![]() |
Vie sociale et traitements | 135-136 Distribution électronique Cairn pour les éditions érès. © érès. Tous droits réservés pour tous pays. Il est interdit, sauf accord préalable et écrit de l’éditeur, de reproduire (notamment par photocopie) partiellement ou totalement le présent article, de le stocker dans une banque de données ou de le communiquer au public sous quelque forme et de quelque manière que ce soit. |
Au nom du secteur...
Petit Étampois
1Sais-tu, me confia un jour un ami et collègue étampois, qu’on arrive parfois, au nom de l’application des “normes du secteur” (comme le dénomment certains), à de bien étranges et désolantes dérives. La prise en charge des sdf ou réputés tels en est un assez bon exemple, comme le montre l’anecdote suivante.
2Un de nos bons collègues pratique à ses moments perdus cet exercice de style en forme de conduite à risque appelé « expertise ». Un juge d’application des peines de sa connaissance, le rencontrant voici quelque temps, lui tint à peu près ce langage : « Je dois convoquer d’ici peu un jeune homme, étranger de son état, condamné et incarcéré pour trafic et usage de stupéfiants. Il arrive en fin de peine et je devrai donc le libérer. Il se trouve qu’on s’est rendu compte, après sa condamnation, qu’il souffrait d’hallucinations auditives à type de propos et d’incitations à caractère raciste. Il a été hospitalisé au smpr, suivi ensuite par le psychiatre de la division où il est retourné. Je l’ai revu il y a quelques jours et il m’a paru aller encore très mal, en dépit du traitement, sur le plan psychique. C’est pourquoi je me demande si, plutôt que de le relâcher dans la nature sans autre forme de procès, il ne serait pas préférable de l’adresser en ho, sans délai après sa libération, dans un service spécialisé où il pourrait être traité efficacement. Accepteriez-vous de le rencontrer en expertise très rapidement et de me donner votre avis sur ce point ? »
3Notre collègue, ayant accepté la mission, rencontra le détenu à quelques jours de là. Ce jeune homme, majeur depuis peu, au demeurant fort sympathique, était calme mais effectivement toujours halluciné, en souffrant et le disant, a priori d’accord pour être traité et suivi, quitte à en passer pour cela par une hospitalisation, fût-elle sous contrainte. En foi de quoi l’expertise concluait :
4Seul minuscule et très contingent problème : alors qu’il était domicilié dans le « 93 », où il habitait avec sa mère, il fut adressé – et resta – au plus près, dans l’Essonne, ce qui représente de toute évidence la mise en œuvre diligente et active de ces grands principes régissant la pratique de secteur en psychiatrie qui ont nom « rapprocher les lieux de soins des lieux de vie des patients » et « continuité des soins ». Il fut admis en tant que « hors secteur » en fonction de deux circonstances :
5« Mais, poursuivit mon ami après m’avoir rapporté cette anecdote pittoresque, il ne faudrait pas t’imaginer dans ta candeur naïve que ce genre d’attitude est exceptionnel. Tout au contraire, il se retrouve de plus en plus souvent de nos jours, avec une inflation galopante du nombre de patients décrétés “hors secteur”. C’est même vrai dans notre bel et bon établissement essonnien où l’un des sports favoris de nos collègues consiste actuellement à refuser les admissions, y compris de placements sous contrainte, et à renvoyer chez le voisin cette patate chaude, le malade… On en est pratiquement au point où, si tu ne peux pas produire une quittance de loyer ou un avis d’imposition en bonne et due forme, tu es étiqueté “sdf ” et, donc, placé dans n’importe quel service – hormis celui dont dépend ton domicile ou le territoire où tu as conservé des liens – en fonction d’une règle mathématique hautement sophistiquée mais néanmoins cartésienne dénommée “modulo 9”. Et il va de soi qu’une fois admis, le service en question n’aura de cesse qu’il se soit débarrassé de toi au plus vite, au moindre coût et dans n’importe quelles conditions.
6C’est ainsi qu’un collègue dont je tairai pudiquement le nom, brillant psychanalyste lacanien qui se targue volontiers d’avoir le plus faible taux d’hospitalisation et la plus courte durée moyenne de séjour du département, ne se gêne nullement pour se décharger sous n’importe quel prétexte de patients jugés encombrants, non plus que pour les mettre à la porte du jour au lendemain sans perspective de suivi et quelles que soient les conditions météorologiques ou l’absence de ressources comme d’hébergement. Moyennant quoi il vaticine volontiers, de manière éloquente encore que souventes fois abstruse, sur la primauté du lien sur le lieu, les bienfaits de la relation thérapeutique et ses évidents bénéfices : c’est ce qu’on appelle, dans une société néolibérale bien comprise, une pratique de secteur visant à responsabiliser les malades tout en rentabilisant les moyens existants. Tout cela rappelant furieusement un texte déjà ancien consacré au baron d’Ostende qui, gardien jaloux de son fief, contemplait dédaigneusement du haut de son donjon les baronnies débiles voisines… Les vieux imbéciles idéalistes comme toi et moi, qui s’imaginent encore qu’on est là d’abord pour s’occuper des patients, les accompagner, les aider et que le secteur, c’est d’abord la continuité des soins, ne sont de toute évidence que d’archaïques survivances du passé. »
7Comme le disait une bonne amie à moi : « Vois-tu, je vis avec un mec avec lequel je ne suis pas mariée et qui est propriétaire de l’appartement ; je suis donc sdf » – cqfs. Ce qui montre bien que nous avons fait notre temps, qu’on n’arrête pas le progrès et que nous vivons décidément une époque formidable.
Petit Étampois