Petite enfance et parentalité 2005
Enfants terribles, enfants féroces
2005
248 pages
Editeur
I.S.B.N. 9782865867462
Alertes e-mail

Recevez des alertes automatiques relatives à cet article.

S'inscrire Alertes e-mail - Petite enfance et parentalité

Être averti par courriel à chaque nouvelle parution :
d'une publication de Marie-Blanche Lacroix
d'une citation de cet article

Votre adresse e-mail

Gérer vos alertes sur Cairn.info

Cairn.info respecte votre vie privée
III. Être tenu pour être content

Vous consultezNous sommes tous des volés voleurs

AuteurMarie-Blanche Lacroix [*][*] Psychiatre, psychanalyste, membre de la Société psychanalytique...
suite
du même auteur



Quelques remarques appliquées et résumées à l’adresse des personnes qui, avec des jeunes enfants violents, sont « au front » :

  • dans les groupes analytiques, notre expérience nous amène à considérer que la violence est une émotion déferlante, sorte de lame de fond fulgurante et contagieuse à laquelle personne ne résiste ;
  • de la part des adultes, qui y sont soumis comme les enfants, nous considérons que la réponse doit être instantanée, précise, visible, spectaculaire et contenante. Les conditions devraient permettre à l’adulte de n’être débordé émotionnellement et physiquement que le moins possible, ce qui souligne la nécessité d’être plusieurs et suffisamment forts ;
  • les adultes doivent savoir que cette réponse sera souvent vue et ressentie comme sadique et qu’il est important qu’elle le soit objectivement le moins possible. Il est bouleversant de découvrir que, souvent, celui qui intervient pour stopper l’attaque que porte un enfant violent passe instantanément du statut de sauveur à celui de tortionnaire potentiel dans le regard des autres enfants, du cothérapeute, et à ses propres yeux. L’enfant qui attaquait l’instant d’avant devient soudainement la victime à protéger… quel retournement !
  • les adultes doivent savoir aussi qu’une absence de réponse est vécue comme un lâchage, un abandon, un laisser-faire, peut-être une sorte de mépris.

Dans un cadre thérapeutique défini, répétitif et inscrit dans la durée, parler, commenter, interpréter est important et ne suffit pas. En effet, l’enfant a besoin de renouer avec des activités corporelles intenses, vigoureuses, spatialisées, partagées, travaillant la troisième dimension, les fluctuations tonico-motrices, la contenance, l’individuation dans le regard attentif de l’adulte.

2 Il renoue aussi avec des expériences émotionnelles massives qu’il projette dans le groupe avec toute la douleur que cela implique puis qu’il s’approprie et diversifie.

3 Ce travail corporo-psychique ne peut s’accomplir que dans une ambiance relationnelle accueillante, non complaisante et favorisant à terme la fiction et la gaieté lorsqu’elles deviennent accessibles.

4 J’insiste sur la nécessité d’être plusieurs pour effectuer cette forme de travail. C’est nécessaire lorsque nous sommes au front pour désenchevêtrer des situations abominables, pour voir et s’interroger ensemble, parfois pour plaisanter dans la tourmente. C’est nécessaire aussi hors situation pour nous obliger à mentaliser et à réfléchir des événements qui sont habituellement évacués par notre psychisme (attaques au corps ; événements trop douloureux ou humiliants). C’est à l’occasion de ce retour sur les événements survenus dans le groupe que nous découvrons que nous sommes tous des violents violentés et des volés voleurs.

5

Exemple d’un événement commenté : Daphné, quatre ans, enfant terrible, fonce sur Nanette, quatre ans, enfant qui présente une psychose de type symbiotique. Elle lui arrache une petite cuiller rose en plastique. Nanette hurle, cherche à récupérer son bien, les deux enfants se battent… nous sommes outrées et médusées. Outrées parce que Nanette était tranquille, le groupe aussi ; cette tornade nous bouleverse ! Médusées parce qu’il y a dans le matériel du groupe sept petites cuillers roses identiques, dont six étaient inoccupées à ce moment-là… pourquoi Daphné veut-elle celle de Nanette ? Pourquoi en refuse-t-elle une autre ? Au moment même, nous réglons la situation comme nous pouvons.

6 A tête plus reposée, que pouvons-nous comprendre ? Nanette est une enfant assez jolie, dont les yeux bleus sont attirants. Elle est très démunie, touchante dans sa vulnérabilité, son désarroi. Elle centre peut-être nos sentiments pour le « bébé » du groupe.

7 Qu’a perçu Daphné de ces sentiments, de cette nuance attendrie de l’attention que nous portons à Nanette ? L’arrachage de la petite cuiller inflige-t-il au groupe l’arrachage qu’éprouve Daphné ? S’il en est ainsi, nous la volons d’une qualité d’attention précieuse et elle nous vole d’une qualité d’ambiance précieuse. Nous sommes bien des volés voleurs, et qui a commencé ? Peut-on en décider ?
Le fait d’être attentif et d’essayer de garder en mémoire les événements difficiles survenus dans le groupe pour le compte rendu de la séance, puis pour le groupe de recherche hebdomadaire où nous les reprenons ensemble, puis pour les transformer en expériences partageables, avec d’éventuels lecteurs par exemple, crée en nous, au moment même où surgit la violence, un mini-espace qui nous est précieux et qui nous permet d’arrêter clairement l’enfant violent tout en faisant crédit au bien-fondé potentiel de son mouvement.

 

Notes

[ *] Psychiatre, psychanalyste, membre de la Société psychanalytique de Paris.Retour

Enfants terribles, enfants féroces

POUR CITER CET ARTICLE

Marie-Blanche Lacroix « Nous sommes tous des volés voleurs », in Enfants terribles, enfants féroces, ERES, 2005, p. 159-160.
URL :
www.cairn.info/enfants-terribles-enfants-feroces--9782865867462-page-159.htm.