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Forme et contenu

2003

  • Pages : 186
  • ISBN : 2748900154
  • Éditeur : Agone

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«Forme et contenu » est un cycle de trois conférences prononcées en anglais, à Londres en 1932, par Moritz Schlick, le chef de file du cercle de Vienne. À la différence de la fameuse brochure « La conception scientifique du monde » [1][1] « La conception scientifique du monde. Le cercle de..., par laquelle ce cercle, trois ans plus tôt, déclare publiquement son existence comme mouvement philosophique progressiste, revendique l’héritage des Lumières contre « la pensée métaphysique et théologique » renaissante et affiche son ambition de « forger les outils intellectuels de l’empirisme moderne nécessaires pour donner forme à la vie publique et privée », ce livre n’est pas un manifeste. Ce n’est pas non plus un pamphlet philosophique de haut vol comme « Le dépassement de la métaphysique » [2][2] Rudolf Carnap, « Le dépassement de la métaphysique..., où Carnap s’en prend, à la même époque, aux pseudo-énoncés de Heidegger (comme « le néant néantise »), traitant les métaphysiciens d’artistes ratés (« musiciens sans talent musical »). C’est, comme son sous-titre l’indique, « une introduction à la pensée philosophique », au même titre que les Méditations de Descartes, les Prolégomènes de Kant ou les Problèmes de la philosophie de Russell.

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Ce livre ne traite pas extérieurement de la philosophie mais y fait entrer, directement. Il s’adresse à un lecteur non prévenu, à un esprit neuf et sans préjugé, qu’il met immédiatement en présence de quelques problèmes philosophiques élémentaires et donc fondamentaux (qu’est-ce qui donne leur sens aux mots de notre langage ? comment nos concepts s’articulent-ils avec notre expérience ? que pouvons-nous connaître ? etc.) ; et, pour les résoudre, il lui propose de l’accompagner dans une démarche inédite : une méthode philosophique nouvelle. Comme en leur temps Descartes ou Kant, Schlick estime en effet que, sous la pression conjuguée des bouleversements dans les sciences et de sa propre histoire, la philosophie de son époque est parvenue à un tournant [3][3] « Le tournant de la philosophie » est le titre d’un...[4][4] « Die Wende der Philosophie », traduit en anglais dans... et qu’elle doit s’engager dans une voie nouvelle. Mais il n’y a dans ces trois conférences aucun effet de manche ni d’annonce : dans une langue claire et à partir d’exemples simples, Schlick prend son auditeur ou son lecteur par la main pour le conduire sans efforts inutiles jusqu’à un point de vue à partir duquel les problèmes philosophiques les plus ardus et les plus discutés depuis des siècles vont lui apparaître sous un jour nouveau et faciles à résoudre. Bien entendu, on n’est pas obligé d’être convaincu par ses solutions – pas plus d’ailleurs que par celles de n’importe quel ouvrage de philosophie. On aura au moins appris, chemin faisant, à pratiquer la philosophe à sa manière, c’est-à-dire comme une activité de clarification ou d’élucidation de nos concepts, capable de dissiper nos mythologies et nos illusions les mieux enracinées, et particulièrement celles qu’a engendrées la philosophie elle-même.

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Le préjugé selon lequel les membres du cercle de Vienne ont voulu liquider la philosophie, ou tout au moins la réduire à n’être que la servante d’une science triomphante, est si fortement enraciné en France encore aujourd’hui qu’on s’étonnera peut-être qu’un livre de Moritz Schlick, figure centrale et tutélaire de ce cercle, ose se présenter comme « une introduction à la pensée philosophique ». C’est ignorer deux faits essentiels :

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  1. le projet constitutif du cercle de Vienne est un programme de recherche philosophique. Son ambition n’est pas de transformer la philosophie en autre chose – en science, par exemple –, mais d’opérer une transformation dans la philosophie (comme chaque fois qu’est apparu dans l’histoire de la philosophie un nouveau courant ou une école nouvelle) ;

  2. en ce qui le concerne, Schlick défend la thèse d’une autonomie complète de la philosophie par rapport aux sciences : même si son histoire est étroitement liée à celle de la science, la philosophie est, par ses méthodes, ses finalités et ses résultats, une activité d’une tout autre nature.

Le programme philosophique du cercle de Vienne

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Assurément, les membres du cercle de Vienne vivent tous dans le monde de la recherche scientifique. Tous participent aux travaux les plus novateurs dans leurs propres disciplines, ou sont en relation étroite avec ceux qui les poursuivent. Ainsi, Rudolf Carnap a étudié la logique avec Frege ; Philipp Frank est un physicien ami d’Einstein auquel il succède à la chaire de physique théorique de l’université allemande de Prague ; Hans Hahn est un mathématicien de premier ordre ; Otto Neurath est économiste, sociologue et inventeur d’une méthode de représentation picturale des statistiques ; etc. Titulaire depuis 1922 de la chaire de philosophie des sciences de l’université de Vienne, où il est le successeur notamment de deux grands physiciens philosophes, Mach et Boltzmann, Schlick est lui-même physicien de formation : il a été l’élève de Planck, sous la direction duquel il a soutenu en 1905 une thèse sur La Réflexion de la lumière dans un milieu non homogène. Et quand, dix ans plus tard, il publie une étude sur La Signification philosophique du principe de la relativité, Einstein déclare immédiatement que « du point de vue philosophique, rien n’a jamais été écrit sur le sujet avec un tel degré de clarté [5][5] Lettre d’Einstein à Schlick, citée dans Friedrich Stadler,...». Tous deux entretiendront à partir de là des liens amicaux et une correspondance scientifique régulière.

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Si ces positivistes viennois avaient pensé que la philosophie était désormais une activité désuète et inutile, ils l’auraient simplement laissée de côté pour se consacrer au développement de leurs sciences respectives. Mais tous partagent la conviction que l’époque exige une philosophie nouvelle, qui soit en phase avec la science moderne telle qu’elle est en train d’être bouleversée, non seulement dans ses résultats mais surtout dans ses méthodes et ses modes de pensée : en logique par Frege et Russell, en mathématiques notamment par Hilbert, en physique par Einstein puis par la mécanique quantique, etc.

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Au cours de l’année 1924, ils prennent l’habitude de se réunir tous les jeudis soir autour de Schlick dans une salle de l’Institut de mathématiques de l’université de Vienne. « Le lieu de réunion du cercle de Schlick, raconte le mathématicien Karl Menger, était une salle plutôt miteuse au rez-de-chaussée du bâtiment de la Boltzmanngasse, qui abritait les instituts de mathématiques et de physique de l’université. La salle était occupée par des rangées de chaises et de tables longues qui faisaient face à un tableau noir. En dehors de nos séances, c’était une salle de lecture, qu’on utilisait parfois pour des cours. La porte voisine s’ouvrait sur une petite bibliothèque et sur un bureau minuscule qui était celui de Schlick et de son assistant. Ceux qui arrivaient les premiers aux réunions du cercle repoussaient les tables et les chaises de devant le tableau, que la plupart des orateurs utilisaient. Dans l’espace ainsi dégagé, ils installaient sans cérémonie des chaises en demi-cercle face au tableau, laissant juste une table longue pour ceux qui apportaient des livres avec eux, ou qui désiraient fumer ou prendre des notes. Les gens restaient debout, en cercles informels, jusqu’à ce que Schlick frappe dans ses mains. Alors, les conversations s’arrêtaient, chacun prenait un siège, et Schlick, qui ordinairement était assis à un bout de la table près du tableau, annonçait le sujet de l’article ou du compte rendu ou de la discussion de la soirée. La taille du cercle oscillait tout au long de l’année entre dix et vingt présents. Au cours d’une année universitaire, la liste des participants restait en gros la même, sauf s’il s’agissait d’invités étrangers. [6][6] Karl Menger, Reminiscences of the Vienna Circle and...» Le « cercle de Schlick » se réunit ainsi pendant douze ans.

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Ce qui unit ses membres entre eux, c’est d’abord le rejet de ce qu’ils appellent « la métaphysique » : tous récusent l’idée que la philosophie puisse constituer à côté de la science ou au-dessus d’elle une forme de savoir spécifique, capable de procurer des connaissances d’un genre particulier, des « connaissances philosophiques ». Pour connaître le monde, c’est-à-dire aussi bien la matière que les êtres vivants ou l’esprit humain, nous n’avons pas d’autre ressource que notre propre expérience et son élargissement méthodique, systématisé et communautaire qu’est l’enquête scientifique. Croire qu’on pourrait parvenir à un savoir au-delà du savoir que nous livrent les sciences de la nature – en faisant appel à des principes universels inscrits dans l’entendement humain (Kant), à une raison qui excéderait la logique commune (Hegel), à une mystérieuse intuition (Bergson) ou à une non moins mystérieuse vision des essences (Husserl) –, c’est là l’illusion qui définit toute métaphysique. Cette prétention n’est pas seulement trompeuse et mystificatrice, elle est aussi nocive parce qu’elle impose une fausse représentation de la science, y compris parmi les scientifiques, et stérilise ainsi les vertus émancipatrices qui sont les siennes pour la formation intellectuelle et culturelle des individus comme pour la vie sociale.

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Si donc on définit l’empirisme de manière large comme la philosophie selon laquelle toute connaissance doit être jugée à l’aune de l’expérience sensible, les penseurs du cercle de Schlick sont résolument empiristes. Ils se réclament d’ailleurs de Mach, le physicien et philosophe autrichien qui, une génération plus tôt, s’est efforcé de développer un empirisme de style humien approprié à la science moderne : on doit pouvoir ramener toutes nos connaissances à nos sensations et réduire toutes les lois scientifiques à des fonctions mathématiques purement descriptives reliant ces sensations entre elles. Mais les solutions de Mach ne peuvent les satisfaire : ils sont trop conscients du rôle fécond que joue dans la science moderne l’activité théorique pure – c’est-à-dire le symbolisme mathématique, l’axiomatique et les principes les plus abstraits – pour se satisfaire d’une conception qui réduit les lois scientifiques à n’être que des descriptions abrégées des faits. Les principes de la physique ne sauraient être considérés comme de simples généralisations ou abréviations d’une série de cas particuliers : ce sont des postulats ou des hypothèses qui résultent de l’imagination théorique des savants ; ils sont écrits dans un symbolisme mathématique qui doit être développé a priori, c’est-à-dire indépendamment de toute expérience, avant que les prédictions particulières qu’ils autorisent puissent être confrontées avec les phénomènes. Philipp Frank décrit ainsi la démarche d’Einstein : « Dans sa théorie, Einstein dérivait ses lois du mouvement et ses lois du champ gravitationnel à partir de principes très généraux et très abstraits, les principes d’équivalence et de relativité. Ses principes et ses lois étaient des relations entre des symboles abstraits. […] Cette théorie semblait être un excellent exemple de la manière dont une théorie scientifique est construite selon les idées du nouveau positivisme. Le système symbolique ou structural est soigneusement développé et strictement séparé des faits d’observation qu’il s’agit d’embrasser. Ensuite, il faut interpréter ce système : prédire des faits qui soient observables et vérifier ces prédictions par l’observation. [7][7] Philipp Frank, Modern Science and its Philosophy (1949),...» Une philosophie appropriée à la science moderne doit donc répondre à une double question : quelle est la nature de l’a priori ? comment celui-ci s’articule-t-il à l’expérience ? C’est le problème de la relation entre le cadre mathématico-conceptuel des théories et les données de l’expérience : entre la forme et le contenu.

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Il y a une réponse à ces questions que tous les membres du cercle s’accordent à refuser : celle de Kant, pour qui l’a priori est inscrit dans les cadres spatio-temporels de toute expérience humaine et dans notre entendement qui organise celle-ci et la décrit. Ils estiment cette solution inacceptable pour au moins deux raisons. Premièrement, toutes nos intuitions sensibles (nos perceptions) s’organisent selon Kant à l’intérieur de deux cadres (deux formes) a priori : le temps et l’espace. Mais la science contemporaine a fait apparaître qu’il y a plusieurs cadres spatiaux possibles (plusieurs géométries : les géométries non euclidiennes) et que le temps est relatif à l’espace. La partie a priori de la science n’est donc ni universelle ni éternelle ; elle change avec les révolutions scientifiques et relève, dans une certaine mesure, de nos décisions. Deuxièmement, Kant pose que les principes les plus fondamentaux de la science, comme le principe de causalité et ceux qui sont sous-jacents aux trois lois fondamentales de Newton, sont à la fois a priori (indépendants de toute expérience) et synthétiques (ils apportent une connaissance). Mais c’est inacceptable pour nos empiristes, car c’est supposer qu’il puisse y avoir des connaissances qui soient indépendantes de l’expérience. S’il y a des principes a priori, ils ne doivent avoir aucun contenu cognitif, mais constituer un cadre purement formel : structurer les connaissances sans être eux-mêmes des connaissances.

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Que l’a priori est historique, qu’il relève pour une part de conventions et, à strictement parler, ne nous apprend rien sur le monde, c’est ce qu’avait déjà vu Poincaré, que les Viennois connaissent bien. Ainsi Philipp Frank présente-t-il leur programme philosophique comme la recherche d’une synthèse entre Mach et Poincaré : « Selon Mach, les principes généraux des sciences sont des descriptions économiques abrégées des faits observés ; selon Poincaré, ce sont de libres créations de l’esprit humain qui ne nous disent rien sur les faits observés. La tentative d’intégrer ces deux conceptions en un système cohérent a été à l’origine de ce qui devait s’appeler plus tard l’empirisme logique. [8][8] Ibid., p. 11-12, cité p. 171-172 [p. 146].» Mais si ces principes sont « de libres créations de l’esprit humain », qu’est-ce qui les empêche d’être complètement arbitraires ? Qu’est-ce qui peut leur conférer la nécessité requise par la science ?

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La solution vers laquelle vont s’orienter les philosophes du cercle de Vienne s’appuie sur la nouvelle compréhension du langage et des mathématiques que leur offre la révolution effectuée quelques années plus tôt en logique par Frege et Russell. Ceux-ci ont notamment entrepris de montrer que les mathématiques sont tout entières fondées sur la logique dont elles ne sont rien d’autre que le développement. Les Viennois en tirent la conclusion suivante : si les mathématiques, qui sont constitutives du langage de la science, relèvent de la logique, les principes qui rendent possible tout énoncé scientifique et, partant, toute connaissance scientifique du monde sont finalement des lois logiques. Ce sont des principes a priori purement formels, analytiques et non pas synthétiques : ils ne nous apprennent rien sur le monde et ne nous donnent par eux-mêmes aucune connaissance ; mais, en formulant les règles de tout langage scientifique, ils fournissent le cadre à l’intérieur duquel celle-ci doit nécessairement se développer. Comme l’expliquera Carnap, « l’ancien empirisme mettait avec raison l’accent sur l’apport des sens mais ne reconnaissait pas la signification et la spécificité de la mise en forme logico-mathématique. Si le rationalisme comprenait cette signification, il croyait que la raison ne fournit pas seulement une forme mais peut, à partir d’elle-même (“a priori”), produire un nouveau contenu. C’est sous l’influence de Gottlob Frege […] et par l’étude de l’œuvre de Bertrand Russell que j’ai compris d’une part l’importance fondamentale des mathématiques pour la construction du système de la connaissance, d’autre part leur caractère purement logique, formel, sur lequel repose leur indépendance à l’égard des contingences du monde réel. […] On donne parfois à cette orientation le nom d’empirisme ou de positivisme logique pour indiquer ces deux dimensions [9][9] Rudolf Carnap, préface à la seconde édition (1961)...».

La philosophie comme activité d’élucidation

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Pour autant, il n’y a jamais eu une philosophie du cercle de Vienne. Certes, dans les professions de foi et les manifestations publiques, les Viennois ont toujours privilégié les idées et les maximes qui les réunissaient. En outre, une fois que le fascisme autrichien puis le nazisme eurent détruit le cercle et contraint ses membres à s’exiler loin de l’Europe, une orthodoxie rétrospective du « positivisme logique » a été un peu artificiellement constituée, faisant du nouvel empirisme un mouvement philosophique unitaire. Mais s’ils partageaient le même refus de la métaphysique et les mêmes orientations de recherche, les principaux penseurs viennois étaient des personnalités intellectuelles fortes et originales : chacun d’eux a développé une philosophie qui lui était propre. De plus, dans la vie interne du cercle, il y a toujours eu – et bien avant la fameuse querelle des énoncés protocolaires [10][10] À partir de 1931 s’ouvrit un vif débat sur le statut...[11][11] La présentation la plus complète de cette querelle... – des débats très intenses où se manifestaient des clivages profonds, non seulement entre différentes positions philosophiques, mais surtout entre différentes manières de concevoir le rôle de la philosophie et sa relation aux sciences.

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À ce sujet, trois conceptions principalement se sont affrontées. Il y a celle de Neurath, qui fait de la philosophie une activité d’organisation et de redéfinition permanente immanente à la science : celle-ci ne peut jamais être fondée sur des principes philosophiques qui lui seraient extérieurs ; une théorie scientifique n’a pas de meilleure justification ou de meilleure garantie que les autres théories dont elle est solidaire et qui l’appuient tout en s’appuyant à leur tour sur elle. Cette position anticipe fortement l’« épistémologie naturalisée » de Quine : la théorie de la connaissance devient l’affaire de la science elle-même. Le philosophe se fait encyclopédiste.

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Il y a la conception de Carnap, pour qui la tâche de la philosophie est d’établir un cadre logico-linguistique qui permette de faire de la science un système sans confusions conceptuelles, où la place de chacun des divers types d’énoncés scientifiques (énoncés d’observations, lois, principes, etc.) pourra être clairement déterminée. Il s’agit d’élaborer une syntaxe logique du langage de la science, autrement dit de reconstruire logiquement la structure adéquate à l’expression des énoncés scientifiques. Ici, le philosophe est avant tout logicien.

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Et il y a la conception de Schlick. La philosophie n’est pas une forme de connaissance, qui serait d’un genre spécial, ou qui serait plus générale que toutes les autres : elle n’est pas une connaissance du tout. Elle est l’activité par laquelle nous nous efforçons de clarifier nos concepts et de comprendre ce que nous disons avec nos mots et nos phrases. Cela ne signifie pas que la philosophie telle que la comprend Schlick soit réservée au pur philosophe. Il y a de la philosophie partout où l’on éprouve le besoin d’une analyse conceptuelle, et en premier lieu dans les sciences. Le paradigme du travail de clarification conceptuelle pour Schlick, c’est celui par lequel Einstein a montré qu’il n’y a aucun sens à parler de la simultanéité de deux événements dans un temps absolu, puisque ce concept ne prend sens qu’à partir du moment où on le réfère à un observateur situé en un certain point de l’espace. C’est par cette redéfinition du concept de simultanéité qu’Einstein a pu rompre avec la conception newtonienne du temps et de l’espace, et jeter les bases de la théorie de la relativité. Toute révolution scientifique est aussi le résultat d’une révision conceptuelle et tout grand savant doit un jour ou l’autre se faire philosophe. Mais que la science et la philosophie s’articulent ainsi l’une à l’autre ne les empêche pas d’être aussi distinctes qu’il est possible et ne saurait, en aucun cas, faire de la philosophie une connaissance.

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On ne peut qu’être frappé par la parenté entre cette conception de la philosophie comme activité d’élucidation et les idées de Wittgenstein dans le Tractatus : « Le but de la philosophie est la clarification logique des pensées. La philosophie n’est pas une théorie mais une activité. Une œuvre philosophique se compose essentiellement d’éclaircissements. Le résultat de la philosophie n’est pas de produire des “propositions philosophiques”, mais de rendre claires les propositions. [12][12] Ludwig Wittgenstein, Tractatus logico-philosophicus,...»

Schlick & Wittgenstein

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Il est bien connu que la lecture du Tractatus de Wittgenstein, paru en 1921, a joué un rôle considérable dans la formation de la pensée des philosophes du cercle de Vienne. À plusieurs reprises pendant les années 1920, et encore au début des années 1930, ils lui consacrèrent des séries de réunions où cet ouvrage était lu à haute voix et discuté phrase à phrase. Cela ne signifie pas qu’ils aient été tous d’accord avec son contenu ; beaucoup affichaient leurs réserves sur des idées essentielles du livre, et certains, comme Neurath, y étaient franchement hostiles. En outre, ils le lurent avec leur propre culture et leurs propres préoccupations : les malentendus et même parfois les contresens, qui nous paraissent aujourd’hui flagrants, étaient sans doute inévitables [13][13] Lire, entre autres, Jacques Bouveresse, Essais I. Wittgenstein,.... Comment ceux qui se rassemblaient autour d’un manifeste intitulé « La conception scientifique du monde » (1929) auraient-ils pu saisir la nature exacte du projet de celui qui écrivait à la même époque (1930) : « Que je sois compris ou apprécié du savant occidental typique, cela ne m’intéresse pas car il ne comprend pas l’esprit dans lequel j’écris [14][14] Ludwig Wittgenstein, Remarques mêlées, traduction Gérard...» ? De son côté, Wittgenstein ne fit guère d’efforts pour leur faciliter l’accès à son œuvre. Il refusa toujours de participer aux réunions du jeudi soir et il ne rencontra certains des membres du cercle que de manière épisodique, à l’exception de Schlick et de son assistant Friedrich Waismann, avec qui s’engagea une relation qui fut pour tous les trois d’une importance considérable.

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Dès 1924, Schlick avait entrepris d’entrer en contact avec Wittgenstein qui était alors instituteur dans un village autrichien reculé. Ses efforts aboutirent en février 1927, alors que Wittgenstein était revenu à Vienne et, s’étant fait architecte, dirigeait la construction de la maison de sa sœur. À compter de cette date, un lien assez exceptionnel se noue entre les deux hommes. De nombreux témoignages attestent de la véritable fascination exercée sur Schlick par Wittgenstein, qui, de son côté, « trouva que Schlick était dans la discussion un partenaire distingué et intelligent, [… dont] il appréciait la personnalité hautement cultivée [15][15] Paul Engelmann, Letters from Ludwig Wittgenstein with...». À partir de 1929, Wittgenstein se remet vraiment à la philosophie et s’installe à Cambridge. Mais à chaque période de vacances, il retourne à Vienne dans sa famille et en profite pour rencontrer Schlick et Waismann, avec qui il a des entretiens philosophiques extrêmement nourris [16][16] Les transcriptions de ces entretiens sont publiées.... Il leur dicte toute une série de pensées [17][17] Ces textes sont rassemblés dans Dictées de Wittgenstein... et prépare avec Waismann le livre où celui-ci doit exposer les conceptions du Tractatus en même temps que les idées plus récentes de son auteur [18][18] Ce livre ne verra le jour que trente ans plus tard...[19][19] Friedrich Waismann, The Principles of Linguistic Philosophy,.... Les liens personnels sont assez forts pour qu’en 1920 Wittgenstein passe des vacances d’été en Italie avec Schlick [20][20] On trouve des indications biographiques précieuses....

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Certains commentateurs sont allés jusqu’à considérer qu’à partir de cette rencontre Schlick a cessé d’être lui-même pour n’être plus qu’un disciple de Wittgenstein. Une telle présentation méconnaît à la fois l’originalité de sa pensée et la continuité de sa trajectoire 1910 philosophique. Certes, à la fin des années 1910, il est conduit à d’importants remaniements dans ses conceptions et, en de multiples occasions, il fait mention de sa dette intellectuelle envers l’auteur du Tractatus. Mais on peut estimer qu’en réalité la fréquentation de Wittgenstein a offert à Schlick le moyen de donner un nouvel élan à des idées qu’il avait développées dès les années, bien avant son installation à Vienne. Forme et contenu peut ainsi être lu à bien des égards comme le résultat d’une radicalisation de sa pensée.

Une philosophie de la connaissance

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Pour bien comprendre la démarche de Schlick dans ces conférences, il peut être commode de prendre pour point de départ la double exigence qu’exprime Kant dans une de ses formules les plus fameuses : « Les concepts sans intuitions sont vides, les intuitions sans concepts sont aveugles. » Nos concepts ne sont que des cadres vides si nous ne les articulons pas aux données des sens. Inversement, le fourmillement de nos sensations reste un chaos immaîtrisable si celles-ci ne s’organisent pas à l’intérieur des catégories de notre pensée. La connaissance doit donc être comprise comme un mixte de forme et de contenu où nos concepts, nos théories et tout ce qui, de manière générale, relève du langage et de la pensée symbolique se combinent avec nos intuitions, c’est-à-dire avec les impressions qui résultent de la mise en contact de nos sens avec la réalité environnante.

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Il y a évidemment diverses manières de concevoir l’articulation de la forme et du contenu. Dans ses Problèmes de philosophie par exemple, Russell distingue deux types de connaissance. Nos savoirs les plus communs comme la science la plus haute sont formulés dans la langue ordinaire, dans les langages théoriques des diverses disciplines ou dans celui des mathématiques : ils relèvent de la connaissance discursive. Mais ces discours ne peuvent prétendre porter sur la réalité que s’ils s’appuient sur un autre type de connaissance, indépendant de tout langage, que Russell appelle connaissance par acquaintance : la connaissance par expérience (ou par contact direct).

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Ainsi, pour lui comme pour Kant, l’intuition (le contenu) est un élément constituant de la connaissance. C’est précisément ce que Schlick récuse. Dès 1913, dans un article intitulé « Y a-t-il une connaissance intuitive ? » [21][21] « Gibt es intuitive Erkenntnis » (1913) ; traduction..., et plus encore dans sa magistrale Théorie générale de la connaissance (1918) [22][22] Moritz Schlick, Allgemeine Erkenntnislehre (1918, 1925),..., il développe une conception de la connaissance dont l’intuition est exclue.

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Qu’est-ce que connaître ? C’est d’abord reconnaître, c’est-à-dire pouvoir identifier comme le même ce qui se présente dans diverses circonstances sous des aspects différents. C’est, quand je bois un verre d’eau, quand je sens glisser sur ma peau l’eau de la piscine ou quand je me perds dans la contemplation de l’océan, pouvoir dire chaque fois que j’ai affaire à de l’eau. Ces diverses expériences ne constituent pas une connaissance ; les contacts sensoriels avec l’eau n’entrent pas en jeu dans l’acte de reconnaissance. Celui-ci ne peut être effectué que si on se place déjà au sein d’un système de concepts et d’énoncés : je ne peux reconnaître que j’ai chaque fois affaire à de l’eau si je ne dispose pas du mot « eau » et d’une définition adéquate (par exemple, « liquide incolore, inodore et sans saveur ») qui me permet de décrire l’eau en la rapprochant des autres liquides et en la distinguant de l’huile ou du vin. Connaître l’eau, c’est donc pouvoir l’inscrire au sein d’un système de ressemblances et de différences, au sein d’un langage. Et tout progrès dans la connaissance consiste à adopter de nouveaux noms et de nouvelles descriptions. Découvrir la composition chimique de l’eau, c’est la renommer H2O et la redécrire en utilisant le symbolisme de la chimie moderne, qui enrichit notre langage et nous permet d’exprimer de nouvelles relations.

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Cette conception est en accord avec la façon dont se conçoit et se présente la science moderne. Les théories scientifiques sont hypothético-déductives : en tant que constructions de l’esprit humain, elles sont des systèmes formels qui se déploient de manière autonome, leurs énoncés s’enchaînent les uns aux autres selon les règles de la logique. Mais, en même temps, ces énoncés sont des hypothèses, c’est-à-dire des descriptions dont l’adéquation avec la réalité est garantie par leur capacité à fournir des prédictions vérifiables dans l’expérience. Si les prédictions déduites d’un tel système formel peuvent coïncider avec l’observation, c’est que les relations entre les éléments de ce système correspondent aux relations que les faits entretiennent entre eux. Ainsi, à partir de ses hypothèses, l’astronome théoricien n’effectue que des calculs ; mais si ceux-ci permettent de prédire correctement ce que verra l’expérimentateur dans son télescope, c’est bien que le système d’hypothèses fournit une description du système des planètes. Par conséquent, il est possible de dire que toute connaissance est connaissance de structures : on n’a pas besoin de sortir du langage et de la forme pour décrire les faits du monde.

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Il ressort de cette analyse que le contenu ne saurait entrer dans la connaissance pour s’y mêler à la forme (Kant), ni faire l’objet d’un type de connaissance spécifique (Russell) : toute connaissance concerne exclusivement la forme. Le contenu est inconnaissable. L’intuition nous place dans un type de rapport à l’objet où il est coupé de toute relation et où il n’est pas identifié comme tel ou tel. Contempler le bleu du ciel jusqu’à s’y perdre, c’est vivre une certaine expérience, qui peut être esthétique ou extatique, mais ce n’est pas connaître. Connaître, c’est pouvoir dire : « Aujourd’hui le ciel est bleu ; hier soir, il était rouge, et demain il sera gris. »

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Il n’est pas facile d’admettre que le contenu est inconnaissable, car c’est reconnaître l’inanité de tout projet métaphysique. De la vision platonicienne des essences (au-delà de la dialectique et de tout langage) à l’intuition bergsonienne (censée dépasser toute connaissance conceptuelle), la métaphysique se définit, selon Schlick, comme une aspiration et une prétention à connaître le contenu qui sont également vaines et illusoires. Rêver d’une connaissance intuitive qui, au-delà des mots et des nombres, des concepts et des théories, serait la connaissance la plus haute et la plus vraie qui soit, c’est poursuivre une chimère.

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Il faut bien comprendre que renoncer aux illusions de la métaphysique ne nous prive de rien. « L’acte cognitif, écrit Schlick dans sa Théorie générale de la connaissance, n’est pas un mariage intime du sujet et de l’objet, ni une saisie ou une pénétration ou une intuition, mais un simple processus de désignation de l’objet. [Cela] ne signifie aucun renoncement ni aucune dépréciation de la connaissance. Nous ne devons pas penser que l’activité de comparer, de mettre en ordre et de désigner serait seulement un ersatz pour un genre de connaissance plus parfait. […] Tout acte d’identification, de comparaison et de désignation […] offre absolument tout ce que nous attendons de la connaissance dans la vie ordinaire et dans la science. [23][23] Moritz Schlick, Allgemeine Erkenntnislehre, op. cit....»

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La radicalité de cette conception peut cependant susciter des résistances. Pour quel motif décréter le contenu inaccessible sinon parce qu’on a borné d’avance les ambitions de la connaissance à la sphère de ce qui est scientifiquement explicable ? Pour pouvoir décrire le monde à travers ses théories et ses théorèmes, l’entendement scientifique a dû se limiter lui-même. Ses concepts ne s’appliquent qu’à ce qui est mesurable, calculable ou susceptible d’être ordonné ; il a exclu de son horizon tout ce qui est qualitatif, tout ce qui relève, précisément, du contenu. De quel droit disqualifier par avance toute recherche d’une connaissance d’un autre genre, toute tentative pour connaître le contenu ?

Une philosophie de la logique& du langage

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À strictement parler, Schlick ne répond pas à ce type d’interrogation ; il invite plutôt son lecteur à changer sa manière de voir et à se rendre compte qu’il n’y a aucun sens à s’exprimer ainsi ni à vouloir dire ce qu’est le contenu. Non seulement le contenu est inconnaissable, mais il est inexprimable ; en tant que tel, il échappe au langage. Il n’y échappe pas comme le sommet d’une montagne inaccessible déjoue les tentatives de tous les alpinistes ; il y échappe comme la ligne d’horizon, qui n’est pas seulement inatteignable, mais qu’il n’y a aucun sens à essayer d’atteindre. Dire qu’on ne peut pas exprimer le contenu, c’est énoncer non pas une impossibilité factuelle (quels que soient nos efforts, les mots finiront toujours par nous manquer), mais une impossibilité logique : il n’y a pas plus de sens à essayer de dire ce qu’est le contenu qu’à chercher quel est le plus grand de tous les nombres.

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Ici, l’influence de la philosophie du langage de Wittgenstein est manifeste. Chronologiquement, Schlick a été un philosophe de la connaissance avant d’être un philosophe du langage. C’est la rencontre avec le Tractatus, puis avec son auteur, qui a déterminé, à la fin des années 1920, le tournant linguistique de sa philosophie : désormais, il applique à tout ce qui relève du langage et de l’expression linguistique des idées qui ne concernaient jusqu’ici que le problème de la connaissance. Celui-ci devient alors un cas particulier du problème plus général de l’expression. Aussi, dans Forme et contenu, Schlick traite-t-il du langage avant d’aborder la connaissance. Un tel tournant n’est pas seulement un élargissement de son propos : il confère à ses conceptions une autre teneur et un autre poids.

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Le caractère formel de la connaissance découle à présent de la nature du langage : c’est par leur ordre ou leur agencement que des sons sortant d’une bouche, ou des marques sur le papier, ont le pouvoir d’exprimer des idées, et cela vaut pour tout type d’expression, y compris la littérature ou la poésie. Tout langage est un système constitué d’éléments par eux-mêmes insignifiants, mais qui acquièrent un sens du fait qu’ils sont agencés selon certaines règles. Ainsi, avec les vingt-six lettres de l’alphabet (voire avec les deux signes du morse, le trait et le point) je peux non seulement écrire toute l’œuvre de Shakespeare, mais aussi des énoncés inédits, qui n’ont jamais été formulés par personne. Et avec les mêmes éléments différemment combinés, on peut obtenir des significations différentes : « La maison est derrière la dune » a un sens différent de « La dune est derrière la maison ».

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Mais bien sûr, parmi tous les agencements possibles de signes, beaucoup n’ont aucun sens. Imaginons que je prononce la phrase : « Ce bâton mesure bleu. » Cette suite de mots semble aligner article, nom, verbe et attribut selon l’ordre correct en français, mais elle est dépourvue de toute signification. Pourquoi ? Parce que, à la différence de « Le bâton mesure  mètres » ou de « Le bâton est bleu », on ne peut la confronter à aucune expérience pour décider si elle est vraie ou fausse. « Le bâton mesure bleu » n’est pas un énoncé pour la simple raison que nous ne savons rien en faire. Dire qu’une suite de mots qui ne peut être rapportée à aucun contenu (dont on n’a aucun usage) est vide de sens revient à dire qu’on n’a pas affaire à une véritable forme linguistique. Un énoncé véritable est un énoncé qui peut être confronté à l’expérience.

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C’est ce qu’exprime le fameux principe vérificationniste, initialement formulé par Wittgenstein et repris ensuite à leur compte par les membres du cercle de Vienne : « Le sens d’un énoncé est sa méthode de vérification. » Un énoncé n’a de sens que si l’on peut indiquer une méthode qui permettrait de le confronter à l’expérience, et donc de savoir s’il est vrai ou faux. Ainsi l’énoncé « La face cachée de la Lune est faite de fromage vert » peut paraître étrange ; il est néanmoins doué de sens ; même à l’époque où l’on ne disposait pas de fusées pour aller sur la Lune, on savait bien ce qu’il faudrait faire pour le vérifier ou l’infirmer : se rendre de l’autre côté de la Lune, prélever un fragment de son sol et constater que ce n’est pas du fromage vert.

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Comment tracer alors la distinction entre une suite de mots dépourvue de sens et un énoncé ? C’est le rôle des règles de la logique. Elles-mêmes sont purement formelles et ne s’appliquent à aucun contenu : mais si elles ne disent rien sur la réalité, elles décrivent néanmoins les conditions qui nous permettent d’en parler. Par exemple, elles nous rappellent qu’une fois que nous avons avancé certains énoncés il y en a d’autres que nous ne pouvons plus dire. De telles règles ne concernent pas seulement nos raisonnements, mais aussi le système des couleurs ou l’arithmétique par exemple. Si j’ai dit « Tous les M sont P » et « Tous les P sont R », je ne peux plus dire de façon sensée « Il y a un M qui n’est pas R ». Si je dis « Cette tache est de couleur verte » je ne peux plus dire « Cette tache est rouge ». Si je dis « Je verse dans mon panier vide deux pommes, puis encore deux », je ne peux plus dire que mon panier en contient trois ou cinq.

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L’idée que les règles formelles de la logique déterminent la signification n’est pas incompatible, bien au contraire, avec le principe vérificationniste. Il faut bien comprendre en effet que ce n’est pas l’acte de vérification en lui-même qui confère un sens à l’énoncé : ce sont les règles logiques qui permettent de déterminer, antérieurement à toute expérience, si un énoncé est vérifiable, autrement dit s’il est doué de sens. Les règles de la logique n’ont donc rien d’arbitraire. Elles sont liées par convention à l’usage que nous faisons de nos phrases, qui sont comme des instruments pour décrire le monde. Notre langage est ainsi structuré que nous avons des applications pour une expression comme « Un bâton mesurant 2 mètres », mais pas pour « Un bâton mesurant bleu ».

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Les règles logiques ne découlent pas pour autant de la nature des choses et elles ne l’expriment pas non plus. Beaucoup de philosophes l’ont cru mais, selon Schlick, c’est faute d’avoir distingué avec assez de rigueur la forme du contenu, et faute d’avoir reconnu le caractère strictement formel de la logique. Ainsi Kant admet-il, comme on l’a rappelé plus haut, qu’outre les énoncés empiriques chargés de contenu (qui nous informent sur le monde) et les règles de la logique formelle (qui sont vides de contenu) il existe des énoncés qu’il appelle synthétiques a priori, au nombre desquels il range les théorèmes mathématiques et les principes les plus fondamentaux de la physique : ils fournissent selon lui d’authentiques connaissances tout en étant des produits de notre seul entendement, indépendants de toute expérience. C’est aux yeux de Schlick un exemple typique de confusion entre forme et contenu : ou bien un énoncé tire son sens de son applicabilité à l’expérience, mais dans ce cas il est toujours susceptible d’être réfuté par elle et abandonné ; ou bien c’est une règle du langage nous permettant de former des énoncés doués de sens, mais qui ne nous apprend rien. Aucun énoncé ne peut à la fois bénéficier de l’immunité des règles de la logique et constituer une connaissance. La séparation stricte entre forme et contenu est la garantie d’un empirisme conséquent.

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De même, Schlick critique vigoureusement Husserl et sa doctrine de l’a priori matériel, selon laquelle un énoncé comme « Une tache ne peut être à la fois rouge et verte » constituerait une connaissance d’un genre supérieur, proprement philosophique, et il appartiendrait à un type d’énoncés reposant sur une intuition spécifique capable de nous faire connaître, à partir d’un objet particulier (telle tache rouge), une propriété que possède nécessairement tout objet de la même classe (toute tache rouge est non-verte). Du point de vue de Husserl, un énoncé de ce genre nous livre une véritable connaissance de l’essence de la couleur. Pour Schlick, « Une tache ne peut être à la fois verte et rouge » exprime simplement une règle de notre vocabulaire des couleurs. Ce n’est pas une connaissance, mais un truisme. Dans notre système des couleurs, il n’y a aucune place pour « vert-rouge » : une tache ne peut être au même instant et au même endroit de deux couleurs différentes ; et si quelqu’un nous demandait de lui rapporter un objet vert-rouge, nous ne saurions pas vers quoi tourner notre regard.

Le structuralisme logique & ses paradoxes

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Puisqu’il est ainsi ordre et forme, le langage ne peut exprimer autre chose qu’une structure, c’est-à-dire des relations. Dire qu’un bâton mesure 2 mètres, c’est dire qu’il est plus grand qu’un bâton de 1 mètre et plus petit qu’un autre de 3 mètres ; dire qu’un fruit est de couleur orange, c’est dire qu’il occupe dans l’espace des couleurs une position entre rouge et jaune ; etc. Pour autant, on ne doit pas en conclure que le contenu ne joue aucun rôle. Pour vérifier que le fruit est de couleur orange ou comprendre « Le bâton mesure 2 mètres », il faut bien que quelqu’un ait l’expérience d’une certaine sensation de couleur ou de la coïncidence entre une certaine graduation et l’extrémité de l’objet. Mais ces expériences, chacun les fait pour lui-même et elles sont, en tant qu’expériences, incommunicables. Quand nous disons « Ce fruit est de couleur orange », chacun met dans cette forme, pour ainsi dire, le contenu de sa propre expérience visuelle des couleurs, comme chaque enfant colorie son image sur le livre de coloriage avec ses propres crayons de couleurs. Toutefois, quelle que soit l’expérience privée qui peut être la sienne, chacun donnera le même sens à la phrase « Ce fruit est de couleur orange ». Seule la structure est requise pour que nous puissions à la fois communiquer entre nous et connaître le monde.

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Cette idée, qui joue un rôle central dans Forme et contenu, relève de ce qu’on appelle le « structuralisme logique », une conception caractéristique de l’empirisme logique que Jacques Bouveresse résume ainsi : l’élément qualitatif de notre expérience « est subjectif, privé et inexprimable ; seules sa forme ou sa structure [sont] objectives, publiques et communicables [24][24] Jacques Bouveresse, Le Mythe de l’intériorité, Minuit,...». Elle constitue, explique-t-il, la version savante d’une idée philosophique traditionnelle et courante qu’on trouve exprimée notamment chez Poincaré : « Les sensations d’autrui seront pour nous un monde éternellement fermé. La sensation que j’appelle rouge est-elle la même que celle que mon voisin appelle rouge ? Nous n’avons aucun moyen de le vérifier. […] Les sensations sont donc intransmissibles, ou plutôt tout ce qui ce qui est qualité pure en elles est intransmissible et à jamais impénétrable. Mais il n’en est pas de même des relations entre ces sensations. À ce point de vue, tout ce qui est objectif est dépourvu de toute qualité et n’est que relation pure. [25][25] Henri Poincaré, La Valeur de la science (1905), Flammarion,...»

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Un des avantages d’une position de ce type est qu’elle permet d’étouffer dans l’œuf toutes sortes de stratégies philosophiques plus ou moins irrationalistes qui visent à nous faire douter que notre langage parle bien du monde et que nous puissions véritablement communiquer entre nous : comment savoir, dira le sceptique, si le mot « rouge » renvoie bien dans votre esprit à la même sensation que dans le mien ? comment pouvons-nous être assurés que nous parlons bien, vous et moi, de la même chose, et que les mots ont le même sens pour nous ? comment, demandera l’idéaliste, parler d’un monde objectif indépendant de notre esprit si chacun de nous n’a jamais affaire qu’à ses propres impressions sensorielles ? À ce genre d’objections, Schlick répond que le contenu que vous ou moi associons au mot « rouge » importe peu ; ce qui importe, ce sont les discriminations que ce mot nous permet d’effectuer entre les objets. Le caractère irréductiblement subjectif ou privé de nos expériences ne menace aucunement l’objectivité et l’intersubjectivité du langage et de la science.

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Mais, si elle permet d’éliminer toutes sortes de pseudo-problèmes, la position que défend Schlick n’en est pas moins inconfortable et vraisemblablement instable, pour au moins deux raisons.

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Tout d’abord, il n’est pas certain qu’elle puisse être formulée de façon cohérente. En effet, si le contenu est inexprimable, il est impossible d’en parler, de le mentionner même, d’une manière douée de sens : tout énoncé incluant le mot « contenu » risque d’être un non-sens. Schlick est parfaitement conscient de l’existence de ce paradoxe et, tout au long de ces trois conférences, il ne cesse de nous avertir : la phrase que je viens de prononcer et où figure le mot « contenu » est gravement incorrecte ; d’un strict point de vue logique, elle n’a même pas vraiment de sens ; mais je n’ai pas d’autre moyen pour vous guider jusqu’à un point de vue philosophique nouveau, à partir duquel vous pourrez voir les choses autrement, sans plus vous occuper du contenu, ni avoir à en parler. La pédagogie philosophique de Schlick n’est pas sans rappeler celle du Tractatus, au terme duquel Wittgenstein reconnaît que son livre est une suite de non-sens, mais ajoute aussitôt que son lecteur est maintenant comme celui qui a gravi les barreaux d’une échelle et peut la repousser du pied parce qu’il n’en a plus besoin : il peut rejeter les énoncés du livre parce qu’il est arrivé au point de vue auquel l’auteur voulait le faire accéder [26][26] « Mes propositions sont des éclaircissements en ceci...[27][27] Ludwig Wittgenstein, Tractatus logico-philosophicus,.... Cette stratégie est solidaire de la conception de la philosophie qui a été exposée plus haut : la philosophie n’est pas une forme de connaissance mais une activité d’élucidation de nos pensées ; il ne s’agit pas tant d’y établir la vérité d’un ensemble de thèses que de parvenir à un point de vue panoramique ou synoptique à partir duquel les problèmes qui nous obsédaient vont se dissoudre.

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Mais la cohérence de la position de Schlick est encore menacée d’une autre manière. On peut se demander en effet si, à séparer aussi radicalement forme et contenu, il ne finit pas par rendre leur relation inintelligible. Comment passe-t-on du contenu ineffable de notre expérience à la description linguistique de l’objet de cette même expérience ? Car le monde que nous décrivons et dont nous parlons n’est pas un autre monde que celui de nos expériences. Lorsqu’il doit spécifier la manière dont forme et contenu s’articulent, Schlick semble admettre que notre expérience répond d’une certaine manière à la forme de nos énoncés. Cela semble impliquer que l’expérience elle-même soit à double face : brute et alogique d’un côté, disponible pour sa mise en ordre de l’autre. Pris absolument et tel qu’il est vécu, le flux de l’expérience serait un pur contenu informe, dépourvu de tout trait distinctif permettant d’identifier ou de nommer quoi que ce soit ; mais prises les unes par rapport aux autres, les expériences qui constituent ce flux se prêteraient à leur mise en forme dans le langage [28][28] C’est une position de ce genre que Schlick entreprend.... Cela revient, en quelque sorte, à faire passer la distinction entre forme et contenu à l’intérieur de l’expérience elle-même. Mais on peut craindre que ce soit là repousser la difficulté sans la résoudre.

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Comme en témoigne Waismann dans sa préface aux Gesammelte Aufsätze – le recueil des derniers textes de Schlick, qu’il publie en 1938 –, Schlick était parfaitement conscient de ces problèmes : « Dans ses conférences de Londres “Forme et contenu”, Schlick a essayé de développer plus clairement cette idée que seule la structure, et non l’essence, de ce dont on a l’expérience peut être communiquée ; mais il n’en était pas lui-même complètement satisfait. Il prévoyait de retravailler sur ces conférences, mais c’est un projet qu’il n’a pu réaliser. Dans les articles qui sont ici publiés nous pouvons voir comment Schlick s’était déjà à demi libéré de cette formulation, bien qu’il n’y franchisse pas le pas décisif. [29][29] Friedrich Waismann, préface à Moritz Schlick, Gesammelte...» En effet, Schlick tente dans ses écrits postérieurs à Forme et contenu de résoudre les difficultés créées par l’opposition entre incommunicabilité du contenu et expressibilité de la forme, mais il est difficile de savoir s’il aurait fini par récuser complètement cette opposition.

L’assassinat de Schlick & son contexte politique

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Le 22 juin 1936, quatre ans après la rédaction de ces conférences, Schlick est assassiné sur les marches de l’université de Vienne de quatre coups de pistolet tirés à bout portant. Il y a plusieurs niveaux de lecture de cet événement. Le meurtrier, Hans Nelböck, est un ancien étudiant de Schlick ; depuis cinq ans, il tient ce dernier pour responsable de tous les déboires de son existence et annonce régulièrement qu’il va le tuer puis se suicider [30][30] Nelböck ne se suicida pas. Condamné à dix ans de prison,.... Mais Nelböck est aussi un fasciste et un antisémite qui accusait Schlick de propager dans ses cours des idées nihilistes. Ainsi, le journal Schönere Zukunft, un organe « national-catholique » pro-gouvernemental, publie un article signé du pseudonyme « Dr Austriacus », où il est expliqué que, pour comprendre cet événement, il faut se placer au niveau « où le grand combat entre Nelböck et Schlick a réellement eu lieu. Ce niveau est celui du combat entre différentes conceptions du monde qui s’est déroulé pendant des années dans les profondeurs de l’âme du jeune et solitaire docteur Nelböck, sous l’influence du professeur Schlick. […] Le docteur Nelböck n’était pas psychopathe de naissance ; il n’a commencé à manifester certains symptômes de cette maladie que sous l’influence de la philosophie radicalement destructrice que le professeur Schlick a enseignée à l’université depuis 1922. La balle n’a pas été guidée par la logique d’un esprit dément à la recherche d’une victime mais, selon toute apparence, par la logique d’une âme qui a été dupée sur le sens de la vie. Cette affaire n’est donc pas un cas isolé, “psychopathologique” ; elle n’est “rien d’autre” qu’un symptôme, “une” expression catastrophique de la misère et du désespoir, liés à l’absence de conception du monde, dans lesquels une certaine philosophie universitaire a jeté la jeunesse étudiante [31][31] Cité in Stadler, op. cit., p. 924 [p. 871].». Bien entendu, pour l’auteur, la philosophie universitaire en question est juive : même si Schlick lui-même n’est pas juif, sa philosophie l’est, et il est naturel qu’il soit devenu « l’idole des cercles juifs de Vienne. […] Car le Juif est l’anti-métaphysicien-né et il aime en philosophie le logicisme, le mathématicisme, le formalisme et le positivisme – des caractéristiques que Schlick possédait toutes en abondance. Cependant, nous aimerions rappeler que nous, chrétiens, vivons dans un état allemand chrétien, et nous avons à déterminer quelle philosophie est bonne et appropriée. Que les Juifs aient dans leur Institut culturel leurs philosophes juifs ! Mais les chaires de philosophie de l’université de Vienne dans l’Autriche allemande chrétienne reviennent à des philosophes chrétiens ! On a récemment expliqué de façon répétée que la solution pacifique de la question juive en Autriche était dans l’intérêt des Juifs eux-mêmes, pour la raison que sans cela une solution violente de cette même question était inévitable. On peut espérer que le meurtre épouvantable qui a été commis à l’université de Vienne accélérera la découverte d’une solution réellement satisfaisante de la question juive [32][32] Ibid. p. 929 [p. 876].».

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Les discours de ce genre n’étaient ni nouveaux ni rares. Comme l’explique Jacques Bouveresse, « l’orientation rationaliste, cosmopolite et progressiste du cercle ne rencontrait aucune sympathie dans les milieux nationalistes et conservateurs. Ses membres étaient considérés généralement plutôt comme des représentants du parti de l’étranger et des ennemis de l’intérieur [33][33] Jacques Bouveresse, Essais II. L’époque, la mode, la...». L’assassinat de Schlick survint dans un climat politique qui s’était fortement dégradé. Après le putsch du 4 mars 1933, par lequel Dolfuss (parti social-chrétien) mit fin au régime parlementaire pour instaurer un État autoritaire et corporatif, l’atmosphère devint franchement irrespirable pour les défenseurs de la conception scientifique du monde. « La position de Schlick devint précaire, raconte Menger. Il n’était pas et […] n’avait jamais été politiquement actif. La meilleure manière de décrire ses opinions politiques est vraisemblablement de le qualifier de libéral dans le style britannique. Mais c’était loin de satisfaire les professeurs et les étudiants nationalistes. [34][34] Karl Menger, op. cit., cité in Stadler, op. cit., p. 257...» Le 23 février 1934, dans la vague de répression qui succéda à plusieurs journées de combats de rue et à l’écrasement du mouvement socialiste et ouvrier viennois, la Société Ernst Mach fut interdite en dépit des protestations de Schlick, qui en était le président. (C’est dans le cadre de cette association éducative et culturelle, comme il en existait alors des dizaines dans la Vienne rouge, que le cercle déployait, depuis 1928, une grande partie de son activité publique. Elle organisait notamment des conférences scientifiques et philosophiques souvent assurées par des membres du cercle et auxquelles assistait un large public.) Deux ans plus tard, en janvier 1936, Schlick dut se résigner, après de nombreuses démarches, à voir Friedrich Waismann chassé, parce qu’il était juif, du poste de bibliothécaire et d’assistant qu’il occupait à ses côtés depuis 1924.

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On peut dire que, si « l’acte de Nelböck ne fut pas un attentat politique au sens étroit du terme, le climat de l’opinion dans l’“État corporatif” a certainement favorisé le crime. […] On était tout à fait prêt à reconnaître à ce meurtre des “aspects positifs”. L’assassinat de Moritz Schlick offrait au “nouvel esprit” philosophique de l’État corporatif une excellente occasion de s’installer aussi à l’université. [35][35] Peter Malina, « Tatort: Philosophenstiege. Zur Ermordung...»

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Même si les réunions du jeudi soir se poursuivirent encore pendant près de deux ans, jusqu’à l’Anschluss et à l’arrivée des nazis au pouvoir en mars 1938, l’assassinat de Schlick marque la véritable fin du cercle de Vienne. Tous ceux de ses membres ou de ses proches qui n’avaient pas encore quitté l’Autriche le firent les uns après les autres. Exilés finalement pour la plupart en Angleterre ou aux États-Unis, ils continuèrent leurs carrières, les uns avec difficulté, les autres avec succès ; ils se mirent généralement à écrire en anglais et poursuivirent leurs œuvres respectives. C’est une autre phase de l’histoire de l’empirisme logique qui s’engage alors [36][36] Lire Pierre Jacob, De Vienne à Cambridge (Gallimard,....

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Brutalement interrompue, l’œuvre de Schlick eut un destin différent. En 1938, Waismann peut encore publier à Vienne une édition complète de ses essais et conférences des dix dernières années (1926-1936) [37][37] Moritz Schlick, Gesammelte Aufsätze, op. cit., parmi lesquels le manuscrit jusqu’alors inédit de Forme et contenu. Mais la Théorie générale de la connaissance, dont la seconde édition remaniée par Schlick date de 1925, n’est pas traduite en anglais avant 1974 et n’est rééditée en Allemagne qu’en 1979. Entre-temps, certains articles ont été traduits dans divers recueils aux États-Unis, mais c’est seulement depuis l’édition complète en 1979 des Philosophical Papers, qui embrasse toute la carrière de Schlick, que l’on commence à disposer d’une vision d’ensemble de son œuvre. Depuis une vingtaine d’années, l’intérêt pour la pensée de Schlick n’a cessé de croître et de nombreuses études ont permis de mieux comprendre, d’une part l’importance de ses conceptions pour la philosophie des sciences, et d’autre part la singularité de son itinéraire philosophique [38][38] Lire par exemple Michael Friedman « Moritz Schlick’s....

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Il va sans dire que Schlick reste en France un philosophe à peu près inconnu [39][39] Quelques travaux récents ont commencé en France d’attirer.... Hormis un essai de philosophie morale, Questions d’éthique[40][40] Moritz Schlick, Questions d’éthique et Friedrich Waismann,..., et un article de 1926 intitulé « Le vécu, la connaissance, la métaphysique » [41][41] Antonia Soulez (dir.), Manifeste du cercle de Vienne…,..., son œuvre est encore inaccessible au lecteur français. Avec Forme et contenu, celui-ci a aujourd’hui l’occasion, non seulement de prendre connaissance d’un jalon important dans l’histoire de la philosophie européenne du xxe siècle, mais aussi de découvrir un exemple de ce à quoi peut parvenir la pensée philosophique quand elle sait être à la fois modeste, radicale et lumineuse.

Notes

[1]

« La conception scientifique du monde. Le cercle de Vienne » (1929), in Antonia Soulez (dir.), Manifeste du cercle de Vienne et autres écrits, PUF, 1985.

[2]

Rudolf Carnap, « Le dépassement de la métaphysique par l’analyse logique du langage, in Antonia Soulez, op. cit.

[3]

« Le tournant de la philosophie » est le titre d’un court article-manifeste que Schlick écrit pour le premier numéro de la revue du cercle, Erkenntnis, paru en 1930-1931.

[4]

« Die Wende der Philosophie », traduit en anglais dans Moritz Schlick, Philosophical Papers, vol. II, Henk L. Mulder and Barbara F.B. van de Velde-Schlick (dirs), Dordrecht, Reidel, 1979, p. 154-160.

[5]

Lettre d’Einstein à Schlick, citée dans Friedrich Stadler, Studien zum Wiener Kreis. Ursprung, Entwicklung, und Wirkung des Logischen Empirismus im Kontext, Suhrkamp, 1997, p. 201 [The Vienna Circle. Studies in the Origins, Development, and Influence of Logical Empiricism, Springer Verlag, 2001, p. 173].

[6]

Karl Menger, Reminiscences of the Vienna Circle and the Mathematical Colloquium (1994), cité dans Friedrich Stadler, op. cit., p. 235-236 [p. 204-205] – entre crochets sera toujours mentionnée l’édition anglaise de l’original allemand.

[7]

Philipp Frank, Modern Science and its Philosophy (1949), p. 18, cité dans Friedrich Stadler, op. cit., p. 172-173 [p. 147].

[8]

Ibid., p. 11-12, cité p. 171-172 [p. 146].

[9]

Rudolf Carnap, préface à la seconde édition (1961) de La Construction logique du monde (1928), traduction Thierry Rivain revue par Élisabeth Schwartz, Vrin, 2002, p. 45-46.

[10]

À partir de 1931 s’ouvrit un vif débat sur le statut des énoncés d’observation –les énoncés empiriques de base de la science, appelés aussi « énoncés protocolaires »–, dans lequel s’engagèrent et s’opposèrent les principaux penseurs du cercle.

[11]

La présentation la plus complète de cette querelle se trouve dans Thomas Uebel, Overcoming Logical Positivism from within. The Emergence of Neurath’s Naturalism in the Vienna Circle’s Protocole Sentence Debate, 1992. En français, on peut lire par exemple les articles de Francesco Barone (« La polémique sur les énoncés protocolaires dans l’épistémologie du cercle de Vienne ») et Pierre Jacob (« La controverse entre Schlick et Neurath ») in Jan Sebestik & Antonia Soulez (dir.), Le Cercle de Vienne, doctrines et controverses, Klincksieck, 1986, ainsi que celui d’Alain Boyer (« Schlick et Popper : signification et vérité ») in Sandra Laugier (dir.), « Schlick et le tournant de la philosophie », Les Études philosophiques, juillet-septembre 2001.

[12]

Ludwig Wittgenstein, Tractatus logico-philosophicus, traduction Gilles-Gaston Granger, Gallimard, 1993, 4.112.

[13]

Lire, entre autres, Jacques Bouveresse, Essais I. Wittgenstein, la modernité, le progrès et le déclin, Agone, 2000, p. 89-96, et James Conant, « Deux conceptions de l’Überwindung der Metaphysik : Carnap et le premier Wittgenstein », in Sandra Laugier (dir.), Carnap et la construction logique du monde, Vrin, 2001.

[14]

Ludwig Wittgenstein, Remarques mêlées, traduction Gérard Granel, GF Flammarion, p. 59.

[15]

Paul Engelmann, Letters from Ludwig Wittgenstein with a Memoir (Oxford, 1967), cité par Brian McGuinness dans sa préface à Wittgenstein et le cercle de Vienne, texte allemand et traduction par Gérard Granel, TER, 1991, p. VI.

[16]

Les transcriptions de ces entretiens sont publiées dans Wittgenstein et le cercle de Vienne, op. cit.

[17]

Ces textes sont rassemblés dans Dictées de Wittgenstein à Waismann et pour Schlick, Antonia Soulez (dir.), PUF, 1997.

[18]

Ce livre ne verra le jour que trente ans plus tard (après la mort non seulement de Wittgenstein, mais aussi de Waismann lui-même).

[19]

Friedrich Waismann, The Principles of Linguistic Philosophy, Rom Harré(dir.), Macmillan, 1965.

[20]

On trouve des indications biographiques précieuses dans la présentation des Dictées par Gordon Baker, dans la préface de Brian McGuinness à Wittgenstein et le cercle de Vienne, dans l’introduction d’Antonia Soulez au Manifeste du cercle de Vienne, et dans Ray Monk, Wittgenstein. Le devoir de génie, Odile Jacob, 1993.

[21]

« Gibt es intuitive Erkenntnis » (1913) ; traduction anglaise : « Is there Intuitive Knowledge », in Moritz Schlick, Philosophical Papers, vol. I, Henk L. Mulder and Barbara F.B. van de Velde-Schlick (ed.), Reidel, 1978.

[22]

Moritz Schlick, Allgemeine Erkenntnislehre (1918, 1925), Suhrkamp, 1979; traduction anglaise Albert Blumberg, General Theory of Knowledge, Open Court, 1974; traduction française Christian Bonnet, àparaître aux éditions Gallimard.

[23]

Moritz Schlick, Allgemeine Erkenntnislehre, op. cit. p. 111-112 [p. 90].

[24]

Jacques Bouveresse, Le Mythe de l’intériorité, Minuit, 1987 (nouvelle édition), p. 407.

[25]

Henri Poincaré, La Valeur de la science (1905), Flammarion, 1970, p. 179.

[26]

« Mes propositions sont des éclaircissements en ceci que celui qui me comprend les reconnaît à la fin comme dépourvues de sens, lorsque par leur moyen – en passant par elles – il les a surmontées. (Il doit pour ainsi dire jeter l’échelle après y être monté.) Il lui faut dépasser ces propositions pour voir correctement le monde. »

[27]

Ludwig Wittgenstein, Tractatus logico-philosophicus, op. cit., 6.54.

[28]

C’est une position de ce genre que Schlick entreprend de défendre au cours de la querelle des énoncés protocolaires dans son article « Über das Fundament der Erkenntnis », 1934 [« On the Foundation of Knowledge », in Moritz Schlick, Philosophical Papers, vol. II, op. cit., p. 370-387].

[29]

Friedrich Waismann, préface à Moritz Schlick, Gesammelte Aufsätze 1926-1936, Gerold, 1938 (Olms, 1969), p. XXVII.

[30]

Nelböck ne se suicida pas. Condamné à dix ans de prison, il fut libéré par les nazis dès leur arrivée au pouvoir deux ans plus tard.

[31]

Cité in Stadler, op. cit., p. 924 [p. 871].

[32]

Ibid. p. 929 [p. 876].

[33]

Jacques Bouveresse, Essais II. L’époque, la mode, la morale, la satire, Agone, 2001, p. 137.

[34]

Karl Menger, op. cit., cité in Stadler, op. cit., p. 257 [p. 223].

[35]

Peter Malina, « Tatort: Philosophenstiege. Zur Ermordung von Moritz Schlick am Juni 1936 », in M. Benedikt et R. Burger, Bewusstsein, Sprache und die Kunst. Metamorphosen der Wahrheit, 1988, citédans Stadler, op. cit., p. 921 [p. 867].

[36]

Lire Pierre Jacob, De Vienne à Cambridge (Gallimard, 1980) et L’Empirisme logique (Minuit, 1980).

[37]

Moritz Schlick, Gesammelte Aufsätze, op. cit.

[38]

Lire par exemple Michael Friedman « Moritz Schlick’s Philosophical Papers », in Reconsidering Logical Positivism, Cambridge UP, 1999, et J. Alberto Coffa, The Semantic Tradition from Kant to Car-nap. To the Vienna Station, Cambridge UP, 1993.

[39]

Quelques travaux récents ont commencé en France d’attirer l’attention sur l’originalité et l’importance de la pensée de Schlick, parmi lesquels Jacques Bouveresse, « Moritz Schlick et le problème des propositions synthétiques a priori », in F. Nef et D. Vernant (dir.), Le Formalisme en question. Le tournant des années 1930, Vrin, 1998 ; Jocelyn Benoist, L’A priori conceptuel. Bolzano, Husserl, Schlick, Vrin, 1999 ; Sandra Laugier (dir.), « Schlick et le tournant de la philosophie », Les Études philosophiques, op. cit. (avec des contributions de Jocelyn Benoist, Christian Bonnet, Jacques Bouveresse, Alain Boyer et Jean-Jacques Rosat).

[40]

Moritz Schlick, Questions d’éthique et Friedrich Waismann, Volonté et motif, traduits de l’allemand par Chrisitian Bonnet, PUF, 2000.

[41]

Antonia Soulez (dir.), Manifeste du cercle de Vienne…, op. cit. Les quelques courts articles traduits dans les années 1930 par le général Vouillemin sont aujourd’hui à peu près introuvables.

Plan de l'article

  1. Le programme philosophique du cercle de Vienne
  2. La philosophie comme activité d’élucidation
  3. Schlick & Wittgenstein
  4. Une philosophie de la connaissance
  5. Une philosophie de la logique& du langage
  6. Le structuralisme logique & ses paradoxes
  7. L’assassinat de Schlick & son contexte politique

Pour citer ce chapitre

Chapuis-Schmitz Delphine, Rosat Jean-Jacques, « Préface », Forme et contenu, Marseille, Agone, « Banc d’essais », 2003, p. 7-38.

URL : http://www.cairn.info/forme-et-contenu--2748900154-page-7.htm


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