Petite enfance et parentalité 2007
Du soin au rite dans l'enfance
2007
320 pages
Editeur
I.S.B.N. 9782749208015
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Vous consultezDédicace. Suzanne Lallemand et la psychanalyse

AuteurGeneviève Delaisi de Parseval du même auteur



Comme de nombre d’anthropologues de sa génération, Suzanne Lallemand s’est intéressée à la psychanalyse ; mais à la différence de la plupart d’entre eux, son intérêt ne s’est pas démenti avec les années, bien au contraire : il s’est maintenu à l’aune de sa manière propre, avec la distance, l’humour et le sens critique qui la caractérisent. Je peux en témoigner, comme analyste, ayant eu la chance de travailler avec elle depuis un quart de siècle sur des sujets pour lesquels la double approche ethno-psy s’est avérée féconde. Nous avions commencé en 1976 par un petit essai de mise en perspective analytique de données ethnologiques Mossi (son terrain) paru dans une revue de psychiatrie. Puis ça a été la parution de nos deux articles, à la demande de Jean Pouillon, en 1979, dans un numéro spécial consacré à « L’Enfant » de La Nouvelle revue de psychanalyse (numéro épuisé et réédité en Folio par Jean-Bertand Pontalis en 2001). Enfin – pour la partie qui me concerne – l’aventure de l’Art d’accommoder les bébés (de 1979 à 2001) qui avait, au départ de l’histoire, coïncidé pour Suzanne avec son intérêt pour l’étude de la place de l’enfant au sein de sa famille. Déjà se dessinait l’approche complémentaire entre psychanalyse et anthropologie dans l’intérêt que Suzanne Lallemand a montré pour le passage du rite au soin dans la puériculture dont ce livre développe nombre d’aspects. « Petit sujet » avait-elle écrit en forme d’autodérision : en réalité, en rapprochant les études sur l’enfance de l’anthropologie de la famille et de la parenté, il s’est avéré un sujet majeur qui a notamment abouti en 1993 au livre de référence qu’est La circulation des enfants en société traditionnelle.

2 Mais je voudrais insister ici sur le fait que Suzanne Lallemand est aussi – ce qu’on sait moins – une excellente spécialiste de l’œuvre de Freud. On s’en aperçoit notamment dans deux ouvrages – c’est sûrement loin d’être exhaustif – qui, je trouve, illustrent excellemment sa culture dans ce domaine. Le premier, L’apprentissage de la sexualité dans les contes d’Afrique de l’ouest, paru en 1985, consiste en une relecture – une véritable mise en perspective culturelle – de deux textes importants de Freud, Le mot d’esprit et ses rapports avec l’inconscient et La vie sexuelle. Suzanne Lallemand montre que les théories sexuelles infantiles décrites par Freud en 1908, notamment la seconde selon laquelle le jeune enfant pense que le bébé est évacué comme un excrément, et la troisième, appelée « conception sadique du coït », sont reprises à leur manière par les adultes africains et narrées à l’intention des enfants sous forme de contes traditionnels qui épousent les fantasmes enfantins tout en proposant des normes éthiques réglementant l’usage du sexe. Elle analyse dans ce livre la sollicitation provocatrice adressée au jeune public en examinant, dans Le Mot d’esprit, l’élaboration mentale que représente le jeu de mots, ainsi que, dans l’œuvre de Ferenczi (dans Œuvres Complètes, tome i), la signification des termes obscènes qui seront plus tard frappés par la censure. On pourrait citer bien d’autres sujets « ethno-psy » passés au crible du décryptage parfois acéré de Suzanne, par exemple le thème de la « double possession » – appelé ultérieurement par Françoise Héritier : « inceste du deuxième type » – ; c’est ici l’hypothèse psychanalytique de Georges Devereux qui est analysée (le fait, dans l’adultère, qu’un homme ait une relation sexuelle avec la femme de son meilleur ami peut être ressenti comme une relation homosexuelle entre le mari et l’amant). Le livre se termine par un hommage à un de nos enseignants communs, Roger Bastide (« la sexualité peut elle-même être considérée comme un langage »), lui qui, mieux que d’autres, avait su vivre le lien entre psychanalyse et anthropologie.

3 Mais c’est dans La circulation des enfants… que Suzanne Lallemand a montré non seulement sa connaissance de l’œuvre de Freud mais aussi sa capacité à le critiquer sur un des concepts les plus fondamentaux de la psychanalyse : le fameux complexe d’Œdipe. Elle suggère en effet que la lecture tant du mythe d’Œdipe que de la tragédie de Sophocle a été tellement aveuglante qu’elle en a peut-être crevé les yeux du père de la psychanalyse… Depuis Freud, ce mythe a été revisité par nombre d’auteurs, mais celle faite ici me semble l’une des plus riches. Suzanne Lallemand a écrit : « Pour les psychanalystes, le mythe d’Œdipe renvoie à l’inévitable normalité conflictuelle de l’enfant pris entre le désir de supprimer son père et d’épouser sa mère. En revanche, pour l’anthropologue intéressé par l’adoption, ce récit peut aussi être l’exemple manifeste d’une relation d’échange mal engagée et la condamnation sans appel d’un mode de circulation enfantine séparant donateurs et récipiendaires ». Montrant dans ces lignes, de manière « ciselée », que le système dont a été victime Œdipe – si l’on passe sur le volontaire anachronisme –, c’est celui de « l’adoption plénière » à l’occidentale ; système qui peut (ou veut) faire croire à l’enfant que son père social est son géniteur et sa mère sa génitrice, forme d’adoption qui repose sur une simulation de parenté, singeant le biologique au point de pouvoir occulter complètement les réalités de la naissance d’un enfant. Or, comme l’a montré le destin tragique du héros involontaire de cette histoire, cette simulation comporte, dit-elle, un risque pour qui y adhère « aveuglément » : l’histoire d’Œdipe signe en effet la faillite d’un mensonge sur ses origines qui n’a pas permis au sujet lui-même de savoir que sa mère lui était sexuellement interdite. C’est parce que la tromperie a gouverné son destin qu’Œdipe a commis ces actes qu’il trouve lui-même abominables. Dans cette affaire, Œdipe a été ainsi davantage victime que meurtrier. Et on peut supposer, avance hardiment Suzanne Lallemand, qu’il n’aurait peut-être pas commis parricide et inceste s’il avait connu l’identité de ses parents ! Cette « machine infernale montée par les dieux de l’Olympe pour leur plus grande distraction », disait Cocteau dans la pièce éponyme – serait-elle aussi une machine infernale de la psychanalyse ? La thèse du livre consiste à montrer que, pour l’anthropologue, il est manifeste que le mode de circulation des enfants présent dans l’adoption, en séparant définitivement et de manière secrète donateurs et récipiendaires, est une aberration. Et presque une rareté à l’échelle historique : les différentes sociétés du monde ont en effet toujours fait « circuler » les enfants par dons, cessions, transferts, prêts etc.
Une réinterprétation du mythe susceptible d’éclairer la clinique actuelle des psychanalystes. Leçon que je n’ai pas manquée moi-même de méditer…
Suzanne Lallemand a ainsi maintenu ouverts deux chantiers – en anthropologie et en psychanalyse – sans que jamais l’un n’étouffe ou ne noie l’autre. Un modèle pour l’interculturel ?

 
Du soin au rite dans l'enfance

POUR CITER CET ARTICLE

Geneviève Delaisi de Parseval « Dédicace. Suzanne Lallemand et la psychanalyse », in Du soin au rite dans l'enfance, ERES, 2007, p. 7-9.
URL :
www.cairn.info/du-soin-au-rite-dans-l-enfance--9782749208015-page-7.htm.