Actualité de la psychanalyse 2002
Écriture de soi et narcissisme
2002
144 pages
Editeur
I.S.B.N. 9782749200521
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AuteurJean-François Chiantaretto[*][*] Jean-François Chiantaretto, psychologue clinicien, psychanalyste,...
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Il y a dans le langage courant un malentendu concernant le narcissisme, un malentendu fécond. Lorsqu’il est dit de quelqu’un qu’il est trop narcissique, l’excès ainsi décrit correspond en fait à un défaut. La personne dite narcissique souffre de failles narcissiques. Qu’une telle personne se serve des autres pour se prouver qu’elle est bien le centre du monde renvoie généralement à ceci : au début de son existence et après, elle n’a pu suffisamment s’éprouver comme étant au centre des investissements maternels et paternels – ce qui d’ailleurs n’exclut pas que ces parents aient pu être trop centrés sur leur enfant, censé combler leurs propres carences narcissiques.

2 Il reste que la psychanalyse, qui s’y entend pour lever ce malentendu, n’a cessé, depuis Freud jusqu’à aujourd’hui, d’affronter le narcissisme comme un point de résistance particulièrement difficile. C’est vrai au plan clinique, avec les « pathologies narcissiques », qui mettent assez radicalement la cure en échec : elles obligent à émettre l’hypothèse d’un roc narcissique qui ferait obstacle à la guérison bien spécifique proposée par la psychanalyse. C’est tout aussi vrai au plan théorique, et d’ailleurs les deux plans peuvent-ils être séparés ? Le narcissisme est théorisé assez tardivement par Freud, et son introduction dans la métapsychologie restera toujours problématique.

3 Freud ne rapprochera libido narcissique et pulsions d’auto-conservation que plusieurs années après l’introduction officielle du terme en 1914. Et la seconde topique n’arrangera rien, avec la distinction des narcissismes primaire et secondaire, laquelle oppose donc un premier état narcissique, en deçà de toute relation objectale, au narcissisme dit secondaire, qui désigne un rebroussement des investissements objectaux sur le moi. Une telle opposition échoue en effet à prendre véritablement en compte que le petit d’homme, au moins dès sa naissance, est d’emblée en relation. Elle échoue également, ceci allant avec cela, à rendre compte de l’expérience constitutive de l’appartenance au monde, sans laquelle ni les investissements narcissiques ni les investissements objectaux ne seraient viables. Il y a lieu, effectivement, d’envisager le narcissisme et du point de vue de la genèse du sujet, dans l’articulation des pulsions partielles et du choix d’objet – pour reprendre les termes freudiens –, et au titre d’une dimension fondatrice de l’être tout au long de la vie, une dimension sans laquelle l’expérience de soi en relation ne serait pas possible.

4 Freud nous a ainsi légué quelques questions, toujours vives aujourd’hui, qui se posent à partir de l’expérience de soi rendue possible avec la psychanalyse. Elles peuvent et doivent être posées aussi à partir de l’écriture de soi, c’est-à-dire de ces formes d’écriture (autobiographie, journaux, mémoires, etc.) qui affirment le projet d’une autoprésentation certifiée par l’auteur.

5 La double polarité (narcissique, objectale) du travail dans toute œuvre, notamment d’écriture, prend avec ces formes-là un enjeu spécifique. Dans l’écriture de soi, le pôle narcissique est « constitutionnellement » renforcé par le statut du texte, lieu d’élection et d’incarnation d’une représentation de soi, dont la mission est de donner corps à ces illusions narcissiques qui tout à la fois nous font vivre et nous empêchent de vivre, en particulier le fantasme d’auto-engendrement et la croyance en sa propre immortalité, les sentiments d’unité et de continuité.

6 De quelles expériences de soi témoigne l’investissement d’une autoprésentation dans l’écriture ? Dans quelle mesure cette expérience qui passe par l’écriture est-elle partageable ?

7 Cela suppose de s’interroger sur le statut de l’autoprésentation dans le texte, chaque fois singulière en ce qu’elle renvoie au destin psychique de la première blessure narcissique : la non-permanence de la mère pour l’infans. Il s’agit bien de questionner le texte dans son effort – plus ou moins consenti, plus ou moins réussi – pour constituer ou garantir un espace interne séparé, c’est-à-dire sur ce qu’il indique de la qualité du travail mémoriel et de la liberté acquise vis-à-vis des oracles maternels, susceptibles de réduire l’écriture de soi à la progressive révélation d’un destin pour toujours déjà écrit. C’est ainsi la fonction de l’autre dans l’écriture de soi qu’il faut penser, soit encore l’idée même d’interlocution interne.

8 Telles sont les questions qui tiennent ensemble les textes réunis ici[1][1] Les auteurs réunis ici proposent chacun un texte partant...
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, jusqu’à, je crois, n’en faire qu’un. Elles sont posées dans le respect de la singularité des textes et des auteurs, respect qui passe par le dialogue entre psychanalystes et spécialistes de la littérature.

9 La première partie de l’ouvrage a une vocation introductive. Le propos de Georges-Arthur Goldschmidt est véritablement introductif en ce qu’il aborde d’un même mouvement les origines narcissiques et les origines historiques de l’écriture de soi, éclairant ainsi ce paradoxe qui fait du plus intime de soi tout à la fois le plus insaisissable et le plus impersonnel. Anne Roche vient en somme compléter la démarche en proposant une perspective délibérément « pré-freudienne » cherchant dans la figure mythique de Narcisse une « fertilité esthétique, d’ordre structural ». Quant à Régine Robin, dans une perspective à la fois freudienne et post-freudienne, elle montre à l’œuvre chez Derrida plusieurs stratégies d’écart ou d’écartement vis-à-vis des enjeux narcissiques de la position autobiographique : dissémination des éléments autobiographiques dans de multiples textes de différents types, affirmation d’une identité paradoxale et décentrée, fragmentation du sujet même de l’écriture autobiographique.
La deuxième partie présente trois cas d’affection narcissique de la fonction de l’autre dans l’écriture de soi. Michèle Huguet propose, derrière l’apparente opposition, un rapprochement de « deux figures inverses des investissements libidinaux » : la figure mythologique de Narcisse, voué à la mort dès lors qu’il s’éprend de lui-même, et l’expérience mystique telle qu’elle est attestée par Thérèse d’Avila dans la relation de sa vie. Dans un tout autre univers, les écrits autobiographiques de Boris Schreiber permettent à Anne Clancier de poser la question du double dans l’écriture de soi, lorsqu’elle est chargée, littéralement, de faire face à des expériences traumatiques précoces. Complémentairement, la posture singulière du poète-autobiographe Saint-John Perse, qui présente lui-même son œuvre dans la Pléïade et écrit sous une douzaine de pseudonymes, conduit Catherine Wieder à questionner cette multiplication des dédoublements sous l’angle d’une menace interne d’effondrement.
La troisième partie implique peut-être plus explicitement ce lecteur analyste présent dans l’ensemble du livre, une figure qui n’est réductible ni à l’analyste en situation ni à un critique littéraire informé de psychanalyse : un lecteur (idéal ?) qui supporte d’être confronté au non-recouvrement de l’expérience de l’interprétation chez l’analyste en situation et de l’expérience de l’interprétation d’un texte. Ainsi Ghyslain Levy envisage-t-il l’écriture de soi chez Louis Calaferte comme « une violence faite à soi-même, une écriture contre soi », recherchant finalement une issue pour échapper à la fascination narcissique de « l’auto-observation destructrice ». Avec Christa Wolf, certes très différemment, l’écriture de soi vient là aussi témoigner de la confrontation au changement proposé/imposé par la vie, comme le montre Jacqueline Rousseau-Dujardin. Simon Harel s’est, lui, attaqué directement à l’écriture de soi chez un analyste, Bion ; il met en valeur sa forme autofictionnelle pour mieux rendre compte des « apories » narcissiques de la représentation de soi. Enfin, Philippe Gutton propose une mise en perspective métapsychologique des enjeux narcissiques de « l’écriture adolescente », étayée par sa théorie du pubertaire.

 

Notes

[ * ] Jean-François Chiantaretto, psychologue clinicien, psychanalyste, maître de conférences et directeur de recherches à l’université Paris VII-Denis-Diderot. Retour

[1] Les auteurs réunis ici proposent chacun un texte partant de la contribution prononcée dans le cadre du colloque « Écriture de soi et narcissisme » qui s’est tenu les 24 et 25 septembre 1999 au centre Jussieu (université Paris VII Denis-Diderot). Le présent livre s’inscrit dans les perspectives avancées par le groupe de recherches « Littérature personnelle et psychanalyse », depuis sa fondation en 1992. Il poursuit, à partir d’une nouvelle question, le travail entrepris dans J.-F. Chiantaretto (dir.), Écriture de soi et psychanalyse, Paris, L’Harmattan, coll. « Psychanalyse et civilisations », 1996 ; Écriture de soi, écriture de l’histoire, Paris, In Press, coll. « Réflexions du temps présent », 1997 ; Écriture de soi et trauma, Paris, Anthropos, coll. « Psychanalyse », 1998 ; Écriture de soi et sincérité, Paris, In Press, coll. « Réflexions du temps présent », 1999.Retour

Ecriture de soi et narcissisme

POUR CITER CET ARTICLE

Jean-François Chiantaretto « Avant-propos », in Écriture de soi et narcissisme, ERES, 2002, p. 7-10.
URL :
www.cairn.info/ecriture-de-soi-et-narcissisme--9782749200521-page-7.htm.