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AuteurYves Bruley du même auteur
Écrire l’histoire du catholicisme n’est pas seulement relater l’histoire bimillénaire d’une institution, l’Église catholique, en mettant bout à bout, dans l’ordre strict de la chronologie, les événements les plus connus et les noms les plus illustres. L’histoire du catholicisme est aussi et peut-être d’abord l’histoire d’une notion.
2 Le mot «catholicisme» a une histoire relativement brève à peine cinq siècles, puisqu’il n’apparaît qu’au XVIe siècle, après la naissance des confessions protestantes, pour désigner la doctrine enseignée par l’Église catholique et opposée aux protestantismes. Le mot « catholique », en revanche, renvoie aux origines mêmes du christianisme. Du grec katholicos passé au latin chrétien catholicus, il signifie « universel ». Il apparaît pour la première fois sous la plume d’Ignace d’Antioche († vers 107) : « Là où paraît l’évêque, que là soit la communauté, de même que là où est le Christ Jésus, là est l’Église catholique. » D’emblée, l’épithète a donc un double sens : d’une part, elle désigne l’Église universelle, la totalité de l’Église du Christ ; d’autre part, elle signifie la vraie Église, la seule légitime et authentique, celle qui est unie à l’évêque et par lui au Christ.
3 À la suite d’Ignace d’Antioche, Clément d’Alexandrie, Tertullien ou d’autres auteurs chrétiens des premiers siècles emploient aussi le mot « catholique » pour qualifier une communauté locale en communion avec l’Église universelle, par opposition aux sectes ou aux hérésies. Par exemple, saint Augustin écrit, en tête d’une lettre à un hérétique : « Honorato, episcopo partis Donati, Augustinus, episcopus Ecclesiae catholicae » (à Honorat, évêque du parti de Donat, Augustin, évêque de l’Église catholique). Ainsi l’appartenance à la « totalité » de l’Église est-elle indissociable du caractère d’authenticité, de légitimité, et donc de la reconnaissance d’une unité des chrétiens dans la même foi, la même doctrine.
4 Confrontée à des dissidences ou à des hérésies, l’Église s’est affirmée « catholique » dès les premiers siècles, et l’on parle même alors de « la Grande Église » pour désigner l’Église catholique romaine. Mais celle-ci n’a pas le monopole de l’épithète de « catholique ». Les orthodoxes, les anglicans, les luthériens : tous se déclarent catholiques. Les orthodoxes revendiquent, comme principe de catholicité, la continuité d’une tradition fondée par les Apôtres : est catholique l’Église qui est fidèle à la doctrine apostolique et évangélique. Les protestants, quant à eux, affirment restaurer la véritable catholicité en rétablissant la vraie continuité de la foi, rompue par les erreurs de l’Église romaine : est catholique celui qui retrouve la pureté des origines. Ceux qu’on appelle ordinairement « les catholiques » revendiquent volontiers eux-mêmes ces deux définitions de la catholicité, avec cette nuance que, de leur point de vue, on ne peut être fidèle à l’enseignement des apôtres qu’en union avec le successeur du premier d’entre eux, l’évêque de Rome, qui a mission de conserver et d’approfondir, de défendre et de répandre. Tel est le « catholicisme ». Il ne se définit pas seulement comme le contenu doctrinal enseigné par l’Église catholique ; il désigne la véritable continuité de l’héritage apostolique, garantie, développée et propagée par l’Église de Rome et par son chef, le pape. Dans cette logique, et nonobstant les particularités locales qui ont toujours existé, « catholique » et « romain » sont indissociables : le catholicisme ne se comprend pas sans une unité de foi préservée par une institution centrale. Par la reconnaissance de l’autorité du pontife romain, les catholiques entendent associer dans leur Église toutes les valeurs originelles de la catholicité : la vraie continuité, la juste doctrine, mais aussi l’universalité.
5 En effet, au sens théologique le plus précis, la catholicité est une « note » de l’Église, qui désigne son effort continu d’expansion dans le monde entier. Quand on dit : « L’Église est catholique », cela signifie pour les croyants que le Christ a donné à l’Église la capacité et la mission de se répandre dans tous les peuples du monde, et que tout au long de son histoire depuis les premiers jours elle a eu pour vocation de rassembler en elle tous les hommes, en une Église universelle. Cet universalisme se traduit par l’effort missionnaire et pastoral de l’Église catholique depuis les voyages méditerranéens de saint Paul jusqu’aux missions lointaines des XIXe et XXe siècles.
6 Suivre le catholicisme dans ses deux mille ans d’histoire revient donc à rechercher à travers les siècles trois principes d’unité : une unité dans l’espace – l’ambition universaliste et pastorale –, une unité dans la foi – la référence centrale, le magistère qui définit et défend une doctrine unique –, une unité dans le temps – le principe de continuité apostolique qui s’exprime dans la Tradition.
7 Tout au long de son histoire, le catholicisme n’a pas seulement perpétué ces trois principes complémentaires. Il a été confronté à trois questions récurrentes : quels rapports l’Église entretient-elle avec les pouvoirs politiques ? Quelles sont les affinités de la pensée chrétienne avec la culture du temps ? Quels regards les catholiques portent-ils sur la vision globale du monde qui domine à leur époque ?
8 Cet ouvrage s’organise en six périodes, mais chaque chapitre est construit de manière thématique, de façon à retrouver, pour chaque époque, les trois principes d’unité qui ont été définis ainsi que les trois questions récurrentes qui viennent d’être posées. Le lecteur sera donc invité à quelques allers-retours à travers les siècles c’est l’une des raisons pour lesquelles la protection de Claudel a été invoquée en exergue.
9 Après avoir vu comment le christianisme s’insère dans la romanité antique et finit par la convertir, puis comment il tente de transmettre cet « ordre chrétien » dans le haut Moyen Âge, il conviendra d’étudier les principes de la Chrétienté occidentale du Moyen Âge classique, puis son éclatement sous l’effet de l’émergence des nations et de la Réforme. La réponse de l’Église, avec l’affirmation du catholicisme tridentin, se met en place jusque dans le XIXe siècle, alors même que les commotions révolutionnaires suscitent à leur tour, en réaction, des tentatives de « retours en Chrétienté ». Au milieu du XXe siècle, une remise en cause du principe même de « Chrétienté » et des modes de présence des catholiques dans le monde conduit au concile Vatican II dont se réclame le catholicisme actuel.
POUR CITER CET ARTICLE
Yves Bruley Histoire du catholicisme, P.U.F. « Que sais-je ? », 2010 (3eéd.), p. 3-6.
URL : www.cairn.info/histoire-du-catholicisme--9782130585961-page-3.htm.




