STAPS 2004- 1 (no 63)| ISSN 0247-106X | ISSN numérique : en cours | ISBN : | page 45 à 62

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La difficile émergence de la profession d’entraîneur de football en France (1890-1950)

Laurent Grün [*]
U.F.R. Sci. F.A., STAPS Metz. Campus Bridoux - Rue du général Delestraint - 57070 Metz


RESUME — La profession d’entraîneur de football ne s’établit définitivement en France qu’à la fin des années 40. Divers éléments convergent pour différer son apparition : les mentalités des joueurs, considérant que le sport ne saurait être une contrainte, et peu enclins à s’entraîner, celles des dirigeants, préférant le racolage à l’engagement d’un spécialiste, le pouvoir politique démocratique et peu favorable au professionnalisme. Le personnage emblématique du capitaine d’équipe a également contribué à retarder l’éclosion de l’entraîneur. Mais le soutien de la presse, ainsi que celui des anciens pratiquants ont permis son recrutement, renforcé par la création de formations officielles, en 1929, puis de diplômes nationaux, depuis 1942, avant tout destinés à former des cadres d’origine française, et à impulser le progrès du football hexagonal. Avec cette reconnaissance institutionnelle, le poids des responsabilités qui pèsent sur l’entraîneur s’est encore accru, d’autant qu’il s’accompagne désormais d’une médiatisation croissante dans la presse écrite, qui jusque là était dévolue aux seuls joueurs.

La profession d’entraîneur de football ne s’établit définitivement en France qu’à la fin des années 40. Divers éléments convergent pour différer son apparition : les mentalités des joueurs, considérant que le sport ne saurait être une contrainte, et peu enclins à s’entraîner, celles des dirigeants, préférant le racolage à l’engagement d’un spécialiste, le pouvoir politique démocratique et peu favorable au professionnalisme. Le personnage emblématique du capitaine d’équipe a également contribué à retarder l’éclosion de l’entraîneur. Mais le soutien de la presse, ainsi que celui des anciens pratiquants ont permis son recrutement, renforcé par la création de formations officielles, en 1929, puis de diplômes nationaux, depuis 1942, avant tout destinés à former des cadres d’origine française, et à impulser le progrès du football hexagonal. Avec cette reconnaissance institutionnelle, le poids des responsabilités qui pèsent sur l’entraîneur s’est encore accru, d’autant qu’il s’accompagne désormais d’une médiatisation croissante dans la presse écrite, qui jusque là était dévolue aux seuls joueurs.
Mots-clés : , Football, Entraîneur, Entraînement, Professionnalisme, Capitaine d’équipe..

ABSTRACT — Being a football trainer didn’t become a real occupation in France till the end of the 1940’s. This delay was due to various elements : the players, who considered that practising a sport did not mean they should be forced to attend practice, the club managers, who preferred to resort to enticing players away from other clubs rather than hire a real specialist, and the democratic political authorities, which did not favour professionalism. The fact that the team captain was a role model also delayed the creation of the position. But support from the press and from former players finally led to the first hirings. This was further reinforced in 1929, when official courses were created, then in 1942, when national qualifications were introduced, mainly to train French nationals to hold executive positions, and to improve French football. With this institutional recognition, trainers now bore the full weight of ever-increasing responsibilities, all the more so as they were getting more and more coverage in newspapers whose attention had up till then been focused mainly on players.

Being a football trainer didn’t become a real occupation in France till the end of the 1940’s. This delay was due to various elements : the players, who considered that practising a sport did not mean they should be forced to attend practice, the club managers, who preferred to resort to enticing players away from other clubs rather than hire a real specialist, and the democratic political authorities, which did not favour professionalism. The fact that the team captain was a role model also delayed the creation of the position. But support from the press and from former players finally led to the first hirings. This was further reinforced in 1929, when official courses were created, then in 1942, when national qualifications were introduced, mainly to train French nationals to hold executive positions, and to improve French football. With this institutional recognition, trainers now bore the full weight of ever-increasing responsibilities, all the more so as they were getting more and more coverage in newspapers whose attention had up till then been focused mainly on players.
Keywords : , Football, Trainer, Practise, Professionnalism, Team captain.


Introduction

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Alors que la légalisation du professionnalisme est acceptée en Angleterre dès le 20 juillet 1885, à peine plus de vingt années après la création de la Football Association en 1863, l’expansion du football démarre lentement en France. Les Britanniques font de ce qu’ils nomment le football-association, par opposition au football-rugby, un spectacle régi par certaines règles intangibles. Le fait que dès l’institution des premières compétitions importantes, le jeu attire des foules considérables, impose des contraintes : en 1875, on recense par deux fois plus de 10 000 spectateurs parmi les affluences de la saison anglaise, et en 1884, ce nombre est atteint en dix-huit occasions. Les acteurs, les joueurs, ont le devoir de fournir un spectacle attrayant, et pour ce faire, de se présenter au meilleur de leur forme, et donc de s’astreindre à plusieurs séances d’entraînement hebdomadaires, sous la direction d’un « trainer » spécialement appointé à cet effet.

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L’entraînement est donc conçu, dans le domaine du football anglais et à l’instar de ce qui se produit pour d’autres pratiques sportives, dans une optique de perfectionnement et de progrès (Rauch, 1982).

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En France, à la fin du xixe siècle, et au début des années 1900, le football est la propriété des joueurs. Le besoin de dirigeants, aussi bien administrateurs que formateurs, ou directeurs de jeu, ne s’est pas encore fait sentir. Ni la nécessité, voire la volonté, de s’entraîner, ni la fonction d’entraîneur n’ont encore fait leur apparition (Wahl, 1989). Le football reste un divertissement pratiqué par des fils de la bourgeoisie, ou des courtiers ou négociants anglais (Wahl, 1986), pour lesquels plaisir et désintéressement sont des arguments majeurs.

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Seuls quelques dirigeants français, au début des années 1900, en général d’anciens pratiquants reconvertis, forts de leur propre expérience, prennent conscience des lacunes du football hexagonal, et notamment de la faiblesse du style de jeu pratiqué, qui se résume à une juxtaposition d’actions individuelles qualifiées de « dribbling » [1]. Pourtant, les confrontations internationales, relatées par la presse écrite en termes souvent peu élogieux pour nos équipes, mettent cruellement l’accent sur les carences du football français. Il apparaît donc à ces anciens footballeurs, ainsi qu’à la presse spécialisée, qu’un des meilleurs palliatifs à cette faiblesse généralisée, serait l’entraînement régulier et assidu, sous la direction d’un entraîneur confirmé.

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Dans ces conditions, comment expliquer que ces voix qui s’élèvent n’aient pas été entendues plus tôt ?

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Il faut prendre en compte le fait que les résistances ne sont pas dues uniquement à l’instauration tardive du professionnalisme en France (1932), mais qu’une constellation d’éléments participe de la lenteur de la constitution réelle du métier d’entraîneur.

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Le personnage emblématique du capitaine d’équipe, de par son autorité et son rayonnement, va contribuer à retarder l’apparition d’un technicien qui dirigerait le jeu. En raison de la morale en vigueur en ce changement de siècle, qui prône la soumission à l’autorité et l’éducation de la volonté, et de l’image véhiculée par l’Armée, y compris dans le domaine civil (Arnaud, 1981, 1991), le terme de capitaine s’impose dans le monde du football. La prise de conscience de la nécessité de recourir à un entraîneur, qui n’intervient que dans le milieu des années 20, dans un nombre restreint de clubs, s’accompagne de celle de programmer un entraînement régulier. Des enjeux économiques, financiers, et de prestige local ou régional, s’imposent désormais. Mais contrairement à ce qui peut parfois se passer à l’étranger, le poids de l’entraîneur, même s’il croît petit à petit, tarde toujours à s’affirmer comme prédominant dans le football français. Comment s’effectue ce glissement, d’une présence souhaitée, à une emprise indiscutable sur l’équipe ?

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Il s’agira de montrer l’ambiguïté qui existe entre les discours tenus dans le milieu du football, notamment dans les années 30-40, et le pouvoir décisionnel réellement attribué à l’entraîneur, dont nul désormais ne conteste pourtant l’existence et l’importance ; ainsi que le décalage de plusieurs années entre l’imputation immédiate en responsabilité de l’entraîneur en cas d’échec, aussitôt que les clubs font appel à lui, et la reconnaissance obtenue en cas de résultats positifs, qui ne devient effective qu’à l’aube des années 50.

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On peut considérer que la profession d’entraîneur de football a connu son aboutissement définitif dans les années 50. En ce sens, nous voulons laisser entendre qu’à partir de cette période, elle porte en elle les germes de ce qu’elle deviendra par la suite, et de ce qu’elle constitue encore en ce début de troisième millénaire.

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Notre travail a consisté à nous tourner prioritairement vers les sources des archives de la Fédération Française de Football, de la Ligue Lorraine de Football, de la Direction Technique Nationale, du club professionnel du F.C. Metz. Les archives de la Ligue de Lorraine de Football doivent nous permettre de constater comment les instances régionales relaient les directives des instances nationales ; le cas du F.C. Metz peut être considéré comme représentatif, en ce sens qu’il fait partie des 36 clubs qui ont adopté le professionnalisme en 1932, et qu’il a toujours gardé ce statut [2]. Enfin, nos sources principales relèvent de la consultation des journaux spécialisés depuis 1899. En effet, les témoignages bruts des acteurs du football français, entraîneurs, joueurs, dirigeants et journalistes permettent de situer les faits, les modes de fonctionnement et les attentes de chaque période du football, lequel a une histoire relativement autonome, et de combler le terrain laissé libre par les historiens (Wahl, 1990).

1. La prédominance du capitaine: 1890-1920

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Entre 1899 et 1914, à titre d’exemple, l’hebdomadaire La Vie Au Grand Air publie régulièrement des articles et photographies qui concernent le rugby, alors que le football, demeure le parent pauvre, avec environ une apparition annuelle. Malgré tout, paradoxalement, le football-association connaît une expansion spectaculaire sur les terrains de sport. « Le football-association a pris depuis trois ans un essor considérable en France, et peu nombreux sont nos lecteurs qui n’ont pas assisté à une partie de « ballon rond ». A quoi faut-il attribuer la popularité du football-association qui compte dix fois plus d’adeptes que le rugby et qui pourtant a un handicap de quelques années sur sa naissance en France ? » (La Vie Au Grand Air n° 275, 17 déc.1903).

1.1. Les missions de commandement du capitaine

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Le football connaît donc, en ce début de siècle, une phase de croissance et de divulgation qui ne fera que se prolonger des années durant. A Paris, en 1892, on compte six équipes, pour plus de trois cents en 1905.

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Comme le football français n’est pas professionnalisé, la direction de l’équipe n’est pas confiée à un entraîneur, mais à un capitaine. Ce personnage-clé est identifié très tôt : « A côté de nous la partie se dispute… où sont donc les hommes du Standart ? On ne les aperçoit guère et le vieux cri du capitaine : « marquez vos hommes » retentit sans écho ». (La Vie Au Grand Air n° 219, 22 nov. 1902).

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Ainsi donc, cet homme, investi d’une mission de commandement, est le véritable directeur du jeu de son équipe. Il le restera encore des années durant, avant que son rôle ne s’avère moins décisif, à l’orée des années 30, du fait d’une plus grande division du travail et d’une spécialisation plus marquée des tâches consécutives à une consécration du taylorisme.

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Le champ d’intervention du capitaine se circonscrit au match. Ses qualités techniques doivent être reconnues et souvent se révéler supérieures à celles de ses équipiers. Cependant, ces habiletés purement motrices ne sauraient s’avérer suffisantes. En effet, un bon capitaine se doit de posséder sens du jeu et vertus morales : « Le capitaine du C.A.P., Quentier, est un garçon très correct, d’une courtoisie exemplaire, et d’une valeur, en football, qui s’est bien améliorée depuis le début de la saison. Mais il lui manque l’autorité, la clairvoyance, la vigilance d’un grand capitaine. Un capitaine d’équipe agit et pense non seulement pour lui- même, mais aussi et surtout pour ses dix partenaires ». (Le Miroir des Sports n° 357, 1er mars 1927).

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Le charisme, qui fait défaut à certains joueurs promus capitaines, par ailleurs dotés d’une habileté technique supérieure à celle de leurs coéquipiers, constitue un révélateur. A l’instar de ce qui se passe à l’Armée, l’action de commandement ne peut être dissociée de la gestion des hommes, de leur connaissance, de la capacité de tirer le meilleur parti de leurs qualités propres.

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Sens du jeu, aptitudes tactiques, facultés de commandement, sont autant de références qui ne sauraient être absentes de la panoplie d’un capitaine d’équipe. Plus ces qualités sont exacerbées, plus elles différencient le capitaine de ses partenaires, et plus elles semblent avoir de retentissement sur le jeu de l’équipe. « Les deux équipes ne semblent valoir que ce que vaut leur chef : Amiens n’existe qu’en fonction de Nicolas, Roubaix qu’en raison directe du jeu d’Hewitt. Les deux capitaines ont du shoot, de la clairvoyance, de l’autorité ». (Le Miroir des Sports n° 461, 18 déc. 1928).

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En soulignant ces vertus exigées des grands capitaines, la presse semble parfois réduire les autres joueurs au rang de faire-valoir [3]. Il est vrai qu’en général, ce sont des joueurs exceptionnels, parfois étrangers, qui accèdent à ce statut. Le problème est qu’ils doivent mettre en œuvre toutes ces compétences dans le feu de l’action, sur le terrain, durant la partie. Or cette exigence n’est pas sans comporter quelques risques, notamment celui de ne pas avoir un recul suffisant, ni un regard d’ensemble, comme un général qui dirigerait la bataille : « Hewitt accomplit une des plus grandes erreurs techniques de sa carrière de capitaine en abandonnant son poste de pivot, où il dirigeait l’équipe comme d’une passerelle de commandement, pour aller se mettre avant-centre ». (Le Miroir des Sports n° 461, 18 déc. 1928).

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Reconnu comme un joueur hors du commun, la place du capitaine d’équipe est au cœur de l’affrontement, au milieu de ses hommes, mais le risque de se tromper augmente. En effet, il doit réagir sur le champ, sans avoir le temps d’analyser la situation. Et contrairement à son homologue de l’Armée, lui ne peut proposer à ses hommes une préparation spécifique aux futures épreuves, puisque les entraînements en semaine n’existent quasiment pas. Le football est encore considéré comme un délassement, et la perception qu’en ont ses pratiquants rejoint celle que les pratiquants des jeux traditionnels ont de leur propre activité : une détente, un divertissement qui échappe à la logique de l’effort (Arnaud, 1991), et qui garde un caractère récréatif (Chovaux, 2001).

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Avant la première guerre mondiale, très peu de clubs se résoudront à s’entraîner et à rémunérer un entraîneur spécialisé, à l’inverse de ce qui se pratique déjà dans d’autres pays européens… Il est vrai que les joueurs eux-mêmes ne sont pas officiellement rétribués et que de ce fait, il paraît difficile de mettre de tels procédés en œuvre à l’usage des entraîneurs. De ce fait, l’influence du capitaine n’en sera pas perturbée.

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Selon la presse des années 30, ses devoirs sont d’obtenir d’une équipe, même moyenne, un rendement très efficace. Il doit manifester un ascendant personnel, et faire preuve d’une parfaite « tactique du jeu ». (Football n° 49, 6 nov.1930).

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Cette position est parfois délicate à tenir : il doit résoudre une certaine ambivalence, entre la nécessité d’affirmer son autorité, au risque de faire preuve d’individualisme, et celle de sacrifier aux vertus du sentiment collectif, renforcé par les propos de la presse spécialisée qui y voit les fondements du fonctionnement de l’équipe. Le capitaine, joueur-vedette, se trouve confronté à un dilemme : son rendement doit-il participer de la collectivisation de l’individu, ou de l’individualisation du collectif ? [4]

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De surcroît, il n’a pas toujours le recul suffisant pour appliquer cette parfaite connaissance du jeu qu’on lui réclame, et que dans certains cas, personne ne lui a jamais inculquée.

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Le capitaine peut donc être considéré comme un premier frein à l’arrivée de l’entraîneur dans le milieu du football français. En effet, l’aura qui est rattachée à sa fonction, amplifiée par les propensions de la presse à mythifier son personnage, contribue à le rendre indispensable, et à faire considérer comme déterminante son influence sur le rendement de l’équipe.

1.2. Le partage des rôles : entraîneur ou capitaine ?

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Son prestige est cependant renforcé par l’ambiguïté que laisse planer l’influence réelle des rares entraîneurs qui officient dans les clubs français à la veille du professionnalisme. En effet, ces derniers ne sont pas les réels directeurs de l’équipe ; en tout état de cause, ils ne sont pas les seuls à détenir des pouvoirs sur l’équipe. Selon les clubs, ils sont parfois habilités à composer l’équipe, parfois consultés, parfois même complètement ignorés.

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Les compétences de l’entraîneur semblent se limiter à la préparation de l’équipe avant le match, souvent sur une base d’exercices athlétiques réalisés individuellement par chaque joueur (Terret, 2000). L’entraînement se confond encore régulièrement avec la culture physique, voire l’éducation physique [5]. L’influence de l’entraîneur cesse dès que la partie débute.

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« On m’a souvent demandé s’il est à conseiller d’employer, dans un match, une tactique entièrement conçue d’avance, d’accord avec tous les joueurs. Je vous dirais franchement que, dans la pratique, cela est impossible… Je suis donc d’avis de faire confiance au capitaine ». (Football n° 197, 5 octobre 1933).

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Ces propos, tenus par le Britannique Griffiths, pourtant l’un des entraîneurs les plus renommés exerçant en France, traduisent une forme d’impuissance, alors qu’outre-Manche, Herbert Chapman a mis au point dès 1925 la tactique du W.M. [6] que la majorité des grandes équipes européennes s’est empressée d’imiter. Ils suggèrent qu’en cette seconde saison de professionnalisme, les joueurs des équipes françaises ne sont pas encore en mesure d’imposer un système de jeu à l’adversaire ; ou encore, qu’ils ne connaissent pas assez l’adversaire pour pouvoir jouer sur ses faiblesses, ce qui peut s’expliquer par le fait que les seules informations disponibles sur le sujet sont celles de la presse écrite, et qu’elles ne permettent pas de visualiser le jeu de l’adversaire. Il est permis de se demander jusqu’à quel point Griffiths, et ses compatriotes officiant en France, ne se sont pas adaptés à la mentalité et au niveau réel des joueurs et des équipes, révisant à la baisse des ambitions qui auraient pu être légitimement plus élevées dans d’autres pays. Et ce, même si après la première guerre mondiale, le jeu de certaines équipes est devenu plus tactique, et basé sur des stratégies plus variées (Chovaux, 2001).

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Toujours est-il que cette attitude révèle un paradoxe : les entraîneurs souhaitent être reconnus pour leurs qualités de meneurs, mais concèdent que leur champ d’intervention connaît certaines limites, et qu’ils ne peuvent se passer de l’appui du capitaine.

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Les années 40 ne lèvent toujours pas le voile sur ce hiatus persistant. Certes, en ces temps d’Occupation, la situation du sport français est singulière, avec notamment le projet de renforcer l’amateurisme, initié par J. Borotra, et surtout soutenu par J. Pascot dès 1942 (Charroin, 2002), et la création du statut de moniteur-joueur, afin que les joueurs puissent exercer le métier d’entraîneur à la fin de leur carrière (Gay-Lescot, 1991). Mais justement, alors qu’un effort est entrepris avec la création du premier stage national d’entraîneur en 1942, n’est-il pas temps de reconnaître la prédominance de cette fonction ?

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Elle existe, est reconnue, mais partage encore certaines prérogatives avec celle d’un capitaine dont l’aura, établie depuis la fin du siècle dernier, est encore loin d’être ternie. Ce n’est en réalité qu’une décennie plus tard qu’une réelle partition des rôles se définit. « Rarement, il est fait allusion au capitaine, ce maillon indispensable entre l’entraîneur sur la touche et l’équipe sur le terrain. Les Girondins ont le privilège de posséder en André Gérard un entraîneur de grande classe et en Jean Swiatek un véritable capitaine. L’estime et l’amitié que ces deux hommes ont l’un pour l’autre ne sont pas étrangères au bon rendement de l’équipe ». (France Football n° 220, 6 juin 1950).

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Ainsi, le capitaine doit être le relais de l’entraîneur sur le terrain. Il n’empiète pas sur ses attributions, il se contente de le représenter durant la partie. En somme, il est le premier maillon de la liaison théorie-pratique. Son rôle reste important, mais semble désormais assujetti aux orientations et directives données par quelqu’un qui enfin commence à ressembler à un supérieur hiérarchique. L’entraîneur est dorénavant le directeur du jeu de son équipe, et le capitaine son second.

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Lentement, le processus qui s’est mis en place tend à s’achever. Du capitaine, légitime commandant de l’équipe, à l’entraîneur, seul responsable, le changement ne s’est pas effectué brutalement. La professionnalisation de l’entraînement a accéléré ce glissement.

2. La nécessité de s'entraîner et le recours à l'entraîneur: 1920-1930

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Si l’entraînement des joueurs anglais, pour se préparer spécifiquement à certains matches de la Cup, remonte à l’année 1883 (Mason, 1980), il va se généraliser dans les années suivantes, en raison des exigences des clubs qui ont adopté le professionnalisme. En France, bien entendu, le décalage se fait sentir, puisqu’à titre de comparaison, en 1883, seules quelques associations existent réellement, contre environ 1000 clubs affiliés à la F.A en 1888 en Angleterre (Le Roux 1985, Mason 1980). Il faudra attendre la saison 1921-1922 pour atteindre ce nombre. Le retard accumulé tient à plusieurs facteurs. Le premier que l’on peut identifier est le manque d’infrastructures nécessaires à la pratique.

2.1. Le faible volume d’entraînement

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Les possibilités d’entraînement en termes de disponibilités de joueurs ne sont pas légion. Le football demeure un loisir pour la majorité des joueurs même dans les années 20.

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Il n’est plus l’apanage de quelques lycéens ou immigrés anglais comme à ses débuts (Léziart, 1989), et le travail ou les études accaparent les footballeurs une grande partie de la semaine. Dès avant la première guerre, le football a cessé d’être une pratique réservée aux fils de la bourgeoisie : Il s’étend à d’autres couches de la société, et surtout au monde des adultes, pour devenir le jeu des milieux populaires dans les années 20 (Wahl 1986). Même si la loi de 1904 a modifié le statut des ouvriers, ces derniers travaillent encore 10 heures par jour. La journée de 8 heures, obtenue en 1919, ne trouvera sa totale application qu’en 1925.

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De ce fait, en raison du faible volume de pratique, la qualité des débats sur le champ de jeu reste médiocre. « Or, à qui sait le succès maigriot remporté par les matches de football disputés entre nos principaux clubs, il doit sembler tout naturellement qu’on ne saurait passionner, pour un pareil spectacle, un public beaucoup plus nombreux que les quelques centaines de spectateurs qui se donnent rendez-vous, au jour des matches de football anglais. En Angleterre, il en va tout autrement ; le spectacle du football-association a l’importance du vélodrome chez nous ». La Vie Au Grand Air n°288, 17 mars 1904) [7].

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La qualité du jeu français est en cause, puisque la passe n’a pas encore supplanté le dribbling, et qu’elle ne le fera pas encore durant quelques années [8]. Il est certain qu’en France, avec des lacunes évidentes en matière de quantité d’entraînement, le football ne saurait rivaliser, en terme de qualité et de spectacle, ni avec son homologue britannique, ni avec le cyclisme sur piste, tous deux professionnels depuis de longues années.

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Même placées sous l’autorité de leur capitaine, les équipes ne s’exercent en réalité qu’au cours des parties disputées, et n’ont pas d’autre occasion d’améliorer leur fond de jeu. Les observateurs avertis constatent ces lacunes, et invariablement, se livrent à des comparaisons avec ce qu’ils perçoivent être la référence incontournable. « Nous n’avons pas les mêmes procédés d’entraînement que nos voisins d’outre-Manche et nous portons la peine de notre négligence à cet égard, car c’est montrer quelque inadvertance de croire qu’on peut perfectionner son jeu dans les parties dominicales. Un match officiel n’est pas un milieu d’étude suffisant pour apprendre à bien jouer, il faudrait travailler durant la semaine d’une manière théorique ». (La Vie au Grand Air n° 374, 10 nov. 1905).

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Des débuts du football en France jusqu’aux années 30, pour le public comme pour les joueurs, le terme d’entraînement est perçu comme synonyme de parties amicales jouées contre les clubs voisins… Jusque dans les années 20, peu de joueurs de club perçoivent la nécessité d’un entraînement, sous la direction d’un entraîneur, malgré l’apparition des intérêts liés au gain de la Coupe de France, créée en 1918, voire des coupes régionales ou des championnats régionaux. Et s’il existe, il ne doit en aucun cas se rapprocher de la logique compétitive qui pourrait nuire à l’état physique du sportif lors d’un affrontement officiel. « Il n’y a pas très longtemps que les joueurs français ont accepté l’entraînement et convenu que celui-ci pouvait avoir du bon. Mais ceci ne veut pas dire que les footballeurs de notre pays s’entraînent régulièrement, bien au contraire. (…) Vouloir s’entraîner ! Est-ce donc là une finalité que ne possèdent point les Français ? ». (Très Sport n° 4, 1er février 1925) [9].

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Les mentalités et les habitudes des joueurs de l’hexagone sont tenaces, et constituent elles aussi une entrave à l’avènement de l’entraîneur. Pratiqué dès ses origines comme un jeu sur le territoire français, nombre de ses pratiquants ne voient pas pour quelle raison le football devrait devenir une contrainte.

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De surcroît, et à l’instar des autres sports, il ne bénéficie pas de légitimation médicale. Le Dr Boigey, le Pr Latarjet, le Dr Rufier, sont plus enclins à en dénoncer les dangers de la pratique, qu’à en souligner les bénéfices [10].

2.2. Amateurisme marron et références étrangères

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Mais plutôt que de suivre les avis des partisans d’un perfectionnement du football français, et de miser sur l’entraînement, les clubs préfèrent sacrifier à l’amateurisme marron, cette pratique interdite mais tacitement reconnue, qui consiste à rétribuer de bons joueurs pour renforcer le club (Wahl et Lanfranchi, 1995). Cette dérive n’est d’ailleurs pas l’apanage du seul football, puisque d’autres sports, tels que le rugby, y sacrifient allègrement (Augustin et Bodis, 1996).

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Rares sont donc les clubs, qui au début des années 20, préfèrent recruter un technicien pour diriger l’équipe (Wahl, 1989). En effet, même si le football français, depuis 1919, est régenté par la Fédération Française de Football Association (F.F.F.A.), à la suite de sa scission avec l’U.S.F.S.A., il n’existe pas de championnat de France officiel. Ce sont les ligues qui organisent les championnats régionaux, et la lutte pour la suprématie régionale est un élément fondamental de l’existence de nombreux clubs. Aucun d’entre eux ne veut prendre le risque de sacrifier plusieurs saisons dans l’attente d’une hypothétique formation de jeunes joueurs qui seraient armés pour défendre ses couleurs [11]. Toute formation est coûteuse en temps, et les clubs ne veulent pas voir leurs rivaux occuper le devant de la scène plusieurs saisons durant, même avec l’éventuelle perspective de les détrôner durablement dans le futur. « En rétribuant leurs joueurs d’une manière plus ou moins déguisée, les dirigeants ont rendu quasi-impossible l’engagement d’un entraîneur. Tous les grands clubs à l’étranger se sont attachés les services d’un entraîneur professionnel britannique : Tous ont progressé à pas de géants ». (Le Miroir des Sports n° 251, 1er avr. 1925) [12].

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Il semble que certaines régions, telles que le Nord de la France, soient moins affectées par ces maux endémiques, et que dès le milieu des années 20, certains clubs découvrent les vertus de l’entraînement, dont les effets sont parfois visibles, notamment au travers de l’organisation des équipes sur le terrain (Chovaux, 2001).

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Mais pour de nombreux clubs, invariablement, la référence à ceux qui sont considérés comme les maîtres en matière de football, [13] revient sur le devant de la scène. Mais le débat se déplace, puisque cette fois-ci, il s’agit de la comparaison du football français avec celui pratiqué dans les autres pays européens. Autrement dit, le danger est grand de rester à la traîne des autres nations. Certains chroniqueurs sont d’autant plus inquiets que les résultats de la France, lors des matches internationaux, confortent leurs analyses : une défaite de l’équipe nationale par 7 buts à 0, en Italie en 1925, ne constitue qu’un des multiples témoignages.

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La F.F.F.A. prend définitivement conscience des problèmes soulevés par la pénurie d’entraîneurs, qui se répercute jusque dans les résultats de la sélection nationale. Relayée par les ligues régionales [14], elle décide en 1927 de privilégier les clubs français qui auront fait action de formation. « Un vote ! Une décision. Ayons des entraîneurs : Il y a (…) ensuite la décision prise par la 3 F.A. de récompenser les clubs qui possèdent un entraîneur. Aujourd’hui, et pour poursuivre son effort côté sportif, la 3 F.A. invite les clubs qui ont un entraîneur à lui en faire part. Elle a décidé de récompenser ceux qui auront fourni les plus grands efforts et réalisé les plus grands sacrifices pour l’amélioration de la technique et l’entraînement de leurs joueurs ». (Match n° 54, 18 oct. 1927).

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Malgré tout, la F.F.F.A. ne semble pouvoir faire davantage que cet effort d’incitation. Même si certains de ses membres déplorent que l’intervention de l’Etat soit inexistante, à l’inverse de ce qui peut se passer en Italie sous un régime fasciste [15], la France ne considère pas le sport qui tend vers le professionnalisme comme une priorité (Defrance, 1994. Callède, 2000). De surcroît, la F.F.F.A. n’est pas un pouvoir central, mais un simple organisme de contrôle. Elle peut donc impulser un mouvement, mais sans garantie d’être suivie.

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Elever le niveau de jeu, prouver sa compétitivité au niveau international, former de nouveaux joueurs, faire du football un véritable spectacle, voilà quels sont les objectifs de cet effort.

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Ces premières incitations émanent donc des instances dirigeantes, qui sont constituées d’anciens pratiquants, de dirigeants en activité, et qui voient dans le recours à l’entraîneur une nécessité vitale pour le progrès du football français. Leurs raisons peuvent être philosophiques, ou d’intérêt personnel : améliorer le rendement de son propre club, ou franchir une étape qui contribuera plus tard à imposer le professionnalisme.

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Aux yeux de certains dirigeants, le football doit rester une affaire rentable. C’est ce qui explique malgré tout les propensions de nombreux clubs à miser sur des joueurs-vedettes immédiatement utilisables, plutôt que de prendre le temps de former toute une équipe.

2.3. Le professionnalisme en tant qu’accélérateur

52

Dès avant la première guerre, une nouvelle catégorie d’intervenants est apparue : Les dirigeants. Par le biais du mécénat, puis d’investissements financiers personnels, ils espèrent un retour en termes de notoriété, de mandat politique, ou de bénéfice matériel. C’est après la première guerre mondiale que le football cesse d’être une activité exclusivement sportive, pour devenir un nouveau spectacle payant, définitivement producteur de profits. Le fonctionnement du grand club de football se distingue de moins en moins de celui de n’importe quelle entreprise, et les lois du marché s’appliquent dès les années 20 au football français de haut niveau (Wahl, 1986).

53

Dans ces conditions, et comme le football acquiert son autonomie vis-à-vis de l’U.S.F.S.A. dès 1919, il s’oriente de plus en plus vers la production d’un spectacle. A partir du milieu des années 20, pour peaufiner ce spectacle, certains des plus grands clubs, essentiellement dans le Nord, à Paris, ou Marseille, vont le préparer sous la direction d’un entraîneur. « L’entraînement nocturne d’une grande équipe de football : Le Stade Français à Buffalo. (…) Les stadistes partent pour Buffalo sous la conduite de leur entraîneur, M. Pouleur ». (Match, n° 109, 9 oct. 1928). [16]

54

Le problème fondamental du football français, dans les années 20, c’est le débat qui est mené autour de la question du professionnalisme. Si un groupe de pression influent, conduit par les journalistes F. Reichel [17] et A. Duchenne [18], mène jusqu’en 1932, un combat d’arrière-garde en faveur de l’amateurisme (Wahl, 1998), la F.F.F.A. se distingue par ses tergiversations. Son immobilisme incarné par son président, J. Rimet, et son secrétaire général, H. Delaunay, ne contribue pas à mettre un terme à l’amateurisme marron, bien au contraire. Dans ces conditions, alors qu’un semi-professionnalisme est reconnu dès 1927 par la F.F.F.A., les joueurs rétribués, même de façon non officielle, doivent rendre des comptes. Les dirigeants qui paient exigent des résultats en rapport avec leurs investissements, et les contraignent plus fréquemment, surtout dans les grands clubs, à participer à des séances d’entraînement. Lorsque ses partisans, menés par le journaliste G. Hanot, réussissent à imposer le professionnalisme en 1932, aidés par la menace d’une compétition indépendante de la F.F.F.A. [19], le métier de joueur professionnel se constitue officiellement. Il se double de l’obligation de s’entraîner : L’entraînement devient incontournable, et l’entraîneur s’impose. « L’entraîneur est indispensable. Un club professionnel qui n’aurait pas son entraîneur ou qui ne saurait pas organiser un entraînement sérieux serait largement handicapé ». (Football n° 137, 21 juillet 1932).

55

L’entraînement et l’entraîneur préexistent au professionnalisme, parce que le football, dès les années 20, ne peut plus échapper aux contraintes économiques. Mais l’avènement du professionnalisme va les consacrer définitivement, et les généraliser.

2.4. Les premiers recrutements

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Les premiers entraîneurs recrutés en France sont en immense majorité étrangers et surtout britanniques. « De plus en plus on reconnaît, chez nous, la nécessité des entraîneurs, et la liste des clubs qui ont fait appel au concours d’un technicien étranger s’allonge chaque jour. Cependant on a le regret de constater que les neuf dixièmes de ces techniciens sont étrangers… et pour cause : les entraîneurs français sont très peu nombreux. Voilà cependant une carrière toute tracée pour ceux qui s’illustrèrent dans l’assoce ». (Football n° 27, 5 juin 1930).

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Il est vrai que les Britanniques [20] peuvent reproduire ce qu’eux-mêmes ont vécu en tant que joueur dirigé par un réel entraîneur, alors que l’ex-joueur français, doit se forger sa propre conception de l’entraînement, n’ayant ni modèle ni référent. Sans passé, sans tradition, l’entraîneur français fait son apprentissage en autodidacte. Dans la majorité des cas, il n’a jamais suivi un entraînement sous les ordres d’un spécialiste expérimenté. Il ne possède pas de programme sur lequel s’appuyer, pas de modèle d’exercices, pas de théorie à appliquer. Les premiers entraîneurs étrangers, souvent des anciens joueurs professionnels de bon niveau, bénéficient d’une expérience reconnue et apparaissent donc plus fiables [21]. Ce recours au modèle étranger révèle un désir de trouver des solutions immédiates aux problèmes du football français, en important ce qui apparaît être « l’arme » des pays rivaux (Saint-Martin, 2000).

58

L’année 1932 se révèle être décisive. En adoptant le professionnalisme, certains clubs se trouvent dans l’obligation de sacrifier à une certaine « orthodoxie footballistique ». [22] Cachin, dirigeant du Stade Français, avoue, lors de la dernière saison effectuée par le club avec le statut amateur : « Un entraîneur, dit-il, n’est utile que dans la mesure où il est à même d’exercer son influence sur les joueurs. Mais à quoi bon un entraîneur, s’il est impossible de réunir les joueurs au cours de la semaine ? Pendant la saison dernière n’est-ce pas, nous avions un entraîneur ; seulement, personne ne venait aux séances qu’il dirigeait ». (Football n° 122, 31 mars 1932).

59

Entre la volonté de soumettre les joueurs à un perfectionnement physique, technique, tactique, et son application concrète sur le terrain, la distance était réelle. En effet, les causes des défections étaient nombreuses : manque de motivation, manque de tradition, manque d’installations (pour des entraînements en nocturne), ou encore manque de disponibilité laissée par un travail dans le civil trop prégnant.

60

Pour les 36 clubs ayant effectué le choix du professionnalisme, une évolution réelle va se faire jour. Les joueurs sont enfin astreints à des règlements, et l’entraînement et ses vertus sont consacrés. La signature du contrat professionnel impose en quelque sorte « une obligation de résultats », et l’entraînement régulier figure parfois dans les clauses imposées aux joueurs. Cependant, pour les pionniers du professionnalisme, les contraintes ne sont pas démesurées. L’entraînement laisse beaucoup de temps libre aux joueurs, et nombreux sont ceux qui, pour assurer leur reconversion, exercent un métier ou suivent des études en parallèle (Wahl 1990, Wahl et Lanfranchi, 1995). Malgré tout, pour conduire cet entraînement, la figure du technicien étranger est prédominante. Si au départ, les clubs se satisfont de cette situation, certains responsables fédéraux et journalistes s’en préoccupent. Poser les bases d’un football français ne saurait être une politique dépendant de compétences exclusivement extérieures, même si le recours aux modèles étrangers reste une solution de facilité (Saint-Martin, 2000).

61

D’influents membres de la presse écrite, parfois anciens internationaux, parfois récents professionnels, tels que J. Mairesse, réclament dès 1933 la construction d’une « maison-école du football français », où serait organisé le perfectionnement des cadres techniques, donc des entraîneurs [23].

62

Avec le professionnalisme, les vertus de l’entraînement sont définitivement reconnues, et ne peuvent être dissociés de l’homme qui le dirige. Cependant, cette étape ne constitue qu’un premier pas vers une professionnalisation, qui doit améliorer ses structures et sa formation de cadres français, aussi bien en quantité qu’en qualité.

2.5. Des premières formations à l’Amicale des entraîneurs

63

La F.F.F.A. n’est pas insensible à cette argumentation dont elle a pris conscience du bien-fondé, mais les premières mesures prises restent timorées, à l’image de ces stages annuels organisés sur quelques demi-journées, depuis le mois de juin 1929, sous la direction de l’entraîneur anglais Kimpton, et sanctionnés par un examen final, qui consiste en quelques questions écrites. A titre d’exemple, la session de 1934 dure du 5 juin au 15 juillet ; les cours ont lieu chaque matin au stade Pershing, et 17 stagiaires sont inscrits.

64

Il s’avère qu’au début de l’année 1937, un effet tangible d’une politique de formation se fait toujours attendre, puisque parmi les 16 équipes de Division 1 française, une seule est dirigée par un entraîneur français : Azéma, à Sète. Par ailleurs, on recense 4 Anglais, 3 Ecossais, 3 Autrichiens, 2 Hongrois, 1 Yougoslave, 1 Uruguayen, 1 Argentin (Football n° 396, 1937).

65

Une évolution sensible va survenir au début de la saison 1939/40, puisqu’on recense 6 clubs de Division 1 qui sont dirigés par un entraîneur français : Cannes, Roubaix, Metz, Paris, Red-Star, Sochaux.

66

Avec la période de guerre, durant laquelle des équipes fédérales, amenées à disputer un championnat fédéral sont constituées, le statut de joueur-moniteur souhaité par J. Borotra puis J. Pascot voit le jour en 1942, avec la première formation officielle, le stage national d’entraîneur.

67

Les deux commissaires généraux à l’Education Générale et aux Sports ont comme ambition avouée le relèvement social et moral des joueurs de football (Chovaux, 2002), et également la reconversion des anciens professionnels, afin de doter les clubs amateurs de cadres compétents pour encadrer la jeunesse française (Charroin, 2002). Ces espoirs seront déçus, mais le stage d’entraîneur va se pérenniser, puisqu’il se maintiendra les années suivantes, et que dès 1946 la F.F.F.A. reprend ses efforts et met en place des sessions de deux semaines. « En incitant ses professionnels à suivre les cours de moniteur-entraîneur, la 3 F.A. poursuit un double but : assurer l’avenir matériel des membres de son élite arrivés au crépuscule de leur carrière de joueur, constituer un cadre d’éducateurs indispensable à l’amélioration technique et au perfectionnement tactique de ses licenciés ». (L’Almanach du Football, 1947).

68

La première formation officielle d’entraîneurs après-guerre se conclut le 8 août 1946, avec la publication de la liste des candidats reçus au Brevet d’entraîneur, dont le major est l’international J. Prouff : sur 69 candidats, 18 se voient attribuer le brevet d’entraîneur fédéral, qui les autorise à encadrer une équipe professionnelle, et 25 le brevet d’entraîneur régional. M. Baquet, dont les travaux [24] à propos de l’entraînement ont été reconnus par la Fédération Française de Football, participe à l’encadrement du stage national d’entraîneurs, au même titre que G. Hanot, ou G. Barreau [25]. Dès lors, le succès de cette formation ne se ternira jamais, puisqu’elle se perpétue sous des formes relativement identiques de nos jours. Les entraîneurs français prennent conscience de l’importance de leur rôle, mais également de leurs responsabilités, ou plutôt de celles que leur font supporter les clubs. C’est pourquoi ils se rassemblent pour mieux défendre leurs intérêts communs. « La réunion constitutive de l’Amicale des entraîneurs a eu lieu à Paris et a été marquée par un net succès… Cette amicale tant désirée répondait à un besoin et avait des buts réels et précis ». (Football n° 74, 21 août 1947).

69

Deux cents entraîneurs adhèrent à l’Amicale, et une centaine sont présents lors de cette première réunion, au cours de laquelle ils élisent 11 membres de leur bureau, dont la présidence est confiée à Gabriel Hanot. Cette nouvelle association répond également aux manques constatés par les ligues régionales, [26] et à la pénurie en éducateurs, accrue en raison de la seconde guerre mondiale, alors que dans le même temps, le nombre de joueurs augmentait très nettement.

70

Une profession semble s’être définitivement constituée. En effet, en prenant conscience de la singularité de leur situation, et en prenant appui sur la validité de leurs diplômes, les entraîneurs entendent constituer désormais un réel groupe de pression au sein du microcosme du football français.

71

Cette tentative d’union contribue à accroître le poids de l’entraîneur, à lui conférer définitivement son importance, même si dans certains cas, les traditions ont la vie dure. « Lorsqu’il était capitaine du Racing club de Paris en 1948, Leduc possédait déjà un esprit si critique et si caustique que l’entraîneur d’alors, l’excellent Paul Baron, veillait attentivement à tout ce qu’il disait pour éviter de se faire doucement (et gentiment) critiquer par l’actuel entraîneur de l’O.M. ». (V. Pironi, 1971).

72

Dans certaines équipes le capitaine jouit toujours d’un prestige qui remonte aux prémices du football français, à tel point que parfois, l’entraîneur, même s’il est dorénavant le directeur de l’équipe, ne peut toujours systématiquement imposer ses points de vue sans avoir à composer. Les mentalités issues du siècle passé disparaissent d’autant moins facilement que l’entraîneur en a parfois lui-même hérité de son expérience de joueur.

73

Cependant, son personnage et son image se sont définitivement imposés dans le paysage du football français, à tel point qu’il paraît désormais impensable de se passer de ses services.

74

« Vous imaginez donc aisément que les responsables du club marseillais peuvent maintenant envisager un recrutement de tout premier ordre. Avant toute chose, ils ont acquis un nouvel entraîneur (Henri Roessler) qui succède à Gusti Jordan ». (France Football n° 223, 28 juin 1953).

75

A l’orée des années 50, l’entraîneur est enfin devenu une priorité dans le bon fonctionnement d’un club, et parfois même, en terme de recrutement, une priorité par rapport à des joueurs confirmés. Il a apporté la preuve que son absence ne peut être que préjudiciable à la vie du club professionnel.

3. De l'imputation en responsabilité à la médiatisation: 1930-1950

76

La reconnaissance de la responsabilité de l’entraîneur dans les mauvais résultats de son équipe semble remonter à l’origine de son existence en France, c’est à dire au milieu des années 20.

77

En cette période, son poids effectif reste théorique puisque l’autorité du capitaine sur l’équipe n’est pas encore discutée (R. Meunier, 1985).

78

Les succès des équipes demeurent avant tout associés aux exploits des joueurs-vedettes, rarement aux qualités des entraîneurs [27]. Dans la presse, jusque dans les années 30, la parole revient majoritairement aux joueurs. Il est rare qu’un entraîneur soit interviewé, ce qui n’empêche pas les journalistes de prendre parti pour cette profession victime à leurs yeux d’injustices.

3.1. Entre joueurs et dirigeants : une situation inconfortable

79

En 1946, après la seconde guerre mondiale et alors que le football des clubs reprend ses droits, les avis ne diffèrent pas. On érige en vérité première l’importance de la contribution de l’entraîneur aux succès de son équipe. Pourtant il semble bien que c’est le regard porté de l’extérieur qui est le plus laudatif par rapport aux actions menées. Au sein même du club, il en va tout autrement : la tâche de l’entraîneur n’est guère facilitée, que ce soit par les joueurs, parfois, ou par les dirigeants le plus souvent. Sa position, que l’on pourrait assimiler à celle d’un technicien ou d’un ingénieur d’entreprise [28] est comme celle des ses alter ego de l’industrie, ambiguë et inconfortable (J.P. Clément, 1994). S’il apparaît comme un privilégié aux yeux des joueurs, pour lesquels il est un supérieur hiérarchique, il est relativement esseulé dans le club, par rapport aux dirigeants qui ne lui offrent pas de possibilité d’intégration dans leur cercle. Il est considéré comme un cadre. En raison de cette situation hybride, l’entraîneur ne peut sans doute réclamer une totale liberté de manœuvre dans la direction de l’équipe. « Mais nous croyons que Delfour a raison quand il parle des entraves que l’on porte dans les clubs à l’exécution du rôle des entraîneurs. Au lieu de renforcer leur autorité, on la conteste souvent. Et Delfour se plaint aussi du manque d’assiduité, de conviction, de l’indiscipline des joueurs à l’entraînement. La conscience professionnelle n’existe guère ». (France Football officiel, 12 sep. 46).

80

Servir de cible à deux fractions du club qui jalousent son autorité est l’apanage de l’entraîneur. Les dirigeants l’envient pour le contact direct qu’il a avec les joueurs, notamment les vedettes, pour l’écho qu’il reçoit dorénavant dans les médias, et pour ses compétences ; les joueurs remettent en cause ses choix, surtout ceux qui ne jouent pas.

81

Il est certain que la période d’Occupation a contribué à créer de mauvaises habitudes en matière d’entraînement, les joueurs profitant de la conjoncture pour se laisser aller à un dilettantisme avéré. Les joueurs ont pris comme prétexte la menace de l’abolition du professionnalisme pour ne plus s’entraîner. Et d’autre part, la constitution d’équipes régionales, nommées équipes fédérales, en raison des directives de J. Pascot, dès la saison 1943 (Gay-Lescot, 1991), avec des joueurs déplacés d’autorité d’une région à une autre, n’a pas non plus contribué à développer chez ces derniers une inclination plus prononcée pour les contraintes de leur profession [29]. Malheureusement, ces usages se perpétuent après-guerre. Ajoutés à l’attitude des dirigeants, avides de pouvoir, qui elle n’a pas varié, la situation de l’entraîneur est encore plus inconfortable qu’avant-guerre.

82

Delfour, qui a quitté le Red-Star pour le club belge de La Gantoise, n’est pas le seul entraîneur qui, après un limogeage, « s’exporte » vers un pays frontalier. Dans l’ensemble, les entraîneurs français sont évidemment lucides quant à leurs obligations et leurs responsabilités, même si certains espèrent trouver une meilleure écoute à l’étranger. Si l’entraîneur semble bénéficier d’une promotion, en étant désormais assimilé à un cadre, il en subit les désagréments afférents, et en particulier la précarité de l’emploi.

83

« C’est un métier ingrat et difficile que celui d’entraîneur. Ce qui tend à le montrer, c’est le manque de constance et de continuité qui s’attache à l’emploi. Pour quelques entraîneurs comme Wartel, Cheuva, Pleyer, Gérard, Baron, par exemple, qui restent attachés à leur club et auxquels les clubs font confiance, combien n’en voit-on pas qui passent dans les clubs comme des météores ? ». (France Football n° 281, 7 août 1951).

84

Seuls quelques clubs développent une politique basée davantage sur le long terme, et considèrent que les qualités de l’entraîneur s’expriment dans des conditions stables, connues et permanentes. Mais ces quelques clubs sont-ils assurés de rester des modèles, ou des exceptions ? Ne vont-ils pas, comme les autres, à un moment donné, connaître les affres d’une trop longue attente d’hypothétiques résultats, manifester leur impatience, et sacrifier à leur tour à la triste tradition de limoger leur entraîneur ? « Depuis fort longtemps, nous n’avions connu une telle « valse des entraîneurs ». Et des hommes que l’on croyait fortement liés avec leur club, tels Wartel à Sochaux, Pleyer avec Rennes, ont été emportés par ce tourbillon. » (France Football n° 326, 17 juin 1952).

85

Ainsi, deux clubs que ce même hebdomadaire mettait en exergue moins d’une année auparavant, pour la fidélité réciproque qu’ils entretenaient avec leur entraîneur, succombent à leur tour aux impératifs extérieurs. Lors de la saison 1952/53, P. Baron, cité lui aussi comme garant de sécurité et de stabilité, sera remercié et remplacé par G. Jordan en cours d’exercice au R.C. Paris.

86

L’expression « valse des entraîneurs », qui fait son apparition, ne se démodera pas : souvent reprise lors des saisons suivantes, elle fera encore le gros titre de la une du bi-hebdomadaire France Football le 10 mai 2002. Cette valse des entraîneurs, qui dans le langage familier indique un changement fréquent de personnes dans une même fonction, semble trouver dans les années 50 une première concrétisation de l’instabilité de la profession, qui par la suite ne se démentira qu’en de très rares et anecdotiques occasions. Il est certain que le nombre des entraîneurs diplômés, qui augmente chaque année de plusieurs dizaines d’unités, contribue à intensifier le décalage entre l’offre et la demande, puisque dans le même temps, le nombre des équipes professionnelles ne varie pas. De surcroît, les entraîneurs limogés ne cèdent pas toujours la place à de nouveaux venus, préférant souvent retenter leur chance au plus haut niveau dans un autre club.

87

Précarité et non respect du contrat font partie intégrante du curriculum vitae de l’entraîneur français. Et cette définition qui s’attache à la profession ne surprend personne. Au contraire, c’est la stabilité qui va devenir singulière [30].

3.2. La médiatisation

88

En corollaire, s’y adjoint une forme de consécration médiatique dans la presse écrite, puisque pour la première fois, le 22 août 1950, France Football propose une double page (2 et 3) et un portrait des 36 entraîneurs des équipes de Division 1 et 2 françaises, accompagné d’un article titré : « Ils ont de lourdes responsabilités : ils méritent d’être connus ». Certains entraîneurs tels que H. Herrera, à la fin des années 40, mais surtout A. Batteux [31] ou J. Snella, dans les années 50, vont même bénéficier d’une exposition médiatique équivalente à celle des meilleurs joueurs.

89

La presse spécialisée doit vendre, et il est logique qu’elle emploie un discours où se mêlent mélodramatique et sensationnel, puisque les faits prouvent que la profession d’entraîneur est beaucoup plus précaire que celle de joueur, et que les anecdotes qui concernent les premiers contribuent, autant que les matches eux-mêmes, à alimenter l’intérêt du public. Un certain chemin a été parcouru depuis le 23 août 1939, date à laquelle sont mentionnés pour la première fois, dans l’hebdomadaire Football n° 501, les noms des entraîneurs à la suite de ceux des joueurs de l’équipe, dans un article intitulé : « Championnat professionnel. Les effectifs en Division 1 ».

90

La semaine suivante, le nom des entraîneurs des équipes de Division 2 n’apparaît pas à côté de ceux des joueurs, donnant la preuve que le processus de reconnaissance est à peine amorcé.

91

Les joueurs ont beaucoup plus souvent la parole dans les colonnes des journaux, et la quasi-exclusivité des reportages photo, et même les dirigeants bailleurs de fonds ont alors également davantage la primeur sur les entraîneurs.

92

Un décalage se ressent donc, entre une imputation en responsabilité immédiate, dès la naissance de la profession d’entraîneur dans la deuxième moitié des années 20, et une reconnaissance médiatique de son travail, qui émerge dans les années 40 pour ne plus cesser de se manifester dans les décennies suivantes.

Conclusion

93

La « valse des entraîneurs », en vigueur dans le football français de ces dernières années, n’est pas une mode cyclique surgie brusquement, en raison de bouleversements subits, économiques, politiques, structurels…

94

Au contraire, après avoir été avérée jusqu’au milieu des années 20 [32], et pour cause puisque le capitaine d’équipe supplée jusque-là un entraîneur dont on ne perçoit pas l’utilité, contrairement à ce qui se passe dans d’autres pays européens, la tranquillité relative de l’entraîneur ne passera pas le cap des années 30.

95

Il est vrai qu’il est difficile, pour un état démocratique comme la France, d’imposer l’entraînement, même si la F.F.F.A. l’aurait souhaité, notamment en se référant à des exemples proposés par d’autres pays étrangers. C’est donc avec l’avènement du professionnalisme et la création d’un championnat national que va s’imposer définitivement le rôle de l’entraîneur.

96

Puis, avec la professionnalisation de l’entraînement, l’entraîneur officiant en France prend définitivement le pas sur le capitaine dans les années 40, grâce à un vécu, une expérience, une formation officiellement validée. Il accède parallèlement à un métier dont la stabilité n’est pas la garantie majeure : son pouvoir s’est certes accru, ses décisions font souvent autorité, mais en contrepartie, l’obligation de résultats est encore plus prégnante.

97

La seule compensation à cette précarité, c’est la reconnaissance médiatique et salariale dont commencent à bénéficier les entraîneurs à l’orée des années 50. La presse écrite, notamment, relate souvent la part prépondérante prise par l’entraîneur dans les succès de son équipe. Il convient toutefois de nuancer les propos tenus par la presse spécialisée : Elle a assuré sa rentabilité en relatant le sport comme un spectacle (Marchand, 1989), et les journalistes eux-mêmes se conduisent comme des supporters, voire des porte-parole du mouvement sportif (Marchetti, 1998). De ce fait, les discours, qui recourent à certains procédés stylistiques destinés à accroître leur efficacité (Pociello, 1995), sont à appréhender dans le contexte dans lequel ils apparaissent.

98

Entre 1925 et 1950, une profession s’est donc définitivement constituée, et le statut qui lui est accordé par l’environnement du football (spectateurs, supporters, média, dirigeants, joueurs…) laisse aisément augurer de son évolution au cours des décennies suivantes. Montrer quels contenus d’entraînement sont proposés, à partir des années 20, appréhender les relations entraîneur-entraîné, identifier les tentatives de contrôle physiologique de l’entraîneur sur les joueurs, constituent des axes de recherche qui compléteraient utilement ces données relatives à la difficile émergence de la profession d’entraîneur de football, mais également d’autres travaux déjà entrepris. [33]

99

L’étude des contrats d’entraîneurs, ainsi que des archives de l’Amicale des entraîneurs devrait fournir de précieuses indications quant aux tentatives de protection sociale de cette profession face à la précarité et à la singularité qu’elle affronte. Malheureusement, ces sources, pour diverses raisons (Chovaux, 2001), restent rares.

100

L’exploration de ces pistes conduirait inévitablement à mieux cerner les raisons des difficultés de l’émergence de l’entraîneur français de football, ainsi que des permanences qui s’attachent à certains aspects de cette profession.

Sources documentaires

101

Archives :

Archives de la Fédération Française de Football : liste des entraîneurs-instructeurs depuis 1939.

Archives de la Ligue Lorraine de Football : Procès-verbaux d’assemblées générales depuis 1920.

Journaux :

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Notes

[*]

L’auteur est doctorant en STAPS. Le sujet de sa thèse, directement relié à l’article, porte sur l’émergence de la profession d’entraîneur de football en France, sous la direction du Pr. A. Rauch, et la co-direction du Pr. A.Wahl. E-mail : grun@ sciences. univ-metz. fr

[1]

La Vie Au Grand Air, n° 790, 8 nov. 1913. « La venue des Corinthians, leur premier match joué au Parc des Princes, contre une équipe représentative française en 1904, causa parmi nos soccers une véritable révolution ». Les Corinthians, équipe anglaise composée d’amateurs, est réputée pour sa virtuosité, et évolue en passes courtes, à l’aide de combinaisons entre avants et demis, avec une vitesse d’exécution qui stupéfie les Français.

La « révolution » évoquée semble concerner plus une prise de conscience du niveau du football étranger qu’un changement dans la façon de pratiquer en France.

Cette juxtaposition d’actions individuelles servira de socle au style de jeu usité plus tard dans d’autres sports collectifs, notamment le basket-ball et le water-polo (De Vincenzi, Charroin-Terret).

[2]

Hormis l’intermède de la période de Vichy notamment incarnée par la politique de Jep Pascot, le second Commissaire Général à l’Education Générale et au Sport (1942-1944).

[3]

Norbert Elias et Eric Dunning dans « Sport et Civilisation », voire Erving Goffman dans « La mise en scène de la vie quotidienne » relatent ce statut infra-dignate dans le sport et le travail.

[4]

Cf. note de renvoi page 46.

[5]

La Vie Au Grand Air n° 808, du 14 mai 1914 donne l’exemple de l’entraînement des professionnels anglais. La base en est constituée par des exercices de marche, course, saut à la corde, punching-ball, et aux haltères. Dans Football n° 57, du 1er janv. 1931, Griffiths, entraîneur anglais, déclare que les joueurs français « n’attachent pas suffisamment d’importance à l’éducation physique ».

[6]

Cette tactique, induite par la modification de la règle du hors-jeu en 1925, consiste en une occupation rationnelle du terrain, avec 3 défenseurs, 2 demis, 2 inters, 3 attaquants. La schématisation de la disposition des joueurs sur le terrain dessine un W et un M. Le W.M. est une tactique communément employée jusque dans les années 50 en Europe.

[7]

Dès 1897, la finale de la Cup, en Angleterre, rassemble plus de 50 000 spectateurs.

[8]

J. Sharp, international anglais, déclare à La Vie Au Grand Air, n° 548, 20 mars 1909 : « Pour les Français, le dribbling m’a paru constituer le procédé favori (…). Dans les temps héroïques de l’Association, nous pratiquions aussi le dribbling individuel, mais il y a longtemps que nous l’avons abandonné ».

[9]

Lucien Gamblin : ancien capitaine de l’équipe de France, qui s’enorgueillit de nombreuses sélections nationales entre 1910 et 1923. Ses propos n’en prennent que plus de poids.

[10]

Un des rares médecins à souligner les vertus du football est le docteur Diffre, co-auteur d’un ouvrage sur le football avec l’international H. Bard en 1927, et signataire de plusieurs articles dans Football et Sports en 1923.

[11]

Selon l’expression de P. Arnaud (1992), « le sport n’est pas un jeu d’enfants ».

[12]

Gabriel Hanot : après sa carrière d’international au poste d’arrière dans l’équipe de France entre 1908 et 1919, il devient un journaliste influent au Miroir des Sports, à l’Auto, à Football. Il est à l’initiative des premiers stages d’entraîneurs et devient conseiller technique de l’équipe de France entre 1945 et 1949, tout en restant journaliste à l’Equipe. Il est également à l’origine de l’Amicale des entraîneurs en 1947 et de la première coupe d’Europe des clubs lancée en 1955.

[13]

Jusqu’à l’année 1953, et une défaite de l’Angleterre 3 – 6 contre la Hongrie dans le « temple du football », Wembley, suivie d’une déroute 1 – 7 quelques semaines plus tard à Budapest. De ce point de vue là, le concept d’« exemplarité » mis en exergue par Jean-Philippe Saint-Martin notamment dans sa thèse, ne paraît que plus pertinent.

[14]

Assemblée générale annuelle de la Ligue de Lorraine de Football, P.V. du 3 juin 1928 : « On ne peut assez féliciter les clubs dont la situation permet de s’assurer les soins d’un entraîneur : ils en recueillent de précieux fruits ». (M. De Vienne, président de la L.L.F.).

[15]

Sur cette question, Lanfranchi (1998), Milza (1990), Pivato (1993).

[16]

Il s’agit alors d’une des premières équipes à s’entraîner en nocturne. Le fait est suffisamment rare pour être souligné par Match, ainsi que le mode de déplacement employé, l’autocar.

[17]

F. Reichel rédige dès 1920, dans Football Association n° 64, du 18 déc. un article intitulé « Contre le professionnalisme ». Il est partisan d’un amateurisme pur et dur, celui des débuts de l’U.S.F.S.A.

[18]

A. Duchenne se préoccupe davantage des arguments économique et sociaux, et considère que la carrière de footballeur, trop brève, ne serait pas de nature à subvenir aux besoins des individus.

[19]

J.P. Peugeot a fondé un véritable club d’entreprise, le F.C. Sochaux, qui fonctionne selon un modèle professionnel. En 1930, il crée la Coupe Sochaux, qui réunit les meilleures équipes française et se déroule en marge des compétitions officiellement organisées par la F.F.F.A.

[20]

Les cas des entraîneurs britanniques tels que P. Farmer (Marseille), C. Griffiths, ou Kimpton… sont fréquemment évoqués dans la presse avant 1930.

[21]

Ce modèle n’est pas spécifique au football. Dès 1899, la natation sportive française a recours à l’engagement de nageurs australiens pour donner des cours dans de nouvelles techniques de nage (Terret, 1996).

[22]

Dans le sens employé pour orthodoxie scolaire (Arnaud, 1983, 1991).

[23]

Ces personnalités du football français prennent souvent en exemple les fonctionnements étrangers : M. Pefferkorn décrit la création d’une école de football italienne, destinée à la formation des entraîneurs, qui reçoivent une instruction ininterrompue durant 6 mois (Football n° 148, 13 oct. 1932).

[24]

« Education sportive, initiation et entraînement » paraît en 1942. Baquet publie à la demande de la F.F.F. « La préparation athlétique du footballeur » en 1946.

[25]

G. Barreau est sélectionneur de l’équipe de France de football dans les années 30 et 40.

[26]

P.V. de l’Assemblée générale de la Ligue de Lorraine de Football, 22 juin 1947 : « Pour les clubs, il nous faut des entraîneurs ; nous en manquons, et d’autorisés ».

[27]

Ce phénomène n’est pas forcément généralisé aux autres sports. Ainsi, entre 1926 et 1936, les observateurs s’accordent à créditer l’action de l’entraîneur G. Hermant pour les résultats obtenus par le nageur J. Taris (Terret, 1999).

[28]

A cette époque, la référence au taylorisme est prédominante dans le sport et entérine définitivement la division par poste, et le « solidarisme ».

[29]

Sur cette question, P. Charroin (2002) et O. Chovaux (2002).

[30]

A l’exemple de Joël Müller, entraîneur du F.C. Metz de 1989 à 2000, et surtout de Guy Roux, entraîneur de l’A.J. Auxerre de 1961 à nos jours (l’A.J. Auxerre est professionnelle depuis 1974).

[31]

France Football n° 633 consacre l’exclusivité de sa une à A. Batteux le 6 mai 1958, avec une photographie agrémentée du titre « Le sourire du champion », après que le Stade de Reims ait à nouveau remporté le championnat de France. A la suite de son décès en mars 2003, la presse spécialisée comme non spécialisée lui consacra de nombreux articles (La une de France football n° 2969 du 4 mars 2003 en témoigne), alors qu’il avait cessé d’entraîner depuis 1981.

[32]

Ce qui tendrait à constituer une des hypothèse raisonnables quant au retard accumulé par le football français sur les autres nations depuis le début des compétitions internationales officielles (1904 pour la France), retard qui ne sera pas comblé avant des décennies.

[33]

Rauch (1982), Charroin et Terret (1998), Delaplace (1999), Terret (1999, 2000), Saint Martin (2000).