Nouveaux Débats 2010
Chine ou Japon, quel leader pour l’Asie ?
2010
232 pages
Editeur
I.S.B.N. 9782724611540
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AuteurClaude Meyer du même auteur



Les Jeux olympiques de Tokyo en 1964 et l’Exposition universelle d’Osaka en 1970 symbolisaient la renaissance du Japon, devenu en 1968 le « Troisième Grand[1][1] Robert Guillain, Japon Troisième Grand, Paris, Seuil, 1969. ...
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 ». Quarante ans plus tard, selon un scénario analogue, les Jeux olympiques de Pékin en 2008, puis l’Exposition universelle de Shanghai en 2010 consacrent avec éclat le retour spectaculaire de l’ancien empire du Milieu sur la scène internationale. Trajectoire stupéfiante en effet que celle de la Chine détrônant le Japon de son rang de deuxième économie mondiale, après avoir évincé l’Allemagne de la troisième place il y a seulement deux ans.

2 L’Exposition « Shanghai 2010 », vingt fois plus vaste que celle de Saragosse, donne la mesure de la gigantesque métamorphose de la « Perle de l’Orient » et de l’ensemble de la Chine depuis trente ans. Du centième étage du Shanghai World Financial Center, le regard se porte sur la forêt de gratte-ciel de Pudong, vitrine de la modernité chinoise sortie de terre en moins de quinze ans. Puis il découvre au sud le site de l’Exposition universelle – la première dans un pays encore en développement –, et ensuite à l’ouest le Bund et la majesté architecturale de la place du Peuple. Au sud-ouest enfin, il entrevoit la concession accordée à la France en 1849 puis la cathédrale Saint Ignace ; dans le parc Guangqi tout proche, repose « Paul » Xu Guangqi, le célèbre lettré que le jésuite Matteo Ricci avait baptisé en 1603. Le regard vient ainsi d’embrasser trois moments de la rencontre de la Chine avec l’Occident : celui du dialogue culturel et scientifique avec les Jésuites, celui de l’humiliante période des concessions et enfin celui de l’Exposition universelle, qui marque le retour de l’empire du Milieu à sa place naturelle de grande puissance.

3 Le visiteur plus curieux apprendra que les prouesses technologiques de cette tour de 492 mètres sont l’œuvre du promoteur et architecte japonais Mori. L’observateur optimiste sera tenté d’y voir le présage d’une coopération prometteuse entre la Chine et le Japon, puissances dominantes de l’Asie. Pourtant, phénomène inédit dans les relations internationales, leurs relations politiques se sont profondément dégradées au cours des années 2000, alors même que leurs échanges économiques s’intensifiaient de façon spectaculaire. La renaissance des nationalismes et le choc des mémoires expliquent en partie ces fortes tensions mais leur cause profonde se situe sur un autre plan.

4 Les deuxième et troisième puissances économiques mondiales sont des partenaires obligés mais leur rivalité et leur méfiance réciproque se nourrissent d’une même ambition, le leadership en Asie. Le centre de gravité de l’économie mondiale se déplace rapidement vers la région la plus dynamique de la planète et ce transfert du pouvoir économique vers l’Asie est déjà largement entamé. Le xixe siècle fut celui de l’Europe, le xxe celui de l’Amérique, le xxie sera sans doute celui de l’Asie ou plus précisément, du retour de l’Asie à la première place qu’elle occupait dans l’économie mondiale avant son éclipse au xixe siècle[2][2] Jusqu’au début du xixe siècle, elle représentait environ...
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. Forte d’une croissance moyenne de 8 % par an depuis sept ans, l’Asie Pacifique assure 25 % de la production mondiale contre 12 % en 1970. Ce taux pourrait atteindre 35 % en 2020, voire même 50 % en 2050 car l’accession à la classe moyenne de centaines de millions de personnes entraînera un spectaculaire développement des marchés intérieurs. Sur le plan financier, plus de la moitié des réserves internationales sont détenues par les pays asiatiques, Chine et Japon en tête.

5 Pour autant, la région n’a pas échappé à la tourmente qui a frappé l’économie mondiale en 2008-2009. La violence de cette crise systémique et l’influence croissante de l’Asie imposent de décrypter avec rigueur les bouleversements profonds que cette région connaît, notamment un processus d’intégration qui conduira peut-être à la création d’une Communauté économique. Selon une vision très répandue, l’avenir de l’Asie serait déjà tout tracé : déclin inéluctable du Japon face à l’irrésistible ascension de la Chine et de l’Inde. Cette approche schématique nous paraît hasardeuse, comme le fût jadis celle d’un Japon invincible. Elle ne tient pas compte en effet du poids économique encore modeste de l’Inde, de la domination économique et financière du Japon en Asie ni de l’incertitude des prévisions à long terme.

6 Premier élément du débat, le poids de l’Inde et plus largement la pertinence du concept de « Chindia ». Cette expression, forgée par un politicien indien, a été largement reprise par les médias pour désigner l’émergence concomitante de la Chine et de l’Inde, source de bouleversements dans l’ordre mondial : ces deux géants asiatiques, qui représentent un tiers de la population mondiale et disposent d’atouts complémentaires, s’imposeraient à brève échéance comme puissances économiques dominantes en Asie puis dans le monde. C’est oublier que le PIB (produit intérieur brut) de l’Inde, 12e économie mondiale, représente moins de 30 % de celui de la Chine et que son taux de croissance reste nettement inférieur (7,5 % en moyenne de 2001 à 2008, contre 9,4 % pour la Chine). Bien que séduisant, ce concept de « Chindia » est plutôt source d’ambiguïtés et de confusion, s’il est utilisé sans préciser l’horizon temporel retenu pour les bouleversements annoncés.

7 La résilience du Japon est le second critère à prendre en compte, à rebours de l’image trompeuse, mais renforcée par la crise, d’un Japon affaibli et glissant inexorablement vers un déclin programmé. Cette crise mondiale affecte très durement le Japon et s’ajoute, dans une sorte de « double peine », à la propre crise qu’il a connue durant les années 1990. De ce long marasme, le Japon était pourtant ressorti plus fort, car la décennie n’avait pas été « perdue ». Des réformes trop longtemps différées avaient permis au Japon de se rénover et de mieux s’intégrer dans une mondialisation jusqu’alors subie plutôt qu’exploitée. Nul ne peut prédire qu’il en sera de même après la crise actuelle, car l’alternance politique de septembre 2009 – la première dans le Japon d’après-guerre – ouvre une période de grande incertitude. Pour autant, le pays conserve de remarquables atouts ; l’analyse des futurs équilibres en Asie doit donc les prendre pleinement en compte, sans céder au « déclinisme » qui oppose trop souvent un Japon anémié et vieillissant à une Chine dynamique et conquérante.

8 Troisième élément du débat, le caractère incertain des prévisions à long terme, sauf en matière de démographie. Sur ce dernier point, il faut garder en mémoire que Chine et Japon représentent ensemble 77 % du PIB de l’Asie orientale et que le vieillissement de leur population (en Chine à partir de 2015) pèsera sur la croissance de l’ensemble de la région. Contrairement aux prévisions démographiques, les projections économiques à long terme sont fragiles car elles ne peuvent intégrer des facteurs qualitatifs essentiels tels que troubles sociaux, instabilité politique, crises monétaires, etc. Il suffit de rappeler qu’au faîte de la puissance japonaise en 1989, peu d’observateurs se seraient hasardés à pronostiquer le marasme dans lequel l’Archipel a été plongé tout au long de la décennie 1990. À plus forte raison, la crise mondiale invite à la prudence concernant la fiabilité des prévisions économiques, tant la vigilance des régulateurs et les pronostics des économistes ont été pris en défaut, à de rares exceptions près. D’ailleurs, cette profonde secousse systémique n’a pas encore révélé tous ses effets ; l’incertitude demeure sur d’éventuelles répliques et l’économie mondiale est sans doute rentrée dans une longue période d’instabilité.

9 Compte tenu de la fragilité des scénarios économiques à très long terme – à plus forte raison au-delà de 2030 –, c’est la période 2010-2030 qui sera retenue ici. Ce choix peut faire débat : de facto, l’ouvrage traitera peu de l’Inde car d’ici 2025, sa puissance économique restera encore modeste par rapport à son poids stratégique dans la région. De même, le rôle des États-Unis pourrait apparaître quelque peu occulté pour un acteur majeur sur la scène asiatique. Mais précisément, leur place en Asie était plutôt celle du « souverain de l’ombre » jusqu’à ce que le président Obama effectue en novembre 2009 une tournée de huit jours en Asie orientale. Il a ainsi clairement signifié que la relation transpacifique était au cœur de son projet stratégique se présentant comme le « Premier président américain du Pacifique », ayant passé une partie de son enfance à Hawaï et en Indonésie. L’imperium américain est omniprésent en Asie, dans un ordre régional que les États-Unis ont en grande partie façonné et sur lequel ils exercent encore un puissant contrôle stratégique, grâce à une forte présence militaire et à un étroit maillage d’alliances. Cette omniprésence se manifeste aussi par le poids massif des multinationales et des banques américaines dans la région, par le rôle du dollar comme monnaie de réserve et devise étalon pour de nombreux pays asiatiques. Sans oublier le « soft power » : il suffit de rappeler la force d’attraction de la culture et des universités américaines en Asie. Dans le face à face Chine-Japon, les États-Unis ne sont donc jamais bien loin ; ces relations triangulaires complexes seront évoquées au fil des développements, même si l’option retenue ici est d’explorer le champ plus étroit de la relation bilatérale Chine-Japon car elle est cruciale dans la reconfiguration qui s’ébauche en Asie de l’Est. Dès aujourd’hui s’y dessinent les bouleversements des vingt prochaines années : l’avenir de l’Asie mais aussi les équilibres géopolitiques de demain dépendront en grande partie du duel qui oppose les deuxième et troisième économies mondiales pour le leadership économique et stratégique dans la région.
Cet ouvrage a pour but de dégager les repères essentiels sur cette course à la suprématie en Asie et de contribuer ainsi au débat sur les futurs équilibres mondiaux : le leadership régional est en effet un passage obligé pour atteindre ce statut de puissance globale que chacun ambitionne. Sans négliger les aspects stratégiques, on privilégiera l’approche économique. C’est en effet sur ce plan que progresse l’intégration de la région asiatique et que la Chine ambitionne d’y détrôner le Japon ; elle compte pour cela sur la rapidité de son rattrapage économique et sur le rôle central qu’elle joue dans les circuits de production régionaux et les échanges mondiaux.
Fulgurante ascension pour la Chine, destin heurté pour le Japon : après le survol de ces parcours divergents durant les trente dernières années, l’ouvrage analysera les atouts et faiblesses des deux rivaux, ainsi que les redoutables défis auxquels chacun devra faire face durant les deux prochaines décennies. La seconde partie sera consacrée à la question centrale du leadership en Asie, lequel suppose à la fois volonté de l’exercer et légitimité pour le faire, tant sur le plan économique que politico-stratégique. Pour évaluer ces paramètres, on retiendra comme fil directeur la relation dialectique entre économie et puissance stratégique[3][3] Les débats techniques sur la puissance des États qui divisent...
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. Ces rapports entre richesse et puissance ont été analysés sur longue période dans Naissance et déclin des grandes puissances de Paul Kennedy, qui précise dans l’introduction la nature de son projet : « Le véritable objet de ce livre, c’est l’interaction entre l’économie et la stratégie, car chaque État qui a dominé le système international s’est efforcé d’accroître sa richesse et sa puissance, de devenir à la fois riche et fort, ou de le rester[4][4] Paul Kennedy, The Rise and Fall of the Great Powers, New...
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. »
Devenir un « pays riche et puissant » (fuqiang), c’est bien l’objectif actuel de la Chine, comme ce fut déjà celui de la « révolution » de Meiji en 1868 qui permit au Japon de s’imposer comme puissance régionale et mondiale. Aujourd’hui, les deux pays dominants de la région occupent une position inverse dans cette dialectique « richesse-puissance ». Le Japon est sans conteste le leader économique de l’Asie mais sa Constitution pacifiste le prive de certains atouts stratégiques dont la Chine dispose. Inversement, cette dernière s’efforce de combler à marche forcée son retard économique pour s’imposer à terme comme la seule puissance globale de la région, forte d’une suprématie à la fois économique et stratégique. À cette volonté de puissance de la Chine voilée par le slogan « ascension pacifique », répond l’aspiration du Japon à une « normalisation » qui puisse restaurer son influence stratégique sur la scène régionale et mondiale.
« Ascension pacifique » pour la Chine, désir de « normalisation » pour le Japon : au-delà des formules, quelles sont les implications de ces logiques de puissance pour la future configuration économique et stratégique de l’Asie ? Partenaires économiques obligés mais rivaux stratégiques, Chine et Japon restent divisés par le poids du passé mais surtout par leurs ambitions. Aucune des deux puissances dominantes ne peut prétendre pour l’instant à une suprématie globale dans la région. Est-il illusoire ou prématuré d’envisager que le leadership puisse être partagé dans un véritable partenariat qui contribuerait grandement à la prospérité et à la stabilité de l’ensemble de la région ?
En tout état de cause, ce débat sur l’avenir de l’Asie ne devrait pas laisser les Européens indifférents, sous peine de se laisser marginaliser dans la redistribution des cartes qui va s’opérer au plan mondial. A l’horizon 2030, trois des quatre économies les plus puissantes au monde seront asiatiques. Par ailleurs, le projet d’une Communauté asiatique sur le modèle européen constitue l’axe majeur de la politique étrangère du nouveau gouvernement japonais. Cet avenir que l’Asie se construit par l’intégration régionale sera aussi le nôtre car le destin de l’Europe, de ses industries et de ses universités se joue aussi à Tokyo et à Pékin.

 

Notes

[1] Robert Guillain, Japon Troisième Grand, Paris, Seuil, 1969. Retour

[2] Jusqu’au début du xixe siècle, elle représentait environ 60 % de l’économie mondiale. Cf. Angus Maddison, The World Economy : A Millennial Perspective. Paris, OECD, 2001. Retour

[3] Les débats techniques sur la puissance des États qui divisent le courant néoréaliste de Waltz, Gilpin et Mearsheimer (systèmes uni-, bi- ou multipolaire, caractère régional ou mondial de l’hegemon, etc.) dépassent évidemment le cadre de cet ouvrage. Retour

[4] Paul Kennedy, The Rise and Fall of the Great Powers, New York (N. Y.), Vintage Books, 1989, p. XV.Retour

Chine ou Japon, quel leader pour l’Asie ?

POUR CITER CET ARTICLE

Claude Meyer « Introduction », in Chine ou Japon, quel leader pour l’Asie ?, Presses de Sciences Po, 2010, p. 17-25.
URL :
www.cairn.info/chine-ou-japon-quel-leader-pour-l-asie--9782724611540-page-17.htm.