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Les théories économiques et la crise de 1973
Lucette Le Van Lemesle
1Depuis le 18e siècle, les économistes ont cherché à comprendre les crises, pour mieux prévenir leur réédition. Par-delà l’originalité des théories qui s’efforcèrent d’expliquer le bouleversement induit par le choc pétrolier de 1973, force est, une fois encore, de revenir à l’histoire pour saisir l’importance des substrats qui nourrirent la réflexion des économistes et des historiens confrontés à un phénomène dont les conséquences se font, aujourd’hui encore, ressentir.
2On attend souvent des économistes, que tel un bon médecin, ils soient capables de fournir les remèdes prêts à guérir ces maladies socio-économiques que le 20e siècle a dénoncées sous le nom de crise. La réalité est moins simple et de façon générale, c’est souvent après l’échec des remèdes jusqu’alors efficaces, que lentement s’élabore une typologie d’interventions, parfois contradictoires, mais peu à peu expérimentées jusqu’à ce que des résultats soient jugés suffisants.
3L’arsenal anti-crise n’est pourtant jamais dépourvu d’armes. Les grandes théories explicatives existent parfois depuis plus d’un siècle, offrant des conseils conjoncturels qu’elles justifient. Nous examinerons d’abord ces héritages théoriques, toujours revendiqués, puis les mutations marquant les remèdes proposés face aux grandes ruptures économiques, avant d’évoquer les tâtonnements (mot cher aux économistes néoclassiques mais employé ici dans son sens littéral) qui président à la découverte de solutions qu’on espère enfin efficaces.
4Depuis le 19e siècle, la récurrence des crises économiques a suscité des réflexions contradictoires. Dès le milieu du siècle elles ne paraissent plus liées à la seule pénurie des subsistances, aux conséquences des mauvaises récoltes de céréales. Elles naissent désormais dans le secteur des échanges et de leurs outils : monnaie, crédit, bourse. Répétées et quasiment périodiques, ces crises commerciales, parce qu’elles marquent essentiellement la sphère de la circulation, intéressent et inquiètent particulièrement les économistes libéraux, fervents partisans de la liberté des échanges. Sont-elles caractéristiques du progrès économique ? Leur périodicité dans un cycle court d’une dizaine d’années ne contribue-t-elle pas à assainir le monde de l’économie en éliminant, par un darwinisme qu’il faut accepter, les entreprises inadap-tées, les « canards boiteux
5Ces recherches conjoncturelles s’inscrivent sur un fonds, celui des grandes théories de l’École classique puis de leur contestation qui ont accompagné la première révolution industrielle en Grande-Bretagne et en France.
6Outre la description des mécanismes de fonctionnement du monde économique, Ricardo et Malthus ont présenté, au début du 19e siècle, des analyses centrées sur une représentation des classes sociales en présence. Pour Ricardo, à l’occasion du processus normal de production des surplus (ce qui dépasse le nécessaire pour survivre), trois groupes sociaux sont en présence : les capitalistes, les propriétaires fonciers et les travailleurs salariés productifs. Des rapports de force se nouent alors entre eux dans le mécanisme de production et la répartition de ce surplus. Les capitalistes détiennent les machines nouvelles, les propriétaires possèdent la terre. Les travailleurs salariés quant à eux, servent à produire et sont dominés. Légitime, la recherche du profit aboutit cependant à une accumulation du capital qui favorise les détenteurs de machines plus que les propriétaires fonciers. Malgré ces intérêts contradictoires en matière de répartition, les crises ne sont que des accidents : en effet l’équilibre est naturel, puisque, pour Ricardo, la production crée sa demande. Plus sensible aux intérêts des propriétaires fonciers, Malthus raisonne différemment en soulignant que l’équilibre n’est plus automatique. Une régulation reste toutefois possible grâce au contrôle de la natalité.
7Une trentaine d’années plus tard, Marx dont la pensée est nourrie par les classiques, s’en différencie sur deux points essentiels : d’une part il se place du point de vue des dominés, et d’autre part il introduit l’histoire et de ce fait relativise le mode de fonctionnement du monde économique. Le système de production capitaliste n’est qu’un système de fonctionnement économique, qui succède – mais peut précéder – d’autres systèmes possibles. Daté, l’ordre actuel peut et doit être dépassé. Lors du procès de production il prélève en effet sur les travailleurs salariés productifs une partie de la valeur qu’ils ont été seuls à créer, la plus-value, et ce sans la rémunérer, au profit exclusif de ceux qui détiennent les capitaux. Dans un tel système économique, caractérisé par le rapport salarial, jamais le salaire ne paie la valeur du travail produit. L’antagonisme est donc inévitable. Des crises sectorielles peuvent donc se produire quand la concurrence s’approfondit entre deux fractions du capital. Une crise globale, surtout, se profile quand les forces de production appelées à se développer entrent en contradiction avec le rapport salarial. La production ne peut plus être absorbée, achetée par un monde salarial qui s’appauvrit. Les intérêts sont toujours contradictoires, puisque même les innovations sont triées, choisies exclusivement en fonction des besoins solvables. Une crise générale du système est donc normale et prévisible. Son issue dépendra non des seules relations économiques, mais du rapport de force politique des adversaires sociaux en présence.
8Face à ces visions du monde accompagnant la première révolution industrielle se produit une rupture au début des années 1870. En Grande-Bretagne avec Stanley Jevons, en Autriche avec Karl Menger et en France avec Léon Walras, trois publications indépendantes
9Soulignons qu’à cette même époque, l’économie politique en France est perçue comme le support ou la justification des politiques économiques. À de rares exceptions près, les économistes militent pour le libre-échange. Longtemps refoulés des institutions publiques à prétention académique ou réfugiés dans des positions marginales, ils n’obtiennent qu’à partir du décret de 1877, une place de discipline obligatoire dans les facultés de droit, qui forment encore la majorité du personnel politique et de la haute administration. On comprend alors que l’économie pure de Walras ait été rejetée. D’autant plus abstraite qu’elle se présente sous la forme mathématique d’un jeu de fonctions et de dérivées, elle n’offre même pas aux contemporains le mérite de justifier le libre échange. Sur le plan de l’économie appliquée, Walras n’envisage-t-il d’ailleurs pas la nécessité de nationaliser les terres ? En revanche, les hommes qui veulent intervenir dans le contexte de longue dépression la perçoivent comme une apologie sans nuance du simple jeu de l’offre et de la demande. Walras sera ainsi évincé du système d’enseignement français, n’obtenant une chaire qu’à Lausanne. Son exclusion découle ainsi de ce double refus. Les libéraux récusent l’économie appliquée de Walras et les protectionnistes s’opposent à son schéma théorique.
10En offrant une véritable place à l’économie politique – discipline jusqu’alors peu reconnue – les facultés de droit organisent une formation spécifique. Pour recruter les nouveaux professeurs d’économie dans les facultés de droit, une agrégation d’économie politique est instituée en 1896. Les nouveaux agrégés (de deux à cinq tous les deux ans), acceptent de collaborer avec leurs collègues juristes à la grande œuvre réformiste et républicaine de rénovation du droit
11De la fin du 19e siècle à la crise de 1929, on admet désormais que de graves crises de surproduction peuvent se produire, contrairement à ce qu’affirment, de façon bien optimiste, certains libéraux. La reprise de la croissance qui accompagne l’œuvre de rénovation républicaine suscite des recherches neuves. Dès 1909, le jeune agrégé d’économie politique Albert Aftalion étudie, statistiques à l’appui, l’opposition entre le temps nécessaire à la production des biens de production – ceux qui servent à produire outillage et machines – et le temps beaucoup plus court de la production des biens de consommation
12À la fin des années 1920, on dispose donc, sur les crises, à la fois de théories globales et d’études concrètes. Le concept de crise existe et on sait utiliser des outils statistiques permettant d’en mesurer certaines manifestations.
13Pourtant la grande dépression des années 1930 va, dans une large mesure, mettre en accusation cet héritage, dès lors que les remèdes proposés se révèlent inefficaces. Il est vrai que quelles que soient ses interprétations, cette crise ne se caractérise plus seulement par ses symptômes. « Par son ampleur sans égale, par l’importance de ses effets immédiats – chômage massif, effondrement de la production et des prix dans les principaux pays occidentaux – et de ses effets indirects à moyen terme – le nazisme et la seconde guerre mondiale –, la grande crise de 1929 et la grande dépression de près de dix ans qui la suit font problème tant du point de vue de leur statut théorique que de l’explication que l’on peut tenter d’y apporter
14La victoire de la théorie keynésienne apparaît après coup comme une évidence. Mais les débats ont, en réalité, été violents. Chaque famille de pensée économique a tenté d’imposer ses interprétations.
15Pour les marxistes, il s’agit non d’une simple crise de surproduction, mais d’une crise normale issue de la contradiction entre les forces de production et l’état des relations sociales. La puissante capacité de production moderne contraste avec les faibles capacités de consommation dans la mesure où les revenus du travail sont restés modestes durant la phase de reconstruction. L’existence de l’URSS où la conjoncture économique, telle qu’on la perçoit, semble très différente, confirme, du moins en apparence, que cette crise « inéluctable » révèle les contradictions spécifiques du capitalisme et annonce sa fin.
16Pour les théoriciens des cycles longs, la crise annonce un retournement normal de conjoncture après la lente croissance ébauchée à partie de 1896. Un cycle court et un cycle long se superposent et les nécessités de la reconstruction amplifient leur effet.
17Les théoriciens néo-classiques orthodoxes (Lionel Robbins ou Jacques Rueff) analysent le phénomène comme une crise classique, plus forte parce qu’elle suit la période de rattrapage qui succède à la grande guerre. Mais si les mécanismes d’ajustement de l’offre et de la demande ne peuvent plus jouer, et empêcher la crise, c’est surtout à cause de la force des mouvements ouvriers et des syndicats. En parvenant à empêcher la baisse des salaires, ils ont provoqué « une rigidité des taux de salaires à la baisse ». En fait à condition de rétablir les équilibres budgétaires, de libérer les marchés et de laisser baisser les salaires jusqu’au point où les détenteurs de capitaux auront intérêt à réembaucher, la crise ne peut être qu’assainissante et la reprise s’effectuera d’elle-même.
18En fait, on le sait ex post, les politiques d’équilibre budgétaire des années 1930 ont accentué la déflation. La reprise ne s’opère pas et la crise, loin d’assainir la vie économique, s’approfondit. Ses conséquences politiques, bien connues (fascismes, crises des démocraties, seconde guerre mondiale) débordent notre sujet et ne seront pas traitées.
19Si les solutions keynésiennes nous semblent familières, voire évidentes, force est cependant de souligner le temps, ou plutôt les temps longs nécessaires à leur acceptation. De l’expérience du New Deal aux États-Unis à la politique économique qui a suivi la Libération en France, le cheminement de cette théorie n’a pas eu pour les contemporains l’évidence qu’elle a eue ensuite. En France, tout particulièrement, Keynes est moins perçu comme le professeur de Cambridge, expert reconnu que comme l’homme qui après 1918 avait dénoncé le leurre et les dangers des réparations. Il est ainsi plutôt perçu comme un polémiste anti-français. Parue en 1936, la Théorie générale n’est traduite en français qu’en 1941 et connaît jusqu’en 1945 une diffusion très restreinte. Par ailleurs, après un léger recul à la fin du 19e siècle, les libéraux comme le professeur Germain-Martin reconquièrent des positions de pouvoir dans l’Université comme dans la vie publique. Plusieurs fois ministre, Germain-Martin devient l’incarnation de la politique de déflation. Il espère que la baisse des charges comme celle des prix « libérera les entreprises » et relancera le marché.
20Or, la première originalité de la théorie keynésienne, consiste à refuser l’idée que les équilibres économiques se rétablissent d’eux-mêmes, ou grâce aux seules thérapeutiques libérales. Keynes ne méconnaît pourtant ni la nécessité de l’accumulation du capital, ni celle de la reconstitution des profits. Il propose une politique d’incitation par l’État, qui à terme restaure la possibilité réelle d’acheter les biens produits, donc la demande effective. En finançant de grands travaux, au prix de déficits budgétaires, l’État fournit des capitaux pour la production et distribue des salaires recréant ainsi du pouvoir d’achat. Il s’agit d’abord de « relancer » la machine économique
21Or la théorie keynésienne, de 1945 à 1973 reçoit une confirmation empirique par le succès de la politique économique des Trente Glorieuses.
22En France, cette politique se caractérise à la fois par des réformes de structures, des nationalisations, la sécurité sociale, l’extension du monde des salariés protégés (statut du fonctionnaire), la réforme des baux, la planification indicative, mesures auxquelles s’ajoute une mise en œuvre très conjoncturelle des remèdes keynésiens : grands travaux nécessaires à la reconstruction, indexation des prix et des salaires, consolidation du pouvoir d’achat grâce au salaire direct et indirect (prestations sociales). Ce fordisme social se conjugue à des actions conjoncturelles périodiques qui freinent ou relancent la vie économique. Et sur un fond d’inflation parfois forte, défavorable aux revenus fixes, mais stimulante pour tous ceux qui produisent, vendent ou empruntent, dans un contexte spécifique de domination du tiers-monde qui perdure malgré la décolonisation, l’économie française a connu des taux de croissance jamais atteints jusque lors et inégalés depuis. Une grande partie des Français entre ainsi dans la société « de consommation ».
23On comprend pourquoi ce fonctionnement concret s’est accompagné d’un optimisme théorique. Une bonne théorie rend impossible le retour des crises graves et généralisées comme celle de 1930. En cas de conjoncture défavorable, l’application de remèdes keynésiens éprouvés vérifiera leur efficacité et confirmera leur statut de doctrine dominante. L’offre et la demande restent bien à la source du fonctionnement normal, mais leur équilibre reste placé sous la haute surveillance de l’État. Dans l’enseignement « modernisé » de l’économie les étudiants apprennent que les crises sont à la fois normales et évitables. Appuyés par un solide appareil statistique, les remèdes keynésiens pourront les réduire à une courte récession, empêchant le développement des crises profondes.
24C’est dans ce contexte qu’éclate la crise de 1973. En fait elle apparaît d’abord comme un simple coup d’arrêt de la prospérité antérieure que provoque le choc pétrolier. Les pays de l’OPEP multiplient par quatre le prix du baril de pétrole. Les répercussions à l’intérieur des pays consommateurs sont immédiates. En France l’inflation atteint 14 %, dont 3 % sont imputés au pétrole. C’est une « simple » crise de l’énergie. Mais le déficit commercial augmente. Cette augmentation du coût de l’énergie concerne l’ensemble des pays industrialisés du Nord. Elle provoque « une chute des taux de croissance de la production industrielle (inégale et irrégulière), le ralentissement de la progression de la productivité, une élévation continue des taux de chômage et des faillites, phénomènes caractéristiques des crises
25On découvre en effet qu’au-delà de la conjoncture immédiate, des phénomènes sociaux, lourds de conséquences avaient été quelque peu sous-estimés. Dans la plupart des pays développés des mouvements sociaux, comme mai 1968 en France, avaient pris des contenus nouveaux. Par leur force, ils avaient contribué à freiner la rentabilité du capital. Le contenu nouveau associait, malgré leurs désaccords, la contestation étudiante au mouvement ouvrier. Il aboutissait à refuser à la fois le type de consommation de masse (la dénonciation de la société de consommation) qui avait soutenu la croissance des Trente Glorieuses et, dans le monde du travail, le mode de production taylorien qui avait soutenu la croissance. Les salaires nominaux avaient été bien défendus, mais l’inflation augmentait.
26Avec la crise, l’inflation aggravée ne stimulait plus la croissance. Le terme de « stagflation » est alors forgé pour désigner l’association de cette inflation forte avec la stagnation. La « simple récession » prend décidément des allures de véritable crise durable, ce qui provoque une révision des interprétations.
27Dans un premier temps en effet, la crise est niée, qu’elle soit réduite à l’état d’accident ou considérée comme le produit de la conjonction de divers facteurs accidentels exogènes. Ces interprétations de Robert Marjolin et de Raymond Barre sont rappelées par Jean Bouvier dans le chapitre écrit en 1981 sur « une crise économique insolite
28En réalité, tant les politiques conjoncturelles que les théories reconnues semblent mises en échec.
29Les politiques conjoncturelles n’ont pas empêché le choc pétrolier de se transformer en crise. Entre 1974 et 1981, sous la présidence de V. Giscard d’Estaing, se succèdent ainsi le plan Fourcade (1974) qui s’attaque, énergiquement mais sans succès, à l’inflation, la relance Chirac (1975) qui injecte 32 milliards (soit 2 % du PNB) dans l’économie. Si la croissance, en 1976, dépasse les 4 %, elle n’enraye ni le chômage, ni l’inflation. La politique d’austérité du gouvernement Barre, enfin, bloque le pouvoir d’achat mais non les coûts de production si bien que le chômage et l’inflation persistent. Le second choc pétrolier de 1979 accroît en 1980 le déficit extérieur et l’inflation à l’intérieur. Le nombre de chômeurs atteint deux millions. La politique d’austérité a échoué.
30Mais la théorie keynésienne est, elle aussi, mise en accusation par les praticiens qui la jugent inefficace parce qu’elle minore l’internationalisation des faits économiques. L’action de l’État produit des effets pervers quand elle est anticipée. Elle augmente le chômage comme le coût du travail et freine l’embauche dans la mesure où elle provoque du chômage « volontaire » (refus d’embauche au-dessous du SMIC). Mais surtout, toute politique purement nationale est vouée à l’échec dans un environnement hostile à moins d’avoir les dimensions d’un continent et de fermer ses frontières. Au début des années 1980, la seule défense théorique de l’École keynésienne stricto sensu vient d’Alain Barrère
31Les marxistes, pour leur part, se divisent désormais en plusieurs écoles, au moment même où le modèle soviétique commence, selon certains observateurs, à donner des signes de blocage. Pour les partisans français du capitalisme monopoliste d’État
32Le marxisme a cependant réussi à fertiliser d’autres groupes, moins soucieux d’orthodoxie, plus orientés vers la critique. Pour le groupe qui se rassemble autour de G. de Bernis
33D’autres enfin, voient dans la crise de 1973 une crise de suraccumulation du capital, liée à l’inflation. Mais pour eux la tendance se renverse quand le monde de la finance retrouve son hégémonie avec la politique de monnaie forte, l’éradication de l’inflation et le retour du capital « usuraire » qui accompagne la « financiarisation » de la société
34D’autres écoles de pensée tentent également d’imposer leur synthèse. De façon assez contradictoire, l’effort théorique né de la crise voit le développement en France de l’École de la régulation, et, partout dans le monde, le renouveau des théories néoclassiques.
35Née vers 1975, l’École de la régulation occupe une place importante dans la recherche économique française. Dans un effort de synthèse, entre l’histoire et l’ensemble des théories économiques, elle tente d’offrir une interprétation de la crise associant certains aspects du marxisme et du keynésianisme, tout en témoignant d’une bonne connaissance de l’évolution des néoclassiques. Elle part de l’inefficacité des interprétations traditionnelles, du « désarroi des économistes
36R. Boyer distingue trois régimes d’accumulation : une accumulation extensive avec de faibles gains de productivité au 19e siècle, une accumulation intensive sans consommation de masse jusqu’en 1929 (ce qui explique la crise des années 1930) et enfin une phase d’accumulation intensive avec consommation de masse, liée au fordisme social des Trente Glorieuses. Les formes institutionnelles sont indissociables du fonctionnement économique – systèmes monétaires, rapports salariaux, rapports de concurrence, types d’intervention de l’État notamment. La régulation réussie par des institutions adaptées explique les réussites économiques. La vision se veut globale et constate une crise du système de régulation. La crise de 1973 révèle à la fois le refus du taylorisme et du fordisme social, un changement des normes de consommation, mais aussi le rôle croissant des besoins de service dont la productivité s’accroît moins vite, sans omettre le coût excessif de l’État providence. Il faut par conséquent réinventer une autre forme de régulation dans une analyse globale intégrant les progrès de la mondialisation
37Dans l’immédiat cette École n’a pas été tout à fait étrangère aux tentatives de relance par la demande opérée par la gauche entre 1981 et 1983 – bien que l’inspiration keynésienne ait également joué. Mais cette politique s’est heurtée aux limites nationales de l’efficacité keynésienne, dans un contexte international où la France était la seule à tenter cette politique. La véritable rupture se situe donc en 1983-1984.
38À partir de cette date, les néoclassiques qui avaient déjà triomphé aux États-Unis (Ronald Reagan) et en Grande-Bretagne (avec l’arrivée au pouvoir de Margareth Thatcher) retrouvent une situation de domination théorique que le keynésianisme avait longtemps contenue. Triomphent alors les politiques économiques qui en découlent, en particulier la régulation par le libre jeu du marché.
39Depuis les trois grands textes fondateurs des années 1870, les théories néoclassiques ne se limitent plus au courant walrasien de l’équilibre général (École de Lausanne) plus théorique et plus mathématisé, à l’École anglaise, qui s’est développée en laissant plus de place à l’histoire, et aux problèmes concrets (A. Marshall et A.-C. Pigou) ou au courant plus subjectiviste de l’École autrichienne (la valeur d’un produit vient des préférences des agents économiques). Cette mouvance a développé et perfectionné ses outils mathématiques. De nombreuses écoles existent, qu’illustrent des économistes travaillant aux États-Unis souvent « nobélisés ». Certains ont approfondi la mathématisation de l’équilibre général (Arrow, Debreu, Allais), d’autres s’attachant au rôle de la monnaie et critiquant son rôle inflationniste chez Keynes (Milton Friedman). Les anticipations rationnelles des agents économiques ont été analysées, toujours mathématiquement. Certains enfin, mesurent et critiquent l’inefficacité de l’État (l’École du « public choice ») ou approfondissent la micro-économie, à l’échelle de l’entreprise. Mais leurs points communs sont réaffirmés devant la crise : l’essentiel est la priorité de l’échange marchand, qui en économie réellement concurrentielle, aboutit à la flexibilité des prix. La concurrence doit être recherchée même si de nombreux modèles ont analysé la concurrence imparfaite. Les agents économiques ont à apprendre la rationalité et dans ce cadre le chômage ne peut être que « volontaire », puisqu’il provient du refus d’accepter de travailler à un prix inférieur à celui que l’on avait obtenu jusqu’alors.
40Leurs thérapeutiques anti crises consistent logiquement à libérer le marché du travail de toutes ses entraves (Smic, réglementation du licenciement, protection sociale…) par une déréglementation associée à moins d’État. Elles tendent à réduire la pression fiscale sur les revenus élevés pour stimuler la consommation et l’investissement. Elles souhaitent surveiller la masse monétaire et les taux de crédit. Mais des études récentes, plus complètes
41Depuis 1973, des éléments de reprise sont apparus. L’attention des théoriciens se porte désormais sur la mondialisation. Les aspects nouveaux d’une éventuelle troisième révolution industrielle sont envisagés. Dans un cadre mondial modifié, elle s’appuierait sur l’informatique et les services. Les mouvements longs ont retrouvé des analystes et la crise de 1973 pourrait alors s’interpréter comme le moment mal géré d’un important retournement de cycle long. Mais les effets de marché sont si évidents que les économistes néoclassiques ont regagné de l’importance, devenant les véritables gagnants théoriques de cette « crise insolite ».
42Une troisième révolution industrielle, l’Europe face à la mondialisation, le décalage de plus en plus évident entre les frontières politiques et les espaces économiques… Ces évolutions donnent une importance grandissante aux extensions de ces espaces politiques ou économiques (Europe, zones de libre-échange). Ceux qui restent fidèles au keynésianisme rêvent de l’appliquer à l’échelle de l’Europe (J. Delors), voire, à long terme, du monde. Au plan théorique la division entre culture économique anglo-saxonne (confiante dans le rôle régulateur des marchés) et cultures plus interventionnistes subsiste même si certains partis réformistes commencent à intégrer, avec des résultats variés, une dose de libéralisme.
43Pour l’historien, la nécessité de conclure sur un constat très partiel s’impose. Les théories sont des objets abstraits de longue durée et toujours réadaptables. Dans le même temps, aucune théorie n’a, jusqu’à présent, donné la preuve de son efficacité globale. Les opinions publiques habituées aux régulations keynésiennes se sentent dépouillées de leurs acquis. Deux types de théories coexistent par conséquent. Les unes conservent leur confiance dans le rôle du marché pour optimiser le fonctionnement économique, tout en concédant qu’une certaine dose de régulation, jamais précisément définie, toujours à renégocier, reste nécessaire. Les autres espèrent convaincre les espaces politiques plus grands des bienfaits d’une intervention régulatrice à retrouver. Seule conclusion acquise : la fin de l’optimisme théorique. On sait désormais qu’on ne dispose d’aucune théorie susceptible d’enrayer le retour de la crise.
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Lucette Le Van Lemesle
[ 1] Clément Juglar, Des crises commerciale et de leur retour périodique en France, en Angleterre et aux États-Unis, Paris, Guillaumin, 1862.
[ 2] William Stanley Jevons, The Theory of Political Economy, London, Macmillan, 1871 ; Carl Menger, Grundsätze der Volkswirthschafslehre, Vienne, Wilhelm Braumüller, 1874, et Léon Walras, Éléments d’économie politique pure, 1874 et 1877, Lausanne, Corbaz.
[ 3] André Topalov, La nébuleuse réformiste, Paris, École des hautes études, 2000.
[ 4] Albert Aftalion, « La réalité des crises de surproduction générales », Revue d‘économie politique, 1909 et « Les trois notions de productivité et les revenus », Revue d’économie politique, 1911.
[ 5] Jean Lescure, Des crises générales et périodiques de surproduction, Paris, Domat-Montchrétien, 1906. 5e édition en 1938.
[ 6] Simiand et Kondratiev. Schumpeter.
[ 7] Bernard Rozier, Les théories des crises économiques, Paris, La Découverte, 1988, 1991, 1993, 2000.
[ 8] John Maynard Keynes, Théorie générale, de l’emploi et de la monnaie, London, Macmillan, 1936.
[ 9] Bernard Rosier, op. cit., p. 63
[ 10] Jean Bouvier, Histoire économique et sociale de la France, Paris, PUF, 1982, t. 4, vol. 3, p. 1577-1622.
[ 11] Alain Barrère, La crise n’est pas ce que l’on croit, Paris, Economica, 1981.
[ 12] Paul Boccara, Philippe Herzog et Louis Fontvielle. Cf. surtout P. Boccara, Études sur le capitalisme monopoliste d’État, sa crise et son issue, Paris, Éditions Sociales, 1974.
[ 13] Gérard de Bernis, Contributions à « crise et régulation », Université de Grenoble II, GRECC, 1983.
[ 14] Christian Barrère, Gérard Kebadjian et Olivier Weinstein, Lire la crise, Paris, PUF, 1983.
[ 15] Gérard Dumenil et Daniel Levy, La dynamique du capital. Un siècle d’économie américaine, Paris, PUF, 1996.
[ 16] Robert Boyer et Jacques Mistral, « Le temps présent. La crise, pesanteur et potentialité des années quatre vingt, », Annales, Économies, sociétés, civilisation, juillet-août 1983.
[ 17] Robert Boyer, La théorie de la régulation, une analyse critique, Paris, La Découverte, 1986. De nombreux autres chercheurs doivent être mentionnés dont Michel Aglietta, Robert Salais, l’école lyonnaise.
[ 18] Le travail des économistes radicaux américains offre une variante à cette école. Ces chercheurs expliquent l’expansion et la crise américaine comme une « crise du système de la grande entreprise », appuyée par la domination mondiale américaine, les accords entre le capital et les organisations syndicales et le pacte entre citoyens et entreprises. L’État peut intervenir pour réguler l’activité économique, en arbitrant entre les besoins sociaux et les besoins de rentabilité des entreprises La crise est aussi une crise d’autorité, de l’État et des rapports de pouvoirs internationaux.
[ 19] Edmond Malinvaud, Réexamen de la théorie du chômage, Paris, Calmann-Lévy, 1980.
[ *] Lucette Le Van Lemesle après avoir été maître de conférence à Paris 1, est devenue professeur à l’université de Metz, puis à Marne la Vallée. Émérite, elle est membre de l’IDHE et a notamment publié Le Juste ou le Riche, l’enseignement de l’économie politique (1815-1950) (Comité pour l’histoire économique et financière, Paris, 2004).