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AuteurMarie-Laure Cadart du même auteur
1 « Vous avez dit “crèche parentale, respect de la diversité, démarche participative, développement local, ouverture à tous, comité partenarial, 3P, parent premier éducateur, coéducation” ?… De quelle planète êtes-vous et de quoi parlez-vous exactement ? Je n’y comprends rien. Moi, je parle de mon enfant et je voudrais le faire garder, je voudrais rencontrer d’autres parents, je suis seule, je ne suis pas d’ici, c’est dur d’avoir un enfant loin de son pays…
2 – Oh! excusez-moi, je croyais que vous connaissiez déjà. Je vais essayer de vous raconter et tenter de vous traduire ce qui se cache derrière ces mots codés, derrière ce “jargon”. Car j’étais comme vous il n’y a pas si longtemps, je n’y comprenais rien et tous ces termes me faisaient fuir… Mais l’histoire mérite d’être contée, une aventure qui, je l’espère, vous intéressera, vous donnera peut-être des idées, et, souhaitons-le, apportera une réponse à votre demande. »
3 Petit dialogue imaginaire et naïf, et pourtant, pas si loin d’une certaine réalité.
4 J’ai rencontré il y a quelques années le mouvement des crèches parentales, l’acepp. J’étais alors médecin de protection maternelle et infantile (pmi), chargée de contrôler les crèches et autres lieux de garde pour jeunes enfants. J’avais la vision de parents ayant du mal à se séparer de leurs enfants – ce que je comprenais personnellement fort bien –, en révolte contre des crèches dont ils contestaient le caractère hygiéniste, la rigidité du règlement, le manque de convivialité, et bien d’autres choses. Je les trouvais un peu « doux dingues », « babas cool » et fort sympathiques, mais ils ne comprenaient pas les exigences, pourtant légitimes et minimes, que j’avais à l’égard des crèches du fait de ma mission de pmi. J’étais partagée entre ma sympathie à leur égard et un agacement face à leur incompréhension de tout ce qui ne semblait pas aller dans leur logique…
5 Un jour, parce que je faisais partie du Syndicat national des médecins de pmi[1][1] Le snmpmi est un syndicat qui défend des valeurs, celles...
suite, j’ai été sollicitée par l’acepp pour participer à un groupe de réflexion. Il s’agissait de faire avancer une réglementation obsolète concernant l’accueil des jeunes enfants. Le comité partenarial « Petite enfance et intégration », venait de se constituer et il fallait faire réfléchir ensemble parents, professionnels de la petite enfance, partenaires institutionnels et politiques pour ouvrir les crèches et les garderies à toutes les familles, même les plus défavorisées, quelle que soit leur situation face à l’emploi. Ce groupe pluridisciplinaire ne comptait pas encore de médecin de pmi. Le thème et les modalités me plaisaient ; ce mélange me semblait innovant et propice. C’était en 1998 et l’enjeu paraissait de taille ; on parlait à nouveau de modifier les textes sur les crèches et les garderies, en attente depuis bientôt vingt ans, et il ne fallait rater aucun coche.
6 Ce fut une expérience unique par la qualité des rencontres, un lieu d’une grande efficacité de travail et de respect mutuel. J’ai découvert que l’acepp pouvait rassembler des partenaires autour de valeurs communes, notamment : le parent premier éducateur de l’enfant ; la coéducation entre parents et professionnels ; l’ouverture des lieux d’accueil à toutes les familles quelles que soient leurs origines sociales et culturelles… Quelques années plus tard, après avoir quitté mes fonctions en pmi, je me suis engagée à écrire et à témoigner.
7 Il s’agit d’abord de raconter, de retracer l’histoire d’un segment du mouvement parental, celui du « secteur interculturel », et de témoigner de son influence sur l’évolution récente des politiques d’accueil de la petite enfance vers une ouverture. C’est une démarche originale qui part du terrain, de crèches de quartiers dans lesquelles les parents participent avec les professionnels, d’expériences de lieux d’accueil dont la richesse se fonde sur le mélange des cultures du monde entier et la mixité sociale. Il s’agit de montrer que des choses sont possibles quand on ne considère pas les parents comme « démissionnaires », quand on leur donne la parole et quand on leur fait confiance. On prend ainsi conscience du sens très fort que peuvent receler des notions trop galvaudées actuellement comme celles d’éthique ou de travail en réseau.
8 En 1986, il s’agissait d’ouvrir des crèches parentales interculturelles dans les quartiers d’habitat social, projet rendu possible grâce à une rencontre avec la fondation hollandaise Bernard Van Leer, qui n’a cessé depuis d’apporter son soutien, dans une communauté de valeurs partagées. Actuellement, le projet s’est élargi jusqu’à diffuser, dans tout le réseau des crèches parentales et même au-delà, l’idée que l’accueil de toutes les familles est possible dans le respect de leurs cultures et de leurs pratiques familiales. Prendre en compte la diversité représente une richesse dans l’éducation des jeunes enfants, et les prépare à la société d’aujourd’hui et de demain ; c’est un rempart contre les intolérances et les discriminations, contre le racisme sous ses multiples facettes.
9 Ce travail original se construit à partir d’expériences de terrain, dans un aller-retour permanent entre la pratique et la théorie, évolutif et complexe à la fois, embrassant des dimensions aussi variées que l’accueil au quotidien de l’enfant, la médiation interculturelle, les financements, la réglementation ou encore l’aspect politique.
10 Enfin, quand des parents de différents pays se rencontrent à Paris ou à Berlin, on voit que l’Europe des hommes, celle dont parlait déjà si bien Stefan Zweig[2][2] S. Zweig, Le monde d’hier, mémoire d’un Européen d’aujourd’hui,...
suite au début du xxe siècle, est possible.
11 En France, nous vivons aujourd’hui dans le domaine de l’accueil des jeunes enfants une véritable révolution, à laquelle les professionnels ne sont pas préparés. Celle-ci s’inscrit dans les mutations complexes et profondes de notre société. À l’heure où la petite enfance est, à son tour, en passe d’être commercialisée, à l’heure où le contrôle social ressurgit sous diverses formes comme une solution miracle pour « rééduquer les parents pauvres » dans une société qui fait de la norme, de la sécurité et de la maîtrise des risques, des valeurs suprêmes, j’ai voulu témoigner qu’une autre conception est possible, que certains l’ont pensée, réalisée et la vivent chaque jour.
12 Mais je demande l’indulgence du lecteur. J’ai voulu et j’ai cru pouvoir rendre simple et lisible un travail d’une extrême complexité qui se vit au jour le jour ; j’ai cru que je pourrais traduire la richesse des expériences en échappant à un « certain jargon », un « langage codé » que j’ai longtemps trouvé hermétique. Je n’ai pas toujours pu l’éviter, essayant cependant à chaque fois de l’expliquer, au risque de lourdeurs et de redondances.
13 Je demande aussi la plus grande indulgence pour des erreurs, des lacunes, oublis, interprétations erronées, en aucun cas volontaires. J’espère que tous ceux que j’ai rencontrés, et que je remercie pour leur active participation, se reconnaîtront dans mes propos. J’ai tenté d’être fidèle à ce que j’ai vu, compris, ressenti, étudié.
Notes
[1] Le snmpmi est un syndicat qui défend des valeurs, celles de services de pmi ouverts à tous, respectueux des familles, et qui résiste pour que ces services ne se transforment pas en « médecine sociale pour pauvres », dans un contrôle social normatif supplantant le soutien et l’accompagnement des familles. 
[2] S. Zweig, Le monde d’hier, mémoire d’un Européen d’aujourd’hui, Belfond, 1993.
POUR CITER CET ARTICLE
Marie-Laure Cadart « Introduction », in Des parents dans les crèches, utopie ou réalité ?, ERES, 2006, p. 7-9.
URL : www.cairn.info/des-parents-dans-les-creches-utopie-ou-realite--9782749205885-page-7.htm.





