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Cauchemar en URSS

2001

  • Pages : 108
  • ISBN : 2910846350
  • Éditeur : Agone

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« Encore un livre sur l’urss ! » diront sans doute quelques bonnes âmes… Les unes regretteront que l’on en parle encore, comme si tout avait été dit et, surtout, compris sur ce qui fut qualifié de « plus grand événement politique et social du xxe siècle » par Ante Ciliga. Certaines tenteront de sauver quelque chose du naufrage dans un bilan du « socialisme réel » qu’ils jugeaient hier encore « globalement positif ». Les autres comptabiliseront, « en regard des victimes de Hitler et de Franco, celles de Lénine, Staline, Mao et autres Pol Pot pour célébrer l’humanisme du FMI et du capitalisme bureaucratique financier, lesquels n’ont pas besoin de camps de concentration pour condamner des sociétés entières à la misère et à l’autodestruction [1][1] Raoul Vaneigem, Lettre de Staline à ses enfants réconciliés,... ». Toutes communieront dans la même affirmation péremptoire et sans appel : la chute du mur de Berlin et l’implosion de l’URSS signifient « la fin du communisme ».

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À ceux qui demandent, comme l’Alice de Lewis Caroll, si un même mot peut exprimer des choses différentes, nos modernes Humpty Dumpty ne répondent pas : « La question est “Qui est le maître ?”, un point c’est tout ! » Ils n’ont même plus le mérite de la franchise brutale, nous sachant habitués depuis des décennies à la novlangue de Big Brother. Il va de soi qu’un mot signifie seulement son contraire : la liberté c’est l’esclavage, la guerre c’est la paix comme l’URSS c’était le communisme. Cela va de soi et ne mérite pas même l’ébauche d’une discussion.

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Ceux qui, hier, portaient aux nues Staline ou Mao et insultaient leurs critiques et les témoins directs de ce drame se font aujourd’hui, au nom de leurs erreurs passées, les chantres inspirés de la démocratie de marché, sinon les hagiographes des grands patrons du capitalisme. Nous sommes donc bien passés d’un mensonge déconcertant à un autre : sous le socialisme proclamé d’hier ne se trouvait qu’une forme totalitaire de capitalisme bureaucratique d’État qu’il est encore impossible de qualifier comme tel [2][2] Lire Michel Barrillon, D’un mensonge « déconcertant ».... Il importe donc de remettre à jour les textes et le point de vue de ceux qui, à contre-courant de l’enthousiasme pour la construction du socialisme sur un sixième du globe, surent raison garder et préserver les chances de renaissance d’un mouvement d’émancipation sociale libéré de l’hypothèque léniniste et stalinienne. Cette renaissance passait par une analyse sans concession de la nature de classe du régime soviétique du point de vue de ceux d’en bas, tant au niveau de la situation réelle des classes laborieuses que de la répression exercée contre l’ensemble des courants révolutionnaires. Au premier rang de ceux qui dénoncèrent l’imposture stalinienne figure Boris Souvarine, dont les trois textes que nous republions ici furent écrits juste après la parution de son Staline. Aperçu historique du bolchevisme en 1935 [3][3] Boris Souvarine, Staline. Aperçu historique du bolchevisme,... ; ouvrage qui marque une date essentielle dans la compréhension du régime instauré dans l’ancien empire des tsars ; analyse désormais considérée comme un classique de l’histoire du xxe siècle.

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Le premier de ces trois textes s’interroge longuement sur la logique des procès de Moscou et sur l’ampleur de la répression de masse dont elle n’est que la partie émergée au sommet de l’État-parti. Les suivants insistent plus particulièrement sur la situation des classes laborieuses des villes et des campagnes dans la seconde moitié des années 1930. Ils permettent de faire le point sur les analyses de Souvarine au plus fort de la terreur stalinienne. Il s’agira ici de rappeler leur genèse et leur spécificité, les actions de solidarité auxquelles leur auteur participa, avant d’évoquer brièvement son évolution politique durant cette période.

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Dès 1916-1917, Boris Souvarine entame un dialogue avec Lénine. Devenu secrétaire du Comité de la IIIe Internationale, il est donc un des principaux artisans de l’adhésion du mouvement ouvrier et socialiste français à cette nouvelle organisation au congrès de Tours en décembre 1920 [4][4] Lire Lénine, Lettre ouverte à Boris Souvarine, Spartacus,.... L’année suivante, il est le premier représentant du parti français auprès de l’exécutif de l’Internationale à Moscou comme membre du Secrétariat et du Presidium. Après son exclusion de l’Internationale communiste en juillet 1924, Souvarine analyse, dès son retour en France en janvier 1925, les conséquences de la prétendue « bolchevisation » au sein du parti russe et de l’Internationale. Il écrit alors dans la nouvelle revue « syndicaliste-communiste » de Pierre Monatte [5][5] Pour plus de précisions sur les personnes citées, se... (La Révolution prolétarienne) puis dans le Bulletin communiste, qu’il fait paraître comme organe critique tout en essayant de regrouper les communistes d’opposition dans un Cercle communiste Marx et Lénine fondé en février 1926 – qui deviendra le Cercle communiste démocratique en 1930. Au-delà des conflits d’appareil et des rivalités de personnes dans la lutte pour le contrôle du pouvoir, Souvarine discerne rapidement qu’il est indispensable d’établir une analyse de classe de la société soviétique [6][6] Lire « Octobre noir », Bulletin communiste, n° 22-23,.... Il constate que le mode de production n’est en rien socialiste et que la plus-value est accaparée par une bureaucratie parasitaire. Dans le domaine des institutions politiques, les soviets sont réduits aux prérogatives d’un conseil municipal, moins le droit d’opinion politique ; les assemblées ne sont que des chambres d’enregistrement ; les syndicats des instruments de la politique du parti cantonnés à un rôle de répression ou d’assistanat dans les entreprises. La tendance générale de la décennie écoulée en URSS aboutit à une « restauration des classes » et non à leur suppression, au développement de l’exploitation de l’homme par l’homme et au renforcement de la dictature du parti dont la nature a radicalement changé pour devenir « une nouvelle classe privilégiée ». « Le Parti, écrit-il, n’est plus une fraction du prolétariat : il se trouve au-dessus. Ses intérêts ne s’identifient plus à ceux de la classe. » L’appartenance au parti n’entraîne plus le fait d’être communiste. Il est au contraire préférable de ne plus l’être car, alors que la répression des idées révolutionnaires bat son plein, les communistes authentiques n’ont le choix qu’entre « le silence et la prison ou la Sibérie ». En 1927, les 1 360469 membres du parti au pouvoir ne sont que des « rouages de la machine gouvernementale soviétique » et « la principale catégorie privilégiée du régime » qui dispose d’avantages économiques en termes de sécurité de l’emploi, de logement et de rémunération. Le « mécanisme du régime » place le secrétariat au sommet de la pyramide de la bureaucratie du parti, dédoublée par celle des « soviets ». Cet édifice est complété par l’appareil des syndicats, celui des administrations économiques, industrielles, commerciales, ceux des forces de répression, etc. : « Tous ces appareils additionnés, entrelacés, interpénétrés, constituent la plus formidable trame d’autorité qui ait jamais enserré, ligoté, bâillonné, paralysé un peuple, un individu, et dont on ne connaît pas d’équivalent ni dans le passé ni dans le présent. » Le principal mérite de l’opposition emmenée par Trotski a été de « descendre dans l’arène en 1923 pour la démocratisation du Parti, étape nécessaire vers la démocratie soviétique ». Mais elle a aussi « donné l’impression de vouloir seulement supplanter les maîtres du pouvoir et de n’avoir songé à la démocratie que pour y parvenir ». Elle n’a surtout pas pris la mesure exacte du changement considérable dans la nature du parti, victime d’un fétichisme qui l’empêche de « différencier la réalité du Parti de sa définition théorique ».

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En 1929, Souvarine participe à la trilogie signée par l’écrivain roumain Panaït Istrati, Vers l’autre flamme. Il y rédige le troisième volume, La Russie nue[7][7] Cet ouvrage a été réédité en 1997 par les éditions..., consacré à la situation tragique des classes laborieuses, à partir d’informations glanées uniquement dans la presse du régime. Il y évoque les fins et les moyens de la prétendue « dictature du prolétariat » – en fait la pyramide bureaucratique des « appareils » de l’État-parti – avant de conclure que, « contre les classes laborieuses, on ne peut accomplir qu’une révolution bourgeoise ». À la même époque, il s’interroge également sur la signification des plans quinquennaux dont le coût est supporté par les travailleurs russes : « La question est donc de savoir si ces usines-là, ces tracteurs-là méritent d’être payés un tel prix, si une génération de prolétaires doit être sacrifiée pour un résultat accessible autrement, et si le chemin du socialisme passe nécessairement par la misère et l’esclavage du prolétariat. »

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La mise en œuvre de cette politique économique entraîne un asservissement épouvantable des populations laborieuses, mais aussi la répression des différents courants du mouvement révolutionnaire susceptibles de s’opposer à ce nouveau despotisme oriental. La dénonciation des conditions de vie misérables des travailleurs doit s’accompagner, pour Souvarine, de campagnes de solidarité avec les révolutionnaires persécutés par le régime, qui deviennent le symbole de l’oppression d’une classe dans son ensemble. Ainsi pour Nicolas Lazarévitch, arrêté le 8 octobre 1924 pour avoir tenté de créer un groupe à l’usine Dynamo où il travaille, en vue de la constitution de syndicats de classe indépendants qui défendront les intérêts des ouvriers contre la direction des usines étatisées ou le patronat privé issu de la nouvelle politique économique (nep). Le 12 décembre, Lazarévitch est condamné à trois ans de camp. Détenu au secret à la prison de la Loubianka, puis à Boutyrki, il est déporté au camp de Souzdal. À son retour à Boutyrki, il est violemment passé à tabac. Souvarine participe à la campagne en sa faveur, qui aboutit à l’appel d’une quarantaine d’intellectuels – notamment Georges Duhamel, Romain Rolland, Séverine et Léon Werth – lancé à l’ambassade russe de Paris. Il dénonce également, dans le Bulletin communiste, le traitement dont sont victimes les communistes d’opposition dans le parti russe. Ainsi, le 10 janvier 1928, un tract du Cercle communiste Marx et Lénine annonce la déportation et l’exil des leaders de la Révolution russe. L’année suivante, c’est l’ouvrier anarchiste italien Francesco Ghezzi qui est arrêté et condamné [8][8] Lire Charles Jacquier, « L’affaire Francesco Ghezzi »,.... Souvarine écrit alors : « Il y a maintenant tant de révolutionnaires emprisonnés ou déportés dans la République des Soviets qu’un cas de plus risque de passer inaperçu. Cela ne doit pas être. Cela ne sera pas. Certaines circonstances permettent d’éveiller bien des consciences et, précisément, ce nouveau défi insolent au mouvement prolétarien non asservi doit forcer l’attention de l’opinion révolutionnaire. [9][9] La Lutte des classes, n° 10, mai 1929. »

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Deux ans plus tard, La Critique sociale[10][10] La Critique sociale (1931-1934), La Différence, Paris,..., revue de Souvarine, annonce l’arrestation de D. B. Riazanov – un militant socialiste russe mais aussi un historien de premier plan du mouvement ouvrier européen et un des grands connaisseurs des œuvres de Marx et d’Engels. En rappelant son œuvre de marxologue et son action de militant, Souvarine souligne le caractère contre-révolution naire du stalinisme. De même que Ghezzi est un ouvrier anarchiste dévoué à la cause du prolétariat, quelqu’un comme Riazanov est inattaquable d’un point de vue révolutionnaire : « Par cet exploit barbare, la dictature du secrétariat a peut-être porté un coup mortel à un grand serviteur désintéressé du prolétariat et du communisme. […] Mais du moins aura-t-elle en même temps dissipé la dernière apparence susceptible de faire illusion à l’extérieur et avoué, révélant sa vraie nature, l’incompatibilité absolue entre le bolchevisme post-léninien et le marxisme. [11][11] CS-I, p. 50. » Contrairement à l’attente de Souvarine, le cas de Riazanov ne soulève guère de protestations importantes. Il faudra attendre l’affaire Victor Serge pour que naisse une prise de conscience de la répression stalinienne de la part de l’extrême gauche, mais aussi d’une partie du mouvement socialiste et de certains intellectuels. Comme pour Francesco Ghezzi, Souvarine est l’un des premiers à être informé de l’arrestation de l’écrivain, qui est annoncée dans Le Travailleur du 25 mars 1933 – un hebdomadaire communiste d’opposition de l’est de la France auquel il collabore et où il anime une chronique des événements soviétiques. Le 15 avril, un rédacteur précise que les amis français de Victor Serge sont, depuis le mois précédent, sans aucune nouvelle. La semaine suivante, l’appel du Cercle communiste en faveur de Victor Serge est publié en première page du Travailleur. (Ce texte figure aussi au sommaire de La Critique sociale d’avril 1933, accompagné d’un appel signé par Georges Bataille, Lucien Laurat, Jacques Mesnil, Pierre Pascal et Boris Souvarine.) Il rap pelle notamment l’arrestation de Victor Serge en 1929 et sa libération suite à l’intervention de personnalités politiques ou littéraires de la bourgeoisie de gauche émues par l’emprisonnement d’un des hommes qui avait, tant par ses propres livres que par ses traductions, fait le mieux connaître le point de vue bolchevik sur la Révolution russe. Enfin, l’appel insiste sur le caractère arbitraire et inique de cette arrestation [12][12] CS-II, p. 103..

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Le 17 juin, Souvarine annonce dans Le Travailleur la condamnation officielle de l’écrivain : protester avec la plus grande détermination pour Victor Serge, écrit-il en substance, ce n’est pas seulement prendre la défense d’un innocent persécuté mais aussi permettre d’alerter l’opinion sur le sort misérable des travailleurs russes. C’est la même problématique que Souvarine invoquait au moment de l’arrestation de Francesco Ghezzi : à travers l’exemple d’un révolutionnaire persécuté, c’est tous les travailleurs qu’il faut défendre contre l’arbitraire et la répression d’une bureaucratie tyrannique qui fait ainsi une nouvelle fois la preuve de son caractère anti-ouvrier et anti-socialiste. Il faut se saisir de ces cas pour éclairer l’opinion publique européenne abusée par le prestige de la révolution de 1917 et une propagande aux moyens énormes.

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Au début de cette campagne en faveur de Victor Serge, Souvarine rencontre d’énormes difficultés pour éveiller l’intérêt des personnalités de gauche dont le poids aurait pourtant pu, dès le printemps 1933, peser lourd. Une lettre à Pierre Kaan du 6 mai 1933 est particulièrement révélatrice de ces problèmes : « L’arrestation de Victor Serge date du 8 mars. Deux mois déjà. Personne n’a rien fait sur le plan de la protestation publique. J’ai rédigé un papier et commencé de recueillir des signatures. Bernier s’est mis à ergoter, à proposer des amendements et a voulu me faire entrer en rapport avec Mme Paz sous prétexte qu’il la fréquente à Monde, subordonner notre action aux considérations louches de Bergery, etc. J’ai refusé net d’entrer dans cette voie, sachant pertinemment ce qu’il y a au bout. D’autre part, [Pierre] Pascal hésitait à signer, de crainte d’attirer des représailles sur sa famille. J’ai changé de tactique, soumis mon papier au Cercle et lancé ce premier appel, avec la signature collective, sans illusion, car je sais par expérience que la presse en général n’insère pas dans ces conditions. […] Là-dessus, expulsion de la famille Roussakov de Leningrad, arrestation d’Anita. Pascal se sent libéré de tout scrupule et se montre disposé à signer ce qu’on voudra. Je ne fais ni une ni deux, je rédige un second papier, le soumets à la signature de ceux sur qui j’étais à peu près sûr de pouvoir compter et le fais envoyer comme le précédent à 75 adresses. […] Je n’ai pas cherché à collecter le plus possible de signatures, mais à sortir au plus tôt un appel. » Dans la suite de cette lettre, Souvarine insiste particulièrement sur le rôle néfaste des personnalités influencées par le stalinisme : « Nous devons nous exprimer comme nous l’entendons et, en communistes, compter sur la contagion de l’exemple. Si nous n’aboutissons pas, nous aurons tout de même fait notre devoir. Cela n’empêche pas d’agir au mieux dans la coulisse pour arriver à une solution favorable, mais aucune action en coulisse n’aura d’effet sans l’appui d’une campagne publique. Le scandale, c’est que les soi-disant “amis de V. S.” n’aient rien fait depuis deux mois, alors qu’ils ont des moyens, des relations, de l’influence. […] Songez qu’ils renoncent à faire quoi que ce soit à Monde, où toute la rédaction est sympathique à Victor, pour ne pas altérer leurs rapports avec le sieur Barbusse, ce valet de bourreau. Pas un mot dans Europe, où a paru le dernier roman de Victor. Il n’y a donc rien à faire pour concerter une campagne. Que chacun s’exprime et agisse à sa façon, c’est la seule manière d’obliger les autres à s’exprimer et à agir à la leur. [13][13] Lettre citée par Jean-Louis Panné, « L’affaire Victor... »

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Mais Souvarine ne se contente pas d’attirer l’attention sur des cas individuels, aussi symboliques soient-ils. Ainsi, en 1934, il rédige une note à l’intention des leaders de l’Internationale ouvrière socialiste dans laquelle il chiffre le nombre des déportés à plusieurs millions, et celui des détenus politiques dans les prisons, dans les isolateurs et les camps de concentration à des centaines de milliers [14][14] Bulletin d’études et d’information politique internationale.... Il définit deux catégories de victimes de la terreur stalinienne : « Ce sont pour la plupart d’obscurs travailleurs, ouvriers ou paysans, sans notoriété ni soutien. À de rares exceptions près, ils ont été condamnés par voie administrative, c’est-à-dire par une procédure sommaire et secrète sans instruction contradictoire, sans procès, sans témoins, sans défense. » Mais on y trouve également « des représentants de toutes les nuances de l’opinion révolutionnaire non conformiste ». Il énumère les tendances politiques frappées par la répression : des communistes hétérodoxes (Riazanov, Victor Serge), des communistes des anciens groupes Vérité ouvrière, Groupe ouvrier ou Opposition ouvrière, des communistes de « gauche » ou trotskistes, des communistes de « droite », des socialistes hors parti, des socialistes mencheviks (Eva Broïdo), des socialistes révolutionnaires de gauche, du centre ou de droite, des bundistes du parti socialiste juif, des socialistes de différentes minorités nationales (Géorgie, Ukraine, Arménie), des socialistes israélites du groupe Poale-Zion, des anarchistes, des syndicalistes, des sionistes, des tolstoïens, etc. En conclusion, il affirme : « Un certain Comité pour la libération de Thaelmann lance un appel qui conclut : “Ceux qui se taisent se rendent coupables. Ceux qui ne font rien aident Hitler”. À plus forte raison sont coupables ceux qui taisent les persécutions accomplies en URSS sous le drapeau usurpé du socialisme et qui, par leur indifférence ou leur apathie, aident Staline. »

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Deux ans plus tard, au début de 1936, l’association des Amis de la vérité sur l’URSS est créée par Souvarine et quelques amis – Jacques Baron, Maurice Coquet, Anna et André Lejard, Pierre Kaan, Lucien Laurat, Édouard Liénert, Colette Peignot, Marcelle Pommera et Lucien Sablé. Juste avant sa fondation, André Lejard précise que « ce groupement n’aurait pas d’activité politique proprement dite », car il ne s’agit pas « d’une résurrection de l’ancien Cercle » [15][15] Lettre d’André Lejard du 16 février 1936, aimablement... – même si les membres de l’association l’avaient tous fréquenté. Parmi les moyens d’action envisagés, André Lejard propose « l’édition de petites brochures destinées à être répandues dans les milieux ouvriers et autres par la Librairie du Travail, le Nouveau Prométhée et différentes associations politiques », ainsi que des conférences discussions [16][16] La Librairie du Travail et le Nouveau Prométhée sont.... Dans les sujets abordés pour le programme d’édition, il insiste sur la richesse de la matière et fait les propositions suivantes : « 1. une brochure sur les décrets soviétiques (cf livre de Boris) ; 2. une brochure sur le stakhanovisme ; 3. la traduction d’un article de Zinzinov paru dans les Dernières nouvelles ; etc. »

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Dans sa déclaration d’intention, l’association se propose « de recueillir et de répandre, à l’intention des gens de bonne foi, une information exacte et valable sur les “réalités soviétiques” ». Les membres de l’association entendaient « exercer ce droit et accomplir ce devoir hors de toute considération politique ou tactique, avec l’unique préoccupation de réagir contre le parti pris et contre l’ignorance ». Dans leur conception, une information « exacte et valable » devait répondre aux critères suivants : « 1) des textes authentiques et documents officiels, en premier lieu de source bolcheviste, scrupuleusement vérifiés et traduits de première main, avec indication d’origine contrôlable ; 2) des témoignages véridiques et désintéressés librement produits par des gens qui, citoyens de l’URSS ou non, ont vécu l’existence même du peuple travailleur de ce pays, c’est-à-dire partagé ses conditions de logement, d’alimentation, de travail, de vie spirituelle, sans accepter de privilèges ou sans considérer leurs privilèges comme le sort commun ; 3) des études consciencieuses étayées des éléments ci-dessus définis. »

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« La vérité doit être dite en tout état de cause, indépendamment de toute idée préconçue de droite ou de gauche », insiste cette déclaration avant de souligner que « les diverses conceptions fondées sur des fictions, des sentiments irraisonnés, voire de simples mensonges, sont également contraires au progrès de l’humanité ». Publier la vérité sur l’URSS, c’est donc « servir avant tout la cause des peuples de l’URSS eux-mêmes, inséparables du destin des autres peuples d’Europe et d’Asie ».

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L’association est domiciliée chez Pierre Solignac, pseudonyme d’André Lejard, ancien militant communiste qui participe aux activités du Cercle. Elle fait paraître sept brochures entre 1936 et 1937 : La Peine de mort en URSS. Textes et documents ; Un témoignage : URSS 1935 ; Bilan de la Terreur en URSS. Faits et chiffres ; Un Français moyen en URSS. Témoignage ; Les Procès politiques en URSS. Articles d’Édouard Herriot ; Un mineur français en URSS. Rapport de Kléber Legay ; Ouvriers et Paysans en URSS. Articles de Boris Souvarine. Elles sont diffusées par la Librairie du Travail de Marcel Hasfeld. Elles veulent donner aux travailleurs des informations sûres sur le régime intérieur et le sort des classes laborieuses en URSS alors que les publications qui tentent de divulguer la vérité sur cette question sont rares et confidentielles.

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L’événement qui attire l’attention de l’opinion, ce sont les procès de Moscou dont le premier s’ouvre le 19 août 1936 [17][17] Lire Nicolas Werth, Les Procès de Moscou, Bruxelles,.... Sur le banc des accusés figurent d’anciens compagnons de Lénine comme Gregori E. Zinoviev, Lev B. Kamenev, Gregori E. Evdokinov et Ivan N. Smirnov. Ils sont accusés d’avoir, sur instructions de Trotski, constitué un « Centre terroriste trotskiste-zinovieviste » et organisé des équipes de terroristes, notamment celle qui perpétra « l’assassinat perfide du camarade Kirov », prélude à des attentats contre Staline et les principaux dirigeants du parti. Au cours des audiences, les accusés confirment leur culpabilité, qui constitue la base de l’accusation menée par le procureur Vychinski. Dans la nuit du 23 août, tous les accusés sont condamnés à mort et exécutés. La Révolution prolétarienne publie alors un numéro spécial, consacré au procès, dans lequel figure une courte déclaration de Boris Souvarine [18][18] La Révolution prolétarienne, n° 230, 10 septembre .... Pour lui, les inculpés connus sont innocents des crimes imaginaires dont ils se chargent, tandis que les inculpés inconnus ne sont que les instruments du Guépéou.

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Les « aveux » ont sans doute été obtenus « sous menace de mort ou de torture et promesse de vie sauve ». Le seul véritable acte criminel évoqué au procès est le meurtre de Kirov, « l’attentat isolé d’un isolé » qui ne révèle qu’un « état désespéré, non une organisation ». D’une manière prémonitoire, il conclut : « Étant donné l’indifférence de l’opinion publique occidentale, on doit s’attendre, hélas ! à de nouveaux soi-disant procès, à de nouveaux prétendus aveux, suivis de nouveaux massacres. » C’est la seule réaction publique de Souvarine au premier procès, tandis qu’il met à la disposition de Léon Sedov, le fils de Trotski qui réside alors à Paris, « sa collection de coupures de presse sur l’opposition russe », pour les besoins de la contre-enquête sur les procès de Moscou [19][19] Cahiers Léon Trotski, n° 20, décembre 1984, p. 124....

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L’année suivante, à la suite du second procès, Souvarine publie son premier véritable article sur le sujet, où il tente d’expliquer l’attitude des condamnés [20][20] « L’énigme du ténébreux procès de Moscou », Le Figaro,.... Il reviendra peu après sur les deux premiers procès dans « Cauchemar en URSS », le premier texte que nous publions ici. Souvarine dresse un premier bilan de l’ampleur de la répression et de la personnalité des accusés et des victimes, puis insiste sur les contradictions flagrantes de l’accusation : « Dix ans après la défaite de Trotski […], le trotskisme est déclaré ennemi public n° 1 dans cet État soviétique d’où Staline prétendait l’avoir extirpé. [21][21] Article paru quelque peu écourté dans la Revue de Paris... » Au niveau des résultats économiques, les prétendus succès de la construction du socialisme réfutent les accusations fantastiques de sabotage dont de nombreux cadres du régime sont accusés. Les questions à résoudre concernent la raison de ces aveux, « les moyens inavouables de les obtenir et à quelles fins inavouées de Staline ». Un retour vers le passé, à partir du procès du Donetz de juin 1928, permet de mieux comprendre le mécanisme et la fonction des procès. Dans une société qui n’a pas supprimé les classes « mais seulement modifié et radicalisé le mécanisme du mode d’exploitation de l’homme par l’homme et les procédés d’appropriation par une minorité privilégiée des fruits du travail de la majorité laborieuse », le parti exerce « une hégémonie sans contrepoids ni frein ». Ayant « supprimé toute expression normale des intérêts collectifs et des besoins individuels, refoulé toute activité spirituelle, étouffé la pensée libre, les concurrences et les rivalités se traduisent en fin de compte par ces épurations, évictions, persécutions homicides dont les événements actuels ou récents offrent les aspects les plus odieux, sous l’idéologie officielle ».

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Durant toute l’année 1937, à propos des affaires survenues dans l’Armée rouge, Souvarine n’a de cesse de dénoncer la fausseté et la perversion des accusations. Pourtant, faute de vraiment cerner les mobiles de Staline – ainsi qu’il le reconnaît –, il explique les procès sur le seul plan de la politique intérieure du régime : exacerbation de la dictature et mise en avant de boucs émissaires pour les difficultés économiques. Cependant, en mars 1938, Souvarine s’interroge sur les motifs de l’« épuration » de l’armée, de l’ordre de 20000 à 30000 victimes pour les seuls cadres militaires : « C’est à se demander si vraiment Hitler ne dispose pas en Russie d’un agent de premier ordre ayant pour nom Staline, et qui lui procure tant de victoires sans batailles. [22][22] « Les coupes sombres dans l’armée et la flotte rouges »,...» Par la suite, les révélations d’un transfuge du gru (le service secret de l’Armée rouge), Walter Krivitski, réfugié en France à partir de la fin 1937 avant son départ aux États-Unis, et l’évolution des rapports soviéto-nazis l’amènent à considérer les procès comme les préliminaires indispensables à la conclusion d’un accord entre les deux régimes [23][23] W. G. Krivitski, Agent de Staline, Éditions Coopération,.... Tirant le bilan du xviiie congrès du parti communiste de l’URSS (10-21 mars 1939), Souvarine note l’extrême prudence de Staline en politique extérieure, ménageant « visiblement l’Allemagne et l’Italie » [24][24] « Le “splendide isolement” de Staline », Le Figaro,.... Après la chute de Litvinov, commissaire aux Affaires étrangères depuis 1930, Souvarine envisage un rapprochement entre Staline et Hitler. L’extermination de la « vieille garde » est le prix à payer pour parvenir à cet accord : « En accusant de germanophilie et de fascisme ses victimes, […] Staline ne faisait que rejeter sur autrui ses intentions personnelles, selon un procédé classique, et précisément sur ceux qui pensaient tout le contraire. Le massacre de tant d’innocents n’est explicable que comme mesure préventive pour supprimer tout obstacle éventuel à un accord avec Hitler. [25][25] Le Figaro, 7 mai 1939, in À contre-courant, op. cit.,...»

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Durant l’entre-deux-guerres, et en particulier à partir du milieu des années 1920, l’image de l’URSS dans la gauche française est dans l’ensemble positive. Au cours des années 1930, le contexte inter national, marqué par la montée du nazisme, le début de la guerre d’Espagne et la perspective d’un nouveau conflit mondial, favorise la propagation du mythe du paradis soviétique censé incarner les espoirs de paix et de justice sociale. À partir de 1936, les procès de Moscou et la parution du Retour d’URSS d’André Gide – suivi en 1937 de Retouches à mon retour de l’URSS – entraînent des doutes sur la nature de l’expérience soviétique, mais qui ne touchent que des marginaux et des minorités de la gauche.

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Rappelons le contexte dans lequel doivent se faire entendre ceux qui veulent émettre un point de vue divergent sur la politique de l’URSS, ainsi que la violence des diatribes du PCF. Commentant l’exécution des seize condamnés du premier procès – qualifiés de « vils individus […] aux ordres de Trotski et de la Gestapo hitlérienne » –, L’Humanité du 26 août 1936 indique qu’il s’agit d’un « acte de légitime défense » contre ceux qui préparaient « l’agression hitlérienne et japonaise contre le pays du socialisme ». De même, Aragon écrit dans Commune (octobre 1936) que le procès est dominé par « la figure […] de Trotski, allié de la Gestapo, le saboteur international du mouvement ouvrier ».

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En ce qui concerne les socialistes français, leur attitude à l’égard de l’expérience soviétique est marquée, comme celle de l’Internationale socialiste, par « la reconnaissance fondamentale du caractère socialiste de l’entreprise bolchevique [26][26] Annie Kriegel, Les Internationales ouvrières, « Que... ». Au moment du procès d’août 1936, Léon Blum est président du conseil après la victoire électorale des candidats du Rassemblement populaire. La SFIO est désormais un parti de gouvernement, engagé dans une politique d’unité d’action avec le PCF dont les nécessités tactiques entraînent de lourdes conséquences dans la manière dont les socialistes rendent compte des réalités soviétiques. Dans le domaine international, l’insurrection des généraux factieux contre la république en Espagne, soutenue par l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste, suscite l’inquiétude tandis que Blum lie la préservation de la paix européenne à l’unité des démocraties occidentales avec l’URSS. Malgré un article courageux de Maurice Paz [27][27] Maurice Paz, « À propos du procès de Moscou », Le Populaire,..., la SFIO reste très en retrait sur la question et il faut attendre le troisième procès pour que Léon Blum émette des critiques – mais dans une conjoncture bien différente de celle de l’été 1936 [28][28] L’Œuvre de Léon Blum. 1937-1940, Albin Michel, Paris,.... D’une manière générale, les intellectuels favorables au Front populaire refusent de prendre parti sur la question des procès. « Nous n’avons, quant à nous, écrit Jean Guéhenno dans l’hebdomadaire de gauche Vendredi, […] à être staliniens ni trotskistes : ce sont là des affaires spécifiquement russes [29][29] Cité par Nicolas Werth, Les Procès de Moscou, op. cit.,.... » La Ligue des droits de l’homme adopte un rapport dont la conclusion affirme que « du procès ressort la complicité de l’Allemagne », tandis qu’une proposition de résolution de son président Victor Basch, « traduisant ses angoisses », est rejetée car cela « aurait pu créer des dissentiments graves au sein du Rassemblement populaire [30][30] Françoise Basch, Victor Basch. De l’affaire Dreyfus... ». Par sa place centrale dans la gauche, l’attitude de la Ligue permet de neutraliser la plupart des réserves faites sur le plan de l’éthique juridique. Malgré l’invraisemblance des accusations et l’indignation de quelques-uns, le sursaut de l’opinion dans une sorte d’affaire Dreyfus internationale n’a pas lieu. Dans Faux Passeports (prix Goncourt 1937), Charles Plisnier se demande : « Comment l’opinion du monde ne se soulève-t-elle pas ? Qu’est devenu cette conscience ouvrière qui laisse déshonorer par des fonctionnaires les survivants de sa première révolution ? Et cette “passion juridique” de la bourgeoisie libérale qui agitait la France et l’Europe pour l’honneur d’un juif dégradé ? Et la “religion du goût”, cette faculté de l’âme qu’on ne saurait offenser sans mettre en question la dignité de tous les hommes ? [31][31] Charles Plisnier, Faux passeports, Actes Sud-Labor,... »

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Quelques années plus tard, évoquant la mémoire de l’universitaire américain John Dewey, qui avait été un des intellectuels les plus engagés dans la dénonciation des procès aux États-Unis, Alfred Rosmer, l’un de ces marginaux et l’une des chevilles ouvrières de la contre-enquête sur les procès, résume ainsi la situation : « On était à l’époque du Front populaire ; Hitler menaçait ses voisins ; ce n’était pas le moment de diviser les forces antifascistes ; on se détournait des questions qu’il fallait poser, et les “aveux” étaient un prétexte commode pour les dérobades. [32][32] « John Dewey homme d’action », Preuves, n° 17, juillet... »

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De son côté, faute de trouver un écho « à gauche », Souvarine semble entamer une évolution vers la « droite », achevée définitivement après la Seconde Guerre mondiale, comme tendraient à le prouver sa collaboration régulière au Figaro sur les questions soviétiques à partir de février 1937 ou sa participation assidue au comité de rédaction des Nouveaux Cahiers. Une anecdote rapportée par Victor Serge caractérise son état d’esprit d’alors. En avril 1936, accueilli à Bruxelles après sa libération de l’isolateur d’Orenbourg en Sibérie, Victor Serge reçoit la visite d’intellectuels parisiens qui viennent lui dire : « N’écrivez rien sur la Russie, vous seriez peut-être trop amer… Nous sommes au départ d’un formidable mouvement d’enthousiasme populaire, si vous voyiez Paris, les meetings, les manifestations ! C’est la naissance d’une espérance sans bornes. Nous sommes alliés au parti communiste, il entraîne des masses magnifiques ! La Russie reste pour elles une pure étoile… D’ailleurs, on ne vous croirait pas… » Seul Boris Souvarine, isolé et à contre-courant, lui déclare : « La vérité toute nue, le plus fortement possible, le plus brutalement possible ! Nous assistons à un débordement d’imbécillité dangereuse ! [33][33] Victor Serge, Mémoires d’un révolutionnaire 1901-1941,... »

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Philippe Robrieux a pu écrire que Souvarine avait été « une intelligence et un savoir exceptionnels, ainsi qu’un caractère authentique, perdus pour le mouvement ouvrier [34][34] Philippe Robrieux, Histoire intérieure du parti communiste... ». Sans goût particulier pour le paradoxe, si l’on restitue aux mots leur sens véritable, il serait plus juste de dire que c’est le mouvement ouvrier lui-même qui s’est perdu en cautionnant et en approuvant le mensonge et la terreur. Simone Weil rapporte sa consternation de voir un congrès syndical applaudir les condamnations à mort du second procès de Moscou [35][35] Simone Pétrement, La Vie de Simone Weil, tome II, Fayard,.... D’autres que Souvarine ont eu l’immense mérite de dire que ce prétendu socialisme s’était transformé purement et simplement en son exact contraire, mais sans abandonner la perspective d’une authentique libération sociale. Ainsi l’anarchiste russe Voline et le communiste de conseils allemand Otto Rühle dénonceront-ils chacun à leur manière le fascisme rouge [36][36] Voline, « Le fascisme rouge », rééd. Itinéraire, n° 13,.... De là, sans doute, vient la difficulté à définir la position de Souvarine au moment où les mots et les symboles de l’émancipation perdent leur signification originelle et se transforment en instruments de mensonge et d’imposture. L’impuissance du mouvement ouvrier est patente en janvier 1933 comme en août 1914 : les deux principales défaites du mouvement prolétarien avant l’échec de la révolution espagnole et l’éclatement de la Deuxième Guerre mondiale. Cette dernière a consacré l’impossibilité du mouvement ouvrier à intervenir d’une façon autonome, mais sans, bien entendu, abolir l’antagonisme fondamental entre le capital et le travail qui prend d’autres formes et resurgit au cours d’un nouveau cycle de luttes de classe. Toutefois, si août 1914 avait abouti à la déclaration internationaliste de Zimmer wald et à une nouvelle espérance dans le mouvement ouvrier, rien de tel pour la Seconde Guerre mondiale. Au contraire, après 1945, l’intégration de la social-démocratie est totalement achevée dans les États occidentaux tandis que la victoire de Stalingrad blanchit l’URSS de la Grande Terreur stalinienne, des procès de Moscou et du pacte germano-soviétique.

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Alors qu’il est « minuit dans le siècle », Souvarine parle d’une « agonie de l’espérance socialiste » ; une expression qui prend tout son sens si on l’analyse comme une réponse individuelle désespérée à la tragédie de la défaite du mouvement révolutionnaire de l’entre-deux-guerres… Après la chute du faux communisme et le triomphe arrogant de l’empire du capitalisme, son apport est toujours indispensable si l’on veut saisir, comme l’a souligné Ante Ciliga, « l’importance des problèmes anciens pour la compréhension des problèmes nouveaux, comme pour l’estimation exacte des tâches de l’avenir ».

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Marseille, juin 2001

Notes

[1]

Raoul Vaneigem, Lettre de Staline à ses enfants réconciliés, Verdier, Lagrasse, 1998, p. 8.

[2]

Lire Michel Barrillon, D’un mensonge « déconcertant » à l’autre. Rappels élémentaires pour les bonnes âmes qui voudraient s’accommoder du capitalisme, Agone-Comeau & Nadeau, Marseille-Montréal, 1999.

[3]

Boris Souvarine, Staline. Aperçu historique du bolchevisme, réédition Ivréa, 1992.

[4]

Lire Lénine, Lettre ouverte à Boris Souvarine, Spartacus, Paris, 1970 ; Boris Souvarine, Autour du congrès de Tours, Champ libre, Paris, 1981.

[5]

Pour plus de précisions sur les personnes citées, se reporter au CD-Rom du Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, L’Atelier, Paris, 1997.

[6]

Lire « Octobre noir », Bulletin communiste, n° 22-23, octobre-novembre 1927. Article repris in Boris Souvarine, À contre-courant. Écrits 1925-1939, Denoël, Paris, 1985. Toutes les citations suivantes sans indication d’origine sont extraites de cet article.

[7]

Cet ouvrage a été réédité en 1997 par les éditions Ivréa sous le titre de L’URSS en 1930, suivi, suivant le souhait de Souvarine, de l’article « Le Plan quinquennal » (Bulletin communiste, n° 31, février 1930).

[8]

Lire Charles Jacquier, « L’affaire Francesco Ghezzi », La Nouvelle Alternative, n° 34, juin 1994, p. 57 -61.

[9]

La Lutte des classes, n° 10, mai 1929.

[10]

La Critique sociale (1931-1934), La Différence, Paris, 1983. Désormais, CS-I pour les nos 1-6 ; CS-II, pour les nos 7-11, suivis du numéro de page.

[11]

CS-I, p. 50.

[12]

CS-II, p. 103.

[13]

Lettre citée par Jean-Louis Panné, « L’affaire Victor Serge », Communisme, n° 5, PUF, 1984.

[14]

Bulletin d’études et d’information politique internationale (BEIPI), n° 15, 1er-15 décembre 1949, p. 2-3. La note de Souvarine est publiée par Le Combat marxiste (no 10-11, juillet-août 1934) puis reproduite dans la brochure des Amis de la vérité sur l’URSS, Bilan de la terreur en URSS. Faits et chiffres.

[15]

Lettre d’André Lejard du 16 février 1936, aimablement communiquée par Jean-Louis Panné. Les citations sans indication d’origine en sont extraites.

[16]

La Librairie du Travail et le Nouveau Prométhée sont deux librairies-maisons d’édition. La première est animée par l’ancien communiste Marcel Hasfeld et proche de La Révolution prolétarienne ; la seconde est liée au groupe et à la revue Le Combat marxiste, une tendance de la SFIO animée par d’anciens membres du Cercle communiste démocratique autour de Lucien Laurat.

[17]

Lire Nicolas Werth, Les Procès de Moscou, Bruxelles, Complexe, 1987, p. 15 ; Les Procès de Moscou, présentés par Pierre Broué, Julliard-Archives, Paris, 1964 ; Annie Kriegel, Les Grands Procès dans les systèmes communistes, Gallimard, Paris, 1972.

[18]

La Révolution prolétarienne, n° 230, 10 septembre 1936.

[19]

Cahiers Léon Trotski, n° 20, décembre 1984, p. 124-126.

[20]

« L’énigme du ténébreux procès de Moscou », Le Figaro, 6 février 1937. Article repris in Boris Souvarine, À contre-courant, op. cit., p. 289-295. Sur l’analyse des procès par Souvarine, lire Charles Jacquier, « La gauche française, Boris Souvarine et les procès de Moscou », Revue d’histoire moderne et contemporaine, Tome 45, n° 2, avril-juin 1998, p. 451-465.

[21]

Article paru quelque peu écourté dans la Revue de Paris (1er juillet 1937) et reproduit ici dans son texte intégral paru peu après en brochure. Les citations suivantes sans indication d’origine en sont extraites.

[22]

« Les coupes sombres dans l’armée et la flotte rouges », Le Figaro, 24 mars 1938.

[23]

W. G. Krivitski, Agent de Staline, Éditions Coopération, Paris, 1940 (rééd. Champ libre, 1979).

[24]

« Le “splendide isolement” de Staline », Le Figaro, 27 mars 1939.

[25]

Le Figaro, 7 mai 1939, in À contre-courant, op. cit., p. 354.

[26]

Annie Kriegel, Les Internationales ouvrières, « Que sais-je ? », PUF, Paris, 1983, p. 84.

[27]

Maurice Paz, « À propos du procès de Moscou », Le Populaire, 31 août 1936.

[28]

L’Œuvre de Léon Blum. 1937-1940, Albin Michel, Paris, 1965, p. 506-508.

[29]

Cité par Nicolas Werth, Les Procès de Moscou, op. cit., p. 52-53.

[30]

Françoise Basch, Victor Basch. De l’affaire Dreyfus au crime de la Milice, Plon, Paris, 1994, p. 284-288.

[31]

Charles Plisnier, Faux passeports, Actes Sud-Labor, Arles, 1991, p. 311.

[32]

« John Dewey homme d’action », Preuves, n° 17, juillet 1952, p. 1-5.

[33]

Victor Serge, Mémoires d’un révolutionnaire 1901-1941, Le Seuil, Paris, 1978, p. 344.

[34]

Philippe Robrieux, Histoire intérieure du parti communiste français, tome IV, Fayard, Paris, 1984, p. 512.

[35]

Simone Pétrement, La Vie de Simone Weil, tome II, Fayard, Paris, p. 127.

[36]

Voline, « Le fascisme rouge », rééd. Itinéraire, n° 13, 1995 ; Otto Rühle, Fascisme brun, fascisme rouge, Spartacus, Paris, 1975.

Pour citer ce chapitre

Jacquier Charles, « Alors qu’il est minuit dans le siècle », Cauchemar en URSS, Marseille, Agone, « Mémoires sociales », 2001, p. 5-25.

URL : http://www.cairn.info/cauchemar-en-urss--2910846350-page-5.htm


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