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La prison en procès
Philippe Artières
1En janvier 1972, dans la France de Georges Pompidou, aux derniers feux de la « nouvelle société » promise depuis Matignon par Jacques Chaban-Delmas, « cas-seurs » et « gauchistes » sont déjà hors-jeu. Mais le « front des luttes » post-68 se déplace. Les prisonniers entrent en scène, à Toul en décembre 1971 puis à Nancy, ouvrant une mise en accusation de la justice dont le témoignage du docteur Vasseur en 2000 a bien montré que l’instruction n’était pas achevée. Les historiens entreprennent aujourd’hui, sur archives et témoignages, l’exploration de ce lancinant procès. Voici un des premiers exemples de leur travail, au ras des faits et des interprétations d’époque.
2Le 15 janvier 1972, une violente mutinerie éclate à la prison de Charles-III à Nancy
3Faute de sources, les révoltes dans les prisons sont, pour l’historien, bien souvent très difficiles à appréhender
4Les événements de ce samedi 15 janvier 1972 furent parfaitement conformes à ceux qui s’étaient déjà produits ailleurs au cours de l’automne 1971. À la suite de l’annonce par le ministre de la Justice, René Pleven, de la suppression des colis de Noël
5En décembre, les deux révoltes de Toul avaient révélé des dysfonctionnements du régime pénitentiaire. Acculé par le GIP, par la Commission Vérité-Toul et par une partie de l’opinion qui soutint ce mouvement, René Pleven avait créé une commission d’enquête présidée par l’avocat général Schlmek. Loin de mettre fin aux mouvements, cette création eut pour conséquence un accroissement des manifestations de et en faveur des détenus (citons pour exemple la révolte de Nîmes le 3 janvier 1972 et les actions menées devant plusieurs prisons les soirs de Noël et de la Saint-Sylvestre 1972
6Le 15 janvier au matin, au lendemain d’une action des prisonniers à Escrouves, ce fut au tour de Charles-III de s’enflammer. Au cours du petit déjeuner dans le réfectoire commun, des détenus se plaignirent de la mauvaise qualité du café, la discussion s’envenima et très vite l’émeute se déclencha et se généralisa : en moins d’une heure, les trois cents détenus qui composaient la population de la maison d’arrêt se mutinèrent
7Ce mouvement partage avec ceux des autres établissements au moins deux séries de caractéristiques. D’une part, il avait été collectif, spontané et inorganisé. Bien que la mutinerie ait débuté au sein de la population de l’un des ateliers, elle avait été immédiatement suivie par l’ensemble des détenus. Cette adhésion massive, doublée de l’absence de leaders, avaient entraîné des débordements. Certains détenus avaient attaqué la cantine et distribué la totalité des réserves ainsi que le stock de bières (ce qui, on le verra, fit dire à certains commentateurs que les mutins étaient ivres), d’autres avaient descellé les rares lavabos, tandis que la toiture avait été largement endommagée par les prisonniers qui l’occupaient, les mutins s’étant servis des tuiles pour repousser les assauts des forces de l’ordre. Il n’y avait pas eu à Nancy, ni d’ailleurs dans les autres établissements dont la population pénale s’était soulevée, de mise à sac systématique des locaux. La lutte s’était organisée avec des moyens artisanaux comme en témoignait au GIP un détenu : « Je reconnais que sur le toit j’étais monté avec un drap qui devait nous servir de banderole revendicative. J’avais un pinceau et de la peinture noire mais je ne suis pas arrivé à peindre une inscription sur le drap. En effet le drap ne s’y prêtait pas et le pinceau restait collé après le drap »
8D’autre part, les revendications des prisonniers étaient centrées sur la situation dans l’établissement ; elles ne réclamaient pas la fermeture des prisons ; elles portaient sur les conditions de détention et sur l’exercice de la justice ; ce qui a amené Michel Foucault à déclarer au Nouvel Observateur : « Nous étions arrivés avec nos questions sur le froid et la faim, et les détenus nous ont répondu par d’autres, celles-là même qui sont aujourd’hui au cœur des révoltes et des revendications : les conditions de travail, la protection juridique des détenus à l’intérieur des prisons, le droit d’information, de sortie et la suppression du casier judiciaire »
9Autrement dit, la muniterie de Nancy n’aurait pu être qu’une réplique de ce que d’autres établissements avaient connu. Les réactions qu’elle entraîna par la suite furent, quant à elles, en grande partie, inédites. L’interprétation à donner à cet événement devint dans les semaines suivantes un enjeu important et, jusqu’au procès, on en fit des lectures divergentes. Un journaliste du Figaro, Denis Perier-Daville, insistant au lendemain de cette mutinerie sur les enjeux d’interprétation, s’inquiétait ainsi des conséquences :
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11Un processus de la violence peut de ce fait s’engager, les uns s’inspirant du seul impératif de maintien de l’ordre et les autres s’enflammant pour une réforme qu’ils jugent indispensable. Sans dramatiser la situation, on peut pourtant constater qu’une partie de la population se trouve toujours disponible pour la contestation et, que, dans ce combat jamais terminé entre l’ordre et le mouvement, la justice pourrait, le cas échéant, prendre le relais de l’université de « mai 68 »
12René Pleven fut le premier à livrer son interprétation. Le soir même, dans un communiqué, il déclara : « La mutinerie qui a éclaté ce matin parmi les détenus de Nancy n’était motivée par aucune cause sérieuse de mécontentement. Il est clair que certains éléments subversifs s’efforcent actuellement d’utiliser les détenus, qui risquent d’en supporter les conséquences, pour provoquer ou relancer une agitation dangereuse dans divers établissements pénitentiaires. » Le garde des Sceaux poursuivit en indiquant que les forces de l’ordre, placées sous l’autorité conjointe des ministres de l’Intérieur et de la Défense nationale, avaient reçu l’ordre d’apporter leur concours au personnel de l’administration pénitentiaire « avec tous les moyens et la fermeté nécessaires », pour s’opposer à toute tentative « de subversion dans les prisons ». Pour René Peaven, cette mutinerie participait donc d’un complot cherchant à entraver les réformes décidées afin de pouvoir cultiver des motifs d’agitation. Le préfet de la Meurthe-et-Moselle était du même avis et parla au Républicain lorrain d’un « mot d’ordre visant à généraliser l’agitation dans les prisons ».
13Cette lecture était partagée par le directeur de Charles-III, Dominique C., qui estima dans L’Est républicain du lundi 17 janvier : « Il y a dans l’agitation qui gagne toutes les prisons quelque chose de téléguidé, d’orchestré, extérieur en tout cas à nos maisons. Quoi ? Je n’en sais rien… ». Le sous-directeur de l’établissement reprit la thèse et indiqua : « Rien ne laissait présager les incidents qui se sont déclenchés le 15 janvier au matin. Dans les jours qui ont précédé aucune réclamation et aucune pétition, comme certaines organisations ont tendance à le faire accréditer à l’opinion publique, ne m’avaient été présentées. Par ailleurs je tiens à souligner qu’au moment des événements aucun détenu n’était placé au quartier disciplinaire. Je ne m’explique donc réellement pas à quels mobiles ont obéi les détenus »
14La presse locale reprit largement cette lecture, parfois même à son propre compte en mettant en avant les nombreuses dégradations dont l’établissement aurait été l’objet. Ainsi, la semaine suivant les faits, L’Est républicain titra que la mutinerie avait occasionné plus de deux millions de dégâts : « Des tonnes d’ordures, de plâtres, de planches, de poutres et de vêtements … à croire qu’un cyclone est passé par là. Partout c’est le même enchevêtrement d’objets les plus divers »
15Pour les maoïstes, le sens de la mutinerie ne fit en revanche aucun doute. Les événements de Nancy étaient un nouveau signe de l’unification et de la généralisation des luttes contemporaines. Le numéro spécial, que La Cause du peuple (J’accuse) Secours Rouge Groupe Information Prison, publia le 19 janvier 1972, fut ainsi titré « Les prisonniers insurgés nous appellent ! ». S’indignant de la thèse du garde des Sceaux, les maoïstes de l’ex-gauche prolétarienne écrivent : « C’est une campagne de presse démente et débile. C’est la plus grosse tentative connue de conditionnement fasciste de la population. Le gouvernement veut faire son exemple : il entend brutalement punir les prisonniers insurgés ». C’était en effet cette figure du mutin en insurgé qui dominait dans le récit heure par heure que publia le journal. La mutinerie était, selon La Cause du peuple, consécutive à la mise au mitard de prisonniers ayant présenté à la direction des revendications. Mais la mutinerie était pour les maoïstes également le signe que la prison était devenue un terrain de lutte à part entière, un « front révolutionnaire » nouveau
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17Entre ces deux lectures extrêmes, le complot et un mouvement insurrectionnel, une série d’interprétations intermédiaires furent avancées. Les représentants syndicaux du personnel de surveillance réagirent violemment aux lendemains de la mutinerie et déplorèrent le manque de moyens mis à la disposition de l’administration pénitentiaire pour réprimer le mouvement. Tout en avalisant la thèse du complot, Force Ouvrière parla de meneurs transférés la veille à Nancy : selon ce syndicat, cette révolte n’était pas la conséquence des mauvais traitements infligés aux prisonniers par les surveillants, mais bien l’œuvre d’individus transférés notamment d’Écrouves les jours précédents. Le personnel exigeait « que les principaux instigateurs soient immédiatement très sévèrement punis », en en appelant « solennellement aux pouvoirs publics pour mettre un terme à toutes ces exactions provenant d’éléments extérieurs, qui portent atteinte tant à la sécurité qu’à leur dignité dans l’exercice de leurs fonctions ».
18La lecture du journaliste de L’Humanité, Claude Lecomte, reprenait partiellement cette analyse tout en condamnant la répression. Le quotidien communiste, sans adhérer à la thèse du complot, et en réfutant celle des maoïstes, estima que cette révolte était le fruit d’une gestion inconséquente des transferts de prisonniers. Lecomte écrivit ainsi le 17 janvier : « Depuis la mutinerie de Toul, les mutations des “meneurs” se sont succédées de mutinerie en mutinerie, de prison en prison. On aurait voulu semer les germes de violence qu’on ne s’y serait peut-être pas pris autrement … On s’est empressé de muter les “meneurs” d’Écrouves à Nancy. L’agitation a gagné ainsi Charles-III
19Jean-Marie Domenach publia un long article dans le numéro de février de sa revue où il estimait qu’à Nancy le dialogue avait commencé :
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21Si le GIP ne vit pas dans les mutins le modèle de l’insurgé de la lutte des classes, il estimait que cette mutinerie avait été l’occasion d’un moment de convergence où l’information n’avait plus été médiée. En somme, Nancy avait été un moment important dans la lutte pour l’information.
22C’est en effet la question de l’information qui allait être au centre du second moment de la réception de l’événement. À ce premier affrontement d’interprétations succéda, de janvier à avril, une série d’enquêtes concurrentes et méthodologiquement très différentes sur les événements de Nancy. Pour les uns, il s’agissait d’instruire le procès des mutins, pour les autres, de faire procès à la prison.
23Au Conseil des ministres du 19 janvier 1972, René Pleven présenta une série de réformes des prisons qui, commentait le président Pompidou, s’inscrivaient « dans cette voie étroite entre une indifférence inhumaine et une sensiblerie dangereuse »
24L’enquête dont fut en charge la police judiciaire avait un objectif bien précis, il ne s’agissait nullement de rechercher les raisons profondes du mouvement, ni d’entendre les doléances des détenus de la maison d’arrêt. L’information judiciaire ouverte par le juge Hardy avait pour but de connaître ce qui s’était passé le 15 janvier 1972 au sein de l’établissement et d’identifier le plus rapidement possible les responsables de ce mouvement : en somme, de trouver des coupables. Aussi l’investigation fut-elle de grande ampleur. Dans les semaines qui suivirent, plus de cinquante détenus furent entendus, ceux restés à Charles-III mais également ceux transférés dans d’autres établissements. Quelles questions leur furent posées ? Toujours les mêmes : « Qui avait lancé le mot d’ordre ? Qui étaient les principaux auteurs des dégradations ? » Autrement dit, il s’agissait d’identifier le ou les meneurs pour pouvoir inculper certains détenus de violences et destructions concertées commises en groupe, de violence à agent de la force publique et de dégradation volontaire d’édifice public : des infractions qui rentraient toutes dans le cadre de la loi anticasseurs du 4 juin 1970.
25À l’audition des détenus succéda celle du personnel pénitentiaire, mais sa responsabilité ne fut pas mise en cause. En revanche, l’officier de police judiciaire chercha des noms. Là, comme dans l’audition des principaux mutins, l’objectif inavoué de l’enquête était aussi de diviser les détenus et de briser ce lien qui les avait unis le 15 janvier. Jouant sur la précarité et la fragilité de certains détenus, des souplesses furent promises à ceux qui parleraient. Faire parler, individuellement cette fois, pour restaurer l’ordre du discours carcéral, l’ordre de la prison. Bien que résistant majoritairement à cette stratégie, des détenus livrèrent cependant plusieurs noms.
26Le rapport de synthèse de la police judiciaire fut rendu public à la mi-février. Ses conclusions étaient très claires : la révolte des détenus n’avait pas été spontanée. Elle avait été minutieusement préparée la veille, le 14 février, par quelques détenus du dortoir dénommé « Abrec »
27Parallèlement à cette enquête judiciaire, la presse, en la personne de journalistes souvent pigistes ou de journalistes proches de certaines luttes (D. Perier-Daville du Figaro
28La presse qui avait découvert les prisons comme sujet éditorial au cours de l’automne fut particulièrement réceptive au mouvement de Nancy. Elle saisit l’occasion pour publier plusieurs reportages sur l’univers pénitentiaire. La télévision ne fut pas absente de cette vaste publicité de la prison : la seconde chaîne de télévision lui consacra ses Dossiers de l’écran du 2 février. Le débat qui suivit la diffusion du film de Maurice Cloche, Prisons de femmes rassembla les intervenants traditionnels du champ pénitentiaire : Henri Le Corno, directeur de l’administration pénitentiaire, Philippe Lehideux, président de l’œuvre pour les visites de prisons, Aimé Pastre, secrétaire des personnels pénitentiaires CGT, Me Pascal Baudet, avocat, membre du Conseil de législation pénale, le Dr Paul Hivert, psychiatre, médecin-chef du centre médico-psychologique de la Santé, sœur Jean-Marie, mère supérieure de la congrégation des sœurs de Marie-Joseph et trois détenus. Aucun membre du GIP n’était présent sur le plateau.
29Le Nouvel Observateur publia le lendemain de la mutinerie un dossier intitulé « Les prisons de Pleven »
30Le Figaro publia à partir du 19 février 1972 une série de longs articles sous le titre « Prison, quand l’homme est oublié », sous la signature de deux journalistes extérieurs à sa rédaction, Françoise Berger et Jacques Buob. Durant plusieurs semaines, les deux journalistes offrirent aux lecteurs un tableau quasi exhaustif du problème de la prison contemporaine en faisant une large place aux témoignages des différents acteurs (personnels, prisonniers, aumôniers, éducateurs…) mais aussi au GIP. Ainsi dans le premier volet portant sur les rébellions (« Une brèche dans le mur du silence et un exutoire à l’agressivité »), les journalistes rapportaient les propos de l’ancien aumônier de Fresnes, le père Jouën : « Beaucoup de détenus d’aujourd’hui ont connu en liberté les événements de Mai 68. Il ne faut pas s’étonner si la contestation a mis trois ans pour franchir les murs et s’installer en prison. Les jeunes n’y ont plus la même mentalité. Ils ne se laisseront plus faire de la même façon ». Dans le monde du silence, écrivaient les deux journalistes, « les jeunes ont appris à parler. Ils ont d’abord tenté de briser la barrière qui s’épaississait depuis des années autour des pénitenciers et les isolaient du monde libre. Le GIP a d’ailleurs fortement contribué à ouvrir la brèche »
31L’enquête du Figaro présentait quelques points communs avec les nombreux dossiers que la presse et les revues militantes consacrèrent à ce sujet au printemps 1972
32Il est ici utile de revenir rapidement sur la genèse du GIP. Annoncé publiquement le 8 février 1971, lors de l’arrêt de la grève de la faim des militants de la gauche prolétarienne emprisonnés, le GIP était né du projet de constituer une commission d’enquête sur les prisons comme il y en avait eu une sur la santé des mineurs lors du « tribunal populaire » de Fouquières-les-Lens
33Le GIP plaçait ainsi les luttes pour l’information au centre de son action en développant à partir de sa création une série d’enquêtes dites « enquête-intolérance », fondée sur le modèle des enquêtes du 19e siècle sur la condition ouvrière par les ouvriers eux-mêmes
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35Ainsi, pour le GIP, comme le dit l’un de ses principaux artisans, Daniel Defert, l’information était une lutte
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37C’est sur ce principe que le GIP enquêta sur ce qui s’était réellement passé le 15 janvier. Il ne chercha pas à juger l’action des détenus : « Le GIP n’est pas un tribunal intellectuel qui jugerait du bien-fondé de ces actions … Les prisonniers sont assez grands »
38C’est donc le GIP-Nancy en liaison avec le groupe de Paris qui prit l’initiative de collecter localement le plus d’informations possible, avec l’aide d’un comité de soutien aux mutins constitué le 27 février 1972. Ce comité dénommé « Première commission de contrôle populaire sur les prisons », comprenait « des gens qui ont déjà connu la prison : d’anciens résistants incarcérés par les nazis ; des Français qui ont connu les prisons françaises pour avoir soutenu la lutte du peuple algérien contre la colonisation ; d’autres ex-détenus qui, eux aussi, savent bien ce qu’il faut contrôler dans une prison. Il y a aussi des écrivains, journalistes, des avocats, des enseignants… »
39Le GIP alla donc chercher les informations à la source, chez les mutins eux-mêmes et auprès des travailleurs sociaux des prisons. Il s’agissait de produire une contre-expertise et un rapport fut rendu public, Le Livre noir des événements de la prison Charles-III. Comment procéda le Groupe ? Il se procura l’ensemble du dossier judiciaire par l’intermédiaire des défenseurs des inculpés, des sympathisants travaillant au ministère de la Justice livrant d’autres documents, mais surtout il retrouva plusieurs ex-détenus de Charles-III libérés dans les jours suivant la mutinerie et se livra avec eux à de longs entretiens dans lesquels les ex-détenus racontaient la révolte de l’intérieur. Mais l’important pour le GIP n’était pas de connaître le déroulement de la journée : l’enquête visa à mettre en évidence le sens profond de ce mouvement et d’abord ses modalités de lutte. Les slogans lus sur les toits de Charles-III (« On veut une réforme pénitentiaire », « Justice », « On a faim », « On a soif ») furent analysés ; les modes d’actions furent mis en avant : « On est monté sur les toits parce qu’on voulait que tout le monde sache bien les raisons de cette mutinerie, les gardiens aussi bien que la population… On voulait montrer que nous agissions pour des raisons valables pas pour le plaisir
40En définitive, l’enquête du GIP aborda peu la journée du 15 janvier. Elle la replaça dans le problème plus vaste du rôle social de la justice, une « justice de classe » : « Le procès du 8 juin, ce n’est pas le procès des inculpés de Charles-III, c’est le procès de la justice bourgeoise ».
41Ainsi, au cours du printemps 1972 se préparait par enquêtes interposées le procès des six de Nancy. Tout au long, la mobilisation en faveur des mutins s’intensifia. En effet, à Nancy mais également dans l’ensemble du pays, à l’extérieur des établissements comme à l’intérieur, un mouvement de soutien s’organisa. Les semaines qui précédèrent la première audience furent l’occasion de nombreuses actions. Le GIP multiplia les déclarations dans lesquelles il estimait que « les vrais responsables sont ceux qui ont poussé les détenus de Charles-III à monter sur les toits de leur prison parce qu’ils n’avaient pas d’autres moyens d’expression ». Cette thèse fut reprise sur le terrain politique : à l’Assemblée nationale, Michel Rocard, alors secrétaire général du PSU déposa une question écrite au ministre : « Était-il normal qu’on inculpe des détenus dont l’action [avait] permis que soit alertée enfin la vigilance de ses services et que soit enfin posé devant l’opinion publique le problème du système pénitentiaire ? »
42Dans cette mobilisation, le plus remarquable fut sans nul doute le soutien qui émana des prisonniers eux-mêmes, dans d’autres établissements. Cette solidarité se manifesta notamment par des grèves de la faim à l’approche du procès dont l’ouverture d’abord fixée au 18 mai fut renvoyée au 8 juin
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44Le 8 juin s’ouvrit dans un climat que la presse qualifia « d’électrique », le procès des six mutins de Nancy. Craignant la venue de jeunes « gauchistes », la préfecture avait déployé un imposant service d’ordre. Attendu par les uns pour mettre fin aux mouvements qui agitaient les prisons depuis une année et par les autres comme le point d’orgue des luttes autour du système pénitentiaire, le procès ne tint pas ses promesses et l’affrontement n’eut pas lieu. L’accusation avait cité deux témoins (le gardien-chef et un détenu) tandis que la défense assurée par deux avocats parisiens célèbres, Albert Naud et Henri Leclerc
45L’audience fut brève. Après un rapide interrogatoire des prévenus, les deux parties campèrent sur leurs positions. Du côté de l’accusation, le directeur de la prison fut peu convaincant, de même que le détenu qui témoigna contre ses camarades et qui, depuis sa déposition, avait bénéficié d’une remise de peine. Pour la défense, Gilles Deleuze eut juste le temps de récuser la thèse du « téléguidage politique » avant d’être interrompu par le président. Lors du réquisitoire, Me Flise s’en prit violemment au GIP qu’il renomma « Groupe d’intoxication du public », et demanda au tribunal d’infliger de lourdes peines pour l’exemple. Les deux plaidoiries de Me Maud et Leclerc tentèrent de recentrer les débats sur leur véritables enjeux : Naud évoqua son arrestation en 1941 par la Gestapo et son incarcération à la Santé pour souligner que rien n’avait changé depuis cette période. Henri Leclerc poursuivit ce réquisitoire en soulignant que la prison produisait des mutilés sociaux au lieu de rééduquer les délinquants. À 20 heures, sans que l’audience n’eut donné lieu à l’incident, le verdict tomba : de cinq mois à huit mois de prison et 250 francs d’amende à chacun des prévenus.
46Si le verdict des juges avait été relativement clément et si cette clémence constituait une victoire pour les défenseurs, le procès de la prison, lui, n’avait pas eu lieu : la justice ne l’avait pas permis en ses murs ; Gilles Deleuze au nom du GIP n’avait pu s’exprimer et c’était un demi-échec pour le groupe. Cette impossibilité marquait les limites de l’action du GIP et le procès mit en évidence pour ses membres la nécessité de créer une structure juridiquement capable de soutenir les détenus devant les juges. Cette association, une partie des membres du GIP la formèrent quelques mois plus tard, ce fut l’Association de défense des droits des détenus (ADDD)
47À bien des égards, la révolte de Nancy et sa réception sont exemplaires. Elles permettent trente ans après les faits de saisir l’action du Groupe d’information sur les prisons, son efficacité mais également ses limites. À Nancy, comme tout au long de sa brève existence, le GIP refusa de parler à la place des prisonniers, reconnaissant « l’indignité de parler pour l’autre », selon la belle formule de Gilles Deleuze
48La mutinerie de Charles-III donna lieu au premier grand procès de la prison. Elle fut donc, avec celle de Toul, le déclencheur d’une mise en lumière inédite des dysfonctionnements du système pénitentiaire, semblable à celui que nous avons connu ces derniers mois à la suite de la publication du témoignage d’un médecin de la prison de la Santé, le Dr Véronique Vasseur. Mais ce qui diffère dans ces deux événements distants de trente années, c’est le rôle des détenus eux-mêmes. En 1972, le GIP avait permis à une parole d’émerger. En 2000, cette parole prisonnière est absente des débats.
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Philippe Artières
[ 1] Qu’il me soit permis ici de remercier Daniel Defert, pour les nombreuses informations et précisions qu’il a accepté de me donner au cours de nos rencontres, et José Ruiz qui à l’IMEC a assuré l’archivage des fonds Foucault/GIP. Ce travail est né en partie de l’article particulièrement stimulant que Michelle Perrot consacra dans les Actes. Cahiers d’action juridique, 54, été 1986 à Foucault et les prisons : « La leçon des ténèbres ».
[ 2] Cf. Comité-Vérité-Toul, La révolte de la centrale Ney, Paris, Gallimard, La France Sauvage, 1973.
[ 3] Par la suite, l’historien, signataire du manifeste du GIP, ne prit pas part aux actions du GIP comme il l’explique dans ses Mémoires (Paris, Le Seuil, 1999).
[ 4] Aussi, alors que l’histoire des prisons a connu un essor important depuis une vingtaine d’années à l’initiative principalement de Michelle Perrot, peu de travaux ont été consacrés aux révoltes de prisonniers. S’agissant du 19e siècle, Jacques-Guy Petit leur consacre quelques pages en soulignant qu’elles ont le plus souvent pour objet les conditions de travail. S’agissant du 20e siècle et plus particulièrement de l’après-guerre, les analyses sont plus rares encore : la vie dans les prisons françaises pendant le conflit algérien, moment probablement essentiel dans l’histoire des mouvements en détention depuis 1945 (c’est au cours de la guerre d’Algérie qu’eut lieu la première révolte de prisonniers depuis la Libération avec la révolte de la Santé en 1957) n’a pas été étudiée. Enfin la période des années 1970, lorsque les historiens évoquent ces révoltes, c’est toujours dans la perspective d’une histoire des politiques pénitentiaires (cf. Claude Faugeron, « Les prisons de la Ve République : à la recherche d’une politique », dans Histoire des prisons, bagnes et galères, Toulouse, Privat, 1991, p. 319-343). La flambée de révoltes qui interviennent au cours de l’hiver 1971-1972 n’a pas fait l’objet de monographies. Les biographes de Michel Foucault dressent une rapide esquisse de cette histoire, centrée sur le rôle du philosophe dans ces luttes. Les historiens des mouvements d’extrême gauche (notamment des groupes maoïstes tels que la gauche prolétarienne) se bornent, quant à eux, au début de la période, et aux luttes, notamment des établis, pour obtenir un statut de prisonnier politique. Seul un article de 1977, publié dans la revue dirigé par Jacques Rancière, Révoltes logiques (6, automne-hiver 1977, p. 77-95), s’arrête sur l’une d’entre elles, la mutinerie de Clairvaux dans la nuit du 15 au 16 avril 1970, mais il s’agit pour les auteurs, Stéphane Douailler et Patrice Vermeren, de « reconstituer la mémoire de la quotidienneté de l’insoumission, [de] repérer quelques-unes des fissures de l’édifice carcéral, [de] décrire les logiques disparates des révoltes et des répressions » en présentant trois ensembles de documents relatifs à trois périodes différentes (1893-1901, juillet 1909 et enfin mai 1970). Dans la même perspective, quelques enquêtes sur la vie en détention furent publiées au lendemain de ces révoltes : citons, par exemple, celle des journalistes Marc Kunstlé et Claude Vincent, Le crépuscule des prisons, Paris, Julliard, 1972.
[ 5] Cf. La presse générale mais aussi la presse locale et la presse militante.
[ 6] Claude Mauriac, Le temps immobile. Et comme l’espérance est violente, Paris, Grasset, 1976.
[ 7] Serge Livrozet, De la prison à la révolte, Paris, Mercure de France, 1973 ; Jacques Lesage de la Haye, La guillotine du sexe, Paris, Robert Laffont, 1978.
[ 8] Signalons néanmoins l’existence d’archives des luttes sur les prisons dans le fonds « Mémoires de 68 », déposé à la BDIC.
[ 9] Daniel Defert mais aussi Danièle Rancière qui participèrent activement au GIP ont respectivement déposé une série d’archives de tout premier ordre comprenant notamment les dossiers documentés constitués à l’époque par le groupe. Fonds GIP, IMEC, 9 rue Bleue, 75009 Paris.
[ 10] Ces archives sont d’une grande richesse et permettront à n’en pas douter le développement de nombreux chantiers de recherche. Nous préparons, en collaboration avec Michelle Zancarini-Faunel et Laurent Quero, un ouvrage présentant certaines d’entre elles qui paraîtra pour le 30e anniversaire de la création du GIP, à l’automne 2001, aux éditions de l’IMEC.
[ 11] Cf. Circulaire du 12 novembre 1971 : application des dispositions de l’article D.423 du code de procédure pénale ; suppression des colis de Noël.
[ 12] En particulier, la campagne contre le casier judiciaire en mai-juin 1971.
[ 13] Cf., notamment, le récit que Cl. Mauriac fait de ces actions dans le chapitre « La Goutte d’or », dans Le Temps immobile, op. cit.
[ 14] Il faut ici souligner que Charles-III était une maison d’arrêt, bien différente dans sa population des centrales (comme Ney à Toul) : de jeunes détenus condamnés à de courtes peines ou en attente de jugement.
[ 15] Déposition dans le fonds GIP/IMEC.
[ 16] Le Nouvel Observateur, 17 janvier 1972.
[ 17] Réclamation de la population pénale de la maison d’arrêt de Nancy (15 janvier 1972), fonds GIP/IMEC.
[ 18] « La mutinerie de Nancy va-t-elle compromettre la réforme du régime pénitentiaire ? », Le Figaro, 17 janvier 1972.
[ 19] Déposition dans le fonds GIP/IMEC.
[ 20] L’Est républicain, 17 janvier 1972.
[ 21] Il faut rappeler que jusqu’à la fin des années 1960, le prisonnier fut tenu éloigné des luttes de l’extrême gauche ; il incarnait le sous-prolétariat contre-révolutionnaire.
[ 22] L’Humanité, 17 janvier 1972.
[ 23] Jean-Marie Domenach, « Le détenu hors la loi », Esprit, février 1972.
[ 24] Parmi les mesures adoptées, on trouve le développement de la formation professionnelle des détenus, l’amélioration des traitements et indemnités des surveillants ou encore l’augmentation de l’effectif et des responsabilités des juges d’application des peines.
[ 25] C’est ce même magistrat à qui quelques mois plus tôt on avait confié l’enquête sur Toul.
[ 26] Du nom du concessionnaire de l’atelier où les détenus travaillaient à la confection de suspendeurs de tringles à rideaux.
[ 27] Perier-Daville était vice-président de la Confédération des journalistes et participa notamment en juin 1971 à la commission d’enquête sur l’affaire Jaubert aux côtés de Michel Foucault, Denis Langlois, avocat de la Ligue des Droits de l’Homme (LDH), Claude Mauriac et Gilles Deleuze. Cf. fonds GIP/IMEC rapport de cette commission.
[ 28] Cf. Le Nouvel Observateur, 375, 17-23 janvier 1972, p. 24-27.
[ 29] Le Figaro, 19 janvier 1972.
[ 30] Politique Hebdo mais aussi Combat.
[ 31] Parmi les membres du comité de rédaction de cette revue, on notera la présence de Jacques Berque, Bernard Dort, Pierre Joxe, Jacques Maitre, Madeleine Rebérioux, Paul Ricœur ou encore Vercors.
[ 32] Cf. « Du vagabond au prolétaire », avril 1972, p. 82. Il s’agit du premier texte que l’historienne consacra aux prisons.
[ 33] Le « tribunal populaire » de Fouquières se tint le 12 décembre 1970, des médecins témoignèrent sur l’état de santé des mineurs silicosés. Cf. notamment Daniel Defert, note introductive au Manifeste du GIP dans Michel Foucault, Dits et écrits, t. 2, 86, 1971, p. 174, Paris, Gallimard, 1995.
[ 34] Daniel Defert dans Michel Foucault, Dits et écrits, op. cit., p. 175.
[ 35] Enquête dans 20 prisons, Paris, Champ libre, mai 1971.
[ 36] « Quand l’information est une lutte », La Cause du peuple, 24 mai 1971.
[ 37] La Cause du peuple, 24 mai 1971, p. 6.
[ 38] « Je voudrais au nom du GIP dissiper un malentendu », dactyl., fonds GIP/IMEC.
[ 39] Les enquêtes du GIP portèrent d’abord sur les établissements parisiens (La Santé, La Roquette, Fresnes, Fleury) puis furent reprises ailleurs avec le soutien des groupes du Secours Rouge (Toulouse, Lyon, Lille notamment).
[ 40] Comme en témoignent plusieurs lettres de leur correspondance, dossier Prison, fonds Esprit/IMEC.
[ 41] Tract : « Que se passe-t-il à la prison de Nancy depuis la révolte », imprimerie spéciale du GIP, Paris, fonds GIP/ IMEC ; cf., aussi, sur ce point, l’enquête que le GIP mena dans les rues de Nancy pour saisir la perception qu’eurent les Nancéens de la révolte (bandes magnétiques, 1 bobine, 11'55", CD, fonds GIP/IMEC).
[ 42] Cf. « Entretien entre un détenu de la maison d’arrêt Charles-III de Nancy (après sa libération) avec un représentant du GIP, à la suite de la révolte du 15 janvier 1972 », fonds GIP/IMEC. Et l’entretien réalisé par le GIP auprès de Marc, l’un des détenus de la mutinerie (bandes magnétiques, 3 bobines, 48'43", CD, fonds GIP/IMEC).
[ 43] Le Monde, 1er juin 1972.
[ 44] L’un des défenseurs étant souffrant le 18 mai, l’audience ne dura qu’un quart d’heure et l’on reporta la séance au 8 juin.
[ 45] Le premier, ancien résistant, comme le second, alors jeune avocat, étaient très engagés dans la défense notamment des gauchistes emprisonnés : H. Leclerc avait été quelques mois plus tôt à l’origine du groupe Défense active. (Cf. le manifeste de création de Défense active, fonds GIP/ IMEC).
[ 46] Édith Rose, psychiatre à Toul, avait rédigé en décembre 1971 un rapport puis une lettre ouverte dénonçant l’attitude du directeur de la centrale Ney (fonds GIP/IMEC – Les revendications sortis des prisons, 1972).
[ 47] Sur la création de l’ADDD, cf. les statuts de création de l’association, fonds GIP/IMEC ainsi que divers documents sur cette organisation, fonds Esprit/IMEC.
[ 48] Ce compte rendu fut publié dans Esprit. Plusieurs versions (manuscrite et dactylographiée) sont consultables dans le fonds GIP/IMEC.
[ 49] Cf. Le dialogue de G. Deleuze et M. Foucault, « Les intellectuels et le pouvoir » (1972), dans M. Foucault, Dits et écrits, tome 2, op. cit.
[ *] Chargé de recherches au CNRS, Philippe Artières a publié sa thèse sur La clinique de l’écriture (Synthélabo, 1998) et exhumé les archives du fonds Lacassagne sur Le livre des vies coupables (Albin Michel, 2000). Il est responsable du fonds Foucault déposé à l’IMEC.