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Vingtième siècle 2005- 2 (no 86)| ISSN 0294-1759 | ISSN numérique : en cours | ISBN : 2-7246-3003-3 | page 81 à 89 Distribution électronique Cairn pour les éditions Presses de Sciences Po. © Presses de Sciences Po. Tous droits réservés pour tous pays. Il est interdit, sauf accord préalable et écrit de l’éditeur, de reproduire (notamment par photocopie) partiellement ou totalement le présent article, de le stocker dans une banque de données ou de le communiquer au public sous quelque forme et de quelque manière que ce soit. |
L’édition en histoire : anatomie d’une crise
Sophie Barluet [*]
RESUME — Discipline reine dans les années 1970, portée notamment par la notoriété de ses auteurs et l’inventivité des éditeurs, l’édition en histoire connaît depuis trente ans une crise sans comparaison. Alors que toutes les disciplines en sciences humaines ont gagné des lecteurs, l’histoire a perdu plus de la moitié de son chiffre d’affaires. Aujourd’hui, l’édition en histoire ne représente plus qu’un quart du marché des livres en sciences humaines alors qu’en 1974 cette proportion était de la moitié. Les raisons de cette crise sont à la fois générales et particulières. Générales car l’histoire s’est trouvée confrontée, comme toutes les sciences humaines et sociales, à des transformations profondes des pratiques de lecture et du rapport au livre en tant qu’objet porteur de savoirs ; particulières car peu de disciplines ont autant souffert que l’histoire de l’écart grandissant entre « littérature et savoir ».
Discipline reine dans les années 1970, portée notamment par la notoriété de ses auteurs et l’inventivité des éditeurs, l’édition en histoire connaît depuis trente ans une crise sans comparaison. Alors que toutes les disciplines en sciences humaines ont gagné des lecteurs, l’histoire a perdu plus de la moitié de son chiffre d’affaires. Aujourd’hui, l’édition en histoire ne représente plus qu’un quart du marché des livres en sciences humaines alors qu’en 1974 cette proportion était de la moitié. Les raisons de cette crise sont à la fois générales et particulières. Générales car l’histoire s’est trouvée confrontée, comme toutes les sciences humaines et sociales, à des transformations profondes des pratiques de lecture et du rapport au livre en tant qu’objet porteur de savoirs ; particulières car peu de disciplines ont autant souffert que l’histoire de l’écart grandissant entre « littérature et savoir ».
ABSTRACT — The queen of disciplines in the 1970s, brought to fame by its authors and the creativity of publishers, history publishing has been going through an unparalleled crisis for the last 30 years. While all the social and human sciences have increased their readership, history has lost more than half of its turnover. Today, publishing in history represents only one quarter of the market of social science books whereas in 1974 it represented half. There are general and specific reasons to explain this crisis. The general ones are that history, like all the social and human sciences, has gone through major transformations in reading practices and in the relationship of the book as object to it as a vector of knowledge. The specific reason is that few disciplines have suffered as much from the growing gap between “literature and knowledge”.
The queen of disciplines in the 1970s, brought to fame by its authors and the creativity of publishers, history publishing has been going through an unparalleled crisis for the last 30 years. While all the social and human sciences have increased their readership, history has lost more than half of its turnover. Today, publishing in history represents only one quarter of the market of social science books whereas in 1974 it represented half. There are general and specific reasons to explain this crisis. The general ones are that history, like all the social and human sciences, has gone through major transformations in reading practices and in the relationship of the book as object to it as a vector of knowledge. The specific reason is that few disciplines have suffered as much from the growing gap between “literature and knowledge”.
1Aux yeux du profane, l’histoire représente, dans le domaine éditorial, une réussite exceptionnelle. Forte d’auteurs renommés, confortée par l’intérêt que le grand public porte au passé, la discipline bénéficierait, contre vents et marée, de forts tirages assurant la prospérité des écrivains… et de leurs éditeurs. Ce tableau idyllique fait sans doute rêver ; il est pourtant bien loin de correspondre à une réalité maussade, voire inquiétante.
2En trente ans le marché de l’édition en histoire a été plus que divisé par deux. Un tel constat est à la fois inattendu, surprenant et inquiétant. Inattendu puisque l’histoire, a priori, se présentait comme le secteur le plus vaillant de l’édition en sciences humaines. Surprenant car longtemps emblématique du succès de ces sciences, l’histoire aurait, sans conteste, du mieux résister à la crise que d’autres disciplines. Or, elle a connu une situation inverse. Alors que, sur cette période, les sciences humaines générales voyaient leur chiffre d’affaires croître de 17,4 %, l’histoire perdait 66 %, l’économie et les sciences politiques gagnant en revanche 18,6 % et la géographie 83,8 %. Phénomène inquiétant, enfin, puisqu’elle pesait lourd dans l’édition en sciences humaines. Dans les années 1970, l’histoire représente la moitié du chiffre d’affaires total de ce marché. Ses difficultés ont donc contribué à fragiliser considérablement le secteur. Sans elle et sans la géographie, la croissance du chiffre d’affaires aurait dû être de 17,7 %. En intégrant ces deux disciplines, elle fut en réalité négative de 24,9 %, l’édition dans son ensemble gagnant 8,4 % sur la période 1974-2002. La crise de l’édition en sciences humaines est donc avant tout la crise de l’édition en histoire. Cette discipline ne représente plus aujourd’hui qu’un quart du chiffre d’affaires des sciences humaines et sociales, tous domaines confondus.
3Ces chiffres appellent deux questions : comment expliquer l’écart entre la perception et la réalité ? Pourquoi une telle perte ?
4L’écart s’apprécie d’abord à l’aune de l’engouement suscité par l’histoire dans les années 1970, la discipline assurant le gros des forts tirages. Quelques auteurs – Fernand Braudel, Georges Duby, François Furet, Jacques Le Goff, Emmanuel Le Roy Ladurie pour ne citer qu’eux… – acquirent une notoriété qui dépassa de loin le cercle des érudits. Certains genres, comme la biographie, réunirent un large public. Des concepts éditoriaux novateurs enfin – Les Lieux de mémoire inventés par Pierre Nora ou Le(s) Histoire(s) de la France rurale puis urbaine et de la vie privée que Michel Winock initia au Seuil – recueillirent des lecteurs bien au-delà des murs de l’université.
5En outre, l’historien opérait sur un territoire assez flou. Comment statistiquement distinguer le travail savant de la biographie plus ou moins romancée, le document d’actualité des entretiens conduits entre un journaliste et un acteur ? Cette confusion explique que, durant de longues années, furent mêlés dans une seule et même catégorie livres savants et livres de vulgarisation. À partir de 1994 en revanche, une nouvelle nomenclature permit d’isoler le noyau dur et de montrer sa vulnérabilité par rapport au secteur très dynamique des livres d’actualité. La crise de l’édition en histoire apparut ainsi de manière plus flagrante encore : alors que le chiffre d’affaires de l’édition croissait en moyenne de 13 % entre 1995 et 2002, les livres d’actualité progressaient de 66 % mais l’édition en sciences humaines et sociales se contentait d’un modeste 5 %. Surtout, l’histoire, unique discipline des sciences humaines à enregistrer une perte sur cette période, reculait de 28 %.
| Progression du CA [1] entre 1995 et 2002 | |
| Sciences humaines générales [2] | +29% |
| Histoire | -28% |
| Géographie [3] | +34% |
| Sciences politiques | 0% |
| Ensemble des SHS | +5% |
| Ensemble de l’édition | +13% |
Source: Syndicat national de l’édition
6Circonstance aggravante, le nombre de titres en histoire passait de 881 en 1995 à 1012 en 2002 (soit près de 15 % d’augmentation), signe que les ventes, par titre, ont été inférieures à ce que le chiffre d’affaires global suggère.
7Ainsi, alors que l’édition en histoire a longtemps bénéficié de l’image d’une discipline dominante parmi les sciences humaines, de la renommée de certaines écoles et de grands historiens, voire de la confusion, plus facile que dans d’autres domaines, opérée entre ouvrages savants et œuvres de vulgarisation, elle a paradoxalement cristallisé, plus que d’autres, l’ensemble des maux qui, depuis trente ans, ont frappé l’édition en sciences humaines et sociales.
8Comprendre la crise de l’édition en histoire revient donc avant tout à comprendre la crise de l’édition en sciences humaines et sociales.
9De quelle crise, tout d’abord, s’agit-il ?
10Cette question n’est pas superflue alors que certaines données semblent la démentir. Les tirages, depuis un siècle, n’ont guère varié, s’établissant en moyenne entre 2 000 et 4 000 exemplaires. Spencer, l’un des best-sellers de la « bibliothèque scientifique internationale » d’Alcan se vendait ainsi, selon les titres, entre 3 500 et 12 000 exemplaires. Et lorsque Alcan en 1883 hérita cette collection de Baillère, les 47 titres qu’elle comprenait s’étaient en moyenne vendus à 1 800 exemplaires [4].
11Le constat de la stabilité occulte cependant l’économie du rapport entre production et taille du marché. Or la corrélation entre ces deux variables, vérifiée par ailleurs, ne s’est jamais concrètement traduite pour l’édition en sciences humaines et sociales. Comment contester la réalité d’une crise en invoquant la stabilité des tirages alors que le nombre d’étudiants est passé de 39 000 en 1900 à plus de deux millions en 2002, le nombre d’enseignants bondissant de 9 200 en 1960 à 55 400 en 1990 ? Tout s’est donc passé comme si la croissance d’un public formé à lire des ouvrages savants n’avait eu aucun impact sur ce marché.
12Depuis quinze ans, le secteur de l’édition en sciences humaines et sociales est par surcroît le secteur le plus fragile de l’édition française : celui dont la croissance est la plus faible (+ 5 %, alors que la moyenne se situe à + 13,7 %), celui dont les ouvrages ont vu leurs ventes divisées par quatre en vingt ans. Les titres, aujourd’hui, se vendent à peine à 600 exemplaires…
13Ainsi, la crise s’inscrit-elle bel et bien dans les chiffres même si – on l’a vu et nous y reviendrons – elle doit être relativisée en fonction des disciplines (l’histoire souffrant plus que la philosophie) ainsi que du degré d’érudition des ouvrages (la thèse remaniée se vendant plus mal que l’essai grand public). Mais si la crise n’est pas monolithique, sa raison n’est pas non plus unique. En réalité, les responsabilités sont partagées et, comme souvent, se cumulent. Les problèmes liés à la production, à la diffusion et à la réception des ouvrages s’enchaînent et se renforcent mutuellement.
14Quatre personnages interviennent dans le mécanisme de transmission et d’appropriation des savoirs : l’auteur, l’éditeur, le prescripteur et le lecteur. Or les uns et les autres sont confrontés aujourd’hui à des évolutions qui les obligent à modifier profondément leurs comportements.
15Prenons le cas des pratiques de lecture. C’est sans doute pour les ouvrages de sciences humaines et sociales que celles-ci ont le plus évolué. Aujourd’hui le public universitaire, théoriquement majoritaire, ne constitue que la moitié du marché éditorial en sciences humaines et sociales : à peine 60 millions d’euros sur les 112 millions d’euros du chiffre d’affaires total en 2000. Encore faut-il préciser que beaucoup de ces achats sont destinés aux laboratoires ou aux centres de recherche et non aux bibliothèques privées des universitaires. Ce pourcentage présente un côté positif : subsiste dans le grand public, un noyau dur de lecteurs intéressés par des ouvrages de fond. Il a aussi cependant un côté négatif : le marché captif des étudiants et des enseignants, qui devrait offrir des marges de croissance, est celui qui délaisse proportionnellement le plus l’acquisition de ces ouvrages.
16Les raisons sont bien connues. Les étudiants entretiennent un rapport de plus en plus utilitariste avec la lecture. Le livre n’est plus une fin en soi, mais une base de données dans lequel on puise l’information. La nécessité d’aller vite et d’être efficace a renforcé cette approche fragmentée. On lit désormais comme on circule sur Internet : de manière éclatée et dispersée. C’est d’ailleurs moins le rapport lui-même au savoir qui s’est modifié que la façon dont on se l’approprie. Or cette désacralisation du livre a entraîné la multiplication de comportements que Roger Chartier qualifie de « braconnage » – la photocopie et l’emprunt. Ces deux modes d’accès au livre se sont en effet développés, devenant même majeurs dans le monde universitaire. Alors que dans les années 1970 on empruntait un livre pour dix achetés, ce rapport est aujourd’hui de un à deux. En 1998 une enquête montrait que plus d’un emprunteur sur trois n’achetait jamais de livres en rapport avec ses études. Quant à la photocopie, elle est devenue une pratique de masse. En 1997 on estimait déjà à 8 milliards le nombre de pages d’œuvres protégées photocopiées chaque année, soit 10 % des 80 milliards de photocopies annuelles.
17Les enseignants encouragent d’ailleurs ces pratiques, n’hésitant pas à distribuer régulièrement les susdites photocopies. Convaincus que l’accès au livre pour les étudiants est trop onéreux et que la circulation du savoir doit primer sur la rétribution des auteurs et des éditeurs, ils photocopient eux-mêmes des œuvres protégées. Selon une étude du Centre français du copyright, sur 9 200 supports de cours, 500 pages en moyenne sont données chaque année aux étudiants – 80 correspondant à des œuvres protégées (1999-2000). Un tel comportement tend à se radicaliser avec l’arrivée d’Internet qui autorise une circulation plus facile et encore plus rapide.
18L’usage des réseaux correspond par ailleurs à un changement profond de la conception que certains universitaires se font de la propriété littéraire. Cette conception s’est notamment manifestée lors de la transposition en droit français de la directive européenne sur le droit d’auteur dans la société de l’information. À cette occasion, la conférence des présidents d’université a en effet demandé une exception au droit d’auteur pour usage pédagogique. Cette position a suscité à la fois hostilité et inquiétude de la part des éditeurs conscients du danger qu’elle induisait pour leur profession. Dans une tribune du journal Le Monde daté du 17 avril 2003 intitulée « Pourquoi l’université veut-elle la mort de l’édition universitaire ? » ceux-ci rappelaient que « l’édition est un métier qui ne s’improvise pas et auquel nos universitaires, quelle que soit leur compétence par ailleurs ne sont, sauf rare exception, nullement formés ». Et d’ajouter : « Faute d’éditeur […] la masse étudiante n’aura droit qu’à des textes plus ou moins informes, publiés sur papier ou en ligne, sans rémunération voire à compte d’auteur, et n’ayant fait l’objet d’aucun filtre scientifique digne de ce nom ni d’aucun travail éditorial. » Enjeu capital puisque ce débat oppose deux conceptions différentes de la circulation du savoir. Pour les uns, l’offre se suffit à elle-même et doit être accessible le plus rapidement possible et sans contrainte de coût. Pour les autres, cette transparence, illusoire, ne fait qu’accroître le fossé entre la communauté savante qui sait comment accéder aux savoirs et la masse qui a besoin d’un intermédiaire – l’éditeur – pour l’orienter et lui offrir des repères.
19Le travail des éditeurs est donc aujourd’hui remis en cause. Il l’est par certains universitaires qui voient dans Internet un moyen pratique pour l’« autopublication ». Puisqu’ils écrivent, évaluent et lisent eux-mêmes la plupart des travaux savants, pourquoi ne s’affranchiraient-ils pas également des contraintes de l’édition en devenant totalement autonomes ? Plus de dilemme alors entre l’exigence de lisibilité et de scientificité, plus de regret à supprimer les annexes et les notes de bas de pages. Internet permet tout et ne censure rien.
20Mais l’édition est aussi remise en cause, et cela est plus étonnant, par un certain nombre de ceux-là mêmes qui en font profession, anticipant dans leurs pratiques ce que le développement d’Internet allait favoriser. Ayant mesuré l’écart entre un coût d’investissement croissant, notamment pour les traductions, et une rentabilité décroissante, ils ont choisi de renoncer à leur raison d’être en fonctionnant comme des imprimeurs, acceptant des textes tels quels sans y apporter la moindre modification. Ce système a le mérite de réduire les coûts d’édition au minimum, autorisant la multiplication des titres. Ainsi, L’Harmattan publie 8 livres par jour ouvrable… Si ce système répond donc à de véritables besoins, il présente toutefois des effets pervers pour l’auteur, privé des services normaux d’un éditeur et… de ses droits d’auteur, ainsi que pour le lecteur confronté, sans repères, à une masse de livres de plus en plus grande et de moindre qualité.
21De fait, le paysage éditorial se caractérise par le contraste entre une pénurie d’auteurs et une surproduction, rendant confuse et complexe la géographie éditoriale. D’un côté les éditeurs multiplient les titres. Rien n’a en effet vraiment changé depuis qu’en 1965 Jean-Jacques Pauvert lançait dans Le Nouveau Candide son appel à « Ceux qui confondent Usine et Édition ». Au contraire, on assiste, chaque année, à une inflation de titres galopante : 4 000 titres en sciences humaines et sociales en 1994, 6 500 en 2000. Cette avalanche contribue au brouillage et à la perte de repères au moment même où les lecteurs sont confrontés à une crise de la prescription. Les professeurs, moins curieux et souvent mal informés, deviennent peu enclins à recommander l’achat de livres ; les libraires débordés sont de plus en plus rares – en France, 50 librairies à peine possèdent un fonds d’ouvrages en sciences humaines et sociales ; les médias, enfin, recensent rarement les ouvrages savants.
22Les éditeurs, pour leur part, se plaignent de ne plus trouver d’auteurs. De fait, l’écriture d’ouvrages destinés à un public plus large que celui de l’université n’est pas toujours rentable, si on la compare à d’autres formes de production intellectuelle. Les chercheurs en sciences humaines et sociales doivent en effet affronter aujourd’hui, comme le font depuis longtemps biologistes, physiciens ou mathématiciens, un marché du savoir qui s’internationalise. Le développement des réseaux numériques a accéléré l’effacement progressif des frontières étatiques et linguistiques, contribuant à uniformiser un espace caractérisé par de nouvelles normes : une forme, l’article, et une langue, l’anglais. La construction d’une carrière passe désormais par l’adoption de ces nouveaux codes dont la rémunération symbolique est bien supérieure à l’écriture d’un ouvrage de synthèse pour le grand public, avec un coût d’investissement moindre. Il n’est pas étonnant dès lors que les jeunes chercheurs renoncent à passer plusieurs années (deux au minimum) à retravailler une thèse pour la mettre aux normes d’une lecture pour tous – mais qui sera achetée en moyenne par 600 personnes. Ils préfèrent se consacrer à des travaux destinés à la seule communauté des savants qui auront le mérite de leur procurer une reconnaissance internationale déterminante pour construire leur carrière.
23Cette exigence d’efficacité renforce la tendance à la spécialisation qui accompagne le déclin de la croyance dans les idéologies. Longtemps la gloire des sciences humaines et sociales s’accompagna de la conviction – partagée tant par les auteurs que par leurs lecteurs –, qu’elles contribuaient à définir non seulement la forme d’un monde meilleur mais aussi la voie et les moyens de lui donner naissance. Les sciences humaines avaient alors une valeur prédictive. Pour transformer la société, il fallait l’avoir théorisée et les livres devinrent les bréviaires de l’action. Plus tard la figure de l’intellectuel changea. On crût moins en sa capacité d’être une « conscience pensante » du monde mais encore en son pouvoir d’en dire la vérité. Michel Foucault succéda à Jean-Paul Sartre comme figure emblématique de la pensée critique. Il symbolisa cette époque où le champ d’investigation des sciences humaines et sociales était ouvert, où elles s’enrichissaient de leur transversalité et de leur capacité à intégrer des approches pluridisciplinaires. Ainsi, l’homme qui définissait son œuvre comme « des fragments philosophiques dans des chantiers historiques » savait être historien, juriste, psychanalyste, sociologue, anthropologue et philosophe quand il analysait les mécanismes de pouvoir à l’œuvre dans la société. Mais cette liberté, cette capacité à transgresser les frontières demande, outre du talent, de l’assurance et une grande confiance dans le pouvoir critique du savoir. Or les temps sont aujourd’hui au doute – à la prudence et à la modestie par conséquent. Aux regards qui embrassent le large ont succédé l’attention aux sujets pointus et les analyses au microscope. Les chercheurs semblent se replier à l’intérieur de l’université et dans les frontières de leurs disciplines où seuls, les pairs les jugeront. Devenant des spécialistes incontestés, ils n’osent plus tisser les fils qui uniraient un savoir à l’autre et leur permettraient de rendre leur spécialité accessible à un public non initié. Là encore les sciences humaines et sociales finissent par adopter, avec retard, un modèle de production du savoir en vigueur dans les sciences dures.
24La crise de l’édition en sciences humaines et sociales s’enracine donc dans une addition de comportements dont les effets se renforcent mutuellement. Alors que les uns abandonnent peu à peu l’habitude d’acheter des livres qu’ils ne savent et ne veulent plus lire dans leur continuité, d’autres, tout à leur rêve d’une transmission du savoir libre, immédiate et gratuite, les encouragent dans leur comportement d’éviction. Alors que les uns sont incités à rationaliser leurs modes de production du savoir, d’autres, confrontés à la difficulté de trouver des lecteurs et des auteurs, préfèrent renoncer à l’essence même de leur métier et choisissent la facilité de « livres prétexte » – reflet quasi instantané d’une question d’actualité –, ou de « livres textes » – transcription tout aussi immédiate du travail d’un auteur –, aux dépens d’une édition plus risquée mais aussi plus essentielle, celle des « livres raison » – livres novateurs et de haut niveau scientifique que leur mise en forme éditoriale rend accessibles à un large public éclairé.
25Perdus face à une masse d’ouvrages croissante mais de qualité inégale, les lecteurs tendent donc à déserter plus encore les tables des libraires. Quant aux auteurs, désemparés par l’écart entre la diminution des ventes et l’effort que représente la traduction de leurs travaux pour le grand public, ils tendent à se retrancher dans les murs de leurs facultés et de leurs centres de recherche. En se nourrissant de ses propres maux, la crise de l’édition en sciences humaines et sociales contribue donc à accroître le fossé entre l’université et la cité.
26Les chiffres ont cependant montré que les écarts variaient selon les disciplines. Reste à savoir, dès lors, pourquoi l’histoire souffre plus que d’autres champs, la philosophie ou la psychologie par exemple.
27Aucune enquête spécifique n’est disponible sur le sujet. De fait, l’histoire ayant été classée jusqu’en 1994 dans la catégorie « littérature » du Syndicat national de l’édition avant d’être considérée comme une « science humaine », la recomposition de séries homogènes sur une période longue se révèle impossible. On peut, toutefois, suggérer quelques hypothèses, en se fondant sur la nature, au vrai particulière, de cette science.
28Comparée à d’autres sciences humaines et sociales, l’histoire se singularise par le caractère extensif et polarisé de son champ éditorial – un champ que structurent deux oppositions.
29La première concerne le rôle de l’historien. Doit-il se situer du côté de la mémoire ou doit-il s’appuyer sur l’histoire pour éclairer de manière différente les questions du présent ? Marc Bloch apportait une réponse claire à ce dilemme, en proposant de dépasser cette dualité. « Il n’y a qu’une science de l’homme dans le temps et qui sans cesse a besoin d’unir l’étude des morts à celle des vivants », écrivait-il ainsi dans Apologie pour l’Histoire. D’autres, suivant Charles Seignobos, estimaient que l’implication civique de l’historien n’avait de raison d’être que dans le cadre d’un travail sur la mémoire.
30La deuxième opposition tient à la forme du discours historique. Genre littéraire avant de devenir science, l’histoire avait conservé de ses racines une préoccupation stylistique commune à tous les historiens qu’ils aient appartenu au monde des lettres comme Voltaire, Hugo, Renan ou Zweig ou à l’Académie tels Lavisse, Michelet, et plus récemment Febvre ou Braudel… Or au fur et à mesure de la professionnalisation du métier d’historien, le souci de scientificité a pris le pas sur celui de l’écriture. L’usage d’une langue plus technique, la formalisation faisant parfois appel à des outils mathématiques et statistiques ont ainsi conduit à l’opposition de deux styles relevant l’un du modèle scientifique, l’autre du modèle littéraire. Cette double polarisation fait de l’histoire un domaine éditorial beaucoup plus hétérogène que la sociologie, la philosophie ou la psychologie pour ne citer que ces disciplines. Elle peut expliquer certaines des difficultés auxquelles les éditeurs en histoire se trouvent aujourd’hui confrontés.
31Prenons le problème du traitement du temps présent. Marc Bloch, nous l’avons dit, avait rappelé avec vigueur cette exigence en insistant sur le rôle civique de l’historien et sur sa responsabilité à penser le pouvoir, l’État, la politique sans redouter que l’analyse « des faits les plus voisins de nous » soit impossible car « ils seraient rebelles à toute étude vraiment sereine ». Il avait compris que la complexité grandissante des structures sociales, politiques et internationales conduisait à une demande toujours plus forte de lumière oblique. Celle dont la source est assez lointaine pour ne pas provoquer un aveuglement mais qui permet au contraire de mettre en valeur les contrastes tout en saisissant l’objet dans sa globalité. Son analyse était juste mais les historiens contemporains ont-ils su assez la prendre en compte ? Que ce soit par conviction ou par goût, par prudence ou par exigence scientifique, n’auraient-ils pas trop laissé le champ du contemporain à d’autres types d’analyse ou plutôt de paroles ? Quand les journalistes, les témoins et les acteurs de l’histoire eux-mêmes s’expriment, c’est plus en effet pour raconter que pour expliquer. Les matériaux sont bruts, la distance est courte.
32Mais si un écart se creuse entre l’offre des historiens et la demande des lecteurs, c’est aussi parce que l’histoire ne suffit plus à expliquer les causes. Dans notre « monde désenchanté », selon l’expression de Max Weber, les repères transcendants ont disparu. Il ne reste plus que des valeurs partagées pour cimenter la société. Or les mécanismes de création, de diffusion et d’adhésion aux valeurs dépassent le cadre d’une contextualisation historique. Ils appartiennent aux mondes des philosophes et des sociologues. Le succès grandissant de la philosophie et plus particulièrement de l’éthique en témoigne, comme le montre la réussite récente du Dictionnaire d’éthique et de philosophie morale paru aux PUF en 2001 sous la direction de Monique Canto-Sperber.
33La transformation de l’histoire en discipline scientifique semblable aux autres pose un autre problème. Ce glissement se traduit en effet par un changement de langage et par un resserrement des objets qui ont des conséquences importantes sur les performances de l’édition. Déroutés par une écriture nouvelle et une formalisation qu’ils ne comprennent pas toujours, les lecteurs, dont la passion pour l’histoire tient aussi à sa dimension littéraire, se tournent vers d’autres textes. Certains éditeurs l’ont d’ailleurs bien compris qui commandent des livres d’histoire à des « professionnels de l’écriture », comme Max Gallo ou Michel Tauriac, et non à des historiens universitaires. Le développement de cette histoire parallèle n’est pas mauvaise en soi puisqu’elle répond à une demande et qu’elle pourrait à terme inciter les historiens à s’interroger sur les effets désastreux produits par l’oubli de leurs racines littéraires. Mais avant que ne s’estompe ce « divorce de la littérature et du savoir » que Simon Leys interprète dans L’Ange et le Cachalot comme « une plaie de notre époque et un des aspects caractéristiques de la barbarie moderne où, la plupart du temps, on voit des écrivains incultes tourner le dos à des savants qui écrivent en charabia », cette histoire parallèle offre un espace de repli pour ceux que l’histoire savante a éloignés.
34Par ailleurs s’est produit, comme dans tout développement scientifique, une tendance à la spécialisation qui a conduit au resserrement des sujets. En réalité ce resserrement est aussi paradoxalement le fruit d’un élargissement. Depuis que l’école des Annales a conduit les historiens à explorer de nouveaux territoires, à travailler sur des causalités démographiques, géographiques ou climatiques, à reconstituer « la vie affective d’autrefois » selon le programme de Lucien Febvre, les mentalités, l’imaginaire, les attitudes, l’ouverture à d’autres disciplines est devenue nécessaire. Comment faire « une histoire de la mort, de la pitié, de la cruauté et de la joie » sans être aussi anthropologue ? Comment faire le portrait historique d’une mer sans être également géographe et climatologue ? Mais l’appel à ces disciplines, s’il permet d’élargir l’angle de l’historien, l’oblige aussi à réduire sa focale. Le genre dominant devient dès lors la monographie dont la surproduction finit par dérouter le lectorat.
35L’étroitesse du sujet ne suffit pas à elle seule à le décourager. Elle ne devient un facteur vraiment négatif que si elle se conjugue avec l’incapacité de penser au-delà de l’objet. De nombreuses monographies écrites dans une langue élégante et capables de dire quelque chose au-delà de leur périmètre d’étude ont eu du succès, les travaux de Pierre Goubert sur le Beauvaisis ou celui d’Emmanuel le Roy Ladurie sur Montaillou le confirment. Mais si la densité des marges fait défaut, si le texte ne s’ouvre pas sur des questions et n’apporte que des réponses, alors la monographie ne peut finalement que décevoir.
36Ainsi plus qu’ailleurs, sans doute, l’écart entre les attentes et l’offre s’est accentué. Si le public des étudiants continue à consommer avec une certaine constance les manuels nécessaires à ses études (le chiffre d’affaires de l’ensemble des livres scolaires et parascolaires est resté stable depuis 1995) [5], une partie du grand public qui lisait des ouvrages d’histoire pour le plaisir conjugué du texte et de l’analyse s’est peu à peu détourné de la production actuelle, pléthorique et trop spécialisée, parfois trop éloignée de ses préoccupations et au langage trop aride. Ce sont les ouvrages romancés, comme certaines biographies, ou les ouvrages d’actualité qui comblent aujourd’hui leurs attentes et recueillent de meilleures ventes prouvant en creux que l’intérêt pour l’histoire reste toujours présent. Ainsi au palmarès de la catégorie « essais et documents » des mois d’octobre et novembre 2004 figurent en bonne place les autobiographies littéraires de Aharon Appelfeld, Histoire d’une vie, et d’Irène Némirovsky, Suite française, ainsi que plusieurs essais de journalistes sur l’Islam – mais aucun ouvrage d’histoire savante.
37Les racines du mal sont profondes puisque ce qui se joue dans cette crise n’est rien d’autre qu’une transformation radicale des modes de lecture et du rapport au livre en tant qu’objet porteur de savoirs. L’accélération du temps, les contraintes économiques, l’alignement de tous les modèles de production scientifique sur celui, international et concurrentiel, des sciences dures ont conduit certains lecteurs à « braconner » et d’autres à renoncer. Des auteurs tendent à se soucier de l’assentiment de leurs pairs plus que d’écrire pour le grand public, exercice il est vrai difficile, long et souvent ingrat en terme de rémunération. Enfin des éditeurs préfèrent surproduire des « livres textes » et des « livres prétextes », aux dépens des livres essentiels « les livres raison ».
38Il existe pourtant des raisons d’espérer. Pour la troisième année consécutive les sciences humaines et sociales enregistrent de bien meilleures performances de vente. La France dispose en effet de deux atouts importants : une structure d’édition originale et une politique publique très volontariste.
39Héritière d’une tradition qui définit l’intellectuel dans son rapport avec l’espace public, la France a pu préserver un lien privilégié entre les penseurs et les acteurs du monde. S’il est vrai que certains savants craignent les règles contraignantes d’une médiatisation en rupture avec leurs exigences de scientificité, cet éloignement reste cependant bien moindre que dans d’autres pays. Aux États-Unis, l’université s’est de longue date conçue à part de la société, vivant sur des campus isolés et campant à l’écart des grands médias.
40La structure du monde éditorial accentue cette différence. Aux États-Unis ce sont les prestigieuses presses universitaires qui portent quasi exclusivement l’édition en sciences humaines et sociales. Or elles visent essentiellement la communauté universitaire, vendant même spécifiquement aux bibliothèques universitaires à prix élevé des livres édités en hardback (couverture cartonnée). Les ouvrages universitaires ne sont ainsi pas mis d’emblée à la portée du grand public.
41En France, les éditeurs privés (généralistes ou spécialisés) ont depuis de longues années porté l’édition de sciences humaines et sociales. Pierre Nora chez Gallimard, Michel Winock au Seuil, mais aussi Pierre Angoulvent aux PUF donnèrent un élan remarquable à un type d’édition conçu comme un entre-deux fécond entre la science et la vulgarisation. L’invention de collections comme « Que sais-je ? », « Terre humaine » ou « Points Seuil » illustrent ce souci de mettre à la portée du plus grand nombre le travail des chercheurs. Aujourd’hui encore les inédits en poche que proposent Gallimard ou Le Seuil perpétuent cette tradition. Or cette confrontation directe avec le marché a obligé les éditeurs à être inventifs. Elle leur a également permis, toute proportion gardée, de résister à la crise que les presses universitaires américaines, plongées dans une situation souvent dramatique, connaissent aujourd’hui.
42La persévérance de certains éditeurs, le maintien tant bien que mal d’un petit noyau dur de lecteurs ne suffiraient pas cependant à sauver une édition de qualité de plus en plus confrontée à des équations économiques impossibles à résoudre. Les traductions, par exemple, ne peuvent plus s’équilibrer naturellement. L’investissement qu’elles représentent n’aurait de sens que si le livre se vendait à un prix très élevé ou en très grand nombre (150 euros ou 6 500 exemplaires pour un ouvrage de 500 pages), ce qui ne correspond absolument pas aux moyennes des ventes réalisées en sciences humaines et sociales.
43La politique de soutien du Centre national du livre aux ouvrages « dont il importe d’assurer la publication » se révèle donc indispensable au maintien de politiques éditoriales exigeantes tant par la qualité scientifique des textes offerts que par l’effort éditorial accompli pour les mettre à la portée d’un public non savant. Cette politique trouve peu d’équivalents à l’étranger où sont privilégiées les publications purement scientifiques, voire, pour des raisons de rayonnement national, des aides à l’ex-traduction (de la langue locale vers d’autres langues). La politique du CNL – qui vise à faciliter l’accès le plus large possible à une offre de qualité y compris en traduction – est donc quasi unique. Voilà donc une exception culturelle digne d’être préservée tant il est vrai qu’une société ne peut, comme Rousseau nous l’a appris, se gouverner qu’en étant éclairée : « Quelque faible influence que puisse avoir ma voix dans les affaires publiques, le droit d’y voter suffit pour m’imposer le devoir de m’en instruire. » L’historien a une responsabilité civique : celui de dire la vérité. Sa parole est donc consubstantielle à la démocratie et il est essentiel que chacun, à sa place, aide à ce qu’elle soit plus et mieux entendue.
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[1]
Le chiffre d’affaires correspond aux ventes d’ouvrages tous formats, y compris les livres de poche qui pèsent 3,3 % de ce chiffre d’affaires, mais hors ouvrages scolaires et parascolaires.
[2]
Les sciences humaines générales comprennent la philosophie, la sociologie, l’ethnologie, l’anthropologie, la linguistique.
[3]
Si la géographie connaît une progression forte, son chiffre d’affaires demeure néanmoins encore très en deçà de celui de l’histoire. En 1995 les chiffres d’affaires de l’édition en histoire et en géographie étaient respectivement de 48,3 millions d’euros et de 8,3 millions d’euros. En 2002 ces chiffres étaient de 34,5 millions d’euros pour l’histoire et de 11,25 millions d’euros pour la géographie.
[4]
Cf. Valérie Tesnière, Le Quadrige, un siècle d’édition universitaire 1860-1968, Paris, PUF, 2001.
[5]
Les statistiques du SNE ne permettent malheureusement pas de différencier les ouvrages de cette catégorie en fonction des disciplines auxquelles ils appartiennent.
[*]
Ancienne élève de l’École normale supérieure, agrégée des sciences économiques et sociales, diplômée de l’IEP de Paris, Sophie Barluet a enseigné pendant dix ans la sociologie à Sciences Po. Depuis 1999 elle y assure un cours séminaire portant sur l’économie des médias. Auteur d’articles sur l’économie de la radio et de la télévision, et d’un rapport pour le ministre de la Culture sur l’édition en sciences humaines et sociales en France, paru aux PUF en 2004, elle est aujourd’hui secrétaire général éditorial du Seuil.