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Des femmes respectables

2015

  • Pages : 424
  • ISBN : 9782748902174
  • Éditeur : Agone

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Je pense que mes vêtements disent que je suis respectable.

Mary, 1992

Toute ma vie, j'ai voulu dire : « Regardez, je suis aussi bien que vous ». Maintenant, je pense que cette maison, c'est ça qu'elle dit. Elle dit : « J'ai réussi, je suis respectable et vous pouvez pas me rabaisser. »

Yvonne, 1992
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La respectabilité est un signe de classe omniprésent. Elle est présente dans nos manières de parler, les gens à qui l'on parle, ce que nous étudions, la façon dont nous classons les autres et dont nous savons qui nous sommes (ou ne sommes pas). La respectabilité est généralement la préoccupation de ceux qui sont censés en manquer. Elle ne constituerait pas un tel enjeu si les classes populaires (« noires » comme « blanches »  [1][1] Nous utilisons ici les guillemets pour marquer une...[2][2] H. Charles, « Whiteness », in H. Hinds, A. Phoenix...) n'avaient pas été continûment catégorisées comme dangereuses, contagieuses, menaçantes, révolutionnaires, pathologiques et irrespectueuses. Elle ne serait pas une chose à désirer, à prouver et à atteindre si elle n'avait pas été perçue comme le propre des « autres », valorisés et légitimes, si elle n'avait pas constitué l'un des mécanismes centraux par lesquels des groupes sociaux furent et sont « altérisés » et pathologisés. La respectabilité est rarement reconnue comme un enjeu par ceux dont la position est respectable et normale, qui n'ont pas à en faire la preuve. Pourtant, le discours de la respectabilité sous-tend le comportement de celles et ceux qui se sentent classés par lui et se classent contre lui. Pour les quatre-vingt-trois femmes blanches de cette étude ethnographique longitudinale, localisée dans le Nord-Ouest de l'Angleterre, la respectabilité est une préoccupation constante.

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Les études féministes et les Cultural studies abondent de théories sur la construction subjective et l'élaboration des identités, mais rares sont les travaux qui explorent les processus concrets par lesquels les femmes « réelles » négocient et comprennent leur identité. Cet ouvrage documente empiriquement ces débats théoriques. Il s'appuie sur une recherche ethnographique fouillée menée sur une période de onze ans, dont trois années d'observation participante à temps complet. L'enquête démarre au moment de l'inscription des femmes étudiées à une formation d'aide aux personnes (caring course [3][3] Contrairement aux travaux contemporains sur « le care »,...) dans un lycée polyvalent, puis suit sur le temps long leurs trajectoires éducative, professionnelle et familiale. De ce point de vue, il relève de l'« ethnographie moderniste » [4][4] G.E. Marcus, « Past, Present and Emergent Identities:... centrée sur la façon dont les subjectivités se construisent à travers une diversité de lieux, permettant l'analyse sur la longue durée d'une série de déplacements, d'investissements et de positions dans l'espace social. Il s'inscrit dans la lignée des Cultural studies britanniques en explorant des interrogations d'ordre théorique, méthodologique et politique par le double prisme de l'enquête empirique approfondie et de la sociogenèse des représentations contemporaines. L'ouvrage prend appui sur des travaux théoriques issus des études féministes et des Cultural studies pour rendre intelligible la façon dont les femmes vivent leurs positions sociales et les représentations qui y sont associées.

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Ces dernières années se signalent par une tendance marquée à tourner le dos à ceux qui n'appartiennent pas au monde universitaire : on ne les entend plus, on ne leur parle plus. Ce livre montre pourtant à quel point l'analyse théorique se trouve transformée dès lors que l'on écoute attentivement les autres. Les femmes de cette étude ne sont pas de simples signes à déchiffrer pour en décoder l'identité subjective. Elles participent au contraire activement à produire le sens des positions qu'elles occupent bon gré mal gré, ou qu'elles refusent d'occuper. Les débats méthodologiques sur la production du savoir sont au cœur de ce livre, qui s'insère aussi dans des débats plus généraux sur la réflexivité et la méthodologie, tout en explicitant les processus par lesquels les théories s'élaborent et se réélaborent au fil du temps.

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Ce livre a pour objet la manière dont un groupe de femmes spécifique compose face à plusieurs processus de classification : la classe, le genre, l'hétérosexualité, la féminité, les dispositions féminines au dévouement et le féminisme. Mais il construit parallèlement un autre objet d'ordre plus général : il interroge la façon dont les féministes, les théoriciens des Cultural studies et les sociologues construisent des cadres analytiques pour comprendre comment les femmes vivent et produisent leur identité au travers de relations sociales et culturelles. Cette étude localisée élabore donc par ramification une théorie fondée sur une analyse empirique spécifique, transposable à d'autres groupes, eux aussi toujours placés à proximité de la respectabilité [5][5] Citons par exemple les travaux de Duneier, qui a montré.... La respectabilité implique des jugements de classe, de race, de genre et de sexualité, et les groupes sociaux ont un accès différencié aux mécanismes de production, d'affichage ou de mise à distance de la respectabilité [6][6] J'ai montré ailleurs comment de jeunes rappeuses noires.... En utilisant la catégorie de respectabilité comme outil analytique, le livre vise à réintroduire la notion de classe dans la pensée féministe et les Cultural studies, alors que ces courants ont quasiment fait disparaître de leur horizon de pensée et d'intervention le concept de classe, mais aussi les femmes des classes populaires, en tant que groupe  [7][7] Dans cet ouvrage, working class a été traduit le plus.... Pourtant, comme nous le montrerons, la catégorie de « femme » se construit toujours à travers des processus incluant des dimensions de classe, et ces opérations de classement ont des effets très réels, éprouvés au quotidien.

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Ce chapitre introductif souligne la centralité de la respectabilité dans l'émergence des catégorisations de classe. Il plaide ensuite pour la réactivation du concept de classe et établit un cadre d'analyse en ce sens. La section finale annonce le mouvement de la démonstration et opère un retour réflexif sur mon rapport à cet objet de recherche. L'occupation et la reconnaissance de positions sociales et culturelles forment l'un des points centraux de la recherche : j'examine donc la façon dont j'ai endossé la position de chercheuse et la façon dont ma position située a pesé sur mes choix de méthode comme sur le produit final de la recherche.

Des distinctions respectables

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La respectabilité est l'une des catégories centrales par lesquelles le concept de classe a émergé. Finch montre comment la catégorisation des groupes sociaux au Royaume-Uni et en Australie s'est élaborée sur la base de l'interprétation des comportements des femmes des taudis urbains, classés comme respectables ou non [8][8] L. Finch, The Classing Gaze: Sexuality, Class and Surveillance,.... Selon elle, cette division s'est progressivement imposée comme un critère raisonnable de perception et d'intervention dans les vies des personnes définies par leur appartenance aux classes populaires. Nead montre comment, au xixe siècle, les jugements sur la respectabilité irriguaient les représentations visuelles de la féminité et les jugements moraux sur l'apparence des femmes [9][9] L. Nead, Myths of Sexuality: Representations of Women.... Les jugements de respectabilité furent également déterminants dans l'organisation des intérieurs domestiques féminins, dans les soins apportés aux enfants et le contrôle exercé par les femmes sur les membres de leur famille. Ces jugements persistent, comme en témoignent deux enquêtées, Susan, réagissant aux visites des services sanitaires, et Anne, à l'image renvoyée par ses choix vestimentaires.

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Tu sais qu'ils te jaugent, qu'ils t'évaluent en te posant un tas de questions indirectes comme si t'étais trop débile pour les voir venir, et tu sais qu'ils pensent pendant tout ce temps-là, « elle est pauvre, elle sait pas faire, elle arrive pas à élever ses gosses correctement » et quoi que tu fasses, tu sais qu'ils t'ont calculée. Pour eux, tu conviens jamais, t'es jamais à leur hauteur. [Susan, 1992]

T'arrêtes pas de peser le pour et le contre : est-ce que c'est trop voyant ? Est-ce que j'aurai l'air pute là-dedans ? Qu'est-ce qu'on va en penser ? Ça me rend folle qu'à chaque fois que tu te fringues tu sois obligée de te demander « est-ce que j'ai l'air vulgaire ? Est-ce que ça craint ? Est-ce que j'ai une sale tête ? » [Anne, 1992]

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La respectabilité a toujours été un stigmate et un fardeau de classe, une norme à atteindre. Au xixe siècle, Engels décrivait cet idéal comme une « chose parfaitement repoussante », « une conscience fausse qui pénètre jusque dans la chair des ouvriers » [10][10] F. Engels, Marx-Engels on Britain, Moscou, Progress.... La distinction entre « vulgaire » et « respectable » opérée par les classes populaires et à leur propos a une longue histoire [11][11] M. Stacey, Power, Resistance and Change, Londres, Routledge.... Nombreuses furent les tentatives, souvent religieuses, pour extirper des griffes de la non-respectabilité les femmes blanches des classes populaires. Ne pas être respectable, c'était avoir peu de valeur ou de légitimité sociale.

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La respectabilité joua encore un rôle central dans le développement de l'identité nationale britannique. Ce fut un élément essentiel pour définir ce que voulait dire être anglais, avoir de la valeur, être un individu. Strathern souligne que la respectabilité était le moyen par lequel la moralité était rendue publique et vue comme un objet de savoir [12][12] M. Strathern, After Nature : English Kinship in the.... La respectabilité incarne l'autorité morale : ceux qui sont respectables en sont dotés, les autres en sont dépourvus. Mais seuls certains groupes étaient jugés capables de moralité, alors que les autres groupes devaient être contrôlés. Strathern considère que « l'élément premier de l'appartenance à la filiation anglaise est l'individualité des personnes », cet accès à l'individualité n'étant reconnu qu'à la bourgeoisie. Cette dernière s'est définie contre le manque d'individualité des masses. Historiquement, les « individus » furent les personnes respectables, morales, dignes, anglaises, blanches et distinctes des classes populaires, en mesure de juger les autres. La respectabilité fut construite comme une propriété des individus bourgeois définis par opposition aux masses.

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Cette projection historique des relations de classe sur la valeur et la moralité des individus survit aujourd'hui. Elle sert de cadre pour cette étude et permet de comprendre les formes contemporaines de la quête du respect. Alors que les rapports de classe se sont nettement reconfigurés à travers le temps, certains traits historiques perdurent. Dans les représentations savantes et populaires, les classes populaires sont toujours « massifiées » et marquées comme différentes, et elles y apparaissent pathologiques. Que l'on considère l'usage cynique que le parti conservateur fit des mères célibataires britanniques, désignées comme des menaces à l'ordre social, pour promouvoir sa ligne politique sécuritaire lors de la conférence annuelle du parti en 1995, que l'on songe encore aux controverses états-uniennes sur les mères profiteuses qui feraient des enfants pour toucher des allocations ou acheter du crack, on voit que ces constructions historiques sont aisément recyclées. Dans la version britannique de Marie-Claire, on trouvait encore récemment des pages mode intitulées « Chiennes des HLM », ce qui suggère que les femmes des classes populaires sont encore représentées au prisme de leur sexualité « déviante ».

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Les femmes rencontrées dans notre étude sont conscientes de leur assignation à une place, de leur positionnement social, des tentatives de représentation dont elles font l'objet. Cela sous-tend l'ensemble de leurs attitudes. Elles opèrent une forme de reconnaissance dialogique en reconnaissant les reconnaissances d'autrui. Ces reconnaissances sont empreintes de jugements de valeur : elles sont conscientes en permanence des jugements normatifs établis par d'autres, que ces autres soient réels ou imaginaires. La reconnaissance de l'assignation à une position est au cœur des processus d'élaboration identitaire. Tout au long de cet ouvrage, je montre comment l'expérience de l'assignation à une position et de la classification par autrui (comme membre des classes populaires, hétérosexuelle, féminine, prévenante, vulgaire, féministe, etc.) suscite des réactions diverses qui contribuent à produire l'identité subjective. Ces reconnaissances permettent aux femmes de se frayer un chemin au sein de systèmes classificatoires, de s'évaluer à leur aune et de s'y mesurer. L'enquête montre de façon fondamentale que les positions qu'elles occupent sont rarement bien vécues. Elles vivent dans la gêne leur assignation à une place sociale.

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L'ouvrage explore plus généralement les malaises engendrés par l'association à des signes qui sont à la fois nôtres et autres [13][13] J. Butler, « Contingent Foundations: Feminism and the.... Il creuse quatre séries de thèmes. D'abord, les processus d'identification et de différenciation, qui incluent les phénomènes de reconnaissance, de désidentification, de dissimulation et de construction de soi. Ensuite, les enjeux de place sociale, de positionnement et de déplacement dans l'espace social ; ici, une attention particulière est portée à la question de l'accès aux positions. Troisièmement, l'interrogation sur la validité et le caractère heuristique des concepts et catégories employés ici, et plus généralement dans les théories féministes. Enfin, l'usage de différentes formes de capital. Ce chapitre introductif plaide d'abord en faveur d'une réactivation de la pensée en termes de classe au sein des études féministes et des Cultural studies. Il explicite ensuite le cadre analytique utilisé dans l'ouvrage, notamment les métaphores du capital et les processus d'élaboration subjective. J'évoque enfin mon propre rapport à la respectabilité et j'opère un retour réflexif sur le processus de recherche et d'élaboration théorique.

Revenir aux classes

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Finch étudie la façon dont les conceptualisations élaborées par la bourgeoisie firent advenir la catégorie de « classe populaire » [14][14] L. Finch, The Classing Gaze, op. cit.. Ces conceptualisations dérivaient de l'angoisse de la bourgeoisie à l'égard de l'ordre social et de sa volonté de consolider sa propre identité et son pouvoir, en se démarquant d'« autres » bien définis. La bourgeoisie en vint à se reconnaître et se percevoir à travers la différence qu'elle-même avait produite par l'élaboration et la diffusion de représentations d'« autres » différents. McClintock écrit ainsi :

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Les classes dégénérées, définies par leur écart au type humain normal, étaient aussi nécessaires à l'autodéfinition de la bourgeoisie que l'idée de dégénérescence l'était à celle de progrès, car la distance parcourue par certaines fractions de l'humanité sur le chemin du progrès ne pouvait être mesurée que par l'écart avec ceux qui traînaient derrière elles [15][15] A. McClintock, Imperial Leather: Race, Gender and Sexuality....

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Les conceptualisations des classes bourgeoises reposaient sur des techniques issues des Lumières, comme les enquêtes sociales, l'observation, la photographie et l'ethnographie, techniques qui relevaient du projet d'instituer la « raison » à travers la classification du comportement observable, avec l'émergence de ce que Finch nomme le « regard classant ».

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Les thèmes à travers lesquels les observateurs bourgeois rendaient raison de ce qu'ils observaient couvraient les conditions de vie dans l'espace domestique, la boisson, le langage (à la fois les choses dont on parlait, la façon dont on en parlait et les mots utilisés) et le comportement des enfants. Ces notations étaient d'ordre moral et non économique [16][16] L. Finch, The Classing Gaze, op. cit., p. 10 ; c'est....

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À la fin du xixe siècle, les « classes populaires » étaient devenues une catégorie que l'on pouvait connaître, mesurer, organiser. Ses membres pouvaient être reconnus et apprendre à se reconnaître au travers de ces catégorisations, qui n'avaient initialement aucun sens à leurs yeux. L'usage de catégories morales, selon Finch, plaçait les femmes au centre de cet édifice discursif, car c'était essentiellement elles qui étaient observées. Le discours construisant la famille bourgeoise moderne se trouvait au cœur de la catégorisation des classes populaires : le comportement des femmes était interprété au prisme de leur rôle d'épouse et de mère, fondé sur la responsabilité, le contrôle de la sexualité, les soins apportés aux enfants, à leur protection et leur éducation, et leur capacité à surveiller au sens large les hommes des classes populaires. L'observation et l'interprétation du comportement sexuel des femmes des classes populaires sur la base de leur apparence irriguaient les conceptualisations élaborées par la bourgeoisie.

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Le culte de la domesticité était au cœur de l'autodéfinition bourgeoise et de l'entretien des idées impériales. Pourtant, la main-d'œuvre nécessaire à l'entretien de la maisonnée était souvent rendue invisible par l'usage de domestiques qui s'activaient dans les sous-sols [17][17] A. McClintock, Imperial Leather, op. cit.. L'autodéfinition bourgeoise détermina aussi les catégorisations raciales [18][18] Ibid.. Catégorisations de classe et de race étaient indissociablement mêlées, à travers la définition générique des « classes dangereuses ». L'iconographie raciale servait ainsi souvent de support à la description des domestiques, avec des images de dégradation, de contagion, de promiscuité sexuelle et de brutalité sauvage. Engels parle à propos des classes populaires d'une « race tout à fait à part », « une race déshumanisée, dégradée, rabaissée à un niveau bestial, tant du point de vue intellectuel que du point de vue moral »  [19][19] F. Engels, La Situation de la classe laborieuse en.... Les descriptions de dégénérescence domestique, comme le relève McClintock, furent largement employées pour résoudre les contradictions de la hiérarchie impériale.

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C'est dans le cadre de ces productions historiques de classe que toute représentation de classe est nécessairement située. Le concept de classe est une construction discursive historique, produite par l'affirmation politique de la bourgeoisie, qui contient des éléments de projection et de fantasme. La genèse historique des catégorisations de classe fournit des cadres discursifs qui autorisent, légitiment et redoublent les inégalités matérielles. Les conceptualisations de classe sont tautologiques au sens où les représentations et les catégorisations des positions occupées déterminent à leur tour l'accès aux ressources économiques et culturelles. Les constructions discursives sont reconnues comme des formes d'assignation à une place, ce qui explique pourquoi les femmes étudiées réagissent si négativement à leur définition comme membres des classes populaires (voir le chapitre 4). Elles ont été assignées à une place par la construction discursive historique de leur classe et cela influence la façon dont elles se comprennent et pensent les autres.

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Le processus continu de représentation sur le temps long des classes populaires ne correspond pas à la re-présentation historique d'un modèle original, réel. La re-présentation constante des représentations (c'est-à-dire la réitération par laquelle, selon certains théoriciens, les représentations ne cessent de se faire écho par leur reproduction quotidienne) produit des effets réels, observables dans la façon dont les gens y réagissent. L'enquête montre pourtant que ces représentations ne sont pas reproduites à l'identique. Les enquêtées y résistent et les transfigurent quotidiennement. Les catégories de classe ne fonctionnent pas seulement comme un principe organisateur conditionnant les déplacements dans l'espace social et les interactions sociales, ou les restreignant. Elles opèrent aussi dans l'intimité comme une « structure de sentiment »  [20][20] Le concept de Raymond Williams (Structure of feeling)...[21][21] R. Williams, Culture and Society 1780-1950, Harmondsworth,... dans laquelle le doute, l'angoisse et la peur alimentent la conscience subjective. Être classé parmi les classes populaires engendre une crainte constante d'être « à côté de la plaque », de ne jamais faire ce qu'il faut [22][22] A. Kuhn, Family Secrets : Acts of Memory and Imagination,....

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On ne peut comprendre les déplacements de ces femmes dans l'espace social, leurs trajectoires éducatives, familiales et professionnelles et la construction de leur identité personnelle sans prendre en compte la signification de leur position de classe. Pourtant, la classe a quasiment disparu des analyses féministes, y compris celles qui revendiquent une position matérialiste [23][23] Cela peut être lié à des différences nationales. La...). Pourquoi ? Peut-être parce que les débats féministes sur la classe ont auparavant essentiellement consisté en une analyse marxiste très détaillée de la famille, du marché du travail et de la valeur du travail domestique [24][24] I. Breugel, « Women as a Reserve Army of Labour »,.... Peut-être aussi à cause des grandes difficultés que pose la définition de la classe. Quand on parle de classe, parle-t-on par exemple de structure de classe, d'identité de classe, de conscience de classe, d'action de classe ? D'autres questions épineuses apparaissent. Quel est le lien entre la classe et la division sexuée du travail, et laquelle est la cause de l'autre ? Les féministes ont-elles évité la notion de classe du fait de l'impossibilité de la mesurer correctement [25][25] Pour un résumé de ces débats, voir R. Crompton, Class... ? Les nouvelles générations universitaires en poste dans les études féministes et les Cultural studies éprouvent-elles les différences de classe aussi directement que les différences de genre ? La classe n'apparaît pas problématique, en effet, à ceux et celles qui ont le privilège de pouvoir l'ignorer  [26][26] Question cruciale en cette période de restructuration...[27][27] B. Skeggs, « Entitlement Cultures and Institutional.... McRobbie souligne que l'effacement de la classe dans les théories féministes a eu pour fonction importante de faire émerger l'étude d'autres sphères touchant la vie des femmes, comme l'État et le droit [28][28] A. McRobbie, « The Politics of Feminist Research: Between.... Mais le bébé semble avoir été jeté avec l'eau du bain. Abandonner la classe comme modèle théorique ne signifie pas que les classes n'existent plus, seulement que certains théoriciens ne lui accordent plus de valeur. Cela ne signifie pas que les femmes éprouvent différemment les inégalités ; ou plutôt, cela leur rend plus difficiles l'identification et la contestation des fondements des inégalités dont elles font l'expérience. Les inégalités de classe existent au-delà de leurs représentations théoriques. Le glissement de la théorie féministe d'une perspective marxiste vers des influences plus littéraires accompagne un glissement de classe par lequel la théorie féministe s'embourgeoise en s'appuyant sur le capital culturel d'universitaires ayant eu accès à la culture légitime et l'enseignement supérieur. Dans certains cas, la théorie féministe est devenue un lieu de mise en scène de l'« intelligence », voilant les inégalités qui rendent possibles la production et l'exhibition de cette « intelligence ».

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La désertion de la pensée en termes de classe sociale s'est produite sur plusieurs fronts universitaires. Les déserteurs ignorent les phénomènes de classe ou estiment la question « de plus en plus superflue [29][29] Voir par exemple R. Holton et B. Turner, Max Weber... ». Cet abandon est renforcé par les éditeurs, qui m'assurent que « les classes sociales, ça n'est pas vendeur ». Crompton voit dans cette désertion l'équivalent sociologique du « nouvel individualisme » qui imprègne de nombreuses théories postmodernes [30][30] Voir A. Callinicos, Against Postmodernism: A Marxist.... De façon significative, la « race » n'est pas renvoyée au musée des fossiles de l'époque structuraliste. En revanche, une grande partie des écrits postmodernes révoquent l'existence de la classe sociale, concept structuraliste, dinosaure de la période moderniste, inutile en un temps où l'on croit se mouvoir avec agilité au travers des différences, libéré du poids des structures ou des inégalités. Le concept de différence a souvent remplacé celui d'inégalité [31][31] M. Maynard, « “Race", Gender and the Concept of “Difference".... Harvey souligne l'ironie de ce remplacement à un moment où les intérêts économiques fonctionnent comme une classe mobilisée qui utilise l'État comme un instrument de classe [32][32] Et ce alors que le gouvernement républicain américain.... D'autres se dérobent à l'analyse en termes de classes sur la base d'éléments empiriques qui suggèrent que l'importance des classes sociales aurait décliné. Ils utilisent généralement des études de mobilité sociale, d'accès à l'éducation et de comportement électoral pour « prouver » ce déclin. Goldthorpe et Marshall soulignent cependant que les mêmes matériaux empiriques peuvent servir à montrer que la classe reste un principe déterminant de différenciation sociale, et Warde note que la thèse du « déclin des classes sociales » relève généralement d'une forme de spéculation peu fondée empiriquement [33][33] J. Goldthorpe et G. Marshall, « The Promising Future....

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La recherche d'un terme plus approprié occulte cependant la question de l'exploitation propre au concept de classe. Quand une désertion a lieu, il faut s'interroger sur les expériences qui sont passées sous silence, les vies qui restent dans l'ombre et celles qui sont réputées dignes d'étude  [34][34] Walkerdine et Lucey suggèrent que l'abandon des classes...[35][35] V. Walkerdine et H. Lucey, Democracy in the Kitchen:.... On doit penser également au rapport entre savoir et responsabilité : ignorer les classes ou les rendre invisibles, c'est (sur la base du privilège) abdiquer la responsabilité des effets qu'elles produisent. Penser que les classes n'ont pas d'importance est la prérogative de ceux qui ne sont pas touchés par les privations et les exclusions qu'elles impliquent. L'invisibilisation des classes correspond à un stade historique où l'identité bourgeoise est assurée. Il fut un temps où le concept était nécessaire, aux yeux de la bourgeoisie, pour maintenir et consolider des différences de pouvoir. Son invisibilité récente suggère que ces différences sont maintenant institutionnalisées, légitimées et bien établies. Plutôt que d'abandonner le concept de classe et le déclarer obsolète, je souhaite le retravailler pour montrer sa contribution décisive à l'identité personnelle, sa spécificité historique et son rôle dans la lutte pour l'accès aux ressources et aux manières d'être. La classe n'informe pas seulement la production des consciences subjectives des femmes que j'ai étudiées. Elle est également centrale pour chacun d'entre nous, même si nous ne nous sentons pas limités par elle, choisissons de ne pas la reconnaître ou de l'éviter par des stratégies de désidentification ou de dissimulation.

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La section suivante sur la métaphore du capital fournit un cadre théorique qui sous-tend les différents chapitres de l'ouvrage. Ce cadre a été retenu pour son pouvoir explicatif des relations entre classe et genre dans la construction de l'identité. Il permet de déployer une analyse qui soit sensible aux contradictions et aux investissements dans l'espace et le temps. Il est présenté ici de façon liminaire, et les chapitres suivants en développent certaines facettes en relation avec les questions des dispositions féminines au soin et au dévouement, de la féminité, de la classe, du féminisme et de la sexualité. Chaque chapitre apporte une nuance spécifique au cadre qui fournit les fondations archéologiques essentielles de l'ouvrage.

Cadre d'analyse : métaphores du capital

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Bourdieu propose un modèle des classes fondé sur la circulation des capitaux à travers l'espace social. La structure de cet espace correspond à la distribution des différentes espèces de capitaux et à celle des propriétés associées, capables de conférer du pouvoir et donc des profits à ses détenteurs [36][36] P. Bourdieu, Outline of a Theory of Practice, Cambridge,.... Ce modèle de l'espace social livre des outils pour l'analyse fine des relations de pouvoir. La formation des classes opère à la jonction entre des propriétés structurellement définies dans le modèle abstrait de l'espace social et le niveau concret de la vie quotidienne et, du fait des changements constants de la structure des capitaux comme des manifestations quotidiennes des pratiques, la définition des classes est forcément partielle et provisoire [37][37] A. Sayer et R. Walker, The New Social Economy: Reworking.... Les classes sociales, dans le modèle de Bourdieu, n'existent pas en soi : la classe n'est ni une essence, ni un ensemble de signifiés fluctuants, mais une définition, aux effets sociaux bien réels, imposée arbitrairement par les mobilisations collectives et les luttes de classement [38][38] T. Moi, « Appropriating Bourdieu: Feminist Theory and.... Bourdieu identifie quatre types différents de capitaux : le capital économique, culturel, social et symbolique.

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1. Le capital économique, qui inclut le revenu, le patrimoine, les héritages et les actions  [39][39] Ne pas confondre avec les théories de Wright et Savage....

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2. Le capital culturel existe sous trois formes : à l'état incorporé, sous la forme de dispositions durables de l'esprit et du corps ; à l'état objectivé, sous la forme de biens culturels ; à l'état institutionnalisé, sous la forme notamment de titres scolaires. Le capital culturel n'existe qu'en relation au système des autres capitaux et de leur distribution différentielle  [40][40] Beverley Skeggs opère ici des déplacements par rapport....

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3. Le capital social, généré par les relations sociales, correspond à des ressources, liées à la possession d'un réseau de relations d'interconnaissance mobilisables, plus ou moins institutionnalisées [41][41] T. Moi en fournit un exemple excellent en montrant....

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4. Le capital symbolique correspond aux différentes formes de capital en tant qu'elles sont perçues et reconnues comme légitimes. La légitimation est un mécanisme clé dans la conversion en pouvoir. Les ressources culturelles doivent être légitimées pour exercer du pouvoir. Autrement dit, pour fonctionner comme capital, les ressources culturelles doivent être perçues comme légitimes. Et les capitaux, pour fonctionner comme capitaux, sont donc sensibles au contexte dans lequel ils sont perçus. Le genre est ainsi associé selon les contextes à des degrés divers de capital symbolique [42][42] T. Moi souligne que, du fait que le genre n'apparaît.... Les agents se distribuent dans l'espace social en fonction du volume global de capital qu'ils possèdent, de la structure de ce capital, c'est-à-dire du poids relatif des différentes espèces de capital dans le volume total de leur capital, et de l'évolution dans le temps du volume et de la structure du capital en fonction de la trajectoire dans l'espace social.

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L'espace social dans lequel nous occupons une position est le produit d'une histoire. En introduisant la dimension de la transmission des capitaux à travers le temps, notamment par la transmission familiale intergénérationnelle, on voit qu'en naissant nous entrons dans un espace social déjà là, et nous nous trouvons associés à une position facilitant l'accès à des volumes différenciés de capitaux ou permettant leur acquisition. En naissant dans un monde structuré par des relations de genre, de race et de classe, nous occupons des positions spécifiques : « femme », « noir(e) », « populaire » [43][43] Ibid.. Nous héritons aussi des manières de percevoir, des significations associées aux positions sociales et aux positions de savoir. Chaque type de capital n'existe qu'en relation aux positions sociales, qui permettent ou limitent l'accès à des capitaux. Elles acquièrent une signification de genre, de classe, de race ou de sexe à travers les mouvements de capitaux. Les relations qui s'établissent entre les capitaux qui structurent l'espace social dans lequel nous vivons sont le produit historique de luttes sur les ressources et l'espace. Le genre, la classe et la race ne sont pas des capitaux, mais ils constituent des relations à travers lesquelles les capitaux s'actualisent et trouvent une valeur. La « masculinité » et la « blancheur » sont par exemple des formes culturellement valorisées et normalisées  [44][44] Bourdieu suggère que l'ethnicité et le genre ont des...[45][45] P. Bourdieu, Distinction: A Social Critique of the.... Les discours sur la féminité et la masculinité sont incorporés et peuvent fonctionner comme des ressources culturelles, ce qui ne signifie pas que les relations de genre soient purement d'ordre culturel.

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Nos positions sociales influencent nos mouvements et nos relations avec d'autres positions sociales, et par là notre capacité à faire fructifier les capitaux que nous détenons. Par exemple, si nous naissons dans une famille blanche des classes populaires, dotée d'un faible volume de ressources culturelles historiquement perçues comme légitimes – comme les ressources culturelles des « gars » étudiés par Paul Willis, à savoir la dureté physique virile, ou bien la féminité populaire des femmes de la présente étude –, la capacité à échanger cette ressource sera circonscrite par la division économique du travail et les valeurs déjà attribuées aux ressources spécifiques par les luttes symboliques passées [46][46] P. Willis, Learning to Labour : How Working Class Kids.... La force physique des « gars » ne trouve guère à se valoriser dans une économie de service. Pourtant, en dépit de l'impossibilité de faire fructifier cette virilité sur le marché du travail, les « gars » peuvent en faire usage à leur profit, pour acquérir du pouvoir (mais pas du capital) dans les relations avec les femmes. De la même façon, les femmes étudiées (voir infra, chapitre 3) ont peu d'atouts à faire valoir au début de l'enquête, à l'âge de 16 ans, en l'espèce essentiellement leurs dispositions féminines, et elles ne peuvent faire valoir ces ressources que sur un marché du travail en crise, ou comme travail non rémunéré dans le secteur caritatif ou la famille. Quand elles échangent leur féminité et leur apparence sur le marché matrimonial (voir infra, chapitres 5 et 6), elles peuvent en retirer du pouvoir, mais seulement dans le cadre de relations interpersonnelles, et non de façon certifiée institutionnellement. L'échange de la féminité, cependant, les implique comme objet de l'échange. Les femmes ont peu de ressources à échanger et leur capacité à augmenter leurs ressources et à les convertir pour en tirer un profit matériel est considérablement limitée. Des facteurs « familiaux » qui exercent des effets sur leur dotation en capitaux restreignent aussi les possibilités d'accumulation : nombre de ces jeunes femmes (28 %) ont dû vivre avec des pères violents, être placées dans des foyers ou des familles d'accueil, ou ont eu des parents séparés ou divorcés, ce qui a fortement entravé leurs chances d'accumuler des capitaux dans différentes sphères. Cela signifie que ces femmes n'entrent jamais dans le jeu à armes égales.

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Les métaphores économiques de Bourdieu sont utiles pour comprendre comment l'accès, les ressources et la légitimation contribuent à la constitution des classes. On voit bien par exemple comment ceux qui sont initialement dotés d'un faible volume de capital culturel hérité peuvent peiner à en acquérir et voir par la suite leur trajectoire circonscrite. Pour éviter de relativiser les différentes espèces de capital, il faut comprendre les mécanismes par lesquels les potentialités des différentes formes de capital sont activées ou restreintes, mais aussi comment les structures ont été produites par l'histoire des circulations antérieures de capitaux, institutionnalisées par le marché du travail et le système éducatif (ces institutions fournissant des lieux d'accumulation des différentes formes de capital). Le capital incorporé, notamment dans l'apparence physique, peut être rentabilisé sur le marché du travail et le marché matrimonial (chapitre 5). Les positions sociales de classe ne sont donc pas seulement des formes relatives dans l'espace social. Ce sont des positions institutionnalisées : le capital culturel des classes moyennes et supérieures se convertit en profits significatifs sur le marché du travail. Le chapitre 2 étudie les luttes symboliques historiques qui ont institutionnalisé le soin et le souci des autres comme manière d'être, faiblement monnayable économiquement, des femmes des classes populaires. Le chapitre 3 montre comment ces luttes symboliques s'institutionnalisent au travers d'un nombre réduit de positions objectivement disponibles.

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Il faut garder à l'esprit que les différentes espèces de capital identifiées par Bourdieu sont essentiellement métaphoriques et ne sont pas en elles-mêmes des descripteurs de positions empiriques [47][47] Selon A. Young, dans les processus linguistiques métaphoriques,.... Elles sont utiles, comme le souligne Toril Moi, pour identifier les intérêts et les profits de différents groupes [48][48] T. Moi, « Appropriating Bourdieu... », art. cité.. Dans La Distinction, Bourdieu présente et utilise ces catégories pour coder les pratiques dans une démarche d'objectivation statistique, qui ne rend pas perceptibles les plaisirs et les souffrances associés aux identités de classe, de genre et de sexualité [49][49] P. Bourdieu, Distinction : A Social Critique of the.... Ce livre donne toute leur place aux dimensions affectives des inégalités.

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Ce sont les luttes symboliques qui permettent la reproduction des inégalités de capitaux. Analyser la légitimation de formes culturelles et l'accès à des positions qu'elles autorisent nous permet de voir comment les ressources culturelles se convertissent ou non en capital symbolique et, par là, comment s'engendrent les inégalités et la dépossession systématique. Le capital symbolique est puissant au sens où il engendre du pouvoir. Si les ressources culturelles détenues sont délégitimées, elles ne peuvent trouver une valeur dans l'échange, leur pouvoir est limité et elles ne peuvent fonctionner comme capitaux (bien qu'elles puissent avoir du sens et de la valeur aux yeux des individus). La féminité, par exemple, peut être vue comme une forme de ressource culturelle. Les femmes sont encouragées à investir un discours sous-tendu par les relations de genre. L'usage qui en est fait est informé par le réseau de positions sociales de classe, de genre, de sexualité, de région, d'âge et de race qui détermine son adoption ou les diverses formes de résistance à son égard. Alors qu'il est possible d'échanger la masculinité plus facilement et à plus grand profit sur le marché du travail (les hommes détiennent encore la majorité des emplois dans le marché de l'emploi dit primaire, autrement dit le secteur des emplois stables et bien rémunérés, par exemple), la possibilité de faire fructifier la féminité est restreinte. Elle ne procure que des formes limitées d'accès aux formes potentielles de pouvoir.

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La féminité peut être utilisée socialement de façon tactique plutôt que stratégique, selon la distinction établie par De Certeau : les stratégies correspondent à des positions institutionnelles mais leurs auteurs ont les moyens de dissimuler les rapports au pouvoir qu'elles traduisent, tandis que les tactiques n'ont pas de base institutionnelle à faire fructifier [50][50] M. de Certeau, The Practice of Everyday Life, Londres,.... Autrement dit, les tactiques détournent constamment les événements pour les transformer en chances : les options tactiques relèvent plus du jeu avec les contraintes qu'avec les possibilités. Elles sont déterminées par l'absence de pouvoir alors que les stratégies découlent, elles, de l'existence de pouvoir [51][51] Pour des développements sur les observations faites.... La féminité n'est pas un atout fort à échanger et à faire fructifier : elle n'apporte que peu de valeur sociale, politique ou économique. Comme le note McCall, s'appuyant sur Bourdieu, la féminité est rarement profitable par elle-même [52][52] L. McCall, « Does Gender Fit ! », art. cité.. Je développe cette thèse dans le chapitre 5.

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La plupart des représentations des classes populaires contribuent à dévaluer et à délégitimer leurs capitaux déjà faibles, entamant plus encore leur valeur d'échange et interdisant la conversion de leurs ressources en capital symbolique. Quand la conversion est bloquée, les positions inégalitaires se maintiennent. La fonction de tri social qu'exerce le système d'enseignement contribue à la délégitimation et à la limitation de la valeur des ressources culturelles des classes populaires. Le blocage du mécanisme de conversion se produit également au niveau des représentations culturelles et discursives par lesquelles le capital symbolique d'un groupe lui permet d'utiliser son pouvoir pour exploiter d'autres groupes, culturellement et économiquement. Les représentations symboliques des hommes et des femmes « noirs » sous des traits ataviques, animaux, inhumains pour légitimer les pratiques esclavagistes et le colonialisme constituent un cas d'école [53][53] P. Fryer, Staying Power : The History of Black People.... De même, le dénigrement des femmes « blanches » des classes populaires dans l'ordre des représentations entrave leur capacité à convertir leurs ressources culturelles en capital symbolique leur permettant l'accès à d'autres capitaux et à la sécurité matérielle.

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La contestation des formes culturelles et symboliques de capital s'opère aux niveaux local, national et international. C'est au niveau local que les résistances à la délégitimation s'observent. Pourtant, la capacité à compenser dans le milieu d'interconnaissance local la délégitimation des ressources culturelles ne signifie pas pour autant que l'on puisse faire fructifier des capitaux déjà dévalués. Cette compensation signale surtout des refus ponctuels de la dépossession : refuser la dépossession n'entraîne pas de déplacements automatiques dans les rapports de pouvoir. Cela signifie simplement que l'on refuse d'être vu comme impuissant, que l'on refuse d'être dépossédé.

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Si l'on déroule encore le fil de la métaphore économique, il est utile de penser la valeur des marchés sur lesquels ces différentes formes de capital s'échangent. La structure du champ du pouvoir, selon Wacquant, dépend à chaque instant des luttes pour définir le poids relatif des différentes formes de capital au sein de la structure globale [54][54] L.J.D. Wacquant, « From Ruling Class to Field of Power.... Le fait de ne pas être bourgeois est sans aucun doute valorisé dans de nombreux groupes des classes populaires. De fait, on observe souvent un contrôle très attentif des prétentions, comme en témoignent certaines expressions typiques récurrentes, comme « ne plus se sentir pisser », « se la jouer », « péter plus haut que son cul ». Les clichés, comme le notent Walkerdine et Lucey, ont pour fonction de nous rappeler qui nous sommes [55][55] V. Walkerdine et H. Lucey, Democracy in the Kitchen:.... Les femmes de cette étude « connaissent leur place ». Pourtant, l'affichage des traits de la culture populaire, comme un fort accent régional ou la critique de la prétention, peut être dévalué dans d'autres sphères, comme les marchés scolaires ou médiatiques, où le taux de change est rarement établi par les classes populaires. Les marchés différents ont des valeurs différentes [56][56] L'État est un grand réservoir de pouvoir symbolique,.... Les médias, lieu institutionnel d'accumulation de capital symbolique, ont la capacité de légitimer le pouvoir symbolique des classes supérieures, alors que la résistance localisée des classes populaires ne dispose pas d'un lieu institutionnel puissant pour relayer sa volonté de légitimation, son « droit à exister ». Les médias, comme institution, peuvent produire une violence symbolique à l'encontre des classes populaires. Ce sont ces valeurs différentes sur différents marchés (elles-mêmes produites historiquement par la division du travail, les résistances qui lui ont été opposées, les luttes contre l'exploitation et la délégitimation) qui permettent la valorisation localisée de certaines dispositions, sans pour autant que cette valeur d'usage ne trouve une valeur d'échange sur les marchés qui importent en termes de survie matérielle. Les femmes étudiées ne cessent d'entrer sur des marchés implicites dans lesquels leur sexualité, leur féminité et leur respectabilité sont jugées selon des critères normatifs dont la valeur est établie par d'autres.

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La métaphore du capital fournit un cadre de compréhension des processus de pouvoir et d'échange de valeur dans la reproduction des inégalités. De même, les métaphores spatiales ont une valeur explicative similaire pour comprendre les mouvements dans l'espace social et les contraintes qui pèsent sur eux. Les métaphores en termes d'espace et de lieu, comme la position ou la place, procurent un cadre d'analyse pour appréhender la distribution des ressources et des agents [57][57] Pour une critique de l'usage des métaphores spatiales,.... Les déplacements des femmes dans l'espace social, à travers la mobilité sociale, revêtent un caractère spatial, particulièrement dans les lieux auxquels l'accès leur est d'ordinaire refusé.

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La question de l'accès au savoir, aux capitaux et à la mobilité est au cœur de l'enquête. Alors que les théories postmodernes postulent un accès libre et volontaire aux positions sociales disponibles, ce travail montre que la restriction d'accès se trouve au centre des identités subjectives. Toutes les positions économiques, institutionnelles, subjectives et discursives ne sont pas également accessibles. Se vivre comme un « individu », par exemple, est un moyen discursif d'appréhension de soi rarement disponible pour les femmes des classes populaires. Cela fait écho aux travaux tardifs de Foucault où il reconnaît que la subjectivité ne peut se construire que depuis des positions situées au sein de relations sociales structurées [58][58] M. Foucault, « The Ethic of Care for the Self as a....

Position et subjectivité

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J'expose ici la façon dont j'utiliserai certains concepts au fil de l'ouvrage. Par « subjectivité », j'entends le fait d'être un sujet en étant assujetti à des cadres de prescriptions, de savoirs et de discours, et de construire ce faisant sa subjectivité. J'emprunte cette idée à Henriques et alii, qui utilisent le verbe français « assujettir » pour désigner par le même terme l'assujettissement et la production de l'identité subjective [59][59] J. Henriques, E. Hollway, C. Urwin, C. Venn et V. Walkerdine,.... Ces processus sont mis au jour en explorant les expériences des femmes étudiées : que signifie le fait d'exister à travers des catégorisations (« femme », « féminine », « hétérosexuelle ») ? Par l'expression « position subjective », je désigne la façon spécifique dont les femmes deviennent des types de sujets, particulièrement des sujets respectables. Les positions subjectives résultent de l'effet conjoint des discours et des structures organisationnelles  [60][60] Elles peuvent aussi dériver de structures filmiques.... Ces positions sont prises dans un réseau plus large de discours (par exemple, les termes de « soin » ou d'« aide » [caring] peuvent s'appliquer à une large gamme d'activités et de métiers). La façon dont des discours particuliers définissent des positions subjectives dépend de leur configuration dans les structures institutionnelles, comme les médias ou le système d'enseignement. Les positions discursives sont moins spécifiques que les positions subjectives. La respectabilité est une position discursive qui détermine l'adoption et le contenu de positions subjectives. Les configurations institutionnelles influent sur la forme des discours et la sélection des discours diffusés. La forme spécifique prise par les positions subjectives dépend non seulement de leur position au sein d'un ensemble de discours et d'institutions, mais aussi de la façon dont elles sont adoptées ou investies. Certaines positions subjectives, si elles ne sont pas investies, ne produisent pas de subjectivité. Les positions subjectives sont également distinctes des positions sociales. Ces dernières sont fondées sur une organisation structurale, comme la classe, la race et le genre, qui restreint ou facilite l'accès à certaines positions subjectives. Autrement dit, elles facilitent ou limitent notre accès au capital culturel, économique, social et symbolique et, de ce fait, notre capacité à reconnaître notre position subjective et à nous y reconnaître. L'identification et la désidentification, la (dis)simulation de ces positions sociales et subjectives sont les moyens par lesquels les identités en viennent à apparaître cohérentes.

Mouvement de la démonstration

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Le chapitre 2 établit un cadre historique qui fournit aussi un cadre d'intelligibilité. Il évoque la genèse des héritages contemporains, des cadres discursifs et des identités subjectives. Il souligne la façon dont les femmes des classes populaires ont toujours été perçues à la fois comme un problème et une solution à la crise nationale de l'ordre social. Il retrace le développement d'un type particulier d'éducation, l'enseignement familial. Cet enseignement fut conçu pour inciter les femmes des classes populaires à accomplir leur devoir domestique, à y prendre du plaisir, afin de s'autodiscipliner et de contrôler l'ensemble de la famille populaire tout en créant un vivier de travail à bon marché. La respectabilité est historiquement étroitement liée à la défense de l'idéal domestique – norme imposée depuis une position sociale très différente de celle des classes populaires –, promu pour se démarquer d'autres femmes pensées comme des vecteurs de maladie, de contamination et d'empoisonnement. En retraçant le développement des formations d'aide aux personnes en lien avec le réseau plus large des discours sur la respectabilité, ce chapitre annonce le suivant (chapitre 3), qui explore la façon dont les femmes étudiées développent et surveillent leurs dispositions au dévouement. Ce chapitre s'intéresse aux dispositifs opérant dans les formations d'aide aux personnes, en explorant les manières de prodiguer des soins, qui peuvent amener les femmes étudiées à construire une identité de femme dévouée. Il révèle ainsi que les processus d'élaboration subjective des femmes des classes populaires diffèrent de ceux que postulent la théorie féministe et les Cultural studies.

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Le chapitre suivant (chapitre 4) élargit la focale en proposant une analyse plus générale de la façon dont les femmes étudiées éprouvent au quotidien les réalités de classe. Il montre la centralité de la classe dans les processus de construction subjective. La subjectivité de ces femmes s'élabore à travers des processus de désidentification et de dissimulation qui reposent, de façon centrale, sur le jugement d'autrui. La catégorie de classe opère à un niveau intime et émotionnel. Le chapitre décrit aussi la façon dont la classe se reproduit à travers des contraintes qui pèsent sur l'échange de capitaux. Il suggère qu'il pourrait être plus utile de penser les classes en termes d'accès et d'exclusion, autrement dit selon ce que les gens n'ont pas plutôt qu'en fonction de ce qu'ils ont. Alors que les femmes étudiées ne veulent pas être classées parmi les classes populaires, leur rapport à la féminité est plus ambivalent, comme le montre le chapitre 5. Ce chapitre souligne que la respectabilité se construit contre la sexualité et explore les investissements en féminité faits par ces femmes qui ne se reconnaissent pourtant pas comme féminines. La féminité, comme apparence, est utilisée dans des mises en scène, des mascarades et des imitations.

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La reconnaissance est plus centrale encore dans les processus d'identification concernant l'hétérosexualité (chapitre 6). Historiquement, le terme de « lesbienne » s'est cristallisé autour des femmes « blanches » et « noires » des classes populaires sexualisées. La sexualité est toujours perçue au prisme de la respectabilité. Ce chapitre creuse une autre dimension des efforts faits par ces femmes pour se démarquer de l'association aux classes populaires : elles éprouvent concrètement et institutionnellement la catégorie d'hétérosexualité, mais refusent de se reconnaître comme hétérosexuelles. Ce chapitre interroge ce faisant la valeur du concept d'hétérosexualité. Le dernier chapitre (chapitre 7) explore le rapport de classe des femmes étudiées au féminisme, en analysant la connaissance qu'elles ont du féminisme, et plus spécifiquement des schèmes féministes disponibles au moment où l'enquête a été menée. Il montre que les investissements en féminité et en respectabilité sont incompatibles avec les investissements féministes. Il suggère des pistes pour que les théories féministes puissent entrer en dialogue avec les femmes des classes populaires, et ainsi devenir plus pertinentes.

Processus de recherche et élaboration théorique

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Les chercheurs sont situés et positionnés de différentes manières : selon l'histoire, la nation, le genre, la sexualité, la classe, la « race », l'âge, etc. Nous sommes situés dans les relations économiques, sociales et culturelles que nous étudions. Ces positions sous-tendent notre accès à des organisations institutionnelles telles que l'enseignement et l'emploi. Elles sous-tendent l'accès aux discours et aux positions qui font partie de notre champ du possible, ce que nous pouvons envisager, concevoir, ce qui nous semble accessible. Les représentations circonscrivent également les positions subjectives que nous occupons. Par exemple, par la lecture de nombreux comptes rendus (l'exposition à de nombreuses représentations) de recherches féministes, j'ai appris ce qu'être une chercheuse féministe veut dire, et ma position s'y conforme. Ce processus de positionnement ne va pas sans contradictions. Les chercheurs occupent une position au sein des institutions, du fait de l'histoire, des pratiques disciplinaires, des paradigmes dominants, des modes théoriques, des manières de faire sexuées, du financement de la recherche, etc. Tous ces positionnements influent sur le type de recherches que nous engageons, la façon dont nous opérons, le moment où nous les menons. Il n'y a pas, cependant, de correspondance univoque entre nos propriétés sociales et nos manières de penser : nous sommes positionnés plutôt que déterminés.

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Je suis restée en contact avec mes enquêtées pendant les onze années de la recherche. J'ai fait de l'ethnographie pendant les trois premières années, plus spécifiquement de l'observation participante intensive combinée à d'autres méthodes. J'ai aussi analysé en détail la structure économique nationale et locale, et j'ai réuni des données statistiques sur le logement, la pauvreté et l'éducation. J'ai utilisé ces données pour tracer le cadre économique et culturel général dans lequel ces femmes évoluent, pour cartographier leurs positions et l'espace de leurs possibles. Afin de comprendre leurs déplacements dans cet espace, j'ai retracé les trajectoires de ces femmes à travers le système d'enseignement et je les ai interrogées afin de dresser une fiche biographique pour chacune d'entre elles. J'ai également mené des entretiens formels et informels et j'ai rencontré des membres de leur famille, des amis, leurs compagnons et les enseignants de leur formation [61][61] B. Skeggs, « Situating the Production of Feminist Ethnography »,....

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Je vivais dans la même ville que les femmes de l'enquête – une petite bourgade industrielle du Nord-Ouest de l'Angleterre – et je les voyais tous les jours. Je passais autant de temps avec elles que je le pouvais et qu'elles me le permettaient. Je vois toujours certaines d'entre elles. L'intérêt pour cette recherche est apparu un an avant le début officiel de l'enquête, lors de cours que je donnais, pour compléter ma bourse, à un groupe de femmes qui suivaient une formation d'aide à domicile dans un lycée polyvalent. L'enquête s'est élargie à un ensemble de quatre-vingt-trois femmes inscrites dans trois formations différentes d'aide aux personnes, option Aide à domicile, option Services médicaux et option Services sociaux  [62][62] Au moment de la recherche, ces enseignements correspondaient...[63][63] B. Skeggs, Young Women and Further Education: A Case.... Leurs attitudes et leurs réactions m'inspiraient tant que j'ai commencé à penser aux manières de construire une recherche à leur sujet.

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J'ai débuté la recherche avec les schèmes du matérialisme historique (sans utiliser le terme à l'époque) puis, passant dans les années 1980 de la sociologie aux Cultural studies émergentes, je m'y suis ralliée par défaut. Ce champ n'était en aucun cas aussi bien délimité que le laissent croire les descriptions actuelles. Ma question initiale était la suivante : « Pourquoi des femmes, qui ne sont clairement pas les victimes passives d'un complot idéologique, consentent à un système d'oppression de classe et de genre qui ne semble guère leur offrir de récompenses et de profits ? » C'était une question de son temps qui faisait écho à celles posées par Willis et Griffin [64][64] P. Willis, Learning to Labour, op. cit. ; C. Griffin,.... La recherche s'est ensuite engagée dans un débat théorique avec Althusser et Gramsci, qui ont influencé la constitution des Cultural studies dans les années 1980 (et leur forme actuelle). Aujourd'hui, dans les années 1990, elle entre en débat avec d'autres interrogations de la théorie féministe, telle que je la connais. Les questions que nous posons, les problèmes qui nous posent question et les réponses que nous y trouvons sont toujours historiquement situés et contingents [65][65] D. Haraway, Simians, Cyborgs, and Women: The Reinvention.... Cette inscription historique, selon Lorraine Code, « contribue à mettre en cause la façon dont la théorie se présente comme la formulation d'une vérité universelle atemporelle, non située, et la rétablit comme pratique interprétative réflexive, faite de corrections successives [66][66] L. Code, Rhetorical Spaces: Essays on Gendered Locations,... ».

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Johnson décrit ainsi les étapes de la recherche :

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1. « S'approprier le matériau empirique en détail » : autrement dit, une phase de recherche empirique ;

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2. « Analyser les étapes de son développement » : phase d'analyse historique ;

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3. « Repérer les connexions internes » : phase d'analyse structurale ;

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4. « Présenter le mouvement réel » : phase de présentation ;

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5. « Retraduire la vie du sujet étudié en idées » : phase de validation théorique. [67][67] R. Johnson, « Reading for the Best Marx : History-Writing...

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Ce processus fut en réalité bien plus complexe et la phase de repérage des connexions internes a plutôt consisté à pointer les contradictions. Je n'étais pas familière des questions de méthode au début de la recherche. J'ai commencé l'enquête en traînant dans les parages et en parlant aux femmes autant que je le pouvais [68][68] Il me fallut un certain temps pour établir ma crédibilité.... Je faisais de l'ethnographie par défaut. Au lieu de reproduire la méthode de l'anthropologie traditionnelle de l'époque coloniale, qui étudiait l'autre sur la base de notes de terrain et de descriptions détaillées, j'ai suivi le schéma développé au Center for Contemporary Cultural Studies (CCCS) de Birmingham, conçu pour jeter des ponts entre théorie et pratique, structure et culture. Chris Griffin m'a beaucoup éclairée à travers des discussions au sujet de son article sur l'ethnographie féministe [69][69] C. Griffin, Feminist Ethnography, Birmingham, Stencilled.... Les interrogations portaient sur les relations de pouvoir et les façons d'éviter de poser les « enquêtées » en objet ou de les voir comme autres. La volonté de rendre des comptes et la question de la responsabilité dominaient. Le développement de ce type d'ethnographie a permis de documenter empiriquement les relations entre classe et genre et de connecter théorie et données empiriques.

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Ce genre d'ethnographie repose sur la volonté politique d'ouvrir un espace pour rendre compte des expériences de ceux qui sont marginalisés. Marcus se moque vertement de cette posture de l'« ethnographe accoucheur » qui extrait et met en forme ce qui s'exprime en vernaculaire dans la vie des classes populaires [70][70] G.E. Marcus, « Contemporary Problems of Ethnography.... Pourtant, pour ceux qui sont marginalisés, pathologisés et altérisés dans la recherche ordinaire, l'existence de cet espace de représentation est importante. Lorraine Code montre que les espaces discursifs pèsent sur le type d'énoncés qui ont des chances d'être entendus, compris et pris sérieusement [71][71] L. Code, Rhetorical Spaces, op. cit.. Elle donne à voir les conséquences désastreuses de l'absence d'espaces discursifs. De la même façon, Williams souligne les conséquences légales de l'incapacité à faire entrer dans les systèmes de classification existants de nouveaux savoirs, au moyen des outils discursifs disponibles : ce qui est entendu n'est pas compris [72][72] P. Williams, The Alchemy of Race and Rights : Diary.... C'est précisément cette intention qui animait les ethnographies des Cultural studies : permettre aux expériences des femmes et des hommes « noirs » et « blancs » des classes populaires d'être perçues comme légitimes, d'être valorisées et, de ce fait, prises au sérieux. L'impulsion principale fut donnée par des universitaires qui éprouvaient eux-mêmes cette marginalisation et percevaient la faible valeur et la faible légitimité universitaires accordées à leurs histoires et à leurs ressources culturelles. L'ethnographie des Cultural studies n'est pas une méthode en soi, mais la théorie d'un processus de recherche qui combine certaines méthodes d'une façon spécifique. C'est une méthode qui ne dissocie pas les positions théoriques des intentions politiques, déterminant la façon dont les différentes méthodes sont associées et dont le chercheur traite les questions de pouvoir, de responsabilité et d'éthique  [73][73] Il existe un certain nombre de qualificatifs pour indiquer...[74][74] B. Skeggs, Theorising, « Ethics and Representation....

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Après la première année en immersion auprès de ces femmes, j'ai commencé à lire dans différentes directions, à la recherche de schèmes théoriques qui pourraient prolonger ceux que j'avais déjà en tête et que j'utilisais pour rendre intelligibles les réactions observées et éprouvées. Dès le départ, c'est avec la théorie féministe dans ses différentes variantes que j'ai le plus dialogué. J'étais principalement attirée par le féminisme marxiste pour son pouvoir explicatif mais aussi parce qu'il parlait en termes de colère et d'injustice. Il traitait de choses qui concernaient ma vie et celle des femmes que j'étudiais. Au fil de la recherche, d'autres théories, comme le post-structuralisme, le travail de Bourdieu et le black feminism m'ont donné des outils pour rendre raison de la micro-politique du pouvoir dont je faisais l'expérience et que je documentais.

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L'usage de tel ou tel système théorique répond à plusieurs logiques : inscription disciplinaire, accessibilité, capacité à traiter les questions que nous nous posons du fait de nos expériences et de notre histoire, puissance explicative et pertinence en pratique. Comment se fait-il que certains systèmes théoriques réussissent à synthétiser les expériences tandis que d'autres semblent n'avoir aucun sens ? Pourquoi sommes-nous attirés par un certain type de théories ? J'ai eu recours à celles dont le pouvoir explicatif me permettait de comprendre ce que j'observais pendant mon enquête. Je n'ai cessé de modifier cet attelage théorique dans un rapport dialectique avec les femmes étudiées. J'ai ainsi emprunté à différents systèmes théoriques. Les théories de l'État m'ont été initialement utiles pour comprendre comment l'État intervient dans le façonnement de relations intimes à l'éducation qui rendent les classes populaires responsables de leur propre chômage. Les modifications que j'ai apportées aux théories de l'identification m'ont permis de rendre compte des processus de dissimulation et de désidentification aux catégories de classe, de féminité et de féminisme. La recherche suit le déplacement, au sein de la théorie féministe, du structuralisme au post-structuralisme, mais les données empiriques conséquentes que j'ai recueillies m'ont prémunie contre le risque de succomber aux charmes de la nouveauté et des théories à la mode. J'évalue plutôt ces théories à l'aune de leur utilité pour rendre compte des pratiques de mes enquêtées.

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Le savoir transcende ses fonctions de pouvoir, de normalisation et de légitimation car seules certaines théories ont un pouvoir heuristique. Les luttes d'interprétation ont pour enjeu la légitimation, mais il est impossible d'imposer (de normaliser, de légitimer) des idées si elles n'ont pas de pouvoir explicatif. Aussi, de nombreuses théories ne sont d'aucun secours pour rendre compte de l'expérience concrète (je m'en suis rendu compte à mes dépens). D'où la nécessité d'élaborer des théories qui puissent rendre intelligible ce qui ne l'était pas auparavant ; d'où la nécessité, en outre, de reconnaître la supériorité de certains systèmes théoriques. L'intérêt des théories n'est pas affaire de relativité. Certaines théories sont plus adéquates pour décrire l'objet/le sujet de la recherche ; ainsi les théories féministes sont généralement plus pertinentes pour comprendre la vie des femmes que celles qui ne s'intéressent ni aux femmes ni au pouvoir.

Connexions : différences et similitudes

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Ortner rappelle la densité des débats qui animent l'anthropologie sur la façon dont nous produisons les « autres » ; elle s'interroge alors sur ce qui nous produit [75][75] S. Ortner, « Reading America: Preliminary Notes on.... J'ai incorporé des histoires personnelles, des positions et des identifications dans la recherche. Elles sous-tendent les interprétations et je les ai constamment examinées réflexivement. Si, avec réticence, je me suis intéressée à moi-même, c'est parce que les questions portant sur qui « elles » étaient n'étaient pas indépendantes de ce que « j »'étais. Il ne s'agit pas tant là de la notion hégélienne d'esprit par lequel nous nous reconnaissons à travers les autres, ni du fait de se découvrir dans l'autre [76][76] A. Callinicos, Theories and Narratives: Reflections...: les relations de pouvoir à l'œuvre dans la recherche faisaient que je ne pouvais tout simplement pas ignorer mon propre positionnement vis-à-vis de ces femmes. Ma position, comme universitaire féministe affiliée à la sociologie et aux Cultural studies et issue d'un milieu économique, social, culturel et générationnel identique au leur, sous-tendait les questions que je posais et les interprétations que j'élaborais. Les questions de pouvoir et d'inégalité sont toujours sous-jacentes au processus de différenciation et de reconnaissance des similitudes. J'oscillais donc entre connexion et déconnexion, autrement dit entre connexion partielle ou complète et absence de connexion. C'est pourtant avec réticence que je me résous à inclure la section qui suit, parce que je crains d'être assignée à une place, de même que les femmes étudiées ne souhaitaient pas être figées dans une position de classe. Je suis consciente du fait qu'on évalue souvent les savoirs en réduisant leur auteur à un point de vue spécifique. Je ne souhaite pas que la complexité de la vie de ces femmes soit réduite à ma propre histoire. Je parle depuis des positions nombreuses et mouvantes et cette recherche s'est élaborée alors que certaines de mes positions se transformaient (en termes de classe, de sexualité, de localisation géographique, d'âge, de discipline, de rapport à la féminité et au féminisme) tandis que d'autres restaient stables (race, nationalité et genre). Ce sont des éléments de cet ensemble qui sous-tendaient mes cadres d'analyse qui se sont eux-mêmes modifiés dans les interactions avec les enquêtées.

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Mes intérêts sont ainsi partiellement d'ordre autobiographique et découlent de mes propres expériences de marginalisation.

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Je lis le livre d'une femme et je rencontre cette femme lors d'une soirée (une femme comme moi) et je pense délibérément pendant que nous parlons : un monde nous sépare ; il y a cent ans, j'aurais ciré vos chaussures. Je le sais, et vous ne le savez pas. [C. Steedman [77][77] Landscape for a Good Woman: A Story of Two Lives. Londres,...]

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Ma tante maternelle était domestique dans sa jeunesse. C'était il y a à peine plus de soixante ans. Ma mère a échappé à ce sort parce qu'elle était plus jeune. J'ai souffert en écrivant ce livre, du fait de ma proximité au sujet. J'écris ces lignes alors que ma mère déballe des verres en cristal qu'elle m'a achetés pour signifier ma respectabilité. Je n'ai jamais atteint la respectabilité que mes parents ont désirée toute leur vie et pour laquelle ils ont beaucoup donné (je ne suis pas une femme mariée avec enfants, entretenue et protégée par un homme aux revenus stables, à la sexualité contrôlée, et ma maison est rarement d'une hygiène irréprochable, même si d'autres trouveraient mon indépendance et mon travail éminemment respectables). Mes parents espèrent qu'en m'entourant de signes convenables, je serai marquée positivement. La respectabilité forme ainsi un amalgame de signes, de conduites économiques et de pratiques, évalués depuis différentes positions, respectables ou pas.

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J'ai commencé cette recherche parce que je trouvais beaucoup de points communs entre ces femmes et les positions que j'avais précédemment occupées. Je ne pensais pas pour autant pouvoir me mettre à leur place : c'était une place que j'avais quittée. Je partageais certaines de leurs expériences : j'avais quitté l'école à 16 ans, comme elles sans qualifications. Je m'étais inscrite à une formation d'aide aux personnes. À 18 ans, j'étais fiancée. Je ne voyais pas à quoi l'éducation pourrait bien me servir et ma vie tournait autour de l'hédonisme, des sorties et des préparatifs de soirées.

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Je n'avais, en outre, que trois ou quatre ans de plus qu'elles quand j'ai entamé la recherche. Mais les similitudes se sont estompées à mesure qu'elles s'engageaient dans des responsabilités. Si certaines de mes expériences antérieures faisaient écho aux leurs, mon passage par l'enseignement supérieur a créé des différences suffisantes pour nous rendre dissemblables. Ces différences étaient particulièrement manifestes en termes de structures de plausibilité (pour reprendre une expression de Berger et Luckmann) [78][78] Le concept de Berger et Luckmann renvoie au soutien...[79][79] J. Berger et T. Luckmann, The Social Construction of.... Je pouvais envisager un futur reposant sur l'indépendance, l'emploi et la sécurité matérielle. Leurs perspectives d'emploi étaient loin d'être aussi stables, et la dépendance conjugale était l'un des moyens qui s'offraient à elles pour assurer leur sécurité matérielle dans un marché du travail local où les possibilités d'emploi étaient faibles. Ce sont ces perspectives qui, de diverses façons, ont introduit des différences significatives entre nous. Elles se sont intensifiées à mesure que la recherche avançait : j'ai changé d'université, trouvé un emploi permanent, acheté une maison, une voiture, mon capital culturel et économique s'est accru. Mais, parce que je vivais déjà à l'endroit où j'ai mené la recherche et parce que j'avais ressemblé par le passé aux femmes étudiées, j'avais moins l'impression d'être une touriste scrutant avec voyeurisme les différences de classe.

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Il m'était beaucoup plus facile de nouer des liens quand nous étions toutes étudiantes (bien qu'à des niveaux différents). L'importance des structures, des trajectoires et des formes de capitaux est apparue de façon de plus en plus manifeste et visible, comme signe de ce qui nous distinguait, particulièrement à mesure que leurs vies devenaient plus difficiles et que les contraintes augmentaient. Avec l'âge s'intensifiaient les pressions culturelles et économiques qui pesaient sur elles pour qu'elles se marient, alors que mon accès à l'enseignement supérieur m'avait donné, au contraire, de plus amples raisons de ne pas me marier. J'étais entrée dans un système de valeurs alternatif qui me protégeait des pressions qu'elles subissaient. La conscience aiguë de ces divergences mit en relief les différences de pouvoir, auparavant cachées, qui existaient entre nous. Chaque fois que je rendais visite aux femmes enquêtées, vers la fin de la recherche, j'éprouvais physiquement et métaphoriquement le sentiment d'être une rescapée : ça aurait pu être moi. J'en éprouvais beaucoup de culpabilité, ce qui m'inhibait pour faire face à la situation. J'avais l'impression d'exhiber les privilèges que j'incarnais. J'ai essayé différentes stratégies pour ignorer ou dénier ma différence, mais elle était si évidente que c'était peine perdue.

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Si je fais état de ces réactions affectives, ce n'est pas pour les confesser mais pour montrer à quel point il était difficile d'atteindre la normalisation usuelle de la relation enquêteur-enquêté. Je n'avais pas été socialisée de façon à exercer une normalisation de classe ; je n'avais pas l'habitude d'être perçue comme un producteur de connaissance légitime – j'éprouve ma position universitaire comme une imposture, ce qui, selon Walkerdine [80][80] V. Walkerdine, Schoolgirl Fictions, Londres, Verso,..., est assez fréquent. L'expérience de la marginalité et du déplacement (à travers les frontières de classe) m'avait permis de mettre de la distance avec le lieu d'où je venais et celui où je me trouvais. Je ne pouvais compter sur le réconfort du sentiment d'appartenance et me méfiais de mes investissements. Je m'apparentais au « sujet nomade » de Deleuze [81][81] G. Deleuze, Nomadology: The War Machine, Chicago, Semiotext(e),..., engagée auprès des femmes depuis une position d'identité, mais aussi susceptible d'être transformée par cette rencontre. C'est sans doute la marginalité qui était la seule constante. Certaines théories ont fait de la marginalité une position épistémique privilégiée (c'est le cas des théories du point de vue), un vecteur de découverte de soi et un moyen unique d'atteindre de nouvelles perspectives sur le monde [82][82] J. Wolff, Resident Alien: Feminist Cultural Criticism,.... Mannheim a initié toute une tradition de prescriptions méthodologiques en sociologie, valorisant l'analyste « relativement autonome » incarnant une double vision, utile pour comprendre d'où viennent ces femmes, où elles vont et ce qui ne relève pas de leur monde [83][83] K. Mannheim, Ideology and Utopia, Londres, Routledge.... La marginalité protège de la normalisation, mais elle explique aussi l'angoisse, la culpabilité et la colère que j'ai éprouvées dans la recherche.

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J'étais très perturbée par ma position de chercheuse privilégiée, signe tangible de ma transition d'une classe sociale à une autre : cela entraînait une incertitude sur la position que je devais adopter, ce qui affectait mon enquête en induisant une tension dans nos relations, issue de mon angoisse par procuration. Cette recherche a suscité en moi de nombreuses émotions : indignation, impuissance, souffrance, douleur, détresse, honte, fureur. Je n'ai jamais atteint le détachement passionné préconisé par Kuhn ; avec le temps, j'ai pu établir une distance plus grande, mais cela m'est resté difficile [84][84] A. Kuhn, Women's Pictures : Feminism and Cinema, Londres,.... Le terme de réflexivité est un filet trop lâche pour saisir les diverses tentatives entreprises pour mettre à distance des investissements émotionnels envahissants. Ces moments n'ont pas seulement caractérisé la phase empirique de la recherche, mais également l'écriture. Certains chapitres, très douloureux à écrire, quand je bataillais sur les questions de représentation, m'ont coûté des larmes, de colère quand leurs récits faisaient écho à mes expériences, de désespoir sur les effets de cet écrit. Dans les jours les plus cyniques, je me dis que tout ce qu'il a réussi à faire, c'est m'extraire de conditions d'existence potentiellement désastreuses. D'autres jours, je me sens impuissante à faire advenir ou à changer quoi que ce soit. Les jours d'espoir sont rares. Je me raccroche au mot de Gramsci : « allier le pessimisme de l'intelligence à l'optimisme de la volonté ».

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Il était impossible (même si je l'avais souhaité) de proposer une version romantique ou héroïque des expériences et des réactions de ces femmes, comme l'ont fait, pour les hommes blancs des classes populaires, certains universitaires masculins issus de ce même groupe [85][85] Pour des critiques, voir A. McRobbie et J. Garber,.... En premier lieu, la masculinité prétendument authentique des hommes des classes populaires s'autorise de discours plus larges qui rendent possible cette héroïsation [86][86] A. Toison, The Limits of Masculinity, Londres, Tavistock,.... Deuxièmement, il n'y a guère de matière héroïque dans le soin et la féminité. Enfin, leurs réactions étaient trop complexes et contradictoires pour se couler dans un récit romantique ou héroïque.

Renverser la réalité

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J'ai voulu, par cette recherche, élaborer un de ces éclairages théoriques dont la fonction est de contester, de renverser la réalité, les relations sociales, les relations insupportables des êtres humains aux choses et aux autres [87][87] J. Lyotard, The Postmodern Condition: A Report on Knowledge,.... Cette recherche a donc débuté par la volonté naïve de contribuer à changer le monde social. Je m'aperçois que cet objectif est difficile à atteindre, bien qu'il reste un idéal. Je souhaite que ce livre puisse mettre en cause l'autosuffisance des théories qui invisibilisent les femmes des classes populaires ou qui les pathologisent, sur la base de l'ignorance et du préjugé. Je souhaite qu'il déstabilise la facilité avec laquelle des représentants politiques peuvent se légitimer dans des campagnes politiques réactionnaires en entamant de vieilles ritournelles sur les femmes dégénérées des classes populaires.

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Je n'avais pas anticipé les émotions que susciterait en moi cette recherche. J'ai écrit dans la douleur le chapitre sur l'expérience de classe, car je prenais conscience du fait que j'avais moi-même consenti de forts investissements en respectabilité quand j'étais intimidée à l'université. Je me trouvais obligée de me souvenir que j'avais menti sur la profession de mes parents parce que j'avais peur que mon infériorité soit reconnue. Je surjouais ma sexualité, naïvement, et d'une façon qui m'était nouvelle, pour la mettre à distance. Et ma capacité à acquérir des capitaux culturels et scolaires n'a fait qu'augmenter mon sentiment de marginalité. Je suis plus consciente des normes et des savoirs légitimes, mais aussi des jugements portés sur ceux qui n'y correspondent pas. Je comprends le désir d'appartenir, d'être normale, de passer inaperçue, de ne pas être jugée, mais je suis aussi consciente de son impossibilité. Se tenir à proximité des normes et savoirs légitimes ne garantit pas que l'on soit accepté. Cela engendre plutôt une conscience plus grande de l'inadéquation de nos pratiques, de notre apparence, de notre savoir. Heureusement, pendant les années 1980, je pouvais me reposer sur un discours alternatif, le marxisme, qui me permettait d'atténuer mon malaise. Le marxisme m'apportait une protection contre les dénigrements et les jugements produits par les reconnaissances intersubjectives fondées sur la valeur que nous accordent les autres et les héritages historiques. Mais, comme le montre ce livre, le marxisme ne suffisait pas.

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J'ai écrit ce livre dans la passion et la colère. Je voyais l'analyse en termes de classe se réduire comme une peau de chagrin au sein des études féministes et des Cultural studies, alors même que les enjeux de classe prenaient une place grandissante dans la vie des amis avec lesquels j'avais grandi, des gens avec lesquels je vis et vivais et des femmes enquêtées. Je me sentais écartelée entre deux mondes : l'un qui théorisait la croissance de la mobilité, de la liberté d'accès et du rapport ludique au monde ; l'autre qui était régulé, circonscrit, dénié et criminalisé. Alors que grandissaient les différences entre ces deux mondes (au point culminant de la vague postmoderne), je me suis servi de ce livre pour établir des liens, pour me permettre d'articuler une théorie qui puisse jeter un pont entre les deux mondes et faire de la classe un enjeu.

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Ce fut ma grande tristesse de ne pouvoir transmettre au plus juste, dans l'écriture, la complexité, la résilience, la bonne humeur et l'acuité des enquêtées. Elles sont infiniment plus intéressantes et perspicaces que ce livre ne peut le restituer dans l'écriture. L'affectivité de la recherche a malheureusement presque disparu dans le filtre analytique exercé par le langage académique. Elles m'ont procuré un savoir que mon éducation scolaire m'avait rendu inaccessible, elles m'ont soutenue et j'ai passé de très bons moments avec elles. Je leur suis à jamais reconnaissante, pas seulement parce qu'elles ont permis ma propre mobilité sociale et l'accès à une forme plus grande de respectabilité, mais aussi parce qu'elles sont mon « autre intersubjectif » qui me permet de contrer les prétentions et les jugements des autres. Elles m'autorisent à percevoir comme légitime mon malaise à l'égard de certains écrits féministes et des Cultural studies, et à comprendre d'où il vient. J'espère que mes représentations leur rendent justice. Ce sont elles, en fin de compte, qui peuvent en juger.

Notes

[1]

Nous utilisons ici les guillemets pour marquer une distance à l'égard des formes d'essentialisme 1.

[2]

H. Charles, « Whiteness », in H. Hinds, A. Phoenix et J. Stacey (dir.), Working Out : New Directions in Women's Studies, Lewes, Falmer, 1992, p. 29-36.

[3]

Contrairement aux travaux contemporains sur « le care », nous avons choisi de ne pas garder ce terme en français. Il possède une double face sémantique qui oppose les dispositions morales dévouées (construites comme féminines) les plus profondément incorporées à l'identité subjective (caring self) à un autre pôle, correspondant au travail technique d'aide et de soin (caring work). Au premier pôle, on trouve le nom abstrait caring, traduit par « soin », « aide », « dévouement », « altruisme » ou « souci des autres ». À l'autre pôle, on trouve le secteur de l'aide et des services aux personnes, la prestation de services à domicile (caring work, caring ou, plus rarement, care), contre salaire ou non. Care renvoie par ailleurs à la notion foucaldienne de souci de soi (care for self/care of the self), dont Beverley Skeggs souligne l'androcentrisme bourgeois : les femmes étudiées ont essentiellement le souci des autres chevillé au corps. Enfin, les caring courses regroupent sous la plume de Beverley Skeggs un ensemble de formes scolaires portant des noms différents (y compris en anglais) selon les périodes historiques. Ils correspondent, quand ils s'adressent aux classes populaires, à la nébuleuse des soins à la personne (terminologie actuelle) et de l'enseignement ménager, familial ou d'économie sociale et familiale pour les périodes antérieures. [ndt]

[4]

G.E. Marcus, « Past, Present and Emergent Identities: Requirements for Ethnographies of Late Twentieth-Century Modernity World-Wide », in S. Lash et J. Friedman (dir.), Modernity and Identity, Oxford, Blackwell, 1992, p. 309-331.

[5]

Citons par exemple les travaux de Duneier, qui a montré dans le cas de Chicago la centralité de la respectabilité pour les hommes noirs. M. Duneier, Slim's Table: Race, Respectability and Masculinity, Chicago, University of Chicago Press, 1992.

[6]

J'ai montré ailleurs comment de jeunes rappeuses noires résistent aux injonctions à brider leur sexualité qui leur sont faites au nom de la respectabilité. B. Skeggs, « Refusing to be Civilised: “Race", Sexuality and Power », in H. Afshar and M. Maynard (dir.), The Dynamics of Race, and Gender, Londres, Taylor and Francis, 1994, p. 106-127.

[7]

Dans cet ouvrage, working class a été traduit le plus souvent par « classes populaires » au pluriel, selon l'usage le plus répandu de la sociologie française contemporaine, sauf dans certains passages où les femmes abordent leur sentiment d'appartenance de classe. Dans le texte anglais, Beverley Skeggs joue sur une opposition binaire entre working class et middle class, qui reconduit l'opposition hoggartienne entre « nous » et « eux ». Dans le texte français, il faut donc entendre par « classes supérieures » ceux qui ne sont pas des classes populaires. Pour le XIXe siècle, il faut entendre par middle class la bourgeoisie par opposition à la gentry et l'aristocratie. Pour la période contemporaine, le terme désigne les classes supérieures (ou classes moyennes et supérieures, selon le contexte). Les femmes « middle class » désignées par les enquêtées appartiennent souvent à la bourgeoisie, comme en témoigne l'adjectif qui revient dans les entretiens pour décrire leur style « bourge » ou chic (posh), ou bien à la petite bourgeoisie, quand il s'agit des « donneuses de leçon » des services médico-sociaux. [ndt]

[8]

L. Finch, The Classing Gaze: Sexuality, Class and Surveillance, St Leonards, Allen & Unwin, 1993.

[9]

L. Nead, Myths of Sexuality: Representations of Women in Victorian Britain. Oxford, Blackwell, 1988.

[10]

F. Engels, Marx-Engels on Britain, Moscou, Progress Publishers, 1953, p. 522-523.

[11]

M. Stacey, Power, Resistance and Change, Londres, Routledge et Kegan Paul, 1975.

[12]

M. Strathern, After Nature : English Kinship in the Late Twentieth Century, Cambridge, Cambridge University Press, 1992.

[13]

J. Butler, « Contingent Foundations: Feminism and the Question of “Postmodernism" », in

J. Butler and J. Scott (dir.), Feminists Theorise the Political, Londres, Routledge, 1992, p. 3-22.

[14]

L. Finch, The Classing Gaze, op. cit.

[15]

A. McClintock, Imperial Leather: Race, Gender and Sexuality in the Colonial Context, Londres, Routledge, 1995, p. 46.

[16]

L. Finch, The Classing Gaze, op. cit., p. 10 ; c'est moi qui souligne.

[17]

A. McClintock, Imperial Leather, op. cit.

[18]

Ibid.

[19]

F. Engels, La Situation de la classe laborieuse en Angleterre, Éditions sociales, 1960, traduction et notes de Gilbert Badia et Jean Frédéric. [Les conditions de logement sont si catastrophiques, écrit plus précisément Engels, que « seule une race déshumanisée pourrait s'en satisfaire. » ndt]

[20]

Le concept de Raymond Williams (Structure of feeling) est conçu pour dépasser l'opposition entre structures collectives de perception et expérience subjective 1. [ndt]

[21]

R. Williams, Culture and Society 1780-1950, Harmondsworth, Penguin, 1961 ; R. Williams, Marxism and Literature. Oxford, Oxford University Press, 1977.

[22]

A. Kuhn, Family Secrets : Acts of Memory and Imagination, Londres, Verso, 1995.

[23]

Cela peut être lié à des différences nationales. La classe n'a jamais été aussi centrale dans les études féministes américaines qu'elle ne le fut en Australie, au Canada, en Irlande et en Grande-Bretagne. Voir par exemple R. Hennessy, Materialist Feminism and the Politics of Discourse, Londres, Routledge, 1995.

[24]

I. Breugel, « Women as a Reserve Army of Labour », Feminist Review, 1979, nono  3, p. 12-23. et J. Brenner et M. Ramas, « Rethinking Women's Oppression », New Left Review, 1984, no 144, p. 33-72.

[25]

Pour un résumé de ces débats, voir R. Crompton, Class and Stratification: An Introduction to Current Debates, Cambridge, Polity, 1993.

[26]

Question cruciale en cette période de restructuration de l'enseignement supérieur au Royaume-Uni. Seul(e)s les universitaires des établissements privilégiés dédiés à la recherche auront le temps de publier. Ce seront elles (eux) qui, de fait, représenteront le féminisme universitaire 1.

[27]

B. Skeggs, « Entitlement Cultures and Institutional Constraints: Women's Studies in the UK in the 1990s », Women's Studies International Forum, 1995, vol. 18, no 4, p. 475-485.

[28]

A. McRobbie, « The Politics of Feminist Research: Between Talk, Text and Action », Feminist Review, 1982, no 12, p. 46-59.

[29]

Voir par exemple R. Holton et B. Turner, Max Weber on Economy and Society, Londres, Routledge, 1989. R. Holton et B. Turner, « Debate and Pseudo-debate in Class Analysis : Some Unpromising Aspects of Goldthorpe and Marshall's Defence », Sociology, 1994, vol. 28, no 3, p. 799-804.

[30]

Voir A. Callinicos, Against Postmodernism: A Marxist Critique. Cambridge, Polity, 1989 ; B. Skeggs, « Postmodernism: What is all the Fuss About? », British Journal of Sociology of Education, 1991, vol. 12, no 2, p. 255-279 ; R. Crompton, Class and Stratification, op. cit.

[31]

M. Maynard, « “Race", Gender and the Concept of “Difference" in Feminist Thought », in H. Afshar et M. Maynard (dir.), The Dynamics of 'Race' and Gender Some Feminist Interventions, Londres, Taylor and Francis, 1994, p. 9-26.

[32]

Et ce alors que le gouvernement républicain américain et le gouvernement Thatcher en Grande-Bretagne lançaient une offensive tous azimuts contre les secteurs les moins privilégiés de la population – voir par exemple les travaux de Segal sur la féminisation de la pauvreté –, des théoriciens fort privilégiés affirmaient que les classes n'avaient pas d'importance. Voir T. Edsall, The New Politics of Inequality, New York, Norton, 1984 ; D. Harvey, « Class Relations, Social Justice and the Politics of Difference », in M. Keith et S. Pile (dir.), Place and the Politics of Identity, Londres, Routledge, 1993, p. 41-66 ; L. Segal, « Whose Left: Socialism, Feminism and the Future », New Left Review, 1991, no 185, p. 81-91.

[33]

J. Goldthorpe et G. Marshall, « The Promising Future of Class Analysis: A Response to Recent Critiques », Sociology, 1992, vol. 26, no 3, p. 381-400 ; A. Warde, « Employment Relations or Assets : An Alternative Basis of Class Analysis », Paper presented to Lancaster Regionalism Group, Lancaster University, 1994.

[34]

Walkerdine et Lucey suggèrent que l'abandon des classes populaires découle de leur échec à réaliser le potentiel révolutionnaire dont les classes supérieures, par projection fantasmatique, les avaient créditées 1.

[35]

V. Walkerdine et H. Lucey, Democracy in the Kitchen: Regulating Mothers and Socialising Daughters, Londres, Virago, 1989.

[36]

P. Bourdieu, Outline of a Theory of Practice, Cambridge, Cambridge University Press, 1977 ; P. Bourdieu, « Symbolic Power », Critique of Anthropology, 1979, vol. 4, p. 77-85 ; P. Bourdieu, Distinction : A Social Critique of the Judgement of Taste, Londres, Routledge, 1986 ; P. Bourdieu, « What Makes a Social Class ? On the Theoretical and Practical Existence of Groups », Berkeley Journal of Sociology, 1987, p. 1-17 ; P. Bourdieu, « Social Space and Symbolic Power », Sociological Theory, 1989, vol. 7, p. 14-25.

[37]

A. Sayer et R. Walker, The New Social Economy: Reworking the Division of Labour, Oxford, Blackwell, 1992.

[38]

T. Moi, « Appropriating Bourdieu: Feminist Theory and Pierre Bourdieu's Sociology of Culture », New Literary History, 1991, vol. 22, p. 1017-1049.

[39]

Ne pas confondre avec les théories de Wright et Savage qui définissent les ressources comme des biens, des compétences ou des savoir-faire organisationnels (E. Wright, Classes, Londres, Verso, 1985 ; E. Wright, « Women in the Class Structure », in Politics and Society, 1989, p. 35-66). Savage suggère que les savoir-faire organisationnels sont intrinsèquement des instruments de pouvoir masculins (« Women's Expertise, Men's Authority: Gendered Organisations and the Contemporary Middle-Classes », in M. Savage et A. Witz (dir.), Gender and Bureaucracy, Oxford, Blackwell, 1992 ; republié dans la Sociological Review, p. 124-151).

[40]

Beverley Skeggs opère ici des déplacements par rapport à la langue et au système conceptuel de Bourdieu, distorsions induites par la traduction, la « translation » et l’appropriation de ses textes en langue anglaise. Dans les nombreux cas où ces déplacements ne relèvent pas d’une intention de rectification théorique, la traduction retourne à la langue et aux formulations de Bourdieu. Par ailleurs, l’usage de l’expression cultural capital dans le texte anglais correspond rarement au concept bourdieusien : elle désigne le plus souvent des traits culturels populaires, dont Skeggs note précisément qu’ils ne font pas capital. Nous l’avons traduite par « ressource(s) culturelle(s) » pour désigner un trait culturel ayant de la valeur sur certains marchés, notamment locaux, sans pour autant faire capital sur des marchés ou dans des champs supra-locaux (école, marché du travail, représentations médiatiques). On trouve néanmoins dans l’ouvrage deux sens où l’on peut parler (d’une sous-espèce) de capital culturel, auquel cas on a gardé « capital culturel » en français. D’une part, les dispositions féminines du souci des autres, de l’aide et du soin, partiellement institutionnalisées dans des formes scolaires, peuvent fonctionner dans certains cas comme un capital culturel, même si ces ressources ne font que faiblement capital et n’offrent qu’un accès au marché du travail dit secondaire, précaire et mal rémunéré. D’autre part, Beverley Skeggs mentionne souvent les effets du capital culturel des classes supérieures, des universitaires, des féministes, dont les femmes étudiées ne sont pas dotées. [ndt]

[41]

T. Moi en fournit un exemple excellent en montrant comment la relation de Simone de Beauvoir avec Jean-Paul Sartre fit fructifier l'ensemble de ses capitaux (art. cité).

[42]

T. Moi souligne que, du fait que le genre n'apparaît jamais dans un champ qui lui serait spécifique, il n'existe pas de « capital de genre » à proprement parler. Le capital qui est en jeu est toujours le capital symbolique spécifique d'un champ considéré (art. cité).

[43]

Ibid.

[44]

Bourdieu suggère que l'ethnicité et le genre ont des fonctions différentes. Selon lui, l'ethnicité distribue les agents entre les classes sociales en fonction de la hiérarchie des ethnicités, tandis que le genre agit comme un mécanisme de distribution différenciée au sein d'un groupe social. Le genre, dans cette formulation, est une caractéristique secondaire et le capital reste neutre. Cependant, McCall propose une lecture alternative de Bourdieu, qui s'appuie sur sa définition des capitaux culturels incorporés pour suggérer que les dispositions sont genrées. De ce point de vue, les dispositions genrées constituent elles-mêmes des formes de capital, plus précisément de capital culturel féminin incorporé. Les dispositions genrées contribuent selon elle à la structuration de l'espace social, au lieu d'en découler. [ndt]

[45]

P. Bourdieu, Distinction: A Social Critique of the Judgement of Taste, Londres, Routledge, 1986 ; et L. McCall, « Does Gender Fit ! Bourdieu, Feminism and Conceptions of Social Order », Theory and Society, 1992, vol. 21, p. 837-867.

[46]

P. Willis, Learning to Labour : How Working Class Kids get Working Class Jobs, Farnbrough, Hants: Saxon House, 1977.

[47]

Selon A. Young, dans les processus linguistiques métaphoriques, certaines propriétés d'une chose sont extraites et déplacées sur un autre objet de sorte que l'on se réfère au second objet comme s'il était le premier. Ce processus n'est jamais une simple description : il implique une substitution et un déplacement. A. Young, Femininity in Dissent, Londres, Routledge, 1990.

[48]

T. Moi, « Appropriating Bourdieu... », art. cité.

[49]

P. Bourdieu, Distinction : A Social Critique of the Judgement of Taste, op. cit.

[50]

M. de Certeau, The Practice of Everyday Life, Londres, University of California Press, 1988.

[51]

Pour des développements sur les observations faites dans le chapitre 4 des façons dont la masculinité est utilisée comme stratégie institutionnalisée à l'école et dont la féminité et la sexualité se déploient comme tactiques pour compenser l'absence de pouvoir, voir B. Skeggs, « Challenging Masculinity and Using Sexuality », British Journal of Sociology of Education, 1991, vol. 12, no2, p. 127-141.

[52]

L. McCall, « Does Gender Fit ! », art. cité.

[53]

P. Fryer, Staying Power : The History of Black People in Britain, Londres, Pluto, 1984.

[54]

L.J.D. Wacquant, « From Ruling Class to Field of Power : An Interview with Pierre Bourdieu on La Noblesse d'état », Theory, Culture and Society, 1993, vol. 10, p. 19-44.

[55]

V. Walkerdine et H. Lucey, Democracy in the Kitchen: Regulating Mothers and Socialising Daughters, Londres, Virago, 1989.

[56]

L'État est un grand réservoir de pouvoir symbolique, la banque centrale du crédit symbolique. Lire L.J.D. Wacquant, « From Ruling Class to Field of Power », art. cité.

[57]

Pour une critique de l'usage des métaphores spatiales, voir N. Smith et C. Katz, « Grounding Metaphor: Towards a Spacialised Polities » in M. Keith et S. Pile (dir.), Place and the Politics of Identity, Londres, Routledge, 1993, p. 67-83.

[58]

M. Foucault, « The Ethic of Care for the Self as a Practice of Freedom », in J. Bernauer et D. Ramussen (dir.), The Final Foucault, Cambridge, MIT Press, 1988.

[59]

J. Henriques, E. Hollway, C. Urwin, C. Venn et V. Walkerdine, Changing the Subject : Psychology, Social Regulation and Subjectivity, Londres, Methuen, 1984.

[60]

Elles peuvent aussi dériver de structures filmiques ou textuelles.

[61]

B. Skeggs, « Situating the Production of Feminist Ethnography », in M. Maynard et J. Purvis (dir.), Researching Women's Lives from a Feminist Perspective, Londres, Taylor and Francis, 1994, p. 72-93.

[62]

Au moment de la recherche, ces enseignements correspondaient au plus bas niveau de la grille des qualifications (niveau 5 de la grille de Houghton). Ces enseignements étaient également au plus bas dans la division sexuée des savoirs au sein de l'établissement. Cette position se reflétait dans l'état dégradé des bâtiments.

[63]

B. Skeggs, Young Women and Further Education: A Case Study of Young Women's Experience of Caring Courses in a Local College, thèse non publiée, université de Keele, 1986.

[64]

P. Willis, Learning to Labour, op. cit. ; C. Griffin, Typical Girls : Young Women from School to the Job Market, Londres, Routledge, 1985.

[65]

D. Haraway, Simians, Cyborgs, and Women: The Reinvention of Nature, Londres, Free, 1991 ; K.K. Bhavnani, « Tracing the Contours: Feminist Research and Feminist Objectivity », in H. Afshar et M. Maynard (dir.), The Dynamics of « Race » and Gender: Some Feminist Interventions, Londres, Taylor & Francis, 1994, p. 26-41 ; B. Skeggs, « Introduction: Processes in Feminist Cultural Theory », in B. Skeggs (dir.), Feminist Cultural Theory, op. cit., p. 1-33.

[66]

L. Code, Rhetorical Spaces: Essays on Gendered Locations, Londres, Routledge, 1995, p. 2.

[67]

R. Johnson, « Reading for the Best Marx : History-Writing and Historical Abstraction», in CCCS, Making Histories : Studies in History Writing and Politics, Londres, Hutchinson, 1982, p. 157.

[68]

Il me fallut un certain temps pour établir ma crédibilité et lever les méfiances. Voir à ce propos B. Skeggs, « Situating the Production of Feminist Ethnography », art. cité.

[69]

C. Griffin, Feminist Ethnography, Birmingham, Stencilled paper, CCCS, 1980.

[70]

G.E. Marcus, « Contemporary Problems of Ethnography in the Modern World System », in J. Clifford and G.E. Marcus (dir.), Writing Culture: The Poetics and Politics of Ethnography, Berkeley, University of California Press, 1986, p. 105-193.

[71]

L. Code, Rhetorical Spaces, op. cit.

[72]

P. Williams, The Alchemy of Race and Rights : Diary of a Law Professor. Cambridge, Harvard University Press, 1991.

[73]

Il existe un certain nombre de qualificatifs pour indiquer le type de posture théorique qui sous-tend différents types d'ethnographie : naturaliste, réaliste, moderniste, constructiviste, postmoderne, etc .

[74]

B. Skeggs, Theorising, « Ethics and Representation in Feminist Ethnography », in B. Skeggs (dir.), Feminist Cultural Theory, op. cit., p. 190-207.

[75]

S. Ortner, « Reading America: Preliminary Notes on Class and Culture », in G.R. Fox (dir.), Recapturing Anthropology: Working in the Present. Santa Fe, School of American Research Press, 1991, p. 163-191.

[76]

A. Callinicos, Theories and Narratives: Reflections on the Philosophy of History, Cambridge, Polity, 1995. Voir aussi Winch qui a développé une philosophie qualifiée d'interprétative, qui pose que l'interprétation que fait une personne de l'individualité d'une autre correspond à sa propre individualité : P. Winch, The Idea of Social Science, and its Relation to Philosophy, Londres, Routledge, 1958.

[77]

Landscape for a Good Woman: A Story of Two Lives. Londres, Virago, 1986, p. 2.

[78]

Le concept de Berger et Luckmann renvoie au soutien proprement social qu'une croyance peut rencontrer et qui conforte l'adhésion à cette croyance. Beverley Skeggs semble plutôt désigner ici ce que Bourdieu appelle le « champ des possibles ». [ndt]

[79]

J. Berger et T. Luckmann, The Social Construction of Reality, Harmondsworth, Penguin, 1971.

[80]

V. Walkerdine, Schoolgirl Fictions, Londres, Verso, 1990.

[81]

G. Deleuze, Nomadology: The War Machine, Chicago, Semiotext(e), 1986.

[82]

J. Wolff, Resident Alien: Feminist Cultural Criticism, Cambridge, Polity, 1995.

[83]

K. Mannheim, Ideology and Utopia, Londres, Routledge et Kegan Paul, 1936/1960.

[84]

A. Kuhn, Women's Pictures : Feminism and Cinema, Londres, Routledge et Kegan Paul, 1982.

[85]

Pour des critiques, voir A. McRobbie et J. Garber, « Girls and Subcultures », in S. Hall et T. Jefferson (dir.), Resistance Through Rituals, Londres, Hutchinson, 1996, p. 209-223 ; C. Griffin, Typical Girls, op. cit. ; B. Skeggs, « The Cultural Production of 'Learning to Labour' », in A. Beezer et M. Barker (dir.), Reading into Cultural Studies, Londres, Routledge, 1992, p. 181-196 ; B. Skeggs, « Theories of Masculinities' » in P. Ahokes, M. Lahti and J. Sihvonen (dir.), Discourse of Masculinity, Jyuaskylan Nykykultluria : Tutkimusyksikio, 1994, p. 13-36.

[86]

A. Toison, The Limits of Masculinity, Londres, Tavistock, 1977.

[87]

J. Lyotard, The Postmodern Condition: A Report on Knowledge, Manchester, Manchester University Press, 1984.

Plan de l'article

  1. Des distinctions respectables
  2. Revenir aux classes
  3. Cadre d'analyse : métaphores du capital
  4. Position et subjectivité
  5. Mouvement de la démonstration
  6. Processus de recherche et élaboration théorique
  7. Connexions : différences et similitudes
  8. Renverser la réalité

Pour citer ce chapitre

Skeggs Beverley, Traduit de l'anglais par Pouly Marie-Pierre, « 1 – Introduction. Processus historiques de catégorisation, cadre analytique et rapport à l'objet », Des femmes respectables, Marseille, Agone, « L’ordre des choses », 2015, p. 33-84.

URL : http://www.cairn.info/des-femmes-respectables--9782748902174-page-33.htm


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