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Sociétés et Représentations | 4-16 Distribution électronique Cairn pour les éditions Nouveau Monde éditions. © Nouveau Monde éditions. Tous droits réservés pour tous pays. Il est interdit, sauf accord préalable et écrit de l’éditeur, de reproduire (notamment par photocopie) partiellement ou totalement le présent article, de le stocker dans une banque de données ou de le communiquer au public sous quelque forme et de quelque manière que ce soit. |
Présentation. Rémanences des passés
Michel Pigenet
Michel Pigenet est professeur d’histoire contemporaine à l’Université Paris I. Membre du Centre d’histoire sociale du xxe siècle (UMR CNRS 8058), ses recherches portent sur la construction des identités sociales en milieux populaires à travers trois entrées principales : le travail, la politisation, les formes et modes d’intervention collective. Outre la direction du numéro spécial du Mouvement social de juillet 2006 consacré aux « relations de services », il a récemment dirigé la publication de L’Apogée des syndicalismes en Europe occidentale, 1960-1985 (Paris, Publications de la Sorbonne, 2005.), La CGT dans les années 1950 (Rennes, PuR, coll. « Histoire », 2005.), Campagnes et sociétés en Europe, 1830-1930 (2005).
Danielle Tartakowsky
Danielle Tartakowsky est professeur d’histoire contemporaine à l’université Paris VIII. Spécialiste de l’histoire des mobilisations collectives et des mouvements sociaux, elle a notamment publié
1Ce numéro de Sociétés & Représentations, consacré aux appropriations du passé dans les sociétés très contemporaines – des années Soixante-dix à nos jours –, a une histoire. Le thème fut au centre d’un séminaire qui, de 2001 à 2003, réunit une vingtaine d’intervenants dont les compétences permettaient, comme nous le souhaitions, une large approche internationale
2Les contributions ont été regroupées selon trois axes. Le premier, intitulé « Retours de guerres », rassemble différents points de vues nationaux sur les deux guerres mondiales. « Discordance des temps » s’intéresse, ensuite, aux retraitements ou recompositions du passé en Asie et en Afrique. Un dernier ensemble interroge, enfin, des « Pratiques » de création comme autant de manière d’écrire l’histoire.
3En septembre 2003, un colloque consacré aux usages politiques du passé dans la France contemporaine
4Tous les États ne sont pas pourvus au même titre de mythes fondateurs. Le recours à ces mythes et la place de l’histoire dans la construction nationale, du même fait, s’avèrent d’autant plus centrales que les États sont nés d’une rupture traumatique (révolution, guerre civile, guerre d’indépendance, lutte de libération nationale et coloniale ou, a contrario, conquête coloniale). Les contributions concernant la Grande-Bretagne, l’Italie ou les États-Unis (Jay Winter, Antonio Bechelloni et Bruno Groppo, Marianne Debouzy) reviennent sur certains de ces mythes. Pour n’être pas nécessairement (re)fondateurs, ceux-ci demeurent, du moins, l’expression des valeurs auxquelles l’État persiste à s’identifier, voire s’imposent pour un « nouveau “sens commun” historique » (Bechelloni-Groppo), sans pour autant rencontrer partout la même adhésion de la part des citoyens. Tous les auteurs soulignent le rôle éminent des guerres ou, du moins, de telles d’entre elles ou de certaines de leurs modalités. Ainsi l’antifascisme et la Résistance, assimilés à un « second Risorgimento » et aux mythes fondateurs de l’Italie démocratique, la « bonne guerre » menée par les États-Unis de 1942 à 1945 et, son corollaire, l’« orthodoxie patriotique », sont-ils là, toujours prompts à resurgir et à ressouder, lorsque, outre-Manche, la Grande Guerre reste la référence de la Britishness.
5Ces constructions mémorielles à finalités politiques ne sont pas le seul fait de vieux États qui sont ou furent tous, de surcroît, des puissances dominantes. Les contributions consacrées à l’Inde (Claude Markovits), à Madagascar (Jean Fremigacci et Lucile Rabearimanana) ou à l’Afrique du Sud (Didier Fassin) rappellent, en effet, que les États ou les régimes ayant émergé durant le dernier tiers du xxe siècle y ont tous eu recours – selon des modalités cependant différentes. Les sociétés qui ont connu la colonisation européenne ont vu émerger des constructions historiographiques à vocation légitimante. L’Inde d’après la partition élabore une histoire laïque anticolonialiste. La Seconde République malgache s’invente une histoire propre à l’instituer (abusivement) en héritière de l’insurrection de 1947. Ces constructions, récentes, sont également fragiles. La mémoire nationale, demeurée équivoque ou du moins superficielle, n’est pas, là, un enjeu de même nature que dans les vieux États-nations. Les nouveaux régimes qui, tels l’Afrique du Sud d’après l’Apartheid ou l’Espagne de l’après Franquisme (Montse Armengou), sont confrontés à la question d’une refondation leur permettant de dépasser les conflits fondateurs, de faire le deuil ensemble et de commémorer pour permettre à tous d’aller de l’avant de conserve n’élaborent pas des solutions similaires. Le régime post-apartheid confère à la Commission Vérité et Réconciliation le soin de dire le vrai et de le mettre à nu, en établissant une manière d’histoire qui doit sans doute à une culture protestante partagée, de pouvoir prétendre souder, légitimer et fonder. Rien de tel dans l’Espagne démocratique qui parie, au contraire, sur les vertus de l’amnistie et donc de l’amnésie, signifiée par les quasi-silences de l’enseignement contemporain ou l’absence de marquage monumental
6La plupart de ces contributions obligent, dès lors, à réévaluer ce qu’on serait tenté, parfois, de tenir pour une propension universelle, contemporaine, à la repentance. Le gouvernement italien persiste à nourrir une représentation auto-complaisante de son attitude face aux Juifs durant la Seconde Guerre mondiale, quand même il doit, parfois, la nuancer. Les conservateurs américains – et les néo-conservateurs à plus fort titre – combattent avec violence (et efficacité) tout ce qui peut apparaître comme un ferment présumé dissolvant des valeurs par quoi la nation se définit. L’Afrique du Sud tente de subsumer les expériences d’une lutte, hier sans merci, dans une mémoire commune. L’Espagne a longtemps choisi l’oubli, non sans générer alors des douleurs ou des combats en retour.
7À partir des réactions au projet d’une exposition sur le recours à l’arme atomique contre le Japon, Marianne Debouzy traite précisément de la difficile (l’impossible ?) conciliation des perspectives mémorielles et historiennes dans les États-Unis des années Quatre-vingt-dix, séduits par la rhétorique du « nouveau patriotisme ». Celui-ci tolère mal le « révisionnisme » des historiens sollicités, soucieux de restituer la tragédie des populations des sites visés et de transmettre leur doute quant à la nécessité militaire de tels bombardements. La dénonciation du scandale est menée par l’American Legion et l’Air Force Association, aile aéronautique du complexe militaro-industriel, très liée au musée où l’initiative doit se tenir. Les échos médiatiques de la levée de boucliers atteignent le Congrès, amplifiés par la droite républicaine qui flétrit une entreprise antiaméricaine et agite la menace de rétorsions budgétaires. Auditionnés, les responsables du musée battent en retraite, négocient le gommage des points les plus litigieux, au grand dam des historiens, dès ce moment marginalisés. Ces reculs ne désarment pas les critiques, résolus à obtenir l’annulation de l’exposition et des sanctions, comme prix de la normalisation exigée, de la relégation d’une histoire critique dans ses « réserves » – campus et revues confidentielles –, loin de l’Amérique « réelle » des certitudes et des vérités officielles.
8Du moins l’histoire savante américaine dispose-t-elle, à défaut d’audience médiatique, de lieux et de supports. Le xxe siècle ne manque pas d’exemples de régimes où la charge subversive attribuée à la discipline en limitait, sinon en interdisait, la pratique, au point de jeter un discrédit durable sur une pratique scientifique confondue avec sa caricature, d’une fiabilité inférieure aux mémoires vives, condamnée aux transmissions souterraines et fragmentées. Sans relever de semblables compromissions, l’historiographie signale les liens originels de l’histoire et du pouvoir. Relations renouvelées et prolongées lorsqu’en 1876 Gabriel Monod et Gustave Fagniez énonçaient les conditions méthodologiques de l’accès à une « vérité » historienne compatible à leurs yeux avec l’objectif de concourir à la « grandeur de la Patrie » et au « progrès du genre humain »
9L’absence de capital scolaire équivalent et de programme unifié explique, à l’inverse, la place laissée, en Inde, aux dispositifs médiatiques spécialisés dans la propagation des plus anciens mythes supposés fondateurs d’identités. Cela ne signifie pas pour autant, précise Claude Markovits, le refus de tout ancrage et de toute perspective historiques dans le combat mené contre les tenants d’un libéralisme politique laïc et pluraliste, par les nationalistes hindouistes, apparemment indifférents à l’histoire contemporaine. Tendu vers un devoir de mémoire ethnico-religieux, l’argumentaire affecte de se couler dans le moule formel du raisonnement rationnel et de l’administration de la preuve, cependant qu’une archéologie de circonstance alimente les rêves de « génocide par substitution », tel qu’advenu aux grands Bouddhas d’Afghanistan. Là comme ailleurs, la force des vérités accessibles ou étayées par la science s’ajoute à la légitimité que procure l’inscription dans des temps dits « immémoriaux ». Et ce sont bien les événements qui donnent de l’épaisseur à ces périodes éloignées, sans entacher l’intangibilité souhaitée des hiérarchies comme des croyances établies, tant que les désordres et les incertitudes du moment n’en démontrent pas l’iniquité.
10Sur ce terrain, la mémoire et l’histoire croisent immanquablement la question du pouvoir et des consentements qu’il implique. Leur rencontre interpelle plus précisément l’histoire dans sa fonction d’instance et de procédure de légitimation. Quelle histoire et quels historiens ? L’interrogation en suggère d’autres : Qu’est-ce qui « fait histoire » ? Quelles conditions président à l’entrée en histoire ? Autant d’invitations à un détour par la sociologie des initiateurs et médiateurs de pratiques mémorielles ainsi que des historiens, avec arrêt prolongé sur les règles de validation et de diffusion de leurs travaux. Ce dernier point rappelle, s’il en était besoin, que l’appropriation du passé par la société et les groupes ne prend sens que dans la stricte mesure où elle semble en mesure de les aider à affronter le présent et le futur immédiat. Là réside l’une des principales sources de légitimité qu’il participe du besoin de penser le présent dans l’attente d’un avenir supposé meilleur ou d’une demande inquiète tentée de trouver dans le passé la clé du présent et du futur. Dans cette perspective, l’oubli, dont Ernest Renan notait qu’il est un « facteur essentiel de la création d’une nation
11Sans insister sur le paradoxe de l’oubli dont la reconnaissance signe la fin, notons que les auteurs l’abordent sous ses deux formes de l’empêchement organisé et de l’usure, lesquelles ne sont pas antagonistes. Ainsi les politiques de l’oubli ne sont-elles pas l’apanage de tyrannies adeptes de l’interdit et de la coercition, mais peuvent miser sur l’amnésie structurelle que préparent la destruction des repères et l’effacement des traces. Ouvertement éradicatrice chez les ultras de l’hindouisme, démolisseurs de la mosquée d’Ayodhia qu’ils prétendent élevée sur les fondations d’un ancien temple hindou, la tactique se pare de considérations historico-touristiques à Berlin où la reconstruction du palais des Hohenzollern se fera sur les décombres de celui des Loisirs, lui-même dressé à l’époque de la RDA pour en finir avec un symbole du « militarisme prussien ». Ailleurs, et plus souvent, l’œuvre du temps suffit à venir à bout de vestiges en déshérence. À l’occasion, le coup de pouce d’un ravalement opportun accélère le mouvement. Dans les années 1990, les responsables de la grande firme automobile de Billancourt rentrée dans le rang des entreprises cotées en Bourse veillent à recouvrir de peinture grise le fronton de la place Jules Guesde, dite « Nationale
12Aussi fréquent et efficace soit-il, l’effacement demeure toujours une amputation. Jean-Pierre Dozon, Jean Fremigacci et Lucile Rabearimanana s’y attardent à propos des traces les plus symboliques de l’ancienne présence française. Lorsque les partisans du démontage des statues de Faidherbe, à Saint-Louis, ou de Gallieni, à Antananarivo, dénoncent les legs arrogants de la domination coloniale, d’autres observent qu’ils appartiennent à un passé dont l’élision aboutirait à gommer une partie de ce que sont les Sénégalais et les Malgaches d’aujourd’hui. La pluralité des mémoires défie, en tout état de cause, les velléités de contrôles individuels et collectifs. Antonio Bechelloni et Bruno Groppo le constatent dans l’Italie d’après-guerre. Le compromis qui fonde le retour à la démocratie se réclame de la Résistance antifasciste et patriotique érigée en mémoire officielle respectable avec quelques succès jusque dans les années Quatre-vingt, mais trop minoritaire pour tenir lieu de mémoire commune accordée avec le passé fasciste et la diversité des expériences vécues.
13Il existe bien des modalités du deuil individuel et d’affirmation de phénomènes historiques auxquels on a dénié d’appartenir à l’histoire. Jean-Pierre Dozon, Didier Fassin, Montse Armengou ou Jay Winter se penchent sur la douleur et la souffrance nées des distorsions entre les grands récits convenus, quels qu’en soient les auteurs, et l’expérience individuelle. Ce que la société refoule ou interdit trouve néanmoins à s’exprimer dans la parole libératoire de l’écriture, avec mention particulière pour la poésie, cette « langue de la mémoire »
14Les contributions consacrées à l’Afrique occidentale et orientale, aux victimes sud-africaines du sida ou encore à la société britannique, rappellent que toute histoire officielle implique l’imposition de l’ordre du temps des vainqueurs ou des dominants, lequel constitue une référence traumatique pour d’autres. Toutes inversent l’angle officiel de visée pour privilégier l’appropriation du passé des victimes, parfois à travers les individus, mobilisant ainsi la question du traumatisme, dont Jay Winter situe l’émergence dans la conscience du xxe siècle avec la Première Guerre mondiale
15Dans différents pays d’Afrique, mais également en Inde, la réponse au traumatisme passe par la construction d’une « histoire » largement fantasmatique, partiellement amnésique ou peu soucieuse d’en appeler aux mémoires vives. Partie prenante d’une culture globale, elle s’approprie les schémas interprétatifs issus d’autres horizons et expériences historiques, à l’exemple de la thématique du génocide. Écrasante dans la rhétorique occidentale contemporaine, celle-ci porte à honorer davantage le souvenir des victimes que celui des héros, au nom de l’impératif moral du devoir de mémoire, point d’appui à l’affirmation de passés singuliers en rupture avec les mythes nationaux, trop monolithiques. Le phénomène enclenche des réactions en retour sur les mémoires des puissances dominantes à l’exemple du récent surgissement de la question de l’esclavage et de la colonisation considérée du point de vue des dominés. Cela ne va pas sans compétition et surenchères au moment d’apprécier les critères, l’échelle des tourments et des injustices endurés, de désigner les porte-parole. Doivent-ils être des victimes ? – mais alors échappées de leur condition ? Leurs proches ? Pour dire quoi ? En quels termes ? Dans quel but et avec quels effets ?
16La moindre de ces conséquences n’est-elle pas le développement d’une culpabilisation dont il conviendrait de cerner les contours et la profondeur, quand ses excès préparent le terrain aux dénégations propices à tous les révisionnismes ou multiplient les repentirs politiquement corrects ; un effet vecteur d’une « culture de pleurnichards
17Qu’en est-il, d’ailleurs, du gros des dominés, porteurs d’une tradition orale moins éphémère que chiche en traces, acteurs anonymes d’une culture matérielle en cours de patrimonialisation au seul titre de ses prouesses technico-économiques ? Le travail n’a pas bonne presse mémorielle ou historiographique. En la matière, il est vrai, les mythes fondateurs sont rares, quoique non exempts de tragique à travers les figures de Prométhée ou d’Adam condamnés à gagner son pain à la sueur de son front. La recherche de références mythiques croise, certes, des événements traumatiques – accidents, conflits, chômage… Hormis les drames – Courrières – ou les grèves de 1936, 1947 ou 1968, ils relèvent pour la plupart de souvenirs individuels ou segmentés, dépourvus de la « force opératoire » au fondement des mémoires collectives que consolident chroniques, rituels commémoratifs, monuments, etc.
18Déjà frappés d’un déficit de légitimité entretenu par l’expérience quotidienne de l’inégalité et de la subordination
19La fragilité mémorielle va de pair, ici, avec la confusion d’identités multiples forgées hors des ateliers, chantiers, boutiques, bureaux…, au hasard de mobilités géographiques, professionnelles et sociales rien moins que linéaires. Il faut également compter avec la remise en cause radicale de savoir-faire, jadis supports privilégiés de mémoires du travail érigées en normes de conduite corporative. La redéfinition et la recomposition de compétences précarisées par l’accélération de l’innovation technique ont bousculé les modalités sociales de leur mise en œuvre, malmenant au passage les temps et les lieux d’autonomie ouvrière
20La coexistence de conceptions hétérogènes du temps ajoute à la complexité des configurations, notamment dans les sociétés, cultures et États où les périodes de rupture et de mutation s’articulent tant bien que mal aux conceptions cycliques nourries de mythes inscrits dans le temps de l’éternel retour. Ainsi est-ce à travers le thème récurrent de l’Antéchrist que les paysans russes des années Trente interprétèrent les désordres et les souffrances de la collectivisation
21Cette discordance des temps s’accélère au risque accru d’équivoques et de malentendus, peu ou prou attendus, à l’heure de la globalisation de l’information et des images. Romain Bertrand qualifie de « glocaux » les télescopages nés du recours combiné aux techniques les plus modernes et aux répertoires traditionnels locaux de référence au passé
22Si le retour vers le passé relève de reconstitutions plus ou moins maîtrisées, à l’exemple de la démarche suivie en Afrique du Sud par la Commission Vérité et Réconciliation, modèle de gestion de traumatismes contemporains, Didier Fassin montre comment les polémiques et les discours irrationnels suscités par le sida mettent au jour la voie de la réminiscence, cette « autre stratégie du temps ». Douloureuse et grosse de ressentiment car soumise aux aléas de l’inconscient et de l’inopiné, elle conforte au plus haut niveau du pouvoir la théorie du complot. Alimentée par des décennies d’oppression, de justification « scientifique » de l’Apartheid, de recours à l’arme bactériologique ou d’inoculations expérimentales, elle aboutit à minimiser dangereusement les mesures prophylactiques élémentaires de lutte contre la propagation du virus.
23En ces temps où le devenir est spécialement brouillé, les appropriations du passé s’évertuent donc à produire du sens. Elles disent d’abord la déstabilisation. Les jeux d’échelles et les voies concurrentes mettent à mal le statut qui, longtemps, fut dévolu à l’histoire dans les dispositifs hégémoniques des États-nations, en laissant place à des concurrences et des conflits qui énoncent, avec et après d’autres, le grand chambardement.
Michel Pigenet
Michel Pigenet est professeur d’histoire contemporaine à l’Université Paris I. Membre du Centre d’histoire sociale du xxe siècle (UMR CNRS 8058), ses recherches portent sur la construction des identités sociales en milieux populaires à travers trois entrées principales : le travail, la politisation, les formes et modes d’intervention collective. Outre la direction du numéro spécial du Mouvement social de juillet 2006 consacré aux « relations de services », il a récemment dirigé la publication de L’Apogée des syndicalismes en Europe occidentale, 1960-1985 (Paris, Publications de la Sorbonne, 2005.), La CGT dans les années 1950 (Rennes, PuR, coll. « Histoire », 2005.), Campagnes et sociétés en Europe, 1830-1930 (2005).
Danielle Tartakowsky
Danielle Tartakowsky est professeur d’histoire contemporaine à l’université Paris VIII. Spécialiste de l’histoire des mobilisations collectives et des mouvements sociaux, elle a notamment publié
[ 1] Au cours du séminaire organisé, dans le cadre du Centre d’histoire sociale du xxe siècle, par Denis Peschanski, Michel Pigenet, Jean-Louis Robert et Danielle Tartakowsky, il fut question, tour à tour, de l’Afrique, de l’Allemagne, de l’Argentine, de l’Autriche, de la Belgique, de la Chine, de l’Espagne, des États-Unis, de la France, de la Grande-Bretagne, de la Hongrie, de l’Inde, du Mexique, de la Pologne, de la Russie, de la Tchéquie et du Vietnam. Quasi simultanément paraissait sous la direction de François Hartog et Jacques Revel, Les Usages politiques du passé, Paris, éd. de l’EHESS, 2001.
[ 2] Article 4 de la loi n° 2005-158 du 23 février 2005, portant reconnaissance de la Nation et contribution nationale en faveur des Français rapatriés.
[ 3] Gérard Namer, Batailles pour la mémoire. La commémoration en France de 1945 à nos jours, Paris, Papyrus, 1983.
[ 4] Claire Andrieu, Marie-Claire Lavabre et Danielle Tartakowsky (dir.), Politiques du passé, Aix-en-Provence, Presses universitaires de Provence, 2006 ; Maryline Crivello, Patrick Garcia et Nicolas Offenstadt (dir.), La Concurrence des passés, Aix-en-Provence, Presses universitaires de Provence, 2006.
[ 5] Pierre Nora (dir.), Les Lieux de mémoire, Paris, Gallimard, 1984-1992.
[ 6] Sur cet aspect générationnel, voir également Danielle Donet-Vincent, « Mémoire/Mémoires : de la réalité à la fiction ? La transmission de la mémoire d’un déporté de la Commune », in La Commune de 1871. L’événement, les hommes et la mémoire, Saint-Étienne, Publications de l’Université de Saint-Étienne, 2004, pp. 305-317.
[ 7] On pourrait l’opposer à la multiplication des musées consacrés à l’Apartheid qui ont, au contraire, vu le jour en Afrique du Sud, en empruntant souvent les voies de la muséographie la plus avant-gardiste.
[ 8] Gabriel Monod, Gustave Fagniez, « Avant-propos » du premier numéro de la Revue historique, repris dans le n° 518, avril-juin 1976, pp. 295-296.
[ 9] Exposé d’Annick Lemperière sur le Néo-zapatisme et l’histoire, le 5 mai 2002.
[ 10] Ernest Renan, Qu’est-ce qu’une nation ?, Conférence faite en Sorbonne, le 11 mars 1882, Paris, Calmann-Lévy, 1882, chap. 1.
[ 11] Question également traitée par Angel Duarte, lors de son exposé sur l’Espagne et la Catalogne, le 24 janvier 2002.
[ 12] Et restée telle dans la toponymie mémorielle des travailleurs de l’usine, malgré sa requalification en place Jules Guesde depuis 1925.
[ 13] Jay Winter, Sites of Memory, Sites of Mourning. The great War in European cultural History, Cambridge, Cambridge University Press, 1995. Voir également Jean-Luc Bonniol, « De la construction d’une mémoire historique aux figurations de la traite et de l’esclavage dans l’espace public antillais », in Jean-Luc Bonniol et Maryline Crivello (dir.),
[ 14] Nancy Berthier, De la guerre à l’écran. Ay Carmela de Carlos Saura !, Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 1999.
[ 15] Le film, diffusé par d’autres chaînes régionales, n’est jamais passé sur les antennes nationales de la TVE.
[ 16] 14-18, Aujourd’hui. Today. Heute, Choc traumatique, n° 3, 2000.
[ 17] Marianne Debouzy, exposé sur les États-Unis, le 7 mars 2002.
[ 18] Voir Marc Augé, Les Formes de l’oubli, Paris, Payot, 1998 ; Joël Candau, Anthropologie de la mémoire, Paris, PUF, 1996, Mémoire et identité, Paris, PUF, 1998 ; Maurice Halbwachs, Les Cadres sociaux de la mémoire, Paris, Albin Michel, 1994 (rééd.) ; Henri-Pierre Jeudy, Mémoire du social, Paris, PUF, 1986 ; Michel Pigenet (dir.), Les Mémoires du travail à Paris et en banlieue, Rapport au Ministère de l’Équipement, des Transports, du Logement, du Tourisme et de la Mer, PUCA, 2005.
[ 19] Guy P. Marchal, « De la mémoire communicative à la mémoire culturelle. Le passé dans les témoignages d’Arezo et de Sienne (1177-1180) », Annales, Histoire, Sciences sociales, n° 3, mai-juin 2001, p. 585.
[ 20] Au sens donné par Marie-Claire Lavabre dans Le Fil rouge. Sociologie de la mémoire communiste, Paris, Presses de la FNSP, 1994, proche de celui de l’histoire « totémique » de Pierre Nora, d’une mémoire partisane développée par une structure permanente porteuse d’une conception finalisée de l’histoire et apte à entretenir un devoir de mémoire en mesure d’influencer les pratiques et les représentations du présent.
[ 21] Denis Chevallier (dir.), Savoir-faire et pouvoir transmettre, Paris, éd. de la MSH, 1991.
[ 22] Maxime Leroy, La Coutume ouvrière, Paris, Giard et Brière, 1913.
[ 23] Josiane Boutet, Paroles au travail, Paris, L’Harmattan, 1995 ; Stéphane Béaud, Michel Pialoux, Retour sur la condition ouvrière. Enquête aux usines Peugeot de Sochaux-Montbéliard, Paris, Fayard, 1999.
[ 24] Marc Augé (dir.), Les Territoires de la mémoire, Thonon-les-Bains, éd. de l’Albaron-Présence du livre, 1992.
[ 25] Voir l’évolution de la conception de l’écomusée du Creusot étudiée par Olivier Debary, La Fin du Creusot ou l’art d’accommoder les restes. Restes d’une visite au musée, Paris, éd. du CTHS, 2002.
[ 26] Exposé de Claudio Sergio Ingerflom sur l’URSS et la Russie, le 11 avril 2002.
[ 27] Romain Bertrand, « Les “pemuda” en politique. Les répertoires d’action des marches protestataires des étudiants en Indonésie en 1998 », Le Mouvement social, n° 202, janv.-mars 2003, p. 51.
[ 28] Exposé de Maria Feretti, le 16 mai 2002.