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Passerelle
Nathalie Dupont
Université de Caen Basse-Normandie
1Provisoire, la “passerelle” marque le passage, périlleux pour certains, au-dessus d’un vide. Dans les transports, c’est un plan incliné, un escalier mobile qui relie un bateau, un avion au quai ou à l’aire d’embarquement.
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3Elle évoque l’hésitation du franchissement et l’aventure du voyage.
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5La “passerelle” porte en elle une fragilité et une incertitude. Dans le domaine du génie, le pont est étroit, permanent ou provisoire, permettant le passage des piétons au-dessus d’une brèche, d’un cours d’eau, d’une voie de communication ou entre deux bâtiments.
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7C’est une “passerelle” métallique, une “passerelle” branlante, une “passerelle” de fortune. Il s’agit de lancer une “passerelle” qui enjambe un abîme que l’on peut apercevoir par les trous des grilles métalliques ou entre les planches disjointes. Il peut être dangereux d’y passer à deux ou de s’y croiser.
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9Alors comment se fait la circulation et qui a la priorité sur une “passerelle” ? Dans l’armée de terre, une passerelle d’infanterie est « un pont léger jeté au-dessus d’un cours d’eau et destiné au passage des fantassins à deux ou trois de front et de leur matériel d’accompagnement »
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11Mais la “passerelle” permet de passer malgré tout, même quand il y a conflit ou que le lien est rompu. Cependant tous ne peuvent pas s’y engager et surtout pas en force.
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13Parfois tout est perdu et la “passerelle” est alors le signe de la rupture du lien.
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15La “passerelle” indique également une solution bricolée, précaire et provisoire pour remplacer des installations solides qui ont été détruites. C’est le seul, le dernier ou le nouvel espoir d’une traversée lente, d’une errance qui marque la fin d’une épreuve.
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17La “passerelle” de la mine évoque aussi une atmosphère pesante. Elle est le passage de la lumière à l’obscurité, puis le retour des ténèbres à l’air libre. Le passage s’établit vers un endroit précis. Le dispositif permet l’accès et la station des personnes à un poste de travail déterminé. On ne peut aller ailleurs, on est obligé d’arriver là. Vide, sans homme, la “passerelle” porte la tristesse, l’abandon, la pénibilité du travail, le silence.
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19La “passerelle” est un lieu stratégique de contrôle et de surveillance qui impose sa hiérarchie. Que ce soit pour commander ou pour diriger une navigation, pour aider à faire les choix ou à faire le point, ses rôles dans la réussite du voyage semblent primordiaux. Les décisions pour mener à bon port les voyageurs et mener à bien leur projet se prennent sur la “passerelle”. En termes de marine, la “passerelle” de commandement ou de navigation est une superstructure située entre la moitié et le tiers avant d’un navire où le capitaine donne des commandements, l’officier de quart, debout, surveille la marche du navire,
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21Les ordres de la personne qui a le pouvoir sont donnés depuis la “passerelle”. C’est une voix qui surpasse celle des autres.
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23Le personnage sur la “passerelle” peut ainsi voir ce qui va arriver de tous les côtés et anticiper un événement futur (la terre qui apparaît enfin, le récif qui surgit par surprise, la rencontre avec un autre bateau…). Sur la petite plate-forme dominant à l’avant le pont du navire entre tribord et bâbord, le capitaine et les autres officiers peuvent explorer l’horizon.
24Dans Les Travailleurs de la mer, la dimension symbolique de la passerelle est particulièrement forte. La “passerelle” est une zone intermédiaire de surveillance.
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26La passerelle peut être source d’angoisse quand elle disparaît dans le brouillard.
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28Mais c’est aussi une zone charnière de grande résistance.
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30Ou bien alors elle fait l’objet de transformations radicales.
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32La “passerelle” au théâtre, suspendue en surplomb, est cachée et discrète. C’est un balcon étroit longeant les murs latéraux des cintres où les machinistes s’installent pour faire monter ou descendre les décors.
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35Paradoxalement, une “passerelle” posée au sol apporte une plus grande visibilité. C’est alors
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37Mais au niveau de sa géométrie, si elle est le plus souvent droite et linéaire, en T ou en X, dans le domaine des loisirs la “passerelle” des jeux d’enfants a plutôt la forme d’une échelle arc-en-ciel, d’une échelle en demi-cercle ou d’une voûte à grimper.
38Dans le domaine de l’informatique et de l’Internet, la “passerelle” marque la connexion ou la déconnexion entre des réseaux.
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40Il est possible d’augmenter les connexions ou de changer de réseau.
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42Dans l’interconnexion, la “passerelle” peut altérer ou bloquer le message et même retarder sa transmission.
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44Étendues au monde du travail, plusieurs associations
45Les centres socioculturels qui portent le nom de “passerelle” semblent le plus souvent prendre le risque de développer des formes artistiques contemporaines ; pour exemples, le centre socioculturel La Passerelle de Rixheim, le centre d’art Passerelle de Brest, attaché aux arts contemporains, et le théâtre scène nationale de Saint-Brieuc, La Passerelle.
46C’est aussi le nom d’un magazine culturel en ligne,
47Enfin, Les films de la passerelle est une société de production belge, orientée vers la création documentaire de films engagés dans des problématiques sociales, humanitaires et politiques.
48Au niveau d’autres lieux de la vie sociale, de plus en plus de bars « avec patio andalou, oriental ou sud-américain » mais aussi des tavernes portent le nom de
49Dans le domaine de l’éducation, la “passerelle” est un passage particulier ou exceptionnel. Elle permet un changement d’orientation et une sortie des voies balisées les plus classiques. Elle ouvre un passage d’une filière scolaire à une autre par un chemin de traverse : ce sont les “classes-passerelles”.
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51Cette disposition vise à faciliter le passage d’un ordre d’enseignement à un autre, d’un programme d’études à un autre, d’un secteur de formation à un autre, et à permettre le transfert des enjeux d’apprentissage.
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53Elle peut aider à résoudre les difficultés ; par exemple, l’école
54Ce peut être aussi un programme de financement de la culture en ligne, le Fonds de la Passerelle qui tente de regrouper les sources de contenu culturel à des fins éducatives. Il s’agit d’accroître l’accès au contenu culturel pédagogique canadien en mutualisant les contenus dispersés, accessibles par l’entremise de sites individuels, chacun avec ses propres caractéristiques et qualités. Dans cette “banque-passerelle” culturelle, « les enseignants pourront trouver et utiliser facilement le contenu qui convient à leurs programmes d’enseignement »
55Sur le plan éducatif et pédagogique, existe également l’exemple de l’association, la revue et le site Passerelle Eco qui diffusent des pratiques et des conseils pour vivre ensemble sur une même planète. Ils favorisent une approche pédagogique, des échanges de témoignages, des approches autonomisantes, s’intégrant dans une vision globale et solidaire de l’humanité. Chacun fait part de ses parcours, de ses projets, de ses pratiques, de ses souhaits et de ses espoirs. Le type d’informations disponibles est de plusieurs types : des témoignages de vie, des fiches pratiques de personnes mettant en œuvre des solutions concrètes (échanges et descriptions de dispositifs précis, évaluation, obstacles…). Passerelle Eco fait le point sur des dispositifs en cours d’expérimentation et participe à leur développement, en intégrant les dispositifs dans des programmes ou en les relayant par des collectivités locales. La “passerelle” permet de diffuser des annonces du réseau d’échanges qui est un réseau d’entraide entre les personnes, entre les associations ou entre les lieux de vie. Passerelle Eco a la volonté de « faire échos à un développement durable ». Elle essaye de penser le passé et le présent pour préserver un environnement de qualité et pour construire des individus équilibrés.
56La multiplicité des sens et des nuances du mot “passerelle” justifie son détournement métaphorique et sa recomposition notionnelle à propos du passage des formes de la création aux savoirs artistiques. Sur la question de la transmission, l’éducation artistique serait pour l’école une “passerelle” entre objet culturel et discipline d’enseignement et entre création et réception. Dans le contexte des partenariats, les pratiques artistiques culturelles seraient des “passerelles” entre des pilotages institutionnels et une navigation dans les marges.
57“Trans” est le préfixe qui indique le passage, mais dans la transmission comme finalité principale de l’éducation, le passage ne se fait pas dans la simple continuité, c’est une traversée difficile et périlleuse. C’est le passage discontinu d’un objet à transmettre entre un individu qui a lui-même reçu et quelqu’un d’autre qui deviendra lui-même passeur. De ce fait, la transmission implique le déplacement de ce qui était avant, qui se transforme et devient autre chose. Mais si le passage est si incertain, si c’est une errance, la tentation n’est-elle pas de rechercher des objets à transmettre, relativement stables ? N’est-ce pas là une des difficultés de la transmission des œuvres et des formes artistiques difficilement identifiables et classables ? Le débat interroge « un travail de la transmission qui jouerait comme accumulations d’erreurs, d’ajustements, à l’intérieur d’un puzzle impossible »
58“Passerelle” apporte une dimension complémentaire à “passage” dans la métaphore du voyage et de la traversée. Le terme renvoie à l’image du pont mobile entre deux espaces séparés, pont qui bascule d’un côté ou de l’autre, qui peut être ouvert pour laisser le passage, ou fermé et faire obstacle. Le bateau navigue sur le fleuve, ce sont des décalages dans les attentes, des écarts dans les relations de confiance ou dans les compétences. Si nous prolongeons la métaphore, le passage sur une “passerelle” se fait dans les deux sens, alors comment s’établit la circulation entre les deux côtés ou les deux berges ? Quelles sont les priorités de sens, en particulier quand la “passerelle” est encombrée de désirs et de représentations différentes ? Tous ne peuvent pas s’y engager en même temps et certainement pas en force. Certains observent en silence, d’autres surveillent. Certains proposent des choix, d’autres prennent le pouvoir et imposent leurs modes d’organisation. Qui sont les “passeurs” qui accompagnent la transmission et conduisent le bac pour faire traverser la rivière ? Dans une chronique, M.-C. Dujon définit l’art comme « un fleuve pour deux rives »
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60Le préfixe “trans” prend toute sa valeur dans le dépassement des limites pour voyager vers autre chose ; l’errance devient
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62Le voyage de l’apprentissage pour chacun se situe dans la recherche, à la fois, du seuil de passage et de son propre chemin, dans le travail de mobilisation de ses ressources. La traversée traduit à l’égard des pratiques artistiques une recherche pensée dans des temporalités à long terme pour préserver et construire des individus équilibrés dans le futur. La transmission est un travail qui engage donc des échanges d’expériences entre les individus et les transforme
63Les pratiques culturelles artistiques sont des situations de construction de vie où chacun “se frotte” à l’autre. La transmission des œuvres et des langages artistiques demande un véritable travail, ce n’est pas de l’ordre du récréatif. Cela ouvre bien les pistes d’une “passerelle” entre les œuvres d’art et les savoirs artistiques, ce que Nelson Goodman nomme la « transdisciplinarité de la démarche cognitive »
64Dans les faits, l’école a beaucoup de difficultés à rendre fondamentaux, pour tous, les langages de l’éducation artistique. Alors travailler la question de la culture commune, ce n’est pas déscolariser l’école mais rendre à l’école sa mission de transmission culturelle. Il s’agit de la culture qui permet de s’enrichir de ces langages différents et de construire des savoirs dans leur dimension culturelle, sans hiérarchisation des domaines disciplinaires. Cela passe par la création d’une mémoire des œuvres et des formes artistiques qui constitue la base culturelle commune mettant en réseau les savoirs et leur donnant un sens. Créer une mémoire des œuvres, c’est ainsi constituer et organiser des traces, récapituler et évaluer des projets, des cheminements, des processus.
65À travers la notion de “passerelle”, il semble possible de tenter de problématiser formation artistique, modèles pédagogiques, conceptions de l’école, politiques éducatives et culturelles, et de les mettre en mouvement les uns par rapport aux autres.
66Cette nouvelle notion de “passerelle” ne suffit pas cependant à définir un nouveau paradigme éducatif. Faut-il l’associer à “culturelle” et travailler le concept de “passerelle culturelle” ? Faut-il l’associer à “éducative” pour réfléchir à une “passerelle éducative” ? Faut-il voyager dans les images d’une “passerelle artistique” ?
67La notion de “passerelle” en tant qu’outil nous fournit non seulement un point de départ, mais également un moyen de désigner, d’organiser et de croiser les caractéristiques communes des situations. Cette notion est notre fil conducteur. Elle est centrale par rapport à d’autres concepts plus satellites : la médiation, l’accompagnement, le partenariat, la collaboration, la guidance, l’étayage, le tutorat ou la conduite.
68La “médiation” renvoie à une entremise, à une interposition imposée pour concilier ou réconcilier des personnes. Elle est destinée à produire un accord ou un arbitrage pour trancher un différend. “Médiation” renvoie à la fois à médian, qui se trouve au milieu, à intermédiaire ou à remède, dans le sens de tout ce qui fait cesser un inconvénient ou un malaise. Le langage, des personnes ou des situations peuvent être des “médiations”, c’est-à-dire quelque chose qui aide, qui guide ou qui assiste. L. Vygotski développe le concept de “médiation” à travers son concept de “zone proximale de développement”.
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70Bruner
71La “conduite” renvoie à cinq définitions. Il s’agit :
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73Mais il y a là peu de place à l’initiative de “ce quelqu’un”, le chemin semble lui être tracé d’avance et le projet relativement verrouillé. L’ “accompagnement” renvoie à l’action de se joindre à quelqu’un pour aller où il va en même temps. L’accompagnateur, tel que le définissent C. Philibert et G. Wiel, peut adopter quatre postures :
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75Les deux termes associés “conduite accompagnée” semblent vouloir moduler et proposer une ouverture à l’autre par rapport au projet fermé de la “conduite”. La faiblesse de l’ “accompagnement” est peut-être qu’on ne sait pas toujours où l’on va quand on accompagne.
76C’est peut-être avec la notion de “partenariat”, dans le domaine du travail social, et plus particulièrement dans les travaux de Fabrice Dhume, que nous trouvons la meilleure concordance avec notre notion de “passerelle”. Dans un premier temps, Fabrice Dhume dénonce la récente manipulation qui veut faire de toute relation une relation de partenariat. Dans tous les domaines professionnels, éducatifs, économiques, chacun brandit le modèle du partenariat comme un nouveau modèle social.
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78Dhume distingue « l’idée de partenariat » qui est partout diffusée et « le principe de partenariat » qui est quasiment toujours absent des réalités relationnelles que l’on peut observer. Il définit ce principe de partenariat comme
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80Le principe de partenariat défini par Dhume trouve ses applications dans le partage d’une culture défini par Hélène Romian :
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82Pour Hélène Romian, le partage d’une culture s’appuie sur un travail et une circulation, non pas une juxtaposition ou un apport magistral. Ce partage semble le fruit d’une maturation réfléchie et discutée où rien ne semble acquis d’avance ni définitivement et où les va-et-vient entre théorie et pratique sont encouragés. La troisième clé, la culture réflexive et critique, permet d’introduire la dimension des enjeux de ces pratiques : la mise en place et la mobilité des “passerelles”, les types de connaissances produits, les savoirs construits, les apprentissages stimulés, les transformations des rapports aux jeunes et entre jeunes, la progression de chaque partenaire dans la traversée, les bases d’évolution de ces pratiques (production d’outils, formation commune). Ces trois clés articulent les projets pédagogiques, les échanges de parcours et des approches visant l’autonomie en s’intégrant dans une vision globale de l’homme.
83La première condition pour travailler ensemble est de construire un espace de débat contradictoire qui permet de dépasser l’immédiateté du consensus. Les individus perdent parfois pied dans les hauts fonds. En réintroduisant les points de vue divergents, en travaillant les désaccords, chacun va pouvoir déconstruire la perception qu’il a de l’autre, accepter la confrontation et négocier ses positions. Chacun peut expliciter ses représentations, indiquer ses finalités et sa direction, confronter des valeurs auxquelles il est attaché. Qu’il s’agisse des élèves, des enseignants, des artistes intervenants, des personnels administratifs, des élus politiques, chaque partie doit pouvoir dire ce qu’elle est, ce qu’elle pense, ce qu’elle veut. La connexion est marquée par l’entente ou la mésentente à propos de projets entre des personnes différentes ou qui ont des intérêts différents : éducatifs, sociaux, économiques, politiques. C’est prendre le risque de se dire que l’on n’est pas d’accord, que l’on pense autre chose, que l’on ferait autrement.
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85Cela passe par le fait de mettre dans la balance et de faire la part entre ce qui relève des enjeux pour soi, des enjeux pour les autres, mais aussi des enjeux projetés par les différentes personnes sur la rencontre, les attentes et les représentations réciproques. Chacun est amené à faire preuve de vigilance pour s’inscrire dans la rencontre et proposer ses choix dans l’anticipation d’un dispositif futur.
86Cette dynamique de la rencontre se développe à travers une triple temporalité. La première dimension temporelle renvoie aux contraintes de chacun. Le second temps est celui du temps nécessaire aux croisements des propositions et à la construction des dispositifs. Le dernier temps, le plus important, est celui nécessaire aux tâtonnements, aux changements d’orientation et à l’acceptation de repositionnement des uns et des autres. Pour traverser la “passerelle” risquée et fragile, il est nécessaire de prendre son temps. Mais si les temps longs sont nécessaires, des arguments de temps contraint leur sont opposés pour échapper à cette rencontre. C’est la surcharge de travail. Ce sont des horaires et des calendriers qui ne laissent pas le temps. C’est la peur du vide sous la “passerelle”. Alors faire évoluer le temps, prendre le temps, c’est accepter de faire d’autres choix et de déplacer les urgences et les priorités, par exemple celles des apprentissages qualifiés de fondamentaux. Cela passe à la fois par le fait d’accepter des changements et des évolutions dans sa conception du travail, en faisant passer les valeurs avant les contraintes. Tout dépend alors des priorités de circulation des idées et des prises de parole sur la “passerelle”. Il faut lever des réticences et des barrières qui s’installent par peur du jugement et de l’ouverture vers les autres. Il va peut-être falloir s’y croiser sans s’y heurter, en faisant attention de laisser un passage pour les autres. C’est enfin défendre ses positions pour ne pas se fondre dans l’autre et travailler les contraintes sans les évacuer. Le déplacement des repères peut être assez fondamental.
87Gaston Bachelard, dans L’Air et les Songes, distingue deux formes d’imagination. Une “imagination perceptive” forme les images et les mémorise. Une “imagination créative” les déforme. Bachelard insiste particulièrement sur la seconde et son travail intérieur de déplacement, de multiplication, de détournement et de mélange des images.
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89Bachelard distingue une perception présente, achevée, constituée d’images stables dont les formes peuvent être décrites, perception qui nous fait agir, d’une imagination qui va au-delà des images directement perceptibles, vers des images mobiles, vivantes, toujours renouvelées qui font parler et rêver. Pour Daniel Lagoutte,
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91L’éducation artistique, dans la création de formes artistiques, nous semble avoir ce pouvoir imaginaire. Elle sollicite notre existence par des images nouvelles et participe à sa construction.
92L’école travaille le plus souvent la perception, la présence, la description ou le travail de formes stables, constituées, composées de critères identifiés, évaluables. Mais elle accorde peu de place à l’imagination, à des images absentes, mobiles qui entraînent les individus dans des sphères incertaines, aventureuses, qui les bousculent, leur font prendre des risques et les mettent en mouvement ou les font dériver. L’imagination est une “invitation au voyage”, écrit Bachelard, c’est une expédition forcée ou une errance consentie en eux-mêmes qui permet à certains individus une construction dynamique, légère et heureuse, et provoque chez d’autres un parcours pénible et une réelle souffrance. Il n’est pas toujours aisé d’accepter de déconstruire ou de déplacer des images installées, de remettre en cause d’anciens repères et d’en accepter de nouveaux. L’imagination rend possible, autorise la naissance du désir de création.
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94Cette métaphore de l’élancement vers une vie nouvelle et de l’invitation au voyage rejoint sur de nombreux points la métaphore de Michel Serres sur la traversée du fleuve
95En conclusion, cette circulation sur une “passerelle” entre réel et irréel ou entre social et intime est nécessaire à la construction de l’individu. Elle se fait par le travail de l’imaginaire, c’est « le troisième monde, par où il transite »
96Ainsi, l’éducation artistique, par le travail de nouveaux langages, par le travail de l’imaginaire comme traversée des images, et par le travail des émotions comme expression intime des perceptions, permet aux individus de trouver leur propre équilibre entre les deux composantes de leur personne. Comprendre les enjeux de l’éducation artistique dans ce voyage et cette traversée, c’est saisir comment les pratiques artistiques peuvent aider à mieux “nager”, à avoir moins peur de “quitter la berge”, à ne pas s’affoler quand les fonds sont profonds et les incertitudes pénibles, à s’accepter différent et à accepter les autres différents.
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98Travailler les pratiques culturelles artistiques, c’est enfin une résistance contre les habitudes et les certitudes. Elles mettent en place des situations nouvelles et parfois surprenantes. Elles proposent des aménagements différents par rapport aux orientations convenues. Métaphoriquement cela rejoint les “passerelles”, lieux de rencontres et d’échanges de créations artistiques engagées et de prises de risques éclectiques. D’autre part, l’éducation artistique concerne un domaine extrêmement contradictoire qui subit des transformations permanentes. Les ouvertures ou les solutions semblent toujours provisoires et c’est bien cela qui justifierait la création de “passerelles”. Nous sommes là dans une zone de surveillance, de vigilance, de choix et d’enjeux de “commandement”.
99Et puis, l’idée de “passerelles”, si elle peut être opérationnelle, est aussi fragile, comme les installations ambivalentes de dissimulation ou d’affichage, de connexion ou de déconnexion.
100Ainsi le temps de vie des “passerelles” est limité mais celles-ci semblent rendre le provisoire plus continu et parfois plus pérenne. Les “passerelles” rendraient possibles à la fois un travail plus stable, plus organisé et une réelle mise en réseau des acteurs, comme dans les dispositions d’aménagement des études ou de changement de formation.
101Alors, si la notion de “passerelles” ne suffit pas à définir un nouveau paradigme éducatif, associée à “culturelle”, à “éducative” et à “artistique”, elle permet peut-être de penser ensemble la circulation des images et des langages des formes de la création, et la transmission de savoirs artistiques.
Nathalie Dupont
Université de Caen Basse-Normandie
[ 1] « Entre un homme et une femme, l’amitié ne peut être que la passerelle qui mène à l’amour ! » (J. Renard, L’Écornifleur, Paris, Gallimard, 1892, p. 45).
[ 2] A. Malraux, La Condition humaine, Paris, Gallimard, 1933, p. 399.
[ 3] B. Cendrars, Bourlinguer, Paris, Gallimard, 1948, p. 253.
[ 4] P. Adam, Le Temps et la Vie. L’Enfant d’Austerlitz, Paris, P. Ollendorf, 1902, p. 326.
[ 5] A. France, Le Lys rouge, Paris, Gallimard, 1894, p. 72.
[ 6] Larousse encyclopédique, Paris, Larousse, 2003.
[ 7] É. Zola, La Débâcle, Paris, Gallimard, 1892, p. 153.
[ 8] Ibid., p. 377.
[ 9] Ibid., p. 607.
[ 10] B. Cacérès, Histoire de l’éducation populaire, Paris, Seuil, 1964, p. 158.
[ 11] É. Zola, Germinal, Paris, Gallimard, 1885, p. 1326.
[ 12] J. Verne, Le Tour du monde en quatre-vingts jours, Paris, Librairie générale française, 1873, p. 98 et 194.
[ 13] G. Flaubert, Correspondance (1848-1850), Paris, Conard, 1926, p. 222.
[ 14] V. Hugo, Les Travailleurs de la mer, Paris, Gallimard, 1866, p. 143.
[ 15] Ibid., p. 202.
[ 16] Ibid., p. 225.
[ 17] Ibid., p. 288.
[ 18] G. Cohen-Séat, Vocabulaire de filmographie, Paris, PUF, 1946, p. 207.
[ 19] G. Duhamel, Suzanne et les jeunes hommes, Paris, Gallimard, 1941, p. 66.
[ 20] Office de la langue française, 2002.
[ 21] Journal officiel du 16 mars 1999, Vocabulaire de l’informatique et de l’Internet.
[ 22] Source http://www.dicodunet.com/reseaux/passerelle-ip.htm.
[ 23] Ibid.
[ 24] Encyclopédie éducative, Québec, Université de Montréal, 1960, p. 130.
[ 25] Ministère de l’Éducation, Québec, 2004.
[ 26] École La Passerelle, à Vésenaz en Suisse, créée en 1986 par l’Association genevoise des écoles privées. Plusieurs écoles portent également ce nom au Québec.
[ 27] Source http://www.pch.gc.ca/progs/pcce-ccop/progs/gateway_f. cfm.
[ 28] G. Frigerio, « Tropes. Transmission / Transfert / Éducation. Fragments pour un puzzle impossible », Le Télémaque, no 26, novembre 2004, La Transmission, p. 31.
[ 29] M.-C. Dujon, « Chronique : L’art : un seul fleuve pour deux rives… »,
[ 30] M. Serres, Le Tiers-Instruit, Paris, Bourin, 1991, p. 24-25 : « Nul ne sait nager vraiment avant d’avoir traversé, seul, un fleuve large et impétueux ou un détroit, un bras de mer agités. Il n’y a du sol que dans une piscine […]. Le nageur sait qu’un second fleuve coule dans celui que tout le monde voit, entre les deux seuils, après ou avant lesquels toutes les sécurités ont disparu : là, il laisse toute référence […]. Le vrai passage a lieu au milieu […]. Voici le voyageur seul. Il faut traverser pour apprendre la solitude. Elle se reconnaît à l’évanouissement des références […]. Au milieu du passage, même le sol manque, finies les appartenances […]. Le corps qui traverse, apprend certes un second monde, celui vers lequel il se dirige, où l’on parle une autre langue, mais il s’initie surtout à un troisième, par où il transite […]. Il n’a pas seulement changé de berge, de langage, de mœurs, d’espèces, mais il a connu le trait d’union : homme grenouille. »
[ 31] Ibid., p. 28-29.
[ 32] J.-B. Pontalis, Ce temps qui ne passe pas, Paris, Gallimard (Folio Essais), 2001, p. 60-61, cité par G. Frigerio, « Tropes… », p. 37.
[ 33] « la transmission […] est aussi bien l’offert que le recherché, l’éventuellement retrouvé, le perdu, le traduit, ce qu’on passe, ce qui se passe en nous, ce qui ne nous a pas été passé. La transmission est cet impossible de mener à terme et simultanément ce qui, sans sa tentative persévérante, nous laisse comme si on n’était rien, comme si on n’était personne. Et c’est du besoin impératif de sa tentative que l’éducation traite » (G. Frigerio, « Tropes… », p. 42).
[ 34] N. Goodman, Langages de l’art, Nîmes, J. Chambon, 1990, p. 300.
[ 35] R. Brichet, « Pour un ministère des Arts », Les Cahiers de la République, décembre 1956, p. 83.
[ 36] L. Vygotski, Pensée et Langage [1932], Paris, Éditions sociales, 1985, p. 67, cité dans F. Raynal, A. Rieunier,
[ 37] J. S. Bruner, « Le rôle de l’interaction de tutelle dans la résolution de problème » [1976], in Savoir faire, savoir dire, le développement de l’enfant, trad. fr., 4e éd., Paris, PUF, 1993, p. 260-280.
[ 38] Dictionnaire Le Larousse, 2001 et Dictionnaire Le Petit Robert, 2001.
[ 39] C. Philibert, G. Wiel, Accompagner l’adolescence, du projet de l’élève au projet de vie, Lyon, Chronique sociale, 1995.
[ 40] F. Dhume, Du travail social au travail ensemble : le partenariat dans le champ des politiques sociales, Paris, ASH, 2001.
[ 41] Ibid.
[ 42] H. Romian, Pour une culture commune, Paris, Hachette Éducation, 2000, p. 8.
[ 43] F. Dhume, Du travail social au travail ensemble…
[ 44] G. Bachelard, L’Air et les Songes. Essai sur l’imagination et le mouvement, Paris, José Corti, 1943, p. 7.
[ 45] D. Lagoutte, Les Arts plastiques, contenus, enjeux et finalités, Paris, Armand Colin, 1995, p. 69.
[ 46] G. Bachelard, L’Air et les Songes…, p. 10.
[ 47] M. Serres, Le Tiers-instruit, p. 6.
[ 48] G. Bachelard, L’Air et les Songes…, p. 13.
[ 49] M. Serres, Le Tiers-instruit, p. 25.
[ 50] M. Du Camp, Le Nil, Égypte et Nubie, Paris, Hachette, 1877, chap. 1, p. 1.