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THÉRAPIE FAMILIALE | 87-90 Distribution électronique Cairn pour les éditions Médecine et Hygiène. © Médecine et Hygiène. Tous droits réservés pour tous pays. Il est interdit, sauf accord préalable et écrit de l’éditeur, de reproduire (notamment par photocopie) partiellement ou totalement le présent article, de le stocker dans une banque de données ou de le communiquer au public sous quelque forme et de quelque manière que ce soit. |
Recensions
1Ce livre réunit certaines contributions d’intervenants aux 6es Journées francophones de travail social et d’approche systémique (Genève, septembre 2004). La cohérence et la richesse simultanées de ces textes se joignent pour refléter ici des réalités sociales et cliniques très similaires dans notre « espace francophone ». Ceci est déjà un fait crucial en soi, auquel j’ajouterais volontiers l’intérêt que des équipes de psychiatrie porteront – ou bien devraient porter – à ces modèles socio-systémiques.
2Dans une introduction remarquable – « Travail social en crise, travail social de crise » – Claude Roger Julier montre cet engagement ambigu : « à la fois au service du pauvre et représentant un système producteur de pauvreté ». Ceci a pour contexte global « une articulation entre l’économie de marché et le gouvernement démocratique », délicate certes. Il s’agit ici d’apporter une assistance claire aux défavorisés du système, aide bien nécessaire pour concilier l’égalité politique et les inégalités économiques productrices de misère et d’exclusion. Mais dans notre travail nous percevons ce message latent : « Cela coûte trop cher et c’est inefficace. »… Non. Alors, tel fut le thème à débattre, illustrer et méditer dans ces Journées.
3« Les enjeux contradictoires dans le travail social autour de la problématique de la violence » par M. Christen, C. Heim, C. Vasselier-Novelli, de Marseille, voici un premier rapport parmi quatre autres consacrés à cette première partie de l’ouvrage, intitulée : « Des contextes sensibles ». Psychologues ou travailleurs sociaux, ils ont situé depuis des années, leurs efforts d’intervention et de recherche au niveau des violences conjugales et intrafamiliales. Leur livre « Vivre sans violences ?» (avec M. Silvestre) transmet leur recherche, élargie aux institutions d’intervention sociale et aux milieux scolaires. Leur thème central est clair : quels moyens pour découvrir une efficacité professionnelle dans ces contextes humains dramatiques et dramatisants ? Leur réponse : « Quant la solution est bonne pour tous les membres du système et aussi pour l’ensemble, c’est-à-dire quant elle ne met pas l’intervenant dans des contradictions insurmontables ». Et leurs efforts en commun leur ont montré que ceci est possible, et formulable.
4P. Béday-Hauser et C. Bolzman (Genève) ont consacrés leurs efforts au contexte des « Contradictions et paradoxes dans le travail social avec les migrants ». Ils ont étudié sur le terrain ces réalités familiales complexes de migrants fixés dans nos agglomérations urbaines. Nos villes sont devenues des univers poly-ethniques. Alors, ces émigrés devront surmonter les contradictions entre « ici et ailleurs », cette dissociation constante entre la réalité proche – qui leur parait lointaine – et la réalité lointaine « qu’ils rêvent proche ». Ils voudraient vivre ces frontières qui sont rigides « plutôt sur le mode de la continuité que sur le mode de la rupture ». Face à eux, les travailleurs sociaux sont impliqués dans une contradiction : « interventions orientées vers l’aide à autrui mais également sur son contrôle. » L’élément familial qui a migré ne sait guère se séparer de ses origines encore si présentes, là-bas… « Avant de penser, je commence par panser » déclare la superviseur d’un groupe d’assistants sociaux. Mais ces zones à risque vont se créer dans des contextes qui, eux, transmettent « les valeurs et les représentations de la classe moyenne », et engagent les migrants dans un contexte « d’aide contrainte ». Des zones sociales « sinistrées » se créent, stigmatisation qui menace les intervenants d’un « burn-out » professionnel, et personnel bien sûr.
5Quant « aux patients dépendants de substances et leurs proches », ils exigent des réponses multidisciplinaires et institutionnelles. Ceci est illustré ici par J.-F. Briefer, J. Zufferey, R. Delacoux, V. Quéloz, C. Leon, M. Croquette-Krokar, quatre psycho-logues et un psychiatre, intervenants du Trait d’union, à Genève. Il s’agit d’abord d’un regard systémique sur les enjeux institutionnels et sur la fonction de ce symptôme : « abus de substances ». La dépendance de la substance se fait dépendance d’un mode de vie. C’est à ceci que leur Centre tente de répondre par une approche systémique. Saisie dans les multiples doubles liens d’approches à la fois individuelles, familiales, sociales, l’équipe pluridisciplinaire affronte le paradoxe de la méthadone, substitutive. Ce setting thérapeutique amplifie le vécu de dépendance des patients, mais ouvre un champ relationnel original. Il faut prendre en considération cette complexité dans la globalité de chaque situation, à la recherche d’alliances simultanées multiples et ceci dès le sevrage. Seule possibilité d’« un réaménagement identitaire ». Une part très originale de ce chapitre concerne la prise en charge dans ce lieu d’accueil de jeunes parents, eux-mêmes dépendants, avec leurs enfants dans ce lieu d’accueil. C’est une rencontre où vont se fondre ces enjeux contradictoires accueillis dans une communauté revalorisante.
6Attentives à l’œuvre d’Edgar Morin, M. Grisel et C. Lechenne (Lausanne, Genève) soulignent comment « débusquer les enjeux contradictoires à l’aide de la pensée complexe. » Leurs taches de supervision d’équipes et de formatrices prend appui sur une position de « tiers », favorisant la circulation des informations dans les équipes du travail social. Il s’agit de faire se mettre en évidence concrètement des thèmes tels que le contexte, la circularité, le principe d’autorégulation et celui de totalité. A partir de leur expérience de thérapeutes familiales, elles s’impliquent dans des équipes selon ce double jeu : simplifier/complexifier. Elles prennent appui également sur le principe des « sois multiples », suggéré par le constructivisme social d’Anderson ou Berger. Le formateur doit repérer les enjeux contradictoires en cours. Nos auteurs apportent l’exemple de telles discordances entre le juridique et le médical lors d’interventions dans un foyer pour adolescentes.
7Une seconde partie de l’ouvrage réunit des textes plus brefs, bien utiles dans leur diversité contextuelle. Il s’agit de points de vue divers dans ces complexités humaines vivantes : « Les approches économiques », par C. Lokossou, socio-économiste; « Une troisième voie de la systémique », par L. Barrelet, médecin-chef de clinique de psychiatrie, à Neuchâtel; « Le travail social ou les aventures du désir, du sens et des expertises », par B. Ginisty, philosophe consultant en travail social; « Le regard du juriste sur quelques exemples inspirés de la réalité », par J.-F. de Montmollin, juriste. Quelques thèmes s’affirment avec insistance. Comment ne pas évoquer « les nouveaux pauvres » et leurs multiples formes sociales aujourd’hui ? Comment ne pas constater le caractère de plus en plus parcellaire des réponses d’action sociale ? Et aussi comment ne pas voir l’insuffisance des formations classiques en réponse à la diversité des soins psychiatriques, autre champ de souffrance ? Voici le paradoxe catastrophique : plus d’aide à l’aveugle entraîne plus de dépendance et plus celle-ci se fait pathologique réellement, marginalité.
8Nous voici donc à la troisième et dernière partie de ces exposés, grandes lignes, tout autant que trace laissée par de vivants échanges chez les nombreux participants de ces Journées. Elle a pour titre: Poursuivre… C’est une ouverture sur le devenir.
9Professeur de philosophie à l’Université catholique de Lyon, C. Perrotin pose les questions suivantes. Quelle place est-elle faite à l’humain au sein des enjeux contradictoires ? De quoi l’humain a-t-il besoin pour vivre en tant que tel ? Quel principe d’humanité a-t-il besoin de sentir prévaloir ? Peut-il vivre au sein des contradictions que lui imposent technologies d’aujourd’hui, rythmes échevelés, crises des liens sociaux et des emplois ? Là, les travailleurs sociaux sont des témoins privilégiés. Ils vivent eux-mêmes les pressions et l’ambivalence des antagonismes, les contradictions, les paradoxes. Quels appuis ces intervenants trouveront-ils dans ces complexités ? Perplexité : il reste tant à connaître. Ou encore la question : « Comment rétablir de l’humanité entre les professionnels qui évoquent de manière répétitive l’irrespect, la non reconnaissance, la solitude ?» Elargir les points de vue et approfondir les fondements : c’est une éthique qui dépasse la course au changement tout autant que l’inefficacité présente de modèles hiérarchiques. Les partenariats doivent alors l’emporter. Ils peuvent offrir aux participants des modèles qui dépassent le non-savoir d’un traitement des problèmes socio-économiques où l’éthique est laissée pour compte. L’éthique doit prendre en considération la singularité du sujet tout en dépassant la simple « étude de cas ». La déontologie professionnelle ne saurait exclure le « savoir être » propre à chaque intervenant professionnel. L’irréductibilité du sujet accompagne le « vivre ensemble ». Par leur connaissance des lieux humains, les intervenants sociaux peuvent devenir « proposants d’une dynamique de reconstruction » à partir de leur accompagnement des « situations déshumanisantes ».
10Dans un dernier texte, J. Amiguet va répondre à l’introduction de C.J. Julier par cette injonction : lutter contre la paralysie de l’ensemble paradoxal « enjeux contradictoires et tensions irréductibles ». Il faut prolonger la décennie passée, avec ses progrès conduisant déjà vers des formes neuves du travail social. Quatre thèmes peuvent alors être vus de plus près : les dépendances, la violence, les migrations, le travail en équipe. Ils nous précisent des enjeux. Chacun de nous travaille avec une vision autoréférentielle et il s’agit pour nous de grandir : éviter le burn-out en se mettant en question. Face à l’usager, comment dépasser les doutes qu’induit sa crise ? Face aux collègues, comment gérer le partenariat ? Dans l’institution – l’employeur ! – comment créer les liens utiles ? Face aux limites budgétaires, comment éviter la crise ? Alors : percevoir les contradictions, ces paradoxes vécus. Certaines sont superficielles dans une part des familles, d’autres exigent des stratégies paradoxales décrites par nombre d’auteurs en systémique. Tensions et enjeux nécessitent une réponse stratégique et en premier lieu l’évaluation partagée du problème ou de la crise. C’est hiérarchiser les éléments contradictoires des situations qui nous incluent. On doit accueillir l’incertitude du paradoxe en recadrant le contexte d’intervention. Sans espoir illusoire, gardons l’équilibre, fut-il limité au moment même.
11J. Amiguet détaille quelques thèmes bien concrets : le travail de réseau, l’évaluation des pistes, la dédramatisation, l’anticipation dans l’engagement… tout comme la reconnaissance des erreurs commises. Une culture systémique déjà bien assise nous apporte ses soutiens. Qu’il s’agisse d’Edgar Morin et de la pensée complexe, de Mara Selvini et des prescriptions paradoxales, de Tobbie Nathan et des réseaux professionnels, de Virginia Satir et du burn-out, de Guy Ausloos et des paradoxes scindés, etc., la richesse conceptuelle et pragmatique des thèses familio~socio~systémiques ouvre des parcours meilleurs à des vies professionnelles trop couramment saisies par les enjeux contradictoires accueillis par ces professions d’aide. Ce texte conclut un beau livre dont la diversité reflète l’optimisme pragmatique et l’originalité conceptuelle de ses multiples auteurs. Tout comme une expérience approfondie de paradoxes existentiels… peut-être plus anciens qu’il ne paraît.
12J.-C. Benoit