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Ceci est mon corps
Joseph Rouzel
1 Hoc est enim corpus meum. » Ceci, en vérité (en effet), est mon corps. Car ceci, ce que vous voyez là, vous ne vous en doutiez pas, eh bien, je vous le dis, c’est mon corps. Cette parole étrange qui transforme dans une alchimie symbolique aux limites du raisonnable, qui fait passer l’hostie d’un morceau de pain à l’incarnation du corps du Christ en personne, a été répétée des millions de fois depuis deux mille ans, par des milliers de prêtres. Encore faut-il y croire, crient en chœur certains mécréants qui ne se rendent pas compte combien leur incroyance, eux-mêmes... ils y croient. C’est une véritable équation mise en acte : ceci=mon corps. On voit poindre sous ce geste sacré, geste où ça crée, l’essence même de la métaphore, un des processus les plus fluides du langage en acte. Le prêtre n’éprouve pas le besoin de la définir, la métaphore, il ne se fait pas linguiste, il la met en scène. Il s’autorise, pour produire cet acte étrange, d’une parole qui lui fut transmise, parole d’origine : le Christ parle par sa bouche. Non seulement l’hostie se transforme, mais le corps du prêtre aussi, qui se fait passeur et porte-voix de cette parole d’origine. Quant au corps des fidèles qui communient, ceux-ci se retrouvent, en absorbant l’hostie, avec le corps du Christ logé à même leur corps propre : autre transmutation symbolique subtile. Et enfin, dernière opération, cette communion au corps du Christ non seulement le laisse entier, le prêtre n’en distribue pas des morceaux, mais fait lien entre les croyants, d’où l’expression de « corps mystique » que constitue la communauté des croyants à travers cette pratique symbolique corporelle. Les croyants qui partagent la même croyance partagent aussi le principe même de la métaphore
2En même temps, cette phrase est étrange. Elle se transmet depuis l’origine du christianisme : « faites ceci (cet acte de transmutation) en mémoire de moi » est-il posé au départ par l’inventeur de cette religion qui se veut catholique, c’est-à-dire universelle. Elle se transmet dans une forme qui reproduit à chaque fois, dans l’actuel, la même séquence. Ceci : cette hostie, abracadabra, c’est mon corps, dit le prêtre. Non pas son corps à lui, prêtre. Il se fait le porte-parole du Christ et pour ainsi dire son porte-corps. Qu’est-ce que le « corps du Christ » si ce n’est un signifiant ? Mais il y a quand même une entourloupe, une embrouille. La transformation, véritable transmutation,voire transsubstantiation d’une banale hostie en corps divin, il faut le faire. Cela repose sur un acte de foi : que n’importe quel élément du langage puisse se transformer en n’importe quel autre. Principe, disais-je, de la métaphore, un mot pour un autre. Ça ne va pas de soi et la croyance vient là pour recouvrir un point de totale incertitude qui fait écho à ce qu’une de mes patientes ne cesse de répéter depuis plusieurs lurettes : « J’ai beau parler, c’est jamais ça. » Ce « ça » que le langage, la représentation et sa mise en acte dans la parole, tente de capter, ce n’est jamais « ça » ; ça n’est pas ça. Division du sujet car division du signifiant
3Le « enim » de la formule consacrée marque qu’on n’en est pas tout à fait assuré de ce transvasement marqué d’impossible d’un signifiant à un autre. On y croit qu’un pont est possible, une passerelle, un passage entre deux mots. Ceux qui n’y croient pas à certains moments – et ça nous arrive à tous, tant cette croyance qui nous humanise se révèle parfois insupportable – sont pris dans des effets terribles de répétition : répétitions de symptômes, comme autant de mots gelés dans le corps où ça ne circule plus. Tentative de fixation, là où seule la fiction peut relancer le mouvement. Cette relance, c’est ce que produit toute analyse qui va son train. Alors à nouveau, on saute dans le vide. On espère que la foi nous donnera des ailes. On y croit, dur comme faire, mais sans garantie. D’une foi aveugle. On y croit que « ceci » puisse engendrer « ça », qui désigne ce qui n’est pas là, ce qui n’est jamais là. Cette absence se présente pour les croyants comme présence du Christ. Pour les simples parlants, qui n’ont de religion
4« Ceci » est « mon corps », donc le Christ en personne, re-suscité, qui représente Dieu qui représente… Il est là pas-là ; là, mais pas tout, puisqu’il lui faut en passer par la représentation pour se présenter. Il brille par son absence. La fuite du sens file ainsi à l’infini ; ça n’en finit pas de s’échapper. Et à l’horizon, quoi ? Cet au-delà du « ça » que tente de saisir le mouvement même de la parole. C’est-à-dire rien. Puisqu’à chaque fois que l’on pose les questions jusqu’à bout, ce en quoi les enfants sont fortiches dans la mesure où ils cherchent le point de butée, où ils veulent s’arrimer à l’ombilic du réel, c’est pour constater une ligne de fuite. Au bout du bout du compte : rien en vue. « Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? – Seuls les champs qui verdoient et le chemin qui poudroie. » Ça vous en fout plein la vue, mais ce n’est qu‘un paravent, un mirage, un masque, une mascarade. Comment vivrions-nous sans ces « personnae », ces masques du théâtre romain, tout à la fois porte porte-voix et personnages, nos représentants sur terre comme au ciel, sur la scène du monde. Mais l’horizon est vide, effrayamment vide, c’est ce que ne cesse de soutenir la parole de chaque sujet
5Le cheminement qui va du pain azyme au corps du Christ symbolisé, incarné, pointe au-delà, la place vide occupée par la divinité. Comme si ce « ça » là, qui se lève à l’horizon, tel le soleil d’automne (sol victus) sur le labour et le labeur de la parole, n’opérait que dans le camouflage ultime. Mais ne dévoilons pas la farce, comédie ou tragédie, nous en serions marron. Ce dévoilement, dont certaines épreuves de vie nous font approcher
6C’est ce point d’échappée que ne cesse de mettre en perce et gésine la parole parlante, lançant chaque sujet qui s’en fait le porte-enseigne dans un tissage permanent, ce qu’on nomme ensuite « réalité », qui n’est que la trame du fantasme sur la chaîne du manque, à partir de la relance incessante de la navette des signifiants. Car c’est ce principe de mise en série de signifiants enchâssant « ce qui est sans souffle et sans image
7Tous les totems, ces paravents, en fait nous protègent, plus ou moins efficacement, de la confrontation glacée au néant, au vide obscur qui nous arracherait la face. Au réel, précise Lacan. Comment aimer le réel ? En l’entourant d’affection, en le bordant de mots et parfois de hors-mots, de hors sens. Quelques phonèmes, quelques cris, quelques soupirs, quelques bavardages, suffisent à sa parure. L’humain parle alors pour se protéger de ce vide que la parole dans le même temps ne cesse de produire. Ce vide est le fondement de toute culture. Chaque civilisation l’a habillé à sa façon. Telle la petite Sara que l’on trouve dans la crypte de l’église des Saintes-Maries-de-la-mer. Sous sa statue s’« accumoncelent » les billets d’écriture, et parfois des cris durs. Sainte Sara l’Obscure protège les égarés du verbe. Elle leur donne asile. Elle accueille. Mais sous sa robe de brocarts et de dentelles, qu’est-ce qui demeure voilé ? Vois-le ! ? Scilicet. Tu peux le savoir.Montpellier
Joseph Rouzel
[ 1] Texte écrit en marge du flamboyant ouvrage de Jean-Luc Nancy, Corpus, Éditions Métailié, 2000.
[ 2] Meta-phorein, en grec : porter au-delà ; même sens à l’origine de transfert, trans-fere : porter à travers…
[ 3] Dieu se nommant à Moïse sur le Sinaï dit : « Je suis : je suis. » Descartes dans le Discours de la méthode : « Je pense : donc je suis », phrase réarrangée par Lacan qui lui permet de pousser la division à son terme : « Là où je pense, je ne suis pas ; là où je suis, je ne pense pas. »
[ 4] Titre repris du XXIe séminaire de Jacques Lacan, inédit.
[ 5] Religion vient du latin religio, ce qui relie, et du verbe religare, lier, attacher, ficeler. La religion constitue bien l’essence du lien social. La réduire à son aspect sectaire, comme le font les religions, écrase cette ouverture.
[ 6] Le poète René Daumal décrivait ainsi l’absence : « C’est un trou entouré de présence. »
[ 7] Je rappelle toujours que le terme de sujet vient du latin sub-jectus, jeté dessous, sous-mis, soumis à en passer par les lois du langage pour trouver une scène de représentation, pour tout simplement se présenter.
[ 8] Plus connu sous le titre de L’esquisse…
[ 9] Notamment dans certains passages de la cure analytique, profonds moments de déréliction et de retrait du monde. On pourrait pour cela les dire « passages du réel ». D’où l’importance de ne pas se lancer seul et démuni dans ces passages qui peuvent s’avérer mauvaises passes.
[ 10] Mais aussi certains analysants qui vont jusqu’à frôler ce point de faille, ce lieu non-lieu du désêtre le plus total.
[ 11] Hadewijch d’Anvers (vers 1200-vers 1260), femme très cultivée, forte personnalité instruisant des groupes de compagnes, écrivain mystique, est le premier auteur à rédiger ses œuvres spirituelles en langue vulgaire. Elle appartient au mouvement des béguines qui tentent, face à la corruption générale, d’amorcer un renouveau spirituel dès la fin du XIIe siècle.
[ 12] Et pourquoi pas « sujet supposé savoir », invention géniale de Lacan pour soutenir le transfert ?
[ 13] Pour la démonstration logique de cette preuve, cf. les travaux du philosophe Dany-Robert Dufour, notamment son dernier ouvrage : On achève bien les hommes. De quelques conséquences actuelles et futures de la mort de Dieu, Denoël, 2005.
[ 14] L’expression se trouve dans le beau roman de Pascal Quignard, Tous les matins du monde, Gallimard, 1991. Après lui avoir demandé s’il a enfin découvert à quoi sert la musique et que Marin Marais a épuisé toutes ses réponses, Monsieur de Sainte Colombe le pousse à bout :
« Je ne sais plus, Monsieur, dit Marin. Je crois qu’il faut laisser un verre aux morts.
– Alors brûlez-vous »… pousse Sainte Colombe. Et sort cette phrase étrange dans la bouche de Marin :
« Un petit abreuvoir pour ceux que le langage a déserté… Pour les états qui précèdent l’enfance. Quand on était sans souffle. Quand on était sans image. »
[ 15] Freud, dans sa Contribution à l’étude des aphasies, invente ce terme de « Spracheapparat » : appareil-à-parler.
[ 16] Une version de ce texte est parue dans Supervision d’équipe en travail social, Dunod, 2007.