pas à la prostitution de travestis mais qu’il comprend aussi la prostitution des garçons de passe, et que les phénomènes liés à l’usage de drogues ont beaucoup évolué ces dernières années [3, 23] nous avons fait l’hypothèse que la complexité et l’extension du lien marchand dans l’espace prostitutionnel masculin peuvent influencer les modalités d’usage des différents produits licites et illicites. En plus, l’arrivée d’une nouvelle génération de jeunes prostitués, garçons et transgenres, entraîne des changements dans le paysage de la prostitution masculine et ces changements sont des phénomènes émergents pouvant entraîner de nouveaux rapports aux différents types de drogues. Il nous a paru ainsi important de connaître comment se configure la consommation de drogues chez les prostitués masculins, dans ce nouveau contexte, et les logiques qui régissent cette consommation.

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Afin de rendre compte de l’hétérogénéité et de la complexité de la pratique prostitutionnelle et des modalités de consommation chez les prostitués, nous avons articulé l’idée que l’espace prostitutionnel est un espace professionnel régi par des logiques marchandes [5] avec l’idée que l’appréhension différenciée de la signification donnée à l’acte de consommation se développe lors des expériences que chacun réalise avec cette activité [1]. Concevoir le milieu prostitutionnel comme un espace professionnel et poser la question de la consommation de drogue chez les prostitués en termes de logiques de signification exclut de corréler automatiquement l’usage de drogues à la pratique prostitutionnelle et de l’associer d’emblée à une situation de précarité et de dépendance pour l’envisager en termes de perception de consommation par les prostitués eux-mêmes.

Méthodologie

Modes de recueil des données

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Pour rendre compte de l’objectif de cet article, deux modes de recueil de données ont été employés : une approche quantitative par le biais d’un questionnaire fermé et une approche qualitative basée sur des entretiens semi-directifs.

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Le questionnaire comportait 4 parties :les données sociodémographiques du répondant ;le rapport à la prostitution ;l’usage de drogues ;le rapport aux services médicaux et aux systèmes de couverture sociale et médicale.L’utilisation du questionnaire a permis d’obtenir des données quantitatives sur l’usage des drogues dans le milieu de la prostitution, à partir d’un cadre identique de questions posées à tous les répondants, rendant possible leur comparaison. Néanmoins, cette technique d’investigation montre ses limites car elle ne permet pas à l’enquêteur de s’adapter à la forme de pensée de la personne interrogée ce qui rend donc problématique le développement d’un processus réflexif sur le thème étudié.

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Afin d’approfondir les données issues de l’enquête quantitative et de mieux explorer l’univers symbolique et pratique de la consommation de drogues dans le milieu de la prostitution masculine, nous avons adopté une démarche qualitative aux travers d’entretiens auprès des prostitués qui ont indiqué une consommation de substances licites ou illicites. Ces entretiens portaient sur la biographie de la personne ; les modes d’entrée et de maintien dans la prostitution (rapport avec le client, avec les autres prostitués, définition de territoire), le rapport avec les drogues (quel type de drogues, quel usage dans le milieu de la prostitution, quelle connaissance des personnes qui se droguent ou qui « dealent », quel usage personnel des drogues dans le passé et actuellement, quelles modalités de consommation individuelle ou dans le milieu, l’usage de médicaments avec ou sans prescription médicale, la représentation sur les drogues, la perception des risques liés à la drogue), ainsi que le rapport aux services médicaux et à la couverture médicale.

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La confrontation permanente entre données quantitatives et qualitatives et le recours à la littérature sur le thème étudié a permis de minimiser le biais introduit par l’extension des données qualitatives à l’ensemble des prostitués. Pour sa part, la passation du questionnaire auprès d’un nombre plus important de prostitués a permis de mesurer la fréquence de certaines données mises en évidence par les entretiens.

Population enquêtée et lieu d’enquête

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Cet article aborde essentiellement la prostitution de rue. Garçons de passe et transgenres ont été spontanément et indistinctement abordés sur leur lieu de travail, à Paris et à Marseille, de février à décembre 2002. Sur l’ensemble des personnes approchées, 252 ont répondu au questionnaire, soit une moyenne de 60 % des personnes. Les 40 % de non répondants sont constitué de 15 % des garçons et 25 % des transgenres. Parmi ces derniers se trouvent principalement les transgenres originaires d’Europe de l’Est. Trente entretiens approfondis ont été également réalisés avec les prostitués qui ont indiqué faire usage de drogues lors de la passation du questionnaire : 15 garçons et 15 transgenres. Les entretiens, d’une durée moyenne d’une heure et demi à deux heures, se sont déroulés sur les lieux de prostitution ou dans un bar et ont été enregistrés au magnétophone et intégralement retranscrits.

Traitement des données

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Pour le traitement des données quantitatives, nous avons utilisé le logiciel Epi-info, version 6 (2002). Les moyennes ont été comparées par le test t de Student et les fréquences par le test du Chi2 ou un test exact de Fisher. Les différences observées étaient considérées comme significatives pour un seuil de significativité des tests inférieurs à 5 % (p < 0,05). Les entretiens ont été analysés d’après une grille d’analyse construite à partir des thèmes parus les plus significatifs concernant l’usage de drogues [4]. D’après cette procédure, les postures de consommation ont été classées à partir de deux axes. Le premier axe se rapporte à la consommation qui se développe dans l’environnement prostitutionnel et focalise des situations de consommation qui se définissent par une logique professionnelle. Le second axe se réfère à la consommation ayant lieu en dehors de l’espace professionnel et il aborde des situations de consommation qui permettent aux prostitués de se distancier de l’environnement prostitutionnel. Classer les postures de consommation selon qu’elle se déroule dans un cadre professionnel ou non a permis de mieux cerner ce qui relève d’une consommation liée à la pratique prostitutionnelle de celle liée à une consommation récréative.

Résultats

Profil des personnes interrogées

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L’âge moyen de l’ensemble des répondants était de 25 ans : l’âge moyen pour les garçons était de 24 ans et pour les transgenres de 30 ans. On repère une grande diversité de pays de naissance et nous l’avons classée comme dans le tableau I.

Tableau I - Pays de naissance par catégorie de prostitué



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Quant à ceux qui ont accordé un entretien, on retient parmi les 15 transgenres : 6 d’origine française, 3 originaires d’Amérique Latine, 5 des pays du Maghreb, et 1 de Belgique. Parmi les 15 garçons, 6 étaient d’origine française, 5 étaient originaires des pays du Maghreb, 2 venaient d’Amérique Latine, 1 de Roumaine et 1 du Portugal.

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La moitié des garçons vivaient avec un membre de leur famille dont 33 % chez leurs parents, 21 % chez un ami et 15 % dans des logements précaires (hôtel, hébergements sociaux, etc.). Les transgenres sont 63 % à avoir leur propre logement, 23 % à vivre chez des amis et 10 % à habiter dans un logement précaire. Cette nette différence d’organisation relative au logement est liée au fait que les garçons sont beaucoup plus jeunes que les transgenres, et une partie importante dépendait toujours de leurs parents. Pour les mêmes raisons, 67 % des garçons disposaient de la sécurité sociale contre 33 % des transgenres. Ces derniers sont 24,5 % à bénéficier de la Couverture Médicale Universelle (CMU) et 15 % à bénéficier de l’Aide Médicale Gratuite (AMG). 25 % des garçons et 26 % des transgenres ne disposaient d’aucune couverture médicale. Concernant leur santé, parmi les 252 prostitués, 7 (1 garçon et 6 transgenres) ont déclaré une séropositivité à l’infection par le VIH, 2 transgenres à l’infection par le VHC et 1 garçon et 2 transgenres à celui par le VHB.

L’usage de substances licites et illicites dans le milieu de la prostitution masculine

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Parmi les 252 prostitués interrogés, 79 % consommaient régulièrement de l’alcool, 75 % du tabac et 56 % du cannabis. Dans les 30 jours précédant l’enquête, 14 % ont déclaré une consommation de somnifères, 13 % de poppers, 8 % de cocaïne et 7 % d’ecstasy. Les autres produits ont été peu cités, comme montre le tableau II.

Tableau II - Produits consommés dans les 30 jours avant l’enquête par catégorie et pour l’ensemble des prostitués*



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La consommation des produits n’est pas significative lorsqu’on la compare par ville enquêtée, par pays d’origine, par conditions socio-économiques et affectives. De même, cette consommation semble ne pas avoir de rapport avec la prévention des MST/sida : quelle que soit la substance utilisée, l’usage systématique du préservatif est confirmé par plus de 90 % des garçons et transgenres. Toutefois, on note une légère relation entre consommation d’alcool et de cannabis et l’ancienneté dans le métier. Les personnes qui sont le plus récemment dans la prostitution, ont tendance à consommer plus d’alcool et de cannabis (respectivement 49,5 % et 46 % pour ceux qui ont entre 0 et 4 ans de métier, contre 28 % et 31 % pour ceux qui ont entre 5 et 9 ans). En fait, la variable ancienneté dans le métier et l’âge des prostitués sont très liées et on note que plus ils sont dans un âge avancé, moins ils consomment ces produits. Ce même constat est confirmé par d’autres études sur l’usage des drogues en général.

Analyse et discussion

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Les données quantitatives montrent que dans le milieu prostitutionnel il peut y avoir une large place à la consommation de certaines substances. Cependant, les entretiens indiquent que tous ne portent pas le même regard sur les différents produits consommés et que plusieurs postures de consommation s’en dégagent. Les postures de consommation analysées à partir d’un schéma conçu sur deux axes (consommation dans l’environnement prostitutionnel et hors cadre prostitutionnel) permet de montrer comment chacun de ces axes déploie des logiques de consommation particulières qui, tout en s’opposant entre elles, ouvrent à des perceptions diversifiées selon le contexte d’usage et leur posture à l’égard de la prostitution3.

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Le premier axe (consommation dans l’environnement prostitutionnel) oppose des situations de consommation servant à encadrer une logique professionnelle revendiquée (prestations sexuelles contre de l’argent, le prix établi d’avance selon la pratique demandée, le passage à l’acte immédiat suite à la négociation, l’argent comme forme de paiement), à des situations où le rapport prostitutionnel, encore qu’implicitement présent, obéit à des contours indéfinis (prestations sexuelles et/ou affectives contre cadeaux, y compris l’argent, invitations chez les clients, dans des fêtes, des boîtes de nuit, une nuit d’hôtel).

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Le second axe (consommation hors cadre prostitutionnel) oppose des situations de consommation qui permettent aux prostitués d’arriver à une distanciation vis-à-vis de l’environnement prostitutionnel (les moments de fête, de détentes, d’exploration de sensations) à des situations où ces personnes cherchent à intégrer l’acte de consommation aux autres expériences de la vie quotidienne liées à l’abandon familial, le chômage, la détresse affective et sociale. Ces situations, bien que s’opposant entre elles, ne sont pas exclusives et une personne peut passer d’une logique de consommation à l’autre selon le contexte d’usage ou les modalités de rapport prostitutionnel.

Les logiques de consommation dans l’environnement prostitutionnel

À un espace professionnel affiché s’impose une consommation encadrée et retenue
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Certaines modalités d’usage des substances dites psychoactives, servent de référence pour l’intégration et le maintien dans un espace professionnel. Ces situations de consommation sont, souvent, liées à la recherche d’une performance professionnelle, mais elles obéissent à des règles strictes et on évite toute consommation manifeste sur le terrain ou avec le client pour préserver l’espace professionnel. Ainsi, la consommation d’alcool peut être considérée comme un outil au service du métier, ce qui est principalement le cas pour les transgenres. Travaillant pour la plupart le soir, souvent habillés avec peu de vêtements de manière à faire sortir leurs traits de féminité, ils disent boire pour se tenir chaud. C’est la première justification : « Moi toujours avant de travailler je prends une bouteille de vin, tous les jours, pour que j’ai chaud pendant le temps que je travaille, c’est pour le travail. » (Cathy, 32 ans, algérienne, Paris). Sauf pour les transgenres qui exercent la pratique protitutionnelle dans des bars, il est rare qu’ils acceptent comme forme de paiement de prendre un verre avec le client, une ligne de cocaïne ou une barrette de haschisch. Ainsi, tel qu’il ressort des entretiens, l’usage de l’alcool chez les transgenres a un rôle social beaucoup plus intégrateur, il contribue au maintien d’une culture et d’une appartenance à un groupe encadré et défini par un mode de vie, ce que Garnier-Muller [10] avait déjà remarqué. Ce mode de vie est largement construit autour de la prostitution et, le fait même qu’ils s’habillent en femme restreint l’espace social et professionnel où ils peuvent se situer en tant que personne à part entière. Plusieurs travaux abordent le transgenre comme une figure de la nuit [10, 17]. Ils se lèvent tard et ils commencent leur vie le soir pour vivre entièrement la nuit où ils sont le mieux tolérés. C’est probablement en raison de cette vie décalée entre jour et nuit que 22 % des transgenres s’adonnent à l’usage de somnifères contre 4 % des garçons. Cependant, les statistiques montrant que l’usage des médicaments psychotropes touche principalement les femmes des classes populaires urbaines [2], on peut s’interroger sur la relation entre la prise de ces médicaments chez les transgenres et leur côté féminin, à l’exemple de la consommation du vin rosé pour se forger une identité féminine, comme le suggère Garnier-Muller [10].

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La consommation retenue et contrôlée sur l’espace professionnel peut aussi s’observer dans le cas de certains garçons qui se placent d’emblée dans une logique purement professionnelle : « En fait, je ne prends jamais rien avec les clients, des fois ils proposent de fumer, mais je fais le malin, je fais le genre qui fume pas. Parce que moi c’est professionnel, c’est du business-business, parce que les mecs pensent que s’ils vont te refiler la coke c’est pour te garder toute la nuit pas cher, mais moi je fais mon business c’est tout. » (Hamed, 22 ans, algérien, Paris).

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Dans cette logique professionnelle, la consommation de substances psychoactives sur le terrain ne s’observe que lorsque cet usage est au service d’une performance sexuelle, comme l’utilisation du poppers par certains clients, et là on ne note pas de différence d’usage entre les garçons et les transgenres. Connue pour ses effets aphrodisiaques, lorsque l’usage du poppers a lieu, il se fait pendant la passe et est offert par le client. D’après les données quantitatives, 12 % des garçons et 14 % des transgenres ont consommé du poppers pendant les trente jours avant l’enquête. Lorsqu’il s’agit de la consommation au cours de la vie, 51 % du total en fait référence. C’est un produit d’usage occasionnel, jugé inoffensif et dont l’effet ne dure pas longtemps. Plus qu’une drogue liée aux modalités des rapports prostitutionnels, le poppers est un produit qui favorise la performance sexuelle et d’après eux aide à l’érection.

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La consommation des substances psychoactives dans l’environnement du travail est régie par des logiques professionnelles, boire ou faire usage de poppers sont compris comme des ressources qui aident à assurer le métier. La consommation a une fonction précise : encadrer un mode de vie bâti en grande partie sur l’occupation prostitutionnelle. Elle obéit à des procédures essentiellement liées à l’organisation du milieu prostitutionnel, laquelle est basée sur des règles implicites et fermement établies [15], excluant l’usage ostensible des drogues pour préserver l’espace professionnel.

À un espace professionnel flou s’impose une consommation sociable
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Dans le contexte prostitutionnel des garçons, l’acte de boire acquière un tout autre sens. Selon les garçons interviewés, contrairement aux transgenres, l’on passe rarement au rapport sexuel sans prendre un verre au préalable avec le client : « Avant de passer à l’acte on discute beaucoup avec le client. On va boire un verre on discute un peu de sa vie privée, et donc il veut savoir aussi un peu de ma vie, et on raconte un peu de tout et puis après on passe à l’acte. » (Patricio, 35 ans, portugais, Paris).

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Prendre un verre ou occasionnellement « une ligne » de cocaïne ou un joint, avec le client, constitue un acte convivial pouvant minimiser la portée du rapport prostitutionnel entre garçons et clients et anéantir l’usage marchand qu’ils font de leur corps. En fait, la plupart des garçons fait référence à l’usage de la cocaïne et de l’ecstasy seulement quand ces produits sont offerts par les clients. Si on se rapporte aux données quantitatives, ils sont 4 % à avoir pris de la cocaïne les trente jours précédant l’enquête contre 12 % des transgenres, et 12 % à avoir pris de l’ecstasy contre 2 % des transgenres. Lorsqu’il s’agit de la consommation au cours de la vie, 42 % garçons et 58 % transgenres font référence à l’usage de la cocaïne et 45 % des garçons et 35,5 % des transgenres font référence à l’usage de l’ecstasy. Ce qui montre le caractère occasionnel et sporadique de la consommation de cocaïne par les garçons et de l’ecstasy par les transgenres.

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La cocaïne est perçue par les garçons comme une substance trop chère et l’usage chez eux apparaît associé aux clients aisés de la Porte Dauphine ou du 16e arrondissement. « La cocaïne, il y a des gens qui mettent ça sur la table on ne refuse pas, l’ecstasy aussi. Je connaissais un groupe dans le XVIe. On faisait la fête ensemble et il y avait de drôles de trucs, il avait une soucoupe de cocaïne, une soucoupe d’herbe, une soucoupe de shit, chacun se servait comme à l’apéritif…l’alcool pareil il y avait du whisky il y avait tout. Par contre, s’injecter ça je ne l’ai jamais connu. » (Paul, français, 22 ans, Paris). Selon leurs dires, ces substances ne sont pas forcement liés au monde de la prostitution mais au monde de faste et de fête des soirées homo. Faut-il par là penser à une forte consommation de substances psycho-actives chez les clients homosexuels ? Un article sur l’usage des drogues chez les homosexuels masculins, dans différents pays [14], montre que l’usage du cannabis et de l’alcool est comparable à celui de la population générale. Concernant certains produits réputés aphrodisiaques ou de performance, comme le poppers, l’amphétamine, l’ecstasy, la cocaïne et les stéroïdes anabolisants, il y aurait une prévalence plus élevée chez les homosexuels que celle rencontrée en population générale. Cependant, l’usage se fait souvent dans un contexte festif, ce qui ne contredit pas les déclarations des garçons.

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L’usage des drogues, dans le cadre prostitutionnel des garçons, participe à un mode de rapport différencié qui est de les faire sortir, ne serait-ce que momentanément, d’un monde régi par une logique purement marchande. Ce qui rassemble ces situations de consommation, l’une plutôt versée vers la sociabilité et la distanciation d’une pratique prostitutionnelle, l’autre vers la consommation avec retenue et discrétion pour justement marquer un espace professionnel, est que toutes les deux renvoient à un environnement prostitutionnel et au besoin d’accomplir une performance professionnelle.

Les logiques de consommation hors environnement professionnel

À une pause professionnelle s’impose une consommation pour le plaisir
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Certains produits sont utilisés pour le plaisir qu’ils procurent et pour marquer un espace de loisir radicalement opposé à l’espace professionnel : « Moi je suis une consommatrice de cocaïne. À mon temps, à mes heures… que je maîtrise très très bien. C’est quand je vais sortir en boîte de nuit ou lorsque je vais faire une virée avec des copines… mais jamais pendant le travail. Ce n’est pas quelque chose qui me coûte cher parce que j’en prends que quand j’en ai envie, c’est ma petite sucrerie. » (Valérie, 25 ans, française, Marseille). De fait, les transgenres attendent les fêtes, les sorties en boîtes de nuit, pour prendre de la cocaïne, de l’ecstasy ou du champagne, produits qui sont consommés avec mesure parce que jugés trop chers. Pour eux, la cocaïne est aux autres drogues ce que le champagne est aux autres alcools, c’est-à-dire « de la classe ». Ainsi, leur consommation, en plus de permettre une rupture avec le monde de la prostitution, permet aussi d’afficher un statut social. Étant une drogue coûteuse, la cocaïne est consommée plutôt dans les milieux sociaux aisés où elle bénéficie d’une représentation positive [3]. Ainsi, c’est au niveau de la représentation du champagne et de la cocaïne, perçues comme des produits ayant de la « classe », que les transgenres arrivent à s’accorder à une équivalence sociale avec d’autres consommateurs non prostitués.

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Si avec les autres alcools, c’était le sentiment d’appartenance à un groupe et d’un devoir de performance qui donnait le sens à leur consommation, ici c’est une recherche d’équivalence de statut plus générale qui est observée. Cette représentation positive de la cocaïne est partagée également par les garçons. Alors que ces derniers la consomment principalement lorsqu’elle est offerte par le client, l’usage de la cocaïne et de l’ecstasy reste associé aux clients riches du seizième arrondissement. Cette perception est très éloignée de celle généralement attribuée aux usagers de drogues comme étant des personnes issues des milieux sociaux défavorisés.

À une mise à distance des contraintes de la vie quotidienne s’impose une consommation pour la recherche de sensation
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Certaines modalités de consommation sont en relation avec ce que Le Garrec [18] a identifié comme étant le temps à côté, chez les jeunes ayant à faire à des pratiques alcoolo-toxico-tabagiques. En effet, dans la définition de cette notion il y a la volonté de rupture avec la régularisation imposée par le rythme de la vie quotidienne, ce qui permet de la rapporter à ce que certains prostitués qualifient d’expériences exploratrices permettant une distanciation de la réalité, lorsqu’il évoquent l’usage des produits comme le LSD, la cocaïne, l’ecstasy. Cependant, l’usage se façonne ici en rapport à la notion du temps présent et à la recherche d’exploration de sens dans ce présent. Ces expériences sembleraient faire partie principalement de l’univers des garçons les plus aisés – donc une minorité, plutôt que des transgenres : « J’aime bien explorer les sens, et j’aime explorer les drogues. On est plus attentif. Au niveau de la perception, les choses se déforment. C’est agréable. C’est un peu comme un myope. Un myope il aime bien voir la réalité un peu troublée. » (Pascal, 32 ans, français, Paris).

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Ce qui caractérise ces garçons c’est leur conception ludique du rapport à la prostitution, une démarche interpellée, selon eux, par la recherche de plaisir et de rencontre avec d’autres personnes avec qui partager leur sensation. Ils se placent en dehors du registre misérabiliste, souvent observé à propos des raisons données pour l’exercice de cette pratique : « Je fais un peu ce métier par goût, et ça peut arriver que je tombe sur un client apprécié pendant le temps de mon travail. Je peux très bien décider de rester chez lui un petit peu, d’accepter un peu plus d’argent… mais je n’ai aucune ambition à part ça : jouir et faire jouir… » (Pascal, 32 ans, français, Paris). Le rapport à la prostitution se place ainsi dans une dimension de l’exploration sensorielle, au même titre que l’usage de certaines substances psychoactives : « C’est mon mode de vie de ressentir des choses. Est-ce que c’est pour oublier ? Peut-être… Oublier que je ne suis pas vraiment à ma place. En tout cas pour moi, c’est confortable. J’aime bien mettre une certaine distance entre la réalité dure et froide et moi-même. Cela me permet de me sentir moins écorché par cette réalité. » (Pascal, 32 ans, français, Paris).

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C’est bien chez Ehrenberg [8, 9], et la notion de drogues comme un ensemble de pratiques d’altération des états de conscience, qu’il faut chercher à analyser le rapport que certains garçons interviewés entretiennent avec les substances psychoactives. Dans ce cas, contrairement à ce qu’énonce Le Garrec dans sa notion de temps à côté, il ne s’agit ni d’un questionnement sur un futur inconnu ni d’exclusion en fonction de l’appartenance à une classe sociale défavorisée. En effet, ici, l’usage des drogues, en même temps qu’il permet à la personne l’expérience de dépassement du soi, par l’exploration de sensations intérieures nouvelles, participe au processus de recherche d’indépendance et d’autonomie dans un monde jugé peu sensible à leurs expériences individuelles.

À un espace détente s’impose une consommation de confort
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Cette modalité de consommation se rapporte à un espace de détente, d’apaisement et de plaisir, aussi bien chez les garçons que chez les transgenres. On y trouve en premier lieu l’usage du cannabis. Le sens attribué à cet usage et sa fréquence distinguent nettement le cannabis des autres substances, qu’elles soient licites ou illicites. Plus que les médicaments barbituriques et anxiolytiques, le cannabis est perçu comme une drogue de confort. C’est la substance illicite la plus consommée : 51 % des garçons et 62 % des transgenres reconnaissent son usage dans les trente jours avant l’enquête. Sur le total des 252 informateurs, 56 % relatent fumer un ou plusieurs joints par jour. Le cannabis acquiert un statut tout particulier parmi les substances psychoactives et est jugé, par la majorité des prostitués, comme une drogue du bien, qui ne fait pas de mal, procure du plaisir, contribue à la détente et apaise l’anxiété. Il n’y a dans cette perception aucune particularité due à la pratique prostitutionnelle, mais elle correspond aux perceptions d’autres populations faisant usage du cannabis [18, 19]. Cet usage, garçons et transgenres l’ont connu très jeunes au même moment, ou avant leur entrée dans le monde de la prostitution : « À l’âge de treize ans j’ai commencé à fumer des cigarettes, après j’ai goûté la marijuana ça m’a plu, toujours j’ai fumé ça à la maison, ma mère aussi fumait donc… » (Nicolas, 22 ans, colombien, Paris).

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Presque la moitié des garçons et 18 % des transgenres se déclarent dépendants de cette substance. Ce comportement jugé addictif, par eux-mêmes, n’est pas pour autant perçu par tous comme un problème, mais plutôt comme une ressource ayant des vertus multivariées : « Je peux bien m’en passer de toutes les drogues, sauf le haschisch : je le prends quand même de manière régulière comme calmant. Je le prends tous les jours, cela me permet de reculer ma consommation de cigarettes, le haschisch et l’herbe, je les consomme tout le temps. » (Pascal, 32 ans, français, Paris).

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En fait, les prostitués, fumeurs ou non, s’approprient des connaissances scientifiques sur ce produit, diffusées dans l’ensemble de la société [24, 26], pour évaluer le cannabis du point de vue de la dangerosité, et ils la différencient tout à fait de l’alcool, de la cocaïne et des opiacés. Ni dépassement de soi ni vraiment rupture avec la place que chacun occupe dans le social, le cannabis, tout au contraire, apparaît comme la solution pour maintenir le lien social, ne pas dépendre d’autres drogues qui pourraient leur faire se perdre. Garçons et transgenres confient que le cannabis les calme et apaise leur anxiété, cette sensation souvent attribuée à la difficulté de se fixer dans le présent [16]. Ce produit est donc l’élément qui leur permet de se fixer dans le présent. De plus, le fait que souvent son usage sert d’encadrement à l’usage d’autres substances jugées plus nocives à l’organisme joue un rôle important dans le statut qui lui est accordé : « À l’époque du crack je suis tombé dans cette marmite-là… et à la fin, j’ai pu m’en sortir avec l’appui de ma famille, de ma mère… et de l’herbe que jusqu’à aujourd’hui je fume parce que c’est une des choses qui m’ont aidé à laisser tomber le crack. » (Karine, 35 ans, colombienne, Paris).

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Les rapports du professeur Henrion et du professeur Roques [12, 26] avaient déjà signalé que le cannabis s’avère capable de diminuer la sévérité du sevrage aux opiacés, dans le cas de ces prostitués ils procèdent par eux-mêmes, avec l’aide du cannabis, à la pratique de contrôle d’usage des drogues jugées nocives. À l’instar des autres cas de figure, on n’observe pas ici de mécanismes de contrôle pour contenir l’usage de drogues du fait même que le cannabis remplit une fonction sociale. En effet, l’acte de fumer acquiert un pouvoir structurant d’un mode de vie, dès lors qu’il apparaît comme une pratique allant au-delà des effets générationnels, lorsqu’ils affirment : « ma mère fumait déjà » ou « tout le monde fume ». Plus qu’un espace de détente et de plaisir ici l’usage du cannabis permet aux garçons et transgenres la possibilité de se placer dans un espace ouvert à un cadre général d’identification avec d’autres consommateurs de cannabis, les jeunes mais aussi les moins jeunes.

À un espace perçu comme déviant s’impose une consommation perçue comme contraignante
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La même quantité de joints ou de verres d’alcool utilisée dans la journée peut être vue par certains comme une source de plaisir ou d’apaisement et par d’autres comme un acte compulsif dont le maintien d’une consommation contrôlée ne peut plus être assuré. La consommation de l’alcool et du cannabis, surtout, ne sont ici qu’une ressource pour supporter un monde de misère qu’ils n’ont pas choisi. Comme pour les jeunes alcoolo-toxico-tabagiques [18], leur temps ici est toujours décalé, mais faute de pouvoir se projeter dans un futur, en attendant que le présent s’écoule par les effets de ces substances, ils restent figés dans le passé et leur avenir est suspendu.

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Dans ce cas de figure, on trouve à la fois les transgenres « en fin de carrière » et qui ne peuvent presque plus travailler et certains garçons qui avaient une vision assez négative de leur vie et de la prostitution. Pour ces garçons, c’est leur condition de vie et le besoin d’argent qui les amènent à cette pratique. Leur perception de la prostitution ne se différencie pas de la perception d’autres actes faisant partie de leur univers, tels l’usage de certaines drogues, les petits vols. Ils sont pris dans une logique d’échec social et affectif et le monde de la délinquance à laquelle ils appartiennent est, selon eux, le résultat de leur vie passée faite de ruptures successives familiales et affectives. Très tôt, ils ont commencé à utiliser la bière et le cannabis souvent avant l’entrée dans la prostitution, mais la consommation devient contraignante, du fait que son contrôle leur échappe.

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Le sens attribué au cannabis ici ne se différencie pas de celui attribué par les autres usagers – il s’agit d’une substance non dangereuse qui leur procure l’apaisement. Seulement, ces garçons éprouvent le sentiment que le cannabis est une drogue à laquelle on s’accroche. Ils s’y reconnaissent prisonniers et admettent que l’argent de la prostitution souvent est destiné à l’achat de ce produit. Certains d’entre eux vont jusqu’à reconnaître que la pratique prostitutionnelle peut être au service de la dépendance du cannabis. On retrouve ici l’idée que la non-disponibilité de la drogue implique un coût psychosocial, car elle augmente sa valeur symbolique et amène à une focalisation d’intérêt sur cette substance [11], ce qui rend difficile l’auto-contrôle de son usage et ceci est une réelle contrainte pour la vie quotidienne.

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Ici il est bien facile d’établir un lien entre l’usage du cannabis et le recours à la prostitution si on ne prend pas en compte que tous ces garçons se trouvent dans une situation d’extrême vulnérabilité sociale, voire dans une situation de désaffiliation complète, pour reprendre la conception de Castel [7]. Plusieurs d’entre eux avaient quitté leurs parents dès l’adolescence, d’autres ont été placés dans des foyers d’accueil. En général, ces garçons ont du mal à se situer par rapport à la prostitution et par rapport à l’homosexualité. Dans une telle situation d’extrême précarité il est bien plus difficile pour la personne de trouver des points de repère identitaire social et sexuel : « Je ne veux pas être affiché comme, drogué, plus tu es rejeté, plus tu enfonces dans ton mal… Si je fais ça c’est plutôt pour les besoins, je ne sais plus si je suis homo si je suis hétéro actif passif moi je m’en fous maintenant de tout ça, de toute façon la chose est claire, c’est un guide des apparences ah oui je pense que si j’avais une tête différente de cette tête que j’ai là moi, ça ne serait pas différent ? Voire si je ne m’appelais pas Ibrahim ça ne se passerait pas différemment ? C’est sûr, sûr. On dit qu’on peut si on veut, mais il faut donner les conditions, on est coincé dès le départ » (Ibrahim, 22 ans, marocain). Ce garçon était le seul à faire également un usage compulsif de l’héroïne, malgré maintes tentatives de traitements pour s’arrêter. Il réclame ici d’être reconnu dans la totalité de son être et qu’on écoute son histoire avant de porter un jugement sur ses pratiques.

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Dans ce cas, les règles de contrôle de consommation, telles qu’elles sont décrites par Zinberg [27], sont moins présentes et pour la majorité, le prix du produit est la plus forte contrainte à la consommation devenue compulsive. Castel et Coppel [6] ont souligné que l’usage devient problématique là où les liens sociaux font défaut. Les transgenres en question étaient séropositifs au VIH et dépendaient de l’aide sociale car ils ne pouvaient plus assurer leur travail. Concernant les garçons, nombre d’entre eux n’avaient plus de contact avec leur famille, ne disposaient d’aucune formation professionnelle et peinaient à trouver un travail. Beaucoup sont des immigrés en situation irrégulière. Ils sont plusieurs à évoquer des crises de dépression et l’idée de suicide. Ils vivent au jour le jour, dorment la plupart de temps dans des hôtels, chez des amis ou chez les clients. Dans ces conditions, le cannabis prend une place existentielle et économique importante. On revient donc à l’idée de départ que c’est moins le type de produit consommé que le rapport que chacun entretient avec lui et le contexte (de détresse ou non) dans lequel prend place l’usage que l’on doit prendre en compte lors de l’analyse des attitudes des prostitués vis-à-vis de leur consommation des drogues.

Conclusion

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La pluralité d’attitudes face à la pratique prostitutionnelle entraîne des implications quant à la façon dont les prostitués se classent eux-mêmes à l’égard de cette pratique et, par la suite, dans la façon dont ils envisagent la prise de substances psychoactives. Il existe, chez les professionnels du sexe, une gamme différenciée de postures et d’interprétations de la consommation qui varie en fonction des effets recherchés de chaque produit, jusqu’aux types de rapport et d’ancrage dans le milieu prostitutionnel.

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L’analyse de l’usage de drogues à partir des différentes logiques de consommation permet d’échapper à une compréhension de cette consommation qui serait centrée uniquement sur la notion de dépendance et sur les conditions sociales, économiques et sanitaires des personnes qui se prostituent. À la place de la précarité et de la dépendance, s’ouvre un éventail de postures et de significations attribuées aux différents usages, selon qu’il se développe dans un contexte prostitutionnel ou non.

L. Laurindo da Silva2

Notes

[ 1] Les données ici présentées résultent d’une recherche menée dans le cadre du projet TREND (Tendances Récentes et Nouvelles Drogues) de l’OFDT (Observatoire Français de Drogues et de Toxicomanie), à Paris et Marseille, entre février et décembre 2002.

[ 2] Sociologue. 46, boulevard de Strasbourg, 75010. Paris - France. laurindo.da.silva@dalva.org - www.dalva.org.

[ 3] Ce schéma comportant des axes qui déploient des situations qui s’opposent entre elles avait été construit avec Janine Barbot, Nicolas Dodier et Sophia Rosman au CERMES (Centre de Recherche, Médecine, Sciences, Santé et Société) en 1988, au cours d’une recherche sur les espaces de mobilisation autour des essais thérapeutiques sur le sida.

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