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Essais I

2000

  • Pages : 254
  • ISBN : 9782910846282
  • Éditeur : Agone

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Les essais qui ont été rassemblés dans ce volume ont trait à des aspects de la pensée de Wittgenstein qui n’apparaissent pratiquement pas dans les textes philosophiques qu’il destinait à la publication et qui ont été considérés pendant longtemps comme relativement marginaux. Le lecteur de ses écrits philosophiques se demande souvent avec une curiosité qu’ils ne permettent guère de satisfaire ce qu’ont pu être son attitude à l’égard du monde contemporain, sa réaction aux événements dramatiques qui ont bouleversé l’Europe et le monde pendant la période qu’il a vécue et ses prises de position sur des questions comme celles qui concernent la modernité et le progrès, l’art et la littérature d’hier et d’aujourd’hui, la morale, la politique, la religion ou la philosophie de l’histoire. C’est de ce genre de choses qu’il est question principalement dans ce livre.

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À vrai dire, les aspects dont je parle sont de moins en moins ignorés aujourd’hui et ont, au contraire, tendance à acquérir une importance de plus en plus grande pour une certaine catégorie de lecteurs. Ils sont même traités parfois comme s’ils représentaient en quelque sorte le « vrai » Wittgenstein, le plus intéressant en tout cas, qui aurait été ignoré ou occulté plus ou moins par les commentateurs autorisés et serait seulement en train de nous être révélé. Il y avait jusqu’à présent deux Wittgenstein : le premier, celui du Tractatus (1921) ; le second, celui des Recherches philosophiques (1953) – une distinction dont la pertinence a d’ailleurs été contestée par certains. Il y en a désormais, semble-t-il, un troisième, qui ne correspond pas à une distinction entre plusieurs philosophies, mais à une opposition entre la philosophie en général et un univers de questions et de réponses qui la transcende, et dont l’œuvre est faite pour l’essentiel de choses qu’il n’a pas dites, soit parce que, selon la distinction qu’il a introduite dans le Tractatus, il ne les considérait pas comme dicibles, soit parce qu’il ne pensait pas avoir à en parler dans le contexte de la recherche philosophique, au sens où il la comprenait, et ne souhaitait pas non plus s’exprimer publiquement sur elles à titre personnel. Wittgenstein a déclaré une fois ne pas avoir d’opinions en philosophie. Mais il semble aujourd’hui plus important, aux yeux de beaucoup, de connaître les opinions qu’il a pu formuler à un moment ou à un autre sur les sujets les plus divers que de comprendre ce qu’il considérait réellement comme un problème philosophique et ce qu’il cherchait à faire en philosophie.

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Il est à première vue raisonnable de supposer que le message qu’il souhaitait laisser à la postérité réside en premier lieu dans son œuvre philosophique et, plus précisément, dans les textes qui ont été conçus explicitement pour être publiés. Mais on peut aussi être tenté, et c’est une tentation à laquelle on cède de plus en plus facilement, de considérer que le plus important et même peut-être le plus philosophique se situe ailleurs, aux endroits dans lesquels l’homme apparaît autant et plus que le penseur, s’affranchit de la réserve et de la discipline sévère que s’impose le philosophe au travail, à la fois dans le choix des questions qu’il aborde et dans sa façon de les traiter, et s’exprime de façon plus libre et plus personnelle sur une multitude de questions qui sont apparemment absentes de sa philosophie et pourraient sembler l’être aussi de ses intérêts. Que doit-on faire de ce qui, pour quelqu’un qui ne connaît que son œuvre philosophique, ressemble à première vue à un « autre » Wittgenstein, qui n’est accessible que dans les marges, à travers des remarques dispersées dans les manuscrits, des notes personnelles, des carnets (plus ou moins) intimes, les témoignages de ceux qui l’ont connu et les travaux de ses biographes ?

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Si l’idée d’un « troisième Wittgenstein », qui a été mise en circulation récemment, ne me paraissait pas, pour de multiples raisons, très contestable, je pourrais dire que le Wittgenstein auquel je me suis intéressé dans ces essais était plutôt celui-là. Comme on le verra, sa découverte est, en réalité, loin d’être récente et elle n’en est vraiment une que pour ceux qui avaient encore besoin d’apprendre, par exemple, que Wittgenstein accordait à l’éthique une importance plus grande qu’à tout le reste, qu’il ne s’est pas occupé uniquement, dans sa philosophie, de choses comme la logique et le langage, qu’il n’était sûrement pas un défenseur de la « conception scientifique » du monde, dans le style du Cercle de Vienne ou dans n’importe quel autre, et qu’il ne s’est en aucune façon désintéressé des problèmes les plus importants que la situation du monde contemporain est censée poser à un philosophe. Tous les bons commentateurs savaient, sur ce genre de choses, depuis longtemps à quoi s’en tenir et l’ont dit avec suffisamment de clarté. Ce qui est nouveau est simplement que l’on dispose aujourd’hui d’un nombre beaucoup plus important de documents qui permettent d’en savoir davantage sur le genre d’homme qu’était Wittgenstein et sur ce qu’il aurait pu dire sur certaines questions, s’il n’avait pas choisi, de façon générale, de s’abstenir d’en parler dans ses travaux de philosophie. On pourrait dire aussi qu’il est devenu possible aujourd’hui de se faire une idée beaucoup plus exacte de ce qu’il a appelé lui-même « l’esprit » dans lequel il écrivait et de la distance considérable qui sépare cet esprit à la fois de celui du courant dominant de la civilisation contemporaine (ce qui signifie probablement aussi du nôtre) et, il faut malheureusement le reconnaître aussi, de la façon dont son œuvre a été comprise par beaucoup de ses interprètes, qui ne se trompaient pas pour autant nécessairement sur son contenu explicite.

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Wittgenstein considérait comme une erreur de catégorie et également comme une faute de nature éthique le fait de chercher à rendre explicite l’esprit lui-même. Et ce n’est sûrement pas par hasard qu’il n’a pas cherché à rendre explicite celui de sa philosophie. Celle-ci n’est pas faite de deux choses, ce qu’il a dit et autre chose, qui reste à expliciter et dont l’explicitation serait, si l’on en croit certains, une tâche qui incombe désormais principalement aux moralistes, aux littéraires et aux artistes, plutôt qu’aux commentateurs qui ont commis l’erreur de concentrer leur attention essentiellement sur le contenu de sa philosophie. Ce n’est sûrement pas parce qu’on remplace le style du commentaire philosophique savant par celui de l’essayisme littéraire que l’on échappe au risque de se méprendre tout aussi gravement sur l’esprit dans lequel Wittgenstein voulait être lu. Pendant longtemps, la conception typiquement déflationniste qu’il avait de la nature de la philosophie et l’ironie avec laquelle il a traité généralement ses prétentions traditionnelles ont joué en sa défaveur (auprès de la plus grande partie du public philosophique en tout cas). Mais, comme on pouvait s’y attendre, elles sont approuvées aujourd’hui avec enthousiasme par ceux qui ne croient pas à la philosophie, qui partagent l’ironie de Wittgenstein, mais malheureusement pas sa passion pour les problèmes philosophiques et sa conviction de leur importance, et qui prennent leurs désirs pour des réalités, lorsqu’ils s’imaginent que, si, comme on le suppose généralement, il voulait supprimer la philosophie, cela ne pouvait être que pour la plus grande gloire de la littérature, qui détient seule, en fin de compte, les « réponses » intéressantes. C’est, me semble-t-il, justement, une façon de se tromper sur l’esprit de sa philosophie, qui est au moins aussi grossière que celle qui consistait à le traiter comme un adorateur de la science ou un positiviste simplement un peu plus subtil que d’autres.

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Il y a une certaine ironie dans le fait que le premier ouvrage que j’ai consacré entièrement à Wittgenstein, La Rime et la Raison, Science éthique et esthétique chez Wittgenstein (1973), portait précisément sur le genre de questions dont certains reprochent aujourd’hui aux commentateurs « officiels » d’avoir ignoré l’importance. Mais bien des choses ont évidemment changé depuis cette époque. Le matériau sur lequel on peut s’appuyer pour parler de cette dimension de son œuvre s’est enrichi, comme je l’ai dit, de façon considérable et il y a une différence énorme entre ce que l’on sait aujourd’hui et ce que l’on pouvait savoir ou seulement soupçonner dans les années soixante-dix. À cela s’ajoute le fait que les études wittgensteiniennes en général ont évolué, dans les dernières décennies, de façon très perceptible et l’ont fait dans un sens qui me semble être celui d’un progrès indiscutable et même, dans certains cas, assez spectaculaire. Ce n’est donc pas sans une certaine hésitation que je prends aujourd’hui le risque de rééditer des textes dont le plus ancien date déjà de vingt-cinq ans. Ma seule raison de le faire est le sentiment que, même compte tenu de leur ancienneté relative et de toutes les imperfections qu’ils comportent, ils peuvent encore aujourd’hui être d’une certaine utilité pour la compréhension de la personnalité intellectuelle et de l’œuvre de Wittgenstein.

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Il ne pouvait malheureusement guère être question de rééditer simplement les essais concernés dans leur forme initiale. Pour des raisons de longueur et également pour éviter au maximum les interférences et les répétitions, il a fallu procéder à des suppressions et à des modifications importantes. Certains des chapitres qui suivent ont même dû être recomposés à partir de matériaux empruntés simultanément à plusieurs articles originaux. Ce travail de remaniement et de mise en forme, qui était à la fois ingrat et difficile, a été effectué entièrement par Jean-Jacques Rosat, avec un discernement, une compétence et un soin remarquables. Je lui dois évidemment des remerciements spéciaux. Sans lui, cet ouvrage n’aurait sûrement pas pu voir le jour et ses mérites, si, comme je l’espère, il en a quelques-uns, seraient sûrement beaucoup moins grands. Ma contribution personnelle s’est bornée à la correction de quelques inexactitudes, à la réécriture de certains passages qui me paraissaient aujourd’hui peu satisfaisants et à l’adjonction d’un certain nombre de précisions et de références qui ne figuraient pas dans les textes originaux.

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Je dois aussi exprimer une reconnaissance particulière aux Éditions Agone et à Thierry Discepolo, qui a conçu le projet ambitieux et courageux de rééditer en plusieurs volumes la plus grande partie des articles, parfois difficilement accessibles ou introuvables aujourd’hui, que j’ai écrits pendant une période qui s’étale sur un peu plus de trente années. Si j’ai souhaité commencer par cet ensemble de travaux sur Wittgenstein, ce n’est évidemment pas simplement pour le plaisir de rappeler que les commentateurs les plus anciens n’ont pas toujours ignoré l’essentiel. C’est aussi parce que certaines des choses que l’on peut lire depuis quelque temps à propos de Wittgenstein me font penser qu’il serait peut-être temps, justement, d’essayer d’y revenir.

Pour citer ce chapitre

Bouveresse Jacques, « Avant-propos », Essais I, Marseille, Agone, « Banc d’essais », 2000, p. V-5.

URL : http://www.cairn.info/essais-i-wittgenstein-la-modernite-le-progres--9782910846282-page-V.htm


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