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AuteurBruno Jeanmart du même auteur
De la création artistique aux nouveaux visages que revêt la subjectivité contemporaine, et singulièrement dans ses expressions cliniques, une identique évolution semble se faire jour, instituant l’image au cœur même du lien à soi-même, aux autres et au monde.
2 Image brisée, fragmentée, ou au contraire hypnotisante et fétichisée, la « société du spectacle » se met en scène comme pour venir conjurer l’angoisse d’un irreprésentable, qui fait bien souvent tragiquement retour sous forme de traumatismes, de passages à l’acte individuels ou collectifs.
3 Sans doute, le milieu lacanien dans son ensemble a eu une fâcheuse tendance à rabattre l’image sur un simple imaginaire, l’emprisonnant ainsi dans une pure fonction de leurre, de manque, trahissant du même coup la seule vérité à laquelle les hommes seraient en définitive redevables, et qui se tiendrait nulle part ailleurs que dans le langage et dans la parole qui le porte. Cette conception, certes séduisante, peut paraître cependant à la réflexion quelque peu réductrice, en tout cas singulièrement infidèle à ce que l’image a pu historiquement donner non seulement à voir, mais aussi à entendre.
4 L’image n’est pas l’imaginaire loin s’en faut ! et les textes qui suivent s’emploieront largement à l’illustrer. À ce propos, souvenons nous que c’est initialement pour rendre compte du fait psychotique, et notamment de la paranoïa, que la notion d’imaginaire a pu s’imposer dans les premiers écrits de Lacan. Cela dit, que ce soit dans le domaine artistique ou dans le champ clinique, on verra ultérieurement qu’une dialectique s’instaure toujours entre l’image et ce qu’elle est censée représenter, dialectique ouvrant vers tout un travail d’élaboration psychique qui circonscrit à proprement parler le tranchant de la découverte freudienne. C’est même, pourrait-on dire, le principe de l’association libre qui se trouve par là implicitement institué. De l’image au mot et du mot à l’image, quelque chose imperceptiblement se déplace, se transfère, s’invente, comme si l’inconscient avait toujours impérativement besoin de cet entre-deux pour décliner son identité et son existence.
5 À cet égard, la représentation à partir de Freud se laisserait davantage saisir comme une fonction, un lieu de passage nécessaire et obligé, susceptible de destituer un tant soit peu nos enkystements psychiques. Dialectique permanente entre le voir et le dire, entre l’image et son au-delà, la représentation désignerait ainsi le travail propre de l’inconscient dans ce qu’il a de spécifique et de singulier. Entrecroisement de l’image et du mot, elle serait au sens fort du terme un mixte, pour reprendre ici l’expression platonicienne, c’est-à-dire un mélange instable de deux entités hétérogènes.
6 Ce travail voudrait ainsi contribuer à sortir les concepts psychanalytiques de leur fossilisation progressive, mais peut-être inéluctable, à redonner vie et sens à un certain nombre de questions dont celle de l’image et de son statut que l’on avait pu supposer, après les heures glorieuses du lacanisme, définitivement réglées. Or il n’en est rien, et il est même à craindre que, si tel devait être le cas, ce n’est rien de moins que la psychanalyse elle-même qui serait laissée à la « critique rongeuse des souris » dont parlait K. Marx. C’est la raison pour laquelle nous avons tenu à inscrire notre propos au plus près de l’actuel, dans les points vifs du présent et de ce qu’il nous donne effectivement à penser. Car, et nous tâcherons de le montrer, ce triomphe de l’image dans sa toute-puissance massivement télévisuelle n’est au fond rien de moins que la disparition programmée de sa fonction iconique, de sa valeur scripturale, qui l’ouvrait jusqu’alors vers une « Autre scène », que ce soit par ailleurs celle du rêve ou du fantasme.
7 Nos contemporains semblent bel et bien, et paradoxalement, sidérés par ce « nouveau monde de l’image », mais comme incapables par ailleurs d’en déconstruire les ressorts et les formes pour tenter, peu ou prou, de s’en dégager. Désormais, l’image ne représente plus rien ; elle ne fait que se redoubler en spirale sur elle-même, comme dans un simple jeu de miroir enroulant le vide qui l’habite. Le Loft circonscrit peut-être ici la figure emblématique de ce dispositif inédit, où l’œil du téléspectateur anonyme ne cesse de venir s’abîmer sur un quotidien inconsistant, où il n’y a plus justement que le « rien » à voir…
Nul doute que ces mutations contemporaines ne laisseront pas intactes les diverses modalités de subjectivation que les cliniciens peuvent rencontrer aujourd’hui dans leur pratique. Passages à l’acte répétés, errances diverses, violences des liens, conduites agies où la fonction névrotisante du symptôme semble souvent faire défaut : autant d’indices qui nous mettent en demeure de repenser le modèle freudien et, à sa suite, le modèle lacanien, qui avaient situé la névrose au fondement de la clinique psychanalytique, mais aussi et plus globalement à la base du lien social. Peut-il en être toujours ainsi aujourd’hui ? Ne serions-nous pas en train de passer progressivement à d’autres logiques où les modalités perverses semblent en définitive prédominantes? Et si tel était le cas, comment pourrions-nous réarticuler à nouveaux frais les rapports complexes entre l’écrit et l’image ? Parce que la relation à l’image à sa construction et à sa déconstruction est toujours révélatrice de la manière dont une culture ou un individu appréhende son être au monde, et si notre conception de la représentation s’avère désormais essentiellement visuelle, voire télévisuelle, quelles peuvent êtres les incidences de ce nouveau statut de l’image sur la subjectivité contemporaine et la pratique psychanalytique elle-même ?
C’est sur ces questions qu’un certain nombre de psychanalystes ont bien voulu réfléchir et apporter leur contribution. Qu’ils en soient ici vivement remerciés, et tout particulièrement Thierry Vincent, qui n’a jamais ménagé ses efforts pour encourager ce projet. Pour terminer, ce livre n’aurait jamais vu le jour sans l’énorme travail d’Isabelle Durand pour en finaliser la structure et le contenu. Ses conseils judicieux et la pertinence de ses remarques ont permis de conférer à ce projet sa forme définitive. Qu’elle en soit ici infiniment remerciée, et qu’elle puisse trouver en ces quelques lignes la marque de ma profonde considération.
POUR CITER CET ARTICLE
Bruno Jeanmart « Avant-propos », in Au jeu du miroir : le nouveau monde de l’image, ERES, 2004, p. 7-9.
URL : www.cairn.info/au-jeu-du-miroir-le-nouveau-monde-de-l-image--2910729490-page-7.htm.





