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Historicités

2009



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Le temps se décline aujourd’hui sur tous les tons et toutes les disciplines des sciences humaines vivent un véritable « tournant historique ». En scrutant les temporalités du social, c’est aussi leur propre régime de temporalité qu’elles interrogent. L’idée diffuse de « tournant historique » peut ainsi servir à identifier une nouvelle sensibilité théorique plus attentive à la dimension temporelle des phénomènes et que révèlent assez bien les réinvestissements divers des notions d’historicité, d’historisation (ou historicisation), de contextualisation, de « modèles temporels » ou, du côté de l’histoire, de « régime d’historicité ». Cette dernière notion est sans doute celle qui traduit le mieux la modalité proprement historienne de ce « tournant historique ». Il n’est cependant pas encore sûr que l’histoire (science du temps ? ) occupe dans cette configuration une place privilégiée, même si, à l’évidence, elle y aspire explicitement. Il reste que si ces thématisations disciplinaires du temps ne sont pas toutes compatibles. Elles se réclament pratiquement toutes des pensées antifatalistes qui ont libéré le temps de ses clôtures téléologiques, eschatologiques ou déterministes. Elles doivent toutes répondre aux défis d’un temps désorienté qui conjuguerait, dans une combinatoire inédite et difficile à décrypter, opacité du passé et crise de l’avenir, installant en place centrale pour l’intelligibilité de notre rapport contemporain au temps un présent monstre, en charge de toutes les fonctionnalités existentielles jusqu’alors approximativement réparties entre passé « donneur de leçons » et futur « boussole pour le présent ». Les futurs du passé qui réinstallent leurs possibles inaccomplis dans notre présent, l’érosion et la disparition des promesses du futur, auxquels il faut ajouter depuis la décennie 1970 une histoire qui s’écrit de plus en plus sous la pression de la « marée mémorielle », ont peu à peu empêché la belle mécanique du continuisme passé-présent-futur de tourner en rond. C’est cette dialectique chahutée des temporalités que nous interrogeons ici.

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Parmi les ressources de réflexion les plus souvent mobilisées par les pensées contemporaines du temps se singularisent celles de Reinhart Koselleck et de Paul Ricœur, attentives à dégager des structures anthropologiques du rapport social au temps pour essayer de mieux penser ses variations. Nous bénéficions d’abord de deux inédits exceptionnels : la communication prononcée par Paul Ricœur à l’occasion du centième anniversaire de Hans-Georg Gadamer, inédite en langue française [1]   Nous tenons ici à remercier Catherine Goldenstein,... [1] , l’autre émanant du grand historien allemand Reinhart Koselleck, disparu en 2006 [2]   Nous remercions Madame Koselleck qui nous a donné... [2] , et auquel cet ouvrage est aussi une manière d’hommage.

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De notre côté, celui des historiens, c’est donc la notion de « régime d’historicité » qui est sûrement la plus utile pour penser cette pluralité difficilement lisible des temporalités, nouvel exemple de ces notions labiles qu’affectionnent les historiens et propres à tous les emplois, y compris les plus féconds en termes de recherches empiriques. On peut d’ores et déjà en effet constater que la notion a une grande valeur heuristique, mais il nous a semblé utile d’en interroger le statut et les usages. Cet ouvrage s’efforce d’en esquisser la généalogie qui traverse à la fois les frontières nationales et disciplinaires. François Hartog fait le point sur l’élaboration d’une notion dont il a été le principal « inventeur » avec l’anthropologue Gérard Lenclud, rappelant que ce qu’il qualifie de « présentisme », cette obsédante omniprésence du présent, porte la menace d’une perte du statut spécifique aussi bien du passé que du futur et de désarticulation du rapport contemporain au temps. Mais ce renfermement sur le présentisme est-il bien devenu le cadre indépassable de notre historicité ? Nous avons voulu interroger le phénomène à plusieurs échelles spatiotemporelles en revisitant les usages du temps passé au niveau national, au plan européen, au plan disciplinaire, en posant aussi le problème de l’historisation de l’innommable.

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D’autres disciplines que l’histoire contribuent à analyser la pluralité des formes d’historicité. Pour tester l’hypothèse du « tournant historique » qui est à l’origine de cet ouvrage, la perspective pluridisciplinaire est bien sûr indispensable pour mesurer la complexité de la notion d’historicité, qu’elle soit déclinée par le philosophe, l’anthropologue, le psychanalyste, le linguiste ou le géographe. Une manière, pour nous, de ne pas mettre l’histoire seule au centre de la circularité de compréhension entre notre condition historique et notre besoin de l’historiciser.

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Cet ouvrage, qui trouve son impulsion dans le séminaire « Régimes d’historicité et modèles temporels en histoire » organisé en 2000-2002 sous l’égide de l’Institut d’histoire du temps présent (IHTP – CNRS) et du Centre d’histoire culturelle des sociétés contemporaines (CHCSC, Université de Saint-Quentin en Yvelines), a bénéficié de leur aide conjointe pour sa publication. Que ces deux institutions en soient remerciées.

Notes

[1]

Nous tenons ici à remercier Catherine Goldenstein, conservatrice du Fonds Paul Ricœur qui nous a communiqué ce texte et le comité éditorial qui nous a donné l’autorisation de le publier.

[2]

Nous remercions Madame Koselleck qui nous a donné l’autorisation de publier ce texte, Jochen Hoock qui nous l’a communiqué et qui l’a traduit avec son épouse Marie-Claire Hoock-Demarle.

Pour citer cet article

« Avant-propos », in Historicités, La Découverte, 2009, p. 7-9.
URL : www.cairn.info/historicites--9782707156792-page-7.htm.

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