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D’une abolition l’autre

1999

  • Pages : 216
  • ISBN : 2910846113
  • DOI : 10.3917/agon.cotti.1999.01.0003
  • Éditeur : Agone

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Pour Alexis-Michel
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Cette anthologie de textes consacrés à l’abolition de l’esclavage n’est pas celle des Lumières et de leurs philosophes. Elle rassemble les textes d’hommes du xixe siècle, croyants et pragmatiques, scientistes et systématiques, généreux et paternalistes. De la Restauration à la Seconde République, au cours de ce xixe siècle qui transcrit les problèmes sociaux en équations, la passion se mêle au scientifique, la philanthropie à la rentabilité, la générosité à la prudence méfiante.

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Le siècle des abolitions a débuté… en 1793, par un choc violent qui secoue les colonies françaises. L’événement traumatique a lieu à Saint-Domingue (future Haïti), la plus prospère des colonies françaises, qui avait connu un rapide développement depuis 1730. Saint-Domingue assure, à cette époque, 79 % de la production sucrière des colonies françaises. Le sucre, une richesse telle que Louis XV, à l’issue de la guerre de Sept Ans, choisit de céder le Canada aux Anglais (« quelques arpents de glace ») pour conserver les îles antillaises. Au sucre s’ajoute, vers 1767, le café. Avec ces deux productions, Saint-Domingue, fleuron colonial, reçoit 71 % des navires français. Dans leurs cales sont enfermés des Africains réduits à l’esclavage et déportés toujours plus nombreux vers Saint-Domingue – la colonie accueille alors 95 % des esclaves traités par la France. En 1789, cette population esclave représentait 89 % de la population totale de l’île.

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De cette croissance brutale, aussi bien économique qu’humaine – inhumaine, pourrait-on dire –, entraînant déséquilibres et tensions, naît la révolution haïtienne. Elle est issue du croisement de plusieurs mouvements séditieux nés au sein de la colonie et d’un autre événement, extérieur celui-là : la convocation des États généraux à Versailles. Un processus récurrent, qui matérialise le lien entre la métropole et les colonies est alors réactivé. Dans cette relation indissociable s’organise un jeu d’actions et de réactions que l’on retrouve tout au long de l’histoire coloniale. La métropole joue souvent le rôle de déclencheur d’un mouvement, d’une révolte ou d’une révolution locale, permettant ainsi aux tensions qui se sont développées dans les colonies de se cristalliser à l’arrivée de changements survenus d’Europe. En se manifestant sous des formes plus ou moins violentes, les revendications formulées par les colonies obligent alors la métropole à réagir et à modifier ses positions. Un va-et-vient s’instaure jusqu’à la résolution de la crise dont métropole et colonies sortent profondément changées.

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C’est bien ce mouvement interactif qui est à l’œuvre dans la révolution dominguoise. La colonie est déjà en pleine ébullition au moment de la convocation des États généraux – qui n’accueillent pas de représentant de Saint-Domingue. La division règne au sein de la population blanche : d’une part les « Américains », fiers colons qui revendiquent le droit à la liberté de commerce contre la métropole qui impose le système de l’« exclusif » ; et de l’autre les « petits blancs », sans fortune donc sans travail – car l’économie locale exige de plus en plus de capitaux pour s’installer – et auxquels ne reste plus, pour se démarquer des esclaves et des affranchis, que le « privilège » d’être « blancs ».

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Une politique d’isolement des « races » se dessine peu à peu – d’autant plus qu’un certain nombre de « libres » accèdent à l’instruction et à la richesse en devenant propriétaires de plantations de café et en occupant des postes de pouvoir. Fruits d’unions entre blancs et noires, ces libres sont, de par leur dynamisme démographique, numériquement aussi importants que les blancs – environ 5 % en 1789. Après 1715 et malgré leur poids démographique et économique, les affranchis sont traités en caste inférieure et victimes de pratiques vexatoires. Leur sédition, qui débute en 1768 par une insurrection visant à remplacer le gouverneur par un chef élu, dure un an. En 1790, quand l’assemblée générale de l’île instaure à nouveau ses lois discriminatoires, la guerre civile reprend sous le regard de la population esclave, elle-aussi divisée. En 1758, avait par exemple éclaté l’affaire Macandal, une affaire d’empoisonnement des maîtres, des esclaves et des animaux – plus rare à Saint-Domingue que dans les Petites Antilles – qui sème la terreur sur l’île. Macandal, esclave bossal né en Afrique, fut arrêté et condamné à mort avec ses complices pour avoir vendu à ses congénères paquets magiques et maléfices divers. Les circonstances de sa mort – il s’échappe pour être finalement repris et brûlé vif – font de lui une légende qui circule dans l’ensemble de l’archipel. Macandal personnifia l’esclave résistant prêt à se battre jusqu’au bout pour sa liberté. Le climat d’instabilité est également entretenu par les bandes d’esclaves marrons (fugitifs) qui, bien que numériquement peu importantes, créent un climat de peur et d’insécurité en effectuant de véritables raids sur les plantations. Eux aussi symbolisent cette liberté acquise et combattante qui résonne profondément chez une population esclave née, pour moitié, en Afrique (particulièrement au Congo) et de ce fait pas encore totalement créolisée.

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Tout bougeait donc, après des révoltes égrenées tout au long du xviiie siècle, dans la Saint-Domingue de 1789. Pourtant, rien ne laissait présager la révolution et, surtout, l’entrée en scène des esclaves, qui conduisit en trois temps à l’abolition de l’esclavage puis, en 1804, à l’indépendance de la plus riche des colonies françaises.

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En mai 1791, l’Assemblée nationale indique les limites de la Déclaration des droits de l’homme en maintenant formellement l’esclavage. Tandis que colons, petits blancs et gens de couleur libres se déchirent à Saint-Domingue et à Paris autour des questions de l’autonomie et de la pleine et entière citoyenneté des affranchis, les esclaves du nord de Saint-Domingue, à majorité congo, se soulèvent contre les colons français dans la nuit du 21 au 22 août 1791. La révolution naissante, organisée par un chef noir, Toussaint-Louverture, s’étendit à l’île tout entière. Le rapport de force entre esclaves et pouvoir colonial est tellement favorable aux premiers que, pour garantir la continuité du travail et la production sucrière, Sonthonax, commissaire civil de Saint-Domingue, décrète, le 29 août 1793, l’abolition de l’esclavage dans le Nord puis, le 21 septembre dans l’Ouest et le 21 octobre dans le Sud. En retour, le 4 février 1794 à Paris, la Convention abolit l’esclavage dans l’ensemble des colonies. C’est la première abolition de l’esclavage, que Bonaparte rétablit en 1802. Décision qui provoqua l’indépendance de Saint-Domingue : l’expédition Leclerc, chargée par la métropole d’imposer un retour à l’ordre ancien, provoque le soulèvement général de l’île qui conduit, en 1804, à la proclamation d’indépendance. Le joyau des colonies françaises était définitivement perdu.

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Ce rappel de l’histoire de Saint-Domingue n’est pas un simple détour mais le point de départ de notre objet : la seconde abolition de l’esclavage en 1848. En effet, l’expérience de Saint-Domingue constitue un vrai traumatisme pour la politique coloniale française dans les Antilles au xixe siècle : la blessure narcissique du colonialisme français. Saint-Domingue est le laboratoire expérimental du risque colonial. Elle permet de mesurer le risque constant que la France court dans ses sociétés esclavagistes. Elle éveille chez certains à la fois la nostalgie de la grandeur et la peur de la violence. Elle donne à d’autres les arguments de la raison, et la raison, aussi bien morale que politique et économique, commande l’abolition de l’esclavage.

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Jusqu’en 1848, Saint-Domingue est une référence omniprésente dans les textes abolitionnistes. Elle représente l’impossible oubli quand 1848 provoque une sorte d’amnésie du passé dominguois. La France rompt alors avec ce passé : moins brutale, la seconde abolition permet d’évacuer des mémoires la violence de la guerre d’indépendance. Demeurent dans les seules colonies françaises des Antilles le souvenir et la gloire de l’insurrection noire – les insurgés expulsés de Martinique et de Guadeloupe demandant souvent à être envoyés à Saint-Domingue.

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Saint-Domingue organise donc la réflexion abolitionniste du xixe siècle. La perte de cette colonie a ébranlé le système colonial français et diffusé la peur. Les hommes politiques ont pris conscience des risques que représentaient ceux qui étaient considérés comme des êtres brutaux et hébétés, les esclaves. Dans un monde capitaliste en développement accéléré, cette peur des esclaves en rejoint une autre, celle des ouvriers. En 1831, le souvenir de Saint-Domingue est aussi présent en métropole : lors de la révolte des canuts, par exemple, un patron fit le parallèle entre la menace que constitue les ouvriers et celle représentée par les esclaves.

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Ce parallèle n’est pas innocent. Dans ce xixe siècle des systèmes, les convictions se mêlent aux calculs : il s’agit de garantir l’objectif moral affiché par la société – à savoir unifier l’État – et de préserver au mieux les intérêts économiques de la France. Entre 1814 et1848, l’État philanthropique, qui entretient l’image d’un État tout entier catholique, s’est donné pour tâche de resocialiser ses marginaux. La France métropolitaine découvre ses « populations pathologiques » : ouvriers, prisonniers et déments. Et cet État qui a pour volonté de soigner les maux sociaux pousse sa réflexion jusqu’aux colonies et légifère sur ces marginaux archétypaux : les esclaves.

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Les mêmes maux sont stigmatisés : le dérèglement des mœurs, le vagabondage, le vice, l’absence de mariage…

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Les mêmes hommes débattent de ces problèmes : Albert de Broglie, Alexis de Tocqueville, Alexandre Moreau de Jonnès, de Sismondi réfléchissent et légifèrent, pour certains d’entre eux, sur les ouvriers ou les esclaves. Et ce sont les mêmes règles qui leur sont appliquées. En 1832, la loi supprime le marquage, les châtiments humiliants, les amputations chez les prisonniers. Un an plus tard, le 30 avril 1833, les peines de mutilation et de marque d’esclaves sont abolies, et lorsque la liberté se présente, les prisonniers comme les esclaves sont patronnés. Des modèles identiques sont utilisés pour structurer, organiser, corriger et éloigner du vice ces populations. Il s’agit de construire la collectivité et de lui assurer un bonheur compatible avec les intérêts économiques du pays. L’équation était difficile à résoudre… Il fallait atteindre les objectifs moraux que s’était fixé un État prétendument catholique tout en garantissant, après l’abolition de l’esclavage, la continuité du travail. S’il apparaissait évident qu’il fallait moraliser les marginaux en leur donnant une éducation religieuse et en leur vantant les fonctions curatives du mariage et de la famille, et s’il semblait assez inévitable que l’esclavage doive disparaître, les modalités de cette abolition entraînait de très longues discussions et des débats agités et contradictoires dont on trouvera ici les plus pertinents et les plus vibrants.

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L’émancipation devait-elle être brutale, sans condition et sans indemnités ? ou se faire graduellement, sur le modèle anglais, avec une période d’apprentissage ? Devait-on attendre que l’abolition de la traite et l’amélioration du sort des esclaves permettent à ces derniers d’accéder à la civilisation avant de les libérer ? Les hommes politiques français – dont un certain nombre, francs-maçons ou protestants, appartenaient aussi à la Société française pour l’abolition de l’esclavage créée en 1834 – lisaient assidûment les rapports sur les colonies anglaises. En 1807, Wilberforce avait fait voter l’interdiction de la traite des noirs sur les navires anglais. En 1833, l’Abolition Bill était voté : les esclaves étaient libérés mais devaient rester au service de leur maître pour une période d’apprentissage de quatre à six ans ; une indemnité était versée aux colons. En dehors d’Antigua, où l’émancipation fut immédiate, le système de l’apprentissage est supprimé plus tôt que prévu, en août 1838. Il n’aboutit pas, en effet, aux résultats attendus. Les rapports qui analysent ces résultats sont donc lus et discutés à Paris – critiqués aussi. L’Angleterre, transformée en championne de l’abolitionnisme, provoque des replis nationalistes. Au nom de la souveraineté nationale, les Français refusent de se soumettre au modèle anglais. On soupçonne les Britanniques de vouloir saper la puissance française en provoquant une émancipation généralisée qui leur permettrait d’imposer leur sucre asiatique, moins cher, sur le marché mondial.

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L’attitude de la France vis-à-vis de la traite n’évolua que lentement. En 1814, la traite est considérée comme un moyen de reconstruire l’empire colonial français et ce n’est que le 4 mars 1831 que Louis-Philippe précise les modalités d’application des lois de 1818 et de 1827 interdisant le commerce des noirs sur le territoire français et punissant de bannissement et d’amende les trafiquants. Cette loi de 1831 prévoit les peines à prononcer contre les capitaines de navire et les armateurs qui y contreviennent. Elle est reprise le 28 mars 1848, à quelques mois de l’émancipation générale : l’empressement de la France à abolir la traite était faible !

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Les rapports, les commissions, les projets sur la forme de l’émancipation se succédaient à Paris, prenant l’avis des conseils coloniaux. Lois et ordonnances furent également promulguées pour préparer cette émancipation inévitable. Le 1er mars 1831, puis le 12 juillet 1832, deux ordonnances suppriment toute taxe sur les concessions de liberté. Le corps des affranchis de l’ombre, des « libres de fait », de ceux qui ont obtenu leur liberté par manumission, prend officiellement et massivement forme. En 1839, les conditions d’affranchissement de droit sont établis : pour ceux qui forment le projet de se marier et pour ceux qui sont légataires universels ou enfants naturels de leurs maîtres, ou bien encore pour les pères et mères qui sont esclaves de leurs enfants ainsi que pour les frères et sœurs esclaves de leur frère ou sœur… Le 18 juillet 1845 enfin, une loi donne la possibilité aux esclaves de racheter leur liberté à un prix fixé à l’amiable entre le maître et l’esclave, ou, s’il n’y a pas entente sur la question, à un prix fixé par la commission coloniale. En Martinique, cette population affranchie représente, en 1847, 21,5 % de la population totale ; entre 12 et 13 % en Guadeloupe et en Guyane ; 6 % à Bourbon. L’équilibre social des colonies était changé dans le sens où l’idée de la liberté était présente dans tous les esprits. Pourtant, à Paris, on hésitait. En 1839, de Tracy propose dans un premier temps une loi d’émancipation graduelle pour conclure ensuite à la nécessité d’une émancipation simultanée de tous les esclaves. Le 26 mai 1840, le duc de Broglie propose deux projets : l’un d’émancipation simultanée, l’autre progressive ! Les hésitations sont nombreuses, les préjugés contre les « frères esclaves » bien ancrés, même chez les plus généreux – les colons poursuivant leurs pressions.

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Car, on le sait, derrière les convictions morales se cachent souvent la raison économique. Dès 1814, la métropole chrétienne veut, certes, proposer des règles morales à toute la communauté nationale, mais elle tient aussi à garantir la puissance économique du pays. Longtemps on pensa que seules les colonies pouvaient assurer cette puissance.

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Or, de la Restauration à la Seconde République, le marché français du sucre est l’enjeu d’un duel entre le « sucre colonial » et le sucre de betterave. Si, après 1814 et le désastre napoléonien, les « vieilles » colonies sont au centre de la reconstruction de l’Empire, elles ont, en 1848, perdu leur suprématie. Le système de production du sucre colonial a échoué en raison de sa nature même. Fondé sur l’exploitation du travail des esclaves, le système s’est enlisé dans son archaïsme. Sans dynamisme, peu mécanisé du fait de l’esclavage, confronté aux résistances des esclaves, le sucre colonial échoue devant le sucre de betterave, malgré un soutien quasi permanent des gouvernements qui se succèdent en métropole. En 1848, en dépit des mesures prises entre 1814 et 1839 pour protéger le « sucre colonial » et à la suite des menaces émanant des producteurs de sucre de betterave de saborder leurs usines, les relations de dépendance entre la métropole et les colonies se sont inversées. Ces dernières ont besoin d’être protégées par le gouvernement central pour survivre alors que la métropole n’a plus besoin de leur production sucrière. Le sucre de betterave l’a finalement emporté malgré les obstacles qu’on avait dressés sur sa route ; et ce non pas tant en termes de production qu’en termes de prix de revient. Face à une industrie dynamique, innovante et moderne, l’esclavage coûtait décidément trop cher !

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Les abolitionnistes évoquent peu cette lutte à outrance, ce bras de fer entre gouvernement central, colons et betteraviers. Un silence suspect qui peut laisser penser que certains abolitionnistes défendaient en secret les intérêts betteraviers …

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C’est dans ce contexte de guerre économique et de moralisme triomphant que se sont développées des campagnes d’opinion contre l’esclavage. La population envahit parfois la scène politique, invoquant à la fois les valeurs morales et la justice sociale comme l’illustre la « Pétition des ouvriers de Paris en faveur de l’abolition de l’esclavage ».

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Dans ce xixe siècle du capitalisme triomphant, les abolitions de la traite et de l’esclavage sont des idées populaires – c’est-à-dire largement répandues dans la population. En 1847, par exemple, la commission présidée par le duc de Broglie et chargée de préparer l’abolition de l’esclavage, reçoit une pétition en faveur de l’abolition portant 11 000 signatures !

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L’abolition répondait aussi, évidemment, aux aspirations de la population esclave des colonies, où l’expérience de Saint-Domingue avait appris aux esclaves comme aux maîtres que l’esclavage était réversible hors la volonté des maîtres. Une leçon qui circulait entre les îles de la Caraïbe. L’abolition de l’esclavage dans les colonies anglaises était connue et des évasions vers Sainte-Lucie se faisaient parfois depuis les colonies françaises. « La liberté est dans tous les esprits », se plaint un colon. Elle imprègne en effet toutes les révoltes qui se succèdent à la Martinique : en 1822, en 1823, en 1831 (au cri de « La liberté ou la mort ! »), en 1833. Les nouvelles vont également bon train entre la métropole, informée des révoltes antillaises, et les colonies au courant du projet d’émancipation qui se prépare à Paris. Quelques mois seulement avant la promulgation de l’émancipation, les esclaves refusent de travailler sur certaines plantations. La nouvelle de l’émancipation générale, décrétée par le gouvernement révolutionnaire de 1848, n’atteint les colonies qu’un mois plus tard. À la Martinique, l’abolition était attendue avec tant d’impatience, dans une atmosphère à la fois fiévreuse et tendue, qu’un ultime soulèvement d’esclaves l’impose, de manière anticipée, le 23 mai 1848. La Guadeloupe proclame l’abolition le 27 mai et la Guyane le 10 août – suivant le calendrier officiel. La liesse régnait parmi les nouveaux libres. On arborait partout le drapeau tricolore, on criait « Vive la liberté » et de la foule compacte, qui s’était réunie dans les bourgs, sortaient de nouveaux citoyens qui imposaient aux anciens maîtres de leur serrer la main pour effacer le souvenir de cette période désormais révolue où ils n’étaient que biens meubles ou immeubles. Les préjugés coloniaux et les réflexes ancestraux ne disparurent pas pour autant – mais ceci appartient à l’histoire de l’ère post-abolitionniste.

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Pour l’heure, attachons-nous à la lecture de ces textes, que les auteurs en soient célèbres, tels Schœlcher, qui personnifie le combat abolitionniste radical, ou Tocqueville, l’Abbé Grégoire et Ledru-Rollin, ou plus obscurs et oubliés de l’histoire, comme Agenor de Gasparin ou Adolphe Crémieux. La richesse de ces textes et leur profusion – car cette anthologie est loin d’être exhaustive – montrent que ce crime « pour cause d’utilité publique » qu’était l’esclavage fut l’objet d’un long débat avant qu’enfin, moralité, fraternité, pragmatisme économique, révoltes, peurs historiques et République retrouvée forcent la liberté.

Pour citer ce chapitre

Cottias Myriam, « Introduction », D’une abolition l’autre, Marseille, Agone, « Contre-feux », 1999, p. 3-15.

URL : http://www.cairn.info/d-une-abolition-l-autre--2910846113-page-3.htm
DOI : 10.3917/agon.cotti.1999.01.0003


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