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AuteurAlina Reyes du même auteur
Auteur a.reyes@wanadoo.frJ’ai ouvert les yeux et j’ai vu Dieu qui flottait dans une bulle mauve, d’où il me faisait un petit signe de la main. La bulle montait. Elle disparut à travers le plafond immaculé.
2 J’ai tourné la tête vers la fenêtre. Il y a eu un mouvement dans les nuages, et la Lumière a traversé les vitres à flots, pour venir me rejoindre et m’embrasser, jouer de la flûte sur ma peau, la mordorer. J’ai regardé autour de moi, je me suis assise contre mon oreiller. J’ai vu mes seins, ronds et menus, tendus vers le ciel. Oh, mon Père, où es-tu ? Dans le lit d’à côté, une femme faisait téter un joli bébé rose. L’enfant était couché contre elle, qui dormait en l’allaitant. Tout était silencieux, hors ce délicieux petit bruit de succion.
3 Miam. D’un saut, je me suis levée. Je me suis agenouillée devant l’autre lit, je me suis emparée de la grosse mamelle libre, l’ai prise entre mes lèvres, et me suis mise à téter aussi. Merci mon Dieu, oui, ce monde est bon ! La chair était ferme, pleine, élastique, trop douce, chaude, goûteuse, odorante, à en tomber saoul ! Oh, miam et miam ! Je suçais, vigoureusement. Le lait giclait jusqu’au fond de ma gorge, tiède, légèrement sucré, inépuisable. De bonheur et de contentement, mes paupières se refermèrent, puis se rouvrirent. La femme en chemise blanche ne parut pas se réveiller, mais son visage était absolument radieux.
4 Ayant bu jusqu’à plus soif, le petit garçon et moi avons rejeté notre tête hors de la lourde poitrine. Des lames passaient, étincelantes, dans nos pupilles. Au lieu du plafond, apparaissait maintenant le paradis avec ses anges. Nous nous sommes abîmés dans cette contemplation, globes oculaires révulsés par l’extase.
5 À l’infirmière qui m’a trouvée quarante minutes plus tard, endormie dans le lit avec l’enfant et la mère, j’ai déclaré simplement que je venais de naître. Bien entendu, on n’en crut rien. On me demanda où j’habitais, j’ouvris les bras et répondis : « Chez moi ».
6 Alertée, la sage-femme a rejoint l’infirmière. Je me tenais tranquillement debout entre les deux lits, sans me vanter belle et nue comme l’amour. Dans son berceau transparent, le bébé, ses minuscules poings serrés, son menu paquet de chair odorante raidi d’excitation des pieds à la tête, gardait ses yeux grands ouverts fixés sur moi.
7 La maman, elle aussi, me regardait, tendrement. Tout ce qu’elle avait à déclarer, c’était que cette jeune fille, sans doute une provinciale égarée, n’avait fait aucun mal. Elle le répéta au médecin qui venait d’entrer dans la chambre en ouvrant la bouche comme un poisson devant la belle intruse.
Quand ils sont partis, la dame que j’ai tétée m’a donné l’une de ses chemises de nuit, longue et droite, en coton blanc assez fin pour laisser passer la lumière jusqu’à ma peau, partout. Elle m’a assuré que c’était mieux que rien, et m’a recommandé de faire vite, vite. « Tu t’appelles Emma parce que tu aimas », je lui ai dit. Je lui ai fait un baiser sur sa bouche, au bébé Roman aussi, et j’ai filé, pieds nus.
POUR CITER CET ARTICLE
Alina Reyes « Roman », in Cent mots pour les bébés d’aujourd’hui, ERES, 2009, p. 292-294.
URL : www.cairn.info/cent-mots-pour-les-bebes-d-aujourd-hui--9782749210575-page-292.htm.





