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Essais V

2006

  • Pages : 312
  • ISBN : 9782748900316
  • Éditeur : Agone

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Les essais réunis dans le présent ouvrage composent l’hommage d’un philosophe rationaliste d’aujourd’hui à trois grandes figures du rationalisme de l’âge classique, et le seul genre d’hommage qui leur convienne à ses yeux : l’examen rationnel et la discussion critique de quelques-unes de leurs idées. Cette manière de les lire ne va pas de soi. On trouvera exposées en introduction les réflexions générales sur « La philosophie et son histoire » qui ont inspiré à Bouveresse la méthode des huit chapitres qui suivent.

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Lire les rationalistes classiques en rationaliste d’aujourd’hui [1][1]  Jacques Bouveresse s’explique lui-même sur le genre..., c’est d’abord rendre à la logique sa place première. Beaucoup de travaux d’histoire de la philosophie en France s’inscrivent dans des cadres conceptuels hérités des philosophies de Hegel et de Heidegger, selon lesquelles l’intérêt pour la logique relèverait d’un entendement scientifique étroit, étranger à la raison vivante et véritable, et oublieux de l’Être. Dans ces interprétations, les recherches logiques des grands rationalistes deviennent secondes parce qu’elles sont censées dériver de déterminations métaphysiques ou « ontothéologiques » plus fondamentales. Bouveresse estime tout au contraire que, si l’on veut rendre justice à des penseurs qui ne concevaient pas que la philosophie puisse avoir un autre but que d’établir des vérités capables de s’imposer par elles-mêmes à tout être raisonnable, on doit partir de leurs analyses sur la vérité et la démonstration, sur le possible et le nécessaire, sur l’analytique et le synthétique. Cette voie est bien sûr la voie escarpée. Mais le lecteur qui, par exemple, se sera donné le mal de suivre pas à pas l’enquête menée dans « Vérité et démontrabilité chez Leibniz » s’apercevra au terme du parcours qu’il a gagné une nouvelle intelligence sur des problèmes typiquement métaphysiques comme ceux de la contingence et de la liberté.

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En outre, comme les concepts de ces auteurs ne sont plus les nôtres mais qu’ils font cependant partie du socle historique à partir duquel s’est édifiée la logique contemporaine, c’est dans la philosophie de la logique du xxe siècle qu’on peut trouver les meilleurs instruments pour en rendre compte. On a peine à concevoir un historien des sciences qui, voulant déterminer aujourd’hui ce qu’ont fait et n’ont pas fait Newton et Galilée, ignorerait tout de ce qu’a fait Einstein ; de même, Bouveresse conçoit mal qu’un historien de la philosophie puisse prétendre expliquer aujourd’hui ce qu’ont fait et ce que n’ont pas fait Leibniz et Kant en faisant comme si Gödel et Frege n’avaient jamais existé.

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Mais, dira-t-on, la philosophie n’est pas une science ! Assurément, et Bouveresse s’explique longuement, dans son chapitre introductif, sur la différence qui doit être maintenue selon lui entre histoire de la philosophie et histoire des sciences ; il récuse explicitement le genre de positivisme qui conduirait à voir dans toute philosophie du passé une philosophie dépassée. Mais il récuse tout aussi fermement la conception anhistorique qui raconte l’histoire de la philosophie comme une succession de réponses à des problèmes immuables – des réponses qui, parce qu’elles correspondent à autant de points de vue possibles déterminés d’avance par la logique interne de ces problèmes, sont condamnées à coexister éternellement sans qu’aucun argument puisse jamais permettre de trancher entre elles. Et, avec plus d’énergie encore – car c’est aujourd’hui la conception la plus puissante –, il rejette l’historicisme selon lequel une idée n’a de sens que relativement à son contexte historique : « L’historicisme sous toutes ses formes est faux » [infra, p. 28] ; il a notamment pour effet de rendre doublement indiscutables les grandes philosophies du passé, les plaçant à la fois au-delà de toute contestation, puisqu’elles sont censées être l’expression définitive et la vérité de leur époque, et en deçà de toute discussion, puisque nos critères contemporains de vérité ne sauraient s’appliquer à elles. Malgré leurs différences, la conception anhistorique et l’historicisme sont porteurs de la même conséquence : il devient impossible de dire des assertions des philosophes qu’elles sont vraies ou qu’elles sont fausses.

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Cette idée est la négation de ce qui, pour les philosophes en question, était le sens même de leur activité. Il suffit d’ouvrir la correspondance de Descartes ou de Leibniz pour s’apercevoir que leur comportement est « typique de quelqu’un qui prétend être en train de dire quelque chose de vrai, et qui pense que les autres pourront l’aider à déterminer jusqu’à quel point ce qu’il dit est vrai [2][2] Ibid., p. 137. ». Par conséquent, « il est peu probable, écrit Bouveresse, que nous puissions comprendre grand-chose à ce qu’ont voulu dire les penseurs du passé sans nous interroger non pas seulement sur le sens de ce qu’ils disaient, mais également sur la quantité de vérité qu’il y avait déjà dans ce qu’ils ont dit » [infra, p. 23].

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Pour l’historicisme comme pour la conception anhistorique, comprendre un philosophe c’est exclusivement comprendre ses raisons, c’est-à-dire les raisons qui, du point de vue de l’époque ou de l’option métaphysique qui est la sienne, justifient ses assertions ; de sorte que, s’il est né dans une autre époque ou s’il n’a pas choisi la même option, le lecteur devrait s’interdire tout jugement sur ce que valent à ses propres yeux les raisons de l’auteur. Mais refuser d’évaluer celles-ci, ne pas nous demander dans quelle mesure elles peuvent devenir nôtres ni nous interroger à notre tour sur nos propres raisons de les accepter ou de les rejeter, c’est les traiter non pas comme des raisons mais comme des faits historiques ou intellectuels. Comprendre un philosophe dans sa recherche de la vérité, c’est comprendre comme des raisons les raisons qu’il nous offre. Cela implique de le comprendre non seulement de son point de vue mais aussi du nôtre, et de s’autoriser en conséquence à tenir ses assertions pour vraies ou pour fausses. Ainsi, estime Bouveresse, il est impossible « de séparer rigoureusement la compréhension et l’évaluation » [infra, p. 23] : la possibilité d’une évaluation est la condition même d’une véritable compréhension. Il doit donc y avoir entre les philosophes du passé et nous un espace commun des raisons.

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Un tel espace n’existe pas par soi-même, et la tâche de l’historien de la philosophie est précisément de le faire émerger. De quelle manière ? En pratiquant ce que Bouveresse appelle « un certain anachronisme conscient et raisonné » [infra, p. 28], dont il fournit dans le dernier chapitre, « La mécanique, la physiologie et l’âme », un exemple particulièrement clair. D’un côté, il s’attache à montrer en quoi, pourvu qu’on analyse correctement le concept de « machine », le mécanisme de Descartes est une théorie féconde et, à bien des égards, vérifiée. De l’autre, il s’attache à mettre en évidence avec la plus grande précision possible ce qui rend sa théorie des animaux-machines tout simplement fausse : ce n’est pas, explique Bouveresse, parce que les préjugés de son époque auraient rendu Descartes inattentif aux manifestations d’intelligence ou de souffrance qu’on observe chez les animaux, mais parce qu’entre lui et nous il y a Darwin : « Descartes n’a pas été spécialement injuste envers les animaux, mais plutôt injuste envers les possibilités du cerveau animal en général. [… C’est] la théorie de l’évolution qui a rendu à peu près inévitable la supposition que les animaux, du moins ceux qui ont un système nerveux central développé, possèdent des degrés inférieurs de conscience. » [infra, p. 282-3] Comprendre Descartes, ce n’est donc pas le prendre « en bloc », comme conduisent à le faire l’historicisme et la conception anhistorique. C’est au contraire accepter d’opérer un tri parmi ses idées entre celles que nous acceptons, celles que nous refusons et celles auxquelles nous avons du mal à prêter un sens ; et c’est, de surcroît, nous efforcer de justifier philosophiquement ce tri. Cela implique un va-et-vient constant entre ses concepts et conceptions et les nôtres, et un travail minutieux de description de leurs différences et de leurs ressemblances.

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Pour ce faire, Bouveresse ne s’enferme pas dans un face-à-face entre les classiques et nous. Il convoque aussi des auteurs plus récents, dont il ne partage pas nécessairement tous les jugements mais dont l’évaluation critique qu’ils ont eux-mêmes portée sur les conceptions des classiques jette sur celles-ci comme un éclairage de côté et permet de mieux juger des distances respectives. C’est, si l’on peut dire, par-dessus l’épaule de Helmholtz, de Gödel et de Frege qu’il relit respectivement Descartes, Leibniz et Kant. Ces modernes entrent ainsi comme des voix intermédiaires dans ce que Bouveresse lui-même appelle « une sorte de dialogue imaginaire avec nos grands prédécesseurs, [… où] nous les traitons comme les partenaires d’une conversation dans laquelle nous considérons que nous devrions pouvoir les persuader, au moins dans certains cas, que nous avons clarifié certaines de leurs idées, remédié à certaines insuffisances de leurs théories qu’ils seraient capables en principe de reconnaître eux-mêmes si on les leur montrait, amélioré certaines de leurs méthodes, et peut-être résolu mieux qu’eux certains de leurs problèmes » [infra, p. 28].

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janvier 2006

Notes

[1]

Jacques Bouveresse s’explique lui-même sur le genre de rationalisme ironique et satirique qui est le sien dans le livre d’entretiens que nous avons menés ensemble, Le Philosophe et le réel, Hachette, Paris, 1998, p. 9-33.

[2]

Ibid., p. 137.

Pour citer ce chapitre

Rosat Jean-Jacques, « Préface », Essais V, Marseille, Agone, « Banc d’essais », 2006, p. VII-7.

URL : http://www.cairn.info/essais-v-descartes-leibniz-kant--9782748900316-page-VII.htm


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