Travailler 2003- 2 (n° 10)| ISSN 1620-5340 | ISSN numérique : en cours | ISBN : 2-914649-27-4 | page 185 à 197

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Notes de lecture


Zygmunt Bauman, Modernité et holocauste, Traduit de l’anglais par Paule Guivarch, Paris, La Fabrique éditions, 2002, 286 p.

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Ce livre, à contre-courant du sens commun, donne un statut ordinaire à la société qui a rendu possible l’holocauste. Autrement dit, l’holocauste ne fut pas un accident de notre histoire, il fut le produit de notre modernité, de notre rationalité.

2

L’ouvrage de Zygmunt Bauman, de 1989 pour son édition anglaise, amène le lecteur, à travers plusieurs chapitres, vers une hypothèse qui ne manquera pas de susciter le questionnement des praticiens et des chercheurs des sciences du travail ; « l’histoire de l’organisation de l’holocauste pourrait devenir un manuel de gestion scientifique » (p. 244).

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Zygmunt Bauman veut nous faire comprendre que l’holocauste ne peut pas se résumer, seulement, à l’antisémitisme allemand, mais que c’était principalement le fait d’une « rencontre unique » entre un type d’État politique et la combinaison du phénomène bureaucratique avec la technicisation du travail du mal. Et c’est en sociologue, de surcroît professeur émérite des universités de Varsovie, Tel-Aviv et Leeds, qu’il se propose d’argumenter cette thèse.

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Le lecteur sera fort surpris de comprendre, au terme de ce livre, que certains de ces facteurs, « en eux-mêmes tout à fait normaux et courants » (p. 19), sont toujours bien présents dans notre société aujourd’hui.

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Dans le premier chapitre, « La sociologie après l’holocauste », Zygmunt Bauman tente de nous montrer les effets tant réactifs qu’aveuglants de la pratique sociologique. Ce chapitre est une modeste introduction qui consiste à examiner, d’une manière particulière, le contrecoup des travaux sur l’holocauste dans le champ disciplinaire de la sociologie. Reprenant plus particulièrement les travaux de Nechama Tec, Zygmunt Bauman tient à extraire fondamentalement ce qu’est une vraie question de sociologie : « La vraie question n’est pas : que pouvons-nous, en tant que sociologues, dire à propos de l’holocauste ? », mais plutôt : « Qu’est-ce que l’holocauste peut révéler sur nous, sur les sociologues, et sur notre pratique ? » (P. 27.)

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L’originalité de l’analyse de l’holocauste dont fait preuve Zygmunt Bauman est qu’il décentre le problème couramment admis par la sociologie, problème qui consiste à dire que l’holocauste est un dysfonctionnement, un accident.

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Mais il se dégage dans cet ouvrage une attention toute particulière portée au principe de la rationalité. Car il faut en passer par l’holocauste si nous souhaitons « comprendre le mode de rationalisation bureaucratique moderne » (p. 42). Ce serait à l’exercice même de la rationalité instrumentale que l’on doit l’extermination de millions de Juifs.

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Cependant, ce que souhaite soutenir Zygmunt Bauman, c’est que « les règles de la rationalité instrumentale » (p. 46) sont inaptes à « empêcher » les phénomènes comme l’holocauste. Ces règles, par exemple, sont celles que l’on applique tous les jours dans le travail : raisonner sur le rapport moyen-fin, équilibrer les budgets, optimiser le rapport coût-efficacité, etc. On pourrait dire aujourd’hui, être un gagnant-gagnant. Et il n’y a rien dans la logique de cette rationalité instrumentale qui puisse nous faire penser autrement. Cette rationalité, avec ce principe premier, la recherche de l’efficacité, est donc ce qui a rendu l’horreur « possible » mais aussi « raisonnable ». Et comme elle fut raisonnable, elle fut d’autant plus possible.

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Le lecteur devine ce qui ressortit à ce phénomène. Zygmunt Bauman le présente en termes de production sociale « d’indifférence morale » et « d’invisibilité morale ». D’ailleurs, c’est la normalité partagée, des uns et des autres, qui devient énigmatique pour le lecteur, cette normalité qui instruit le procès de notre bureaucratie moderne. Car, finalement, tout semble normal. Mais Zygmunt Bauman insiste. Ce n’est pas le déterminisme de type bureaucratique qui engendra l’holocauste, mais bel et bien une société qui n’empêcha rien.

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Les deuxième et troisième chapitres, « Modernité, racisme et extermination », sont de longs développements ; Zygmunt Bauman centre son questionnement autour du racisme et de l’antisémitisme. Bien sûr, la relation entre antisémitisme et holocauste, dans son habituelle logique, résiste mal à l’analyse. Mais en posant quelques mécanismes politiques, l’auteur tend à nous rendre compte d’autres facteurs ayant conduit vers l’holocauste comme, par exemple, la formation autistique des États Nations, la mutation culturelle comme idéologie du progrès de la société moderne ; « le composé meurtrier était fait d’un mélange d’ambition typiquement moderne visant à redessiner et reconstruire la société, et d’une concentration typiquement moderne de pouvoir, de ressources et de compétences administratives » (p. 135).

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Le quatrième chapitre, « L’holocauste, événement à la fois unique et normal », s’amorce par une question non des plus banales, celle de l’historien Raul Hilberg : « Ne seriez-vous pas plus heureux si j’avais réussi à démontrer que tous les initiateurs de ces crimes étaient des fous ? » (p. 144.) Le lecteur soupçonne bien évidemment la réponse, mais il est quelque peu déconcerté par la suite de l’argumentation. Les scientifiques n’auraient, semble-t-il, pas fait leur travail, ou du moins, l’auraient-ils mal fait ?

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Ce serait peu de dire que « l’ingénierie sociale » fut au service de cette rationalité. Au service, certes. Mais ce fut une mise en travail de la technique. Telle la violence qui devient une technique, une technique « sans émotion », parce qu’elle est fondamentalement une technique. Et cela parce que la violence s’érige en raison instrumentale avec autant d’efficacité que de rentabilité, car « les moyens sont soumis à des critères uniquement instrumentaux et rationnels, donc dissociés de l’évaluation morale de ses objectifs » (p. 166).

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Nonobstant, c’est de cette dissociation que Zygmunt Bauman entend proposer qu’elle est « l’essence de la structure et du processus bureaucratique et, avec elle, le secret de l’extraordinaire croissance de son potentiel mobilisateur et coordinateur » (p. 167).

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Mais cette dissociation, cette séparation entre l’efficacité de l’action et l’évaluation morale des objectifs de l’action, résulte d’une caractéristique spécifique à la bureaucratie. Cette caractéristique n’est rien d’autre que le mouvement sécant de deux processus : « la méticuleuse division fonctionnelle du travail » et « la substitution de la responsabilité technique à la responsabilité morale ». Autrement dit, l’imperceptible sens du travail passe par la prescription de somnifères, entendons par là ce que nous dit l’auteur, « des somnifères moraux » (p. 60). L’invisibilité des victimes annihile « la signification morale de l’acte » (p. 58). Et cela est d’autant plus accentué par le développement de la technologie, comme l’évoqueraient « les expériences honteuses de Milgram » (p. 59) : appuyez sur le bouton !

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Certes, l’éventualité du sens moral ne serait liée qu’à cette mise à distance de l’autre, lequel procède de la banalisation de la « technologie du mal ». Mais cette politique du moindre mal nous ramène au statut du Sujet. C’est-à-dire à ce que l’on nomme en psychodynamique du travail « l’autonomie morale subjective [1] ».

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Mais la mise à distance de l’autre n’était pas la seule méthode. Il fallut rendre « invisible l’humanité même des victimes » (p. 60), et, surtout, rendre efficace la coopération des victimes.

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« Ils n’avaient pas le choix. Ou du moins, l’éventail des choix n’avait pas été établi par eux » (p. 243). « La coopération des victimes » est le cinquième chapitre. Pour Zygmunt Bauman, la coopération est un concept extrêmement vague. Et le verdict d’Hannah Arendt : « Sans l’action des collaborateurs juifs et le zèle des Judenräte, le nombre des victimes aurait été considérablement réduit » (p. 195), ne semble pas convenir à l’examen de Zygmunt Bauman. Les victimes étaient verrouillées sur elles-mêmes par une logique implacable, la logique du choix. Ce choix, rationnel, limité, était orienté vers « un mal et un moindre mal », plutôt qu’entre la bonne ou la mauvaise situation. C’est donc par ce processus que cet auteur articule la coopération. Mais Zygmunt Bauman ne s’aide que de la rationalité pour établir le sens de la coopération. Il définit « une rationalité de l’acteur » comme phénomène psychologique et « la rationalité de l’action (mesurée par ses conséquences objectives pour l’acteur) » (p. 243). Et c’est cette charnière à ces deux rationalités qui permettrait de comprendre la paralysie du processus moral.

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On aurait tendance à penser que c’est bien le travail viril qui est en discussion dans l’ouvrage de Zygmunt Bauman. Là où il nomme « la maison de la modernité ». Là où l’holocauste est « un résident légitime » de cette modernité. Mais serait-ce oublier le travail des femmes et leur rapport au réel ? À y regarder de près, il nous faut rappeler que c’est bien par la lecture d’un ouvrage, l’ouvrage de sa femme, Janina Bauman – Winter in the Morning, Virago Press, 1986 – que Zygmunt Bauman eut un dévoilement tardif ; « après avoir lu la description que faisait Janina de sa triste sagesse acquise dans le premier cercle d’un enfer façonné par l’homme, la rédaction de Modernité et holocauste devint un besoin intellectuel et un devoir moral » (p. 256).

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Cet ouvrage est tragique. Et il le serait d’autant plus que l’on pourrait reprocher à Zygmunt Bauman la réduction de son hypothèse à « la rencontre unique entre des facteurs en eux-mêmes tout à fait normaux et courants […] » (p. 19). Cette rencontre, que cet auteur désigne comme étant « unique », thèse centrale du livre, semble tomber sous le coup de la synecdoque. Car, peut-on se restreindre à analyser un phénomène global en termes de rencontre, de coups de dés ? Cette rencontre était-elle seulement fortuite ? Zygmunt Bauman semble vouloir nous dire autre chose, mais il n’y parvient pas. En effet, la figure du travail peut-elle, parfois, occulter la nature même du politique ? Est-elle une des conditions à l’exercice du politique ? C’est peut-être ce qui sous tend l’ouvrage de Zygmunt Bauman.

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Certes, cet ouvrage propose au lecteur une problématique du passé, mais il est d’une écriture qui se conjugue au présent. Seulement, comprendre le rapport entre politique et travail nécessite de faire référence à des recherches cliniques spécifiques menées actuellement sur le terrain même du travail.

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Ainsi, le lecteur de la revue Travailler pourra se référer à Modernité et Holocauste, avec ce qu’il connaît aujourd’hui des idéologies défensives de métiers. Car c’est à partir d’une clinique spécifique du travail que les analyses des conditions du possible, au sens de Zygmunt Bauman, sont à rechercher. Ou pour le dire dans une langue de sociologue, c’est dans la société du travail qu’il nous faut comprendre ce qui ressort de « l’invisibilité morale » et de « l’indifférence morale ». Et ce sera certainement une question de grande importance versée au débat sur le travail. Mais au risque de tomber dans un moralisme vulgaire, il s’agit de comprendre comment le rouleau compresseur de la rationalité empêche tout jugement moral. Et aussi, pourquoi la division sociale du travail est-elle un opérateur puissant par lequel les travailleurs maintiennent occasionnellement leur clivage du moi. Le sociologue peut-il comprendre comment un sujet travaillant se défend jusqu’à ne plus pouvoir penser ? Le dialogue avec les disciplines telles que la psychopathologie et la psychodynamique du travail est urgent.

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Zygmunt Bauman semble dire que « l’émancipation de l’État politique de tout contrôle social […] » (p. 19) a joué un rôle décisif dans la rencontre de tous ces facteurs. Seulement, il ne part pas de la compréhension du rapport au travail, où se révèle, maintes fois, cette impossibilité du penser. Et ce ne sont pas tant les séparations entre les règles de la rationalité et des processus moraux qui sont à comprendre, mais bien les postures spécifiques à chacun des sujets et la construction des stratégies collectives de défense, ce sur quoi les travaux de la psychodynamique du travail ont produit une littérature conséquente.

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Ainsi se fera jour une problématique de liaison entre société du travail et rapport au politique. Et une telle problématique nous permettrait de comprendre comment, parfois, les doctrines politiques s’articulent avec leur société du travail, voire s’affranchissent du réel de leur société. Inversement, on comprendrait aussi, et c’est une grande difficulté, qu’une société du travail s’aveugle des doctrines politiques. Voici un exemple, pris hors de l’ouvrage, d’un policier irakien, Mohamed Jabbar, qui retourne travailler après la chute du régime dictatorial et qui semble dire, selon le traducteur : « Notre façon de travailler ne changera pas. Nous sommes de simples exécutants sous les ordres de la justice et au service de la population, hier comme aujourd’hui [2]. »

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Modernité et holocauste n’est pas un ouvrage de banalisation, mais sur la banalisation techniciste du travail du mal. Ouvrage important de sociologie, sa conceptualisation pourrait être discutée avec ce qui ressort de la psychologie clinique du travail.

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L’ouvrage de Zygmunt Bauman statue finalement sur nos pratiques d’occultation. Car c’est bien de la « rationalité » qu’il s’agit, de la nôtre, celle qui fabriqua l’horreur du xxe siècle. L’holocauste devint ainsi le paradigme de la condition humaine, mais, aussi, une simple continuité historique de l’organisation du travail. Et c’est modestement qu’une maison d’édition nommée « La Fabrique » publia Modernité et holocauste. Cet essai est probablement un des premiers à questionner de façon implicite un système politique et sa société du travail par la mise en visibilité de pratiques qui nous font dormir. Modernité et holocauste est paru en 1989, en version anglaise.

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L’ouvrage de Zygmunt Bauman est à lire, ou relire, pour panser la suite de notre histoire, et ne pas forclore le débat sur le travailler.

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Jean-François Rebeyrat

Anne Perraut Soliveres, Infirmières, le savoir de la nuit, Puf, « Partage du savoir », 2001

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La thèse d’Anne Perraut Soliveres a reçu le prix Le Monde de la recherche universitaire. C’est à ce titre qu’elle est publiée. Le livre au premier abord a de quoi surprendre. C’est à la fois un manifeste pour une médecine plus humaniste, un recueil de pensées poétiques sur la nuit et ses représentations, une réflexion sur la posture de chercheur, une analyse détaillée de ce que recouvre le travail à l’hôpital. C’est un livre qui offre au lecteur de multiples entrées. Chacun pourra y trouver matière à nourrir sa pensée.

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C’est surtout une volonté farouche, presque une obstination de rendre compte du travail de nuit des infirmières. Car si le travail est invisible le jour, il l’est encore davantage la nuit. Situé dans un ailleurs temporel, inaccessible pour la majorité d’entre nous, le travail de nuit est entaché de suspicion. C’est un inconnu, un inconnu subversif sur lequel on préfère jeter un voile quasi pudique.

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C’est contre cette injonction de la discrétion que l’auteure se met au travail. Qu’apprend-on finalement de cette minutieuse entreprise de réhabilitation ? L’hôpital, la nuit, est d’abord « un environnement médical atténué ». Les personnels qui travaillent en journée se retirent et laissent un champ immensément libre aux infirmières de nuit. Investies d’un pouvoir conféré par « l’évanouissement des structures », les infirmières s’octroient « un espace de plus grande autonomie, de liberté de pensée et de parole, de solidarité obligée éprouvée au quotidien et de rapports humains non soumis à la diurnité hiérarchisée et compartimentée ».

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Seules « maîtresses » à bord, les infirmières font de la nuit le domaine secret de la transgression. Elles rusent d’abord avec leur propre corps rebelle aux exigences de la nuit et qu’il faut savoir dompter et adapter. La maîtrise du corps est « une des premières expériences de la transgression de la normalité ».

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Les infirmières de nuit tiennent ensuite à bonne distance la façon ordonnée dont les soins doivent être « administrés ». Il leur arrivera de privilégier le sommeil du malade, de différer un soin, de faire un shampooing quand bien même cet acte de « confort » ne peut et ne doit figurer dans aucun protocole de soins. Ces gestes professionnels qui ont encore droit de cité la nuit se font rares la journée. Cette « inversion de la hiérarchie des valeurs » est à l’origine de nombreux conflits entre équipe de jour et équipe de nuit. Le travail de l’infirmière de nuit met cruellement en lumière l’obligation faite à l’infirmière de jour de privilégier le soin technique au détriment du soin relationnel. Le temps d’écouter et de soigner appartient à la nuit. Le jour, on administre des soins à des malades que l’on préfère finalement « intubés, sous l’emprise de sédatifs, ventilés » faute de pouvoir leur consacrer le temps nécessaire. Il découle de ce clivage « des sentiments contradictoires entre envie et rejet, se traduisant souvent par des tentatives de déplacement de certaines tâches du jour vers la nuit, au nom de la continuité des soins et surtout de la charge de travail ».

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Mais si la nuit offre un espace de liberté, elle n’en est pas moins un espace de souffrance. À trop s’engager dans la compassion, le risque de se laisser déborder n’est jamais très loin d’autant que la compassion exercée nuit après nuit s’accompagne d’une prescription de silence. De la subjectivité des infirmières, il ne peut en effet être question. Elle parasite les tentatives de décrire le travail d’un point de vue purement « objectif ». Les infirmières se trouvent, il est vrai, de plus en plus dans l’obligation de rendre compte de leur travail au travers d’outils de gestion qui censurent l’expression de leur subjectivité. C’est le règne des protocoles, des procédures, des démarches d’accréditation, des systèmes de traçabilité qui « privent les infirmières de l’essentiel du travail de maturation et de réflexivité indispensable à la digestion de la fréquentation mortifère de la misère humaine concentrée dans les institutions de soin ». Ces outils, vendus comme l’apanage indispensable de la modernité, confèrent l’illusion que le travail est mis en visibilité. Or, à défaut de saisir le travail, ces outils renvoient l’astuce, la trouvaille, l’ingéniosité des infirmières, aux oubliettes quand ils ne s’évertuent pas à les sanctionner. La démarche d’accréditation n’est en fait qu’une puissance démarche de discrédit du travail réel.

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Cette absence de délibération autour du travail mène à ce que l’auteure appelle « la maladie iatrogène de la profession infirmière », c’est-à-dire provoquée par la médecine. Pour les médecins, la vigilance des infirmières doit s’exercer avant tout par « une présence solitaire » dans le service. Et l’auteure de rappeler qu’a contrario « plus les soignants restent longtemps ensemble, moins ils manifestent d’impatience devant les demandes des patients […]. Le déficit des espaces de délibération représente un coût psychique pour les infirmières. Faute de pouvoir se rencontrer, elles font face à la souffrance « par la fuite, les lombalgies, les dépressions et leur cortège de somatisations jusqu’au fameux burn-out qui est l’étape finale de l’usure du soignant ».

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Comment dès lors rendre compte du travail réel des infirmières quand tout concourt à le nier ? Anne Perraut Soliveres s’y emploie en multipliant les angles de vue. Refusant de « laisser sa vie au vestiaire », comme il lui a toujours été conseillé à l’hôpital, c’est par le recours à sa propre subjectivité que l’auteure aborde son métier. Elle évoque son enfance, son passage à l’école d’infirmières, son travail de surveillante générale, son statut de malade lorsque, atteinte d’un cancer, elle « passe de l’autre côté de la barrière ». Elle choisit précisément de mettre sur la table tout ce que l’hôpital lui a toujours demandé de taire. Elle passe sa vie en revue, s’attarde sur les moments charnières, réaffirme le désir de comprendre ce qui a guidé ses choix et ce qui l’a amené au fil des années à se transformer. Cette volonté de livrer et de se délivrer sonne comme un avertissement. Quand elle travaille, tout ce dont elle parle est convoqué. Il n’est plus question de faire comme si la subjectivité pouvait faire l’objet d’un tour de passe-passe.

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Elle sollicite aussi la parole des infirmières, les filme, les enregistre, se mêle à leurs discussions, se pose plus souvent comme leur contradicteur que comme leur porte-parole. De ces récits d’infirmières surgissent le cocasse et l’inédit. Il y est beaucoup question de toucher, de sexe, de dégoût, de stratégies pour le surmonter, de débordements, de violence contenue et de violence retournée contre le patient lorsque les situations confinent à l’insupportable. Le corps, dans ces discussions, occupe une place de choix, le corps du patient certes, dénudé et dégradé qui n’en finit pas d’échapper à une médecine qui s’obstine à se vouloir toute-puissante mais aussi le corps du soignant, convoqué régulièrement pour apaiser et contenir. Tous les soignants n’appréhendent pas le corps malade de la même façon. Ce qui inspire du dégoût chez les uns provoque un amusement distancié chez les autres. Mais c’est justement dans ces différences d’appréciation, formulées et mises en discussion, que se déplacent les limites de chacun et que s’édictent de nouvelles règles. Sous la légèreté apparente des discussions se légitime une autre façon de rendre compte du travail et s’enclenche une dynamique de la reconnaissance dont on sent qu’elle est jusque-là empêchée. Cette reconnaissance entre pairs est précieuse à plusieurs titres. Elle permet de sortir du piège des pratiques culpabilisantes dans la mesure où les transgressions sont enfin parlées. Elle contribue également au travail d’acceptation d’une certaine impuissance.

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La dernière partie du livre est une réflexion sur le statut de praticien-chercheur dont « l’appartenance au groupe qu’il étudie l’oblige à inventer ses propres méthodes face aux nombreux écueils qu’elle suscite ». Pour mener à bien son travail, Anne Perraut Soliveres ne s’est pas embarrassée de l’injonction faite aux chercheurs de vérifier « objectivement » leurs hypothèses. Refusant la rupture épistémologique qui est l’un des grands principes de la science, (cela équivaudrait à rompre avec le terrain), elle revendique au contraire un engagement total « dans » le milieu qu’elle étudie. Cette immersion n’a de sens que si elle s’accompagne d’un questionnement approfondi de sa propre subjectivité. Ce parti pris conduit Anne Perraut Soliveres à afficher toutes les intuitions, tous les présupposés, tous les concepts, qui nourrissent sa pensée et qui ne se démontrent pas par les méthodes scientifiques. Elle ne cherche pas à en atténuer le prisme déformant. Elle met au contraire en avant tout ce qui lui permet d’interpréter le monde et de guider sa recherche. Dans l’art et la manière d’énoncer sa propre doctrine, Anne Perraut Soliveres ne se refuse rien, pas même le mode accusatoire : « J’attribue pour une grande part la pathologie professionnelle développée par les infirmières et pudiquement dénommée “malaise” à une orientation médicale qui heurte leurs convictions et leurs valeurs non seulement par son impact direct, mais également par les transformations qu’elle opère tant au niveau social qu’au niveau symbolique. » Le ton ne sied pas forcément au travail académique que constitue une thèse. C’est le reproche que ne manquent pas de lui adresser ceux qu’elle rassemble sous l’appellation de « cité savante ».

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Pas plus que le travail ne se laisse découper en tranches objectivables, la recherche de l’auteure ne se laisse donc être compartimentée en étapes bien distinctes. À l’ordonnancement stabilisé d’une méthodologie scientifique, Anne Perraut Soliveres préfère la multiplication des postures, la variété des points de vue, l’alternance inattendue des styles dans l’écriture et surtout l’utilisation d’un « je » omniprésent, revendiqué tout le long de l’ouvrage. À ceux qui risqueraient de trouver ce « je » quelque peu envahissant, elle répond que la meilleure façon de laisser de la place aux autres est encore de prendre la sienne. Le « je » d’Anne Perraut Soliveres traduit parfaitement la posture d’un sujet qui n’a pas pu faire autrement que de se singulariser au sein de son collectif de travail. Ne supportant plus ce dont elle est témoin au quotidien, elle a choisi de nommer clairement les impasses dans lesquelles l’organisation du travail tient la subjectivité. Sa thèse est un acte de résistance désormais versé dans l’espace public. À chacun de s’en saisir.

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Jean-Luc Nimis

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Psychologue du travail

Jocelyne Porcher, « Éleveurs et animaux, réinventer le lien », Préface de Boris Cyrulnik, Partage du Savoir, Puf, 2002, La Mort n’est pas notre métier, Ed. de l’Aube 2003

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« Les généticiens ont fait le porc à notre image, blanc, imberbe et dépendant [3] », Jocelyne Porcher ne ménage pas les lecteurs, la parole est directe, authentique, ne fait de concession à personne. Jocelyne Porcher est chercheure à l’Inra après un parcours professionnel de terrain. Elle connaît la réalité dont elle parle, et cela s’entend.

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« Éleveurs et animaux, réinventer le lien » est la publication de sa thèse de doctorat. Elle étudie le lien entre les éleveurs et leurs animaux, les représentations de ce lien, son histoire et, à travers une enquête de terrain, son état actuel. Pour elle les éleveurs sont devenus « des hommes et des femmes chez qui le regret le dispute à la honte et la souffrance [4] ». Elle accuse l’élevage de s’être transformé en « production animale » dévitalisée, guidée par de stricts intérêts économiques. Ce type de production, pour l’auteure, « attente au respect de la vie ».

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En même temps que le développement de la société capitaliste industrielle se met en place l’agriculture productiviste, qui bouleverse le « rapport des paysans à la nature [5] ». « L’essor du machinisme, l’extension des chemins de fer, le développement de la chimie agricole, la sélection rationnelle des plantes et des animaux, la suppression de la jachère… [6] » arrivent en même temps que la zootechnie « définie comme la science de l’exploitation raisonnée des “machines animales”, le zootechnicien étant l’“ingénieur de ces machines” [7] ».

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Pour « organiser scientifiquement le travail » de la « production animale », il faut mettre à distance l’« anima », éloigner de la pensée le rapport de coconstruction de l’homme et de l’animal. Jocelyne Porcher nous indique comment ce lien a été progressivement défait dans nos représentations communes, mais aussi et surtout dans la pratique même des éleveurs

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D’abord, on ne dit plus un paysan, on dit un chef d’entreprise. Dans les élevages industriels, les bêtes sont souvent élevées à distance des habitations. La mécanisation réduit la part de contact direct avec les animaux élevés en batterie. Le nombre d’exploitations s’est réduit de manière considérable (entre 1998 et 2000, la moitié des éleveurs de porcs ont disparu, ce qui n’est qu’un exemple), les animaux sont concentrés de plus en plus nombreux dans des exploitations de plus en plus grandes. On ne leur donne plus de noms, mais des numéros.

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Pour que l’on puisse au quotidien « réduire les cycles de production » (aujourd’hui, nous dit-elle, le travail humain nécessaire est de trente-six minutes en tout, par porc entré chez un post-sevreur-engraisseur avant son départ à l’abattoir), « assainir les marchés » (en clair : détruire des millions d’animaux pour « relever les cours »), pour que l’on puisse en bref « faire de l’animal vite produit, pas cher, facile à manger », comme lui dit un éleveur, comment fait-on ?

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Jocelyne Porcher ne s’aligne pas sur la démarche de recherche habituelle quand on étudie les animaux d’élevage : elle ne sépare pas dans sa méthodologie de recherche les éleveurs des animaux. Elle les pense ensemble, c’est là peut-être sa force principale. Elle pense le travail de l’éleveur dans le même mouvement que « la condition des animaux d’élevage ». Elle se place au cœur de notre rapport à tous avec le monde animal. Ses outils théoriques ont donc eu besoin de faire appel non seulement à l’histoire de l’agriculture, mais aussi à la philosophie (Aristote), à la littérature (Marcel Proust), à la psychologie (Erwin Straus, ou plus récemment l’école de Palo Alto, mais surtout à Bowlby et sa théorie de l’attachement), à la psychodynamique du travail, pour étudier les défenses des éleveurs et des salariés agricoles, et last but not least à une analyse politique des rapports de production (Karl Marx).

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En effet, nous dit-elle, « La recherche ne se fait pas en dehors d’un contexte social et économique et celui-ci est nécessairement politique [8] ». Son écriture est claire, ses ouvrages convaincants. Signalons que La Mort n’est pas notre métier est un ouvrage plus court, pamphlet passionné et percutant, (avertissement : on ne sort pas indemne de sa lecture !). Dans les deux livres, on trouve la même cohérence, la même vigueur et rigueur intellectuelle, elle refuse d’user d’euphémismes pour décrire la situation, elle n’écarte pas la rationalité pathique. Elle dénonce dans les deux livres la dérive de dessèchement du vivant à l’œuvre actuellement.

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Son enquête montre bien comment les salariés agricoles peuvent se protéger de la souffrance due à ce type de travail. Elle nous donne entre autres un exemple. Pour effectuer les « soins (!) aux porcelets », qui consistent à les castrer, leur sectionner la queue, et leur couper les canines, certains travailleurs mettent des protecteurs d’ouïe, qui leur permettent d’écouter la radio, pour ne pas entendre les hurlements qu’ils déclenchent.

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Mais Jocelyne Porcher ne s’en tient pas là. Elle est allée dans les fermes, les élevages, a rencontré environ 300 éleveurs sans les prévenir, dans le courant de leur tâche, au saut du tracteur, dans l’étable, dans la cuisine… Elle nous retranscrit une partie des entretiens, qui sont émouvants, plus parlants encore que son propre texte, ce qui n’est pas peu dire. Elle n’a pas entendu que des stratégies de défense occultant la réalité du travail. Elle a beaucoup entendu et elle le montre bien la souffrance des éleveurs, leurs résistances aussi devant le mode de travail dominant.

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L’un d’entre eux nous dit en parlant de ses vaches : « Je m’assieds et je les regarde », un autre qu’il aime « entendre les vaches brouter ». Même avec des politiques productivistes induisant des cadences infernales, (Jocelyne Porcher n’est pas avare de chiffres retentissants : on tue chaque année un milliard d’animaux « en abattage ordinaire [9] » et « un tueur en abattoir égorge en routine 850 porcs à l’heure [10] », on apprend aussi que l’on compte en Bretagne trois fois plus de porcs que d’habitants : 300 porcs au kilomètre carré [11]), les travailleurs gardent un lien avec les animaux, même s’il est occulté par les chercheurs en sciences animales, même si nos politiques internationales obéissent au « réalisme économique ». Nous jouons là, pour l’auteur, « dix mille ans de domestication, c’est-à-dire d’engagements réciproques [12] », les hommes qui sont de fait en contact avec les animaux ne l’ont pas oublié.

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La thèse qu’elle a présentée, le 7 septembre 2001, à l’Inra, a obtenu le prix Le Monde, son travail n’est pas seulement original, mais aussi percutant, et largement reconnu comme tel.

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Elle nous demande « comment penser qu’une société puisse protéger les corbeaux et les loups et massacrer par millions les vaches pour assainir le marché ? »

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Si l’objectif de Jocelyne Porcher était de réinventer des liens, il est atteint pour le lecteur : il met en évidence ceux qui existent non seulement entre éleveurs et animaux, mais aussi ceux qui sont entre la viande de notre assiette et nos choix de société et, plus largement, entre le statut du travail et l’avenir du vivant.

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Lise Gaignard

Notes

[1]

Molinier Pascale, « Autonomie morale subjective et construction de l’identité sexuelle : l’apport de la psychodynamique du taravail », Revue internationale de psychosociologie, vol. iii, n° 5, 1996, pp. 53-62. Pharo Patrick, L’injustice et le mal, Paris, L’Harmattan, 1996.

[2]

Kristian Autain, reportage sur la ville de Bassora en Irak, Jounal de 20 h, France2, dimanche 13 avril 2003.

[3]

« Éleveurs et animaux, réinventer le lien ».

[4]

La Mort n’est pas notre métier, p. 14.

[5]

« Éleveurs et animaux, réinventer le lien ».

[6]

Id.

[7]

Id.

[8]

Id.

[9]

Id.

[10]

Id.

[11]

Id.

[12]

La Mort n’est pas notre métier.